Chapitre 22

"Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde."

Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry

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Le petit oiseau de bois clair se posa sur le bureau d'Aidlinn en cours d'Arithmancie. Il était finement sculpté et les incisions façonnées dans la sculpture permettaient les mouvements des ailes ensorcelées. Il s'était faufilé par la fenêtre alors que le professeur Vector lisait à son bureau et avait voleté en silence sans hésitation jusqu'à elle. Aidlinn décrocha avec précaution le petit rouleau de parchemin pendu à sa patte et le volatile de bois se mit à marcher sur le bureau sans but précis.

Le rouleau, de taille modeste, ne contenait que quelques mots élégamment tracés à l'encre.

Un cadeau pour me faire pardonner.

Le message n'était pas signé et Aidlinn ne se rappelait pas avoir déjà vu cette écriture. Avant qu'elle ait pu réfléchir de manière plus approfondie, Edern, jusque-là endormi sur son bureau, avait saisi l'oiseau de bois dans son poing.

-C'est un oiseau de la Compagnie de la Comète. Où l'as-tu eu ?

Il avait pris un air impressionné qui surprit Aidlinn – il en fallait beaucoup pour éveiller l'attention d'Edern. Son ami avisa le parchemin et s'en saisit. Son expression se fit soupçonneuse à la fin de la lecture.

-Avec qui t'es-tu disputée ?

-Avec personne, répondit Aidlinn avec gêne en reprenant le parchemin. C'est juste un oiseau de bois, tu sais.

Un seul prénom lui venait en tête et elle avait du mal à croire que cette personne fît quoi que ce fût pour s'excuser. Elle avait besoin d'y réfléchir loin des yeux inquisiteurs d'Avery.

-Ce n'est pas juste un oiseau de bois. La Compagnie n'en a mis qu'une centaine en vente sur le marché et chaque modèle est unique.

Il s'interrompit un instant et inspecta le ventre de l'animal.

-Celui-ci est le bec-croisé d'Ecosse. Il a dû valoir cher, tu devrais en prendre soin.

Aidlinn observa plus attentivement l'oiseau de bois. En effet, les extrémités de son bec étaient recourbées et se croisaient, le poitrail était large et robuste. Les yeux étaient deux pierres noir brillant et les ailes de bois étaient si finement travaillées qu'on aurait cru pouvoir distinguer des plumes. Enfin, les pattes étaient agrémentées de petits rouages magiques qui permettaient un déplacement relativement fluide de l'oiseau. C'était en effet un très joli cadeau.

Le reste de l'après-midi, le volatile se contenta de voler en cercles autour d'elle, la suivant dans tous ses déplacements et émettant parfois un chant métallique, si bien qu'elle fut contrainte de l'enfermer dans une poche de son sac.

Aidlinn ne voyait pas qui d'autre qu'Evan aurait pu lui envoyer un tel présent – de surcroît, sans signer le message - mais lorsqu'elle voulut aborder le sujet au dîner, il affichait un air revêche et une lèvre fendue. Isaac, à côté, arborait un cocard à l'œil et Rodolphus avait un bandage sur le nez.

-Vous êtes passés sous un troupeau de centaures ? rigola Edern.

-Des Gryffondor, marmonna Rodolphus.

-Peut-être que si tu n'avais pas traité O'Brien de sale sang-de-bourbe, tout ça ne serait pas arrivé, objecta Wilkes, qui arrivait tout juste.

Il semblait n'avoir aucune blessure mais grimaça en s'asseyant.

-C'est ce qu'il est, je n'allais pas me priver, siffla Rodolphus en fusillant du regard un Gryffondor imposant qui boitait jusqu'à sa table.

-Ce n'est pas toi qui disais qu'il ne fallait pas se faire remarquer à l'école ? reprit Edern, amusé.

-J'ai changé d'avis, répondit-il simplement.

Lestrange se mura ensuite dans un silence obstiné.

-Qui a gagné, finalement ? demanda Edern.

Rosier lui jeta un regard glacial, se leva et quitta la table. Le silence se fit pendant un bref instant.

-Ils étaient cinq mais on allait gagner, affirma Isaac. Rosier était en train de mettre une raclée à Anderson quand McGonagall l'a surpris. Elle lui a assigné quinze heures de retenue.

-Et aucune pour son adversaire, précisa Wilkes. Mais il faut dire qu'à ce moment-là, il ne se défendait même plus.

-Ça valait le coup, Anderson est à l'infirmerie pour au moins une semaine, continua Isaac avec un petit rire.

-Rosier lui a démoli le bras et le visage. C'était pas beau à voir…

Andrew eut un frisson en prononçant ces paroles, comme s'il se rappelait la fureur de leur ami. Aidlinn repensa au bel oiseau de bois, à l'élégante écriture du parchemin. Rosier lui avait-il vraiment envoyé l'oiseau ? Pouvait-on être si violent et délicat à la fois ?

-Aidlinn, si tu avais vu ton frère jeter un maléfice cuisant à Davies ! Le pauvre ne ressemblait plus à rien, il l'a eu en plein sur le visage.

Wilkes se mit à rire, suivi de Rodolphus qui se déridait finalement. Isaac eut un sourire modeste.

-La prochaine fois, prévenez-moi, marmonna Edern. J'ai raté la seule escarmouche de l'année, on dirait.

-Essaie plutôt de rester en forme pour les entraînements de Quidditch, on commence la semaine prochaine, répondit Isaac.

Edern acquiesça mais ses yeux brûlaient du feu de la guerre et ses mains étaient serrées autour des couverts.

Le jour suivant, Aidlinn entraperçut seulement Rosier à l'heure des repas et n'osa pas lui adresser la parole. Il semblait encore de mauvaise humeur et rien n'indiquait qu'il fût l'auteur du présent. Aidlinn avait laissé le petit oiseau dans sa chambre et il s'était posé sur sa table de nuit. Maria avait adoré le jouet et s'était empressée de savoir comment elle avait eu l'objet, heureusement Bulstrode était entrée dans leur chambre à cet instant et avait servi de diversion.

Elle n'était pas la seule curieuse - Edern ne cessait de lui demander de qui il venait.

-C'est Evan qui te l'a envoyé, non ? Refais-moi voir le message, je vais lui voler un de ses devoirs pour comparer, avait-il dit au détour d'un couloir.

Mulciber avait blêmi en songeant à un Rosier furieux cherchant son devoir et il avait dissuadé Edern d'en arriver à de telles extrémités, au grand soulagement d'Aidlinn, qui se sentait mal à l'aise que ses amis fussent au courant du message et de l'oiseau.

Finalement, au dîner, Aidlinn arriva de bonne heure à la table de Serpentard. Rosier était le seul de leur bande déjà attablé et elle hésita un instant à s'asseoir en face de lui. Mais il lui offrit un sourire en coin et elle s'exécuta, chassant sa méfiance.

-Tu as aimé mon cadeau ? lança-t-il, l'air de bien meilleure humeur.

-Alors c'était toi ? Oui, merci, j'ai beaucoup aimé.

Rosier haussa un sourcil vaguement surpris.

-Tu pensais à quelqu'un d'autre ?

-Non, pas vraiment.

Il s'apprêtait à ajouter quelque chose mais Andrew apparut soudain à leur côté et s'assit lourdement à côté d'Aidlinn, l'air jovial, mordant aussitôt dans un bagel. Isaac arriva ensuite mais n'adressa pas un regard à Aidlinn. Il l'évitait toujours et si, autrefois, elle aurait trouvé cela ridicule et serait allée le voir, elle n'était désormais plus sûre de rien. Elle avait l'impression de ne plus le comprendre, qu'un mur trop haut les séparait et que si elle s'évertuait à tenter de le briser, ce qu'elle trouverait derrière serait pire encore.

Elle le fixa sans rien dire pendant qu'il vidait d'un trait son verre de jus de citrouille.

Le reste des garçons les rejoignirent parmi eux Avery leva les sourcils d'un air éloquent envers Aidlinn quand il la vit face à Rosier, l'air de dire « J'avais raison. » Pendant tout le repas, Evan se montra gentil avec Aidlinn, lui posant des questions sur ses cours, lui donnant quelques astuces et la faisant rire. Il redoublait tant d'attention qu'elle était sur un petit nuage.

Cela ne dura malheureusement pas car, après le dîner, Rosier ne prit pas le chemin des cachots, contrairement aux autres Serpentard, mais partit en direction des escaliers. Rassurée par la soirée et sans réfléchir, la jeune fille le suivit. Au début, ils étaient mêlés aux élèves de Serdaigle et Gryffondor, mais ensuite le Serpentard bifurqua, empruntant un escalier dérobé. Elle bondit à sa suite, se jetant à l'aveuglette dans ce passage secret. Des mains la plaquèrent contre l'épais mur de pierre. Aidlinn sentit son cœur s'accélérer inutilement. Elle savait que c'était Rosier.

-Je peux savoir pourquoi tu me suis ? J'ai failli te prendre pour un de ces idiots de Gryffondor.

Sa voix basse vibrait dans l'épaisse obscurité.

-Je voulais te parler.

Il la relâcha, expira bruyamment et Aidlinn se sentit stupide. Peut-être qu'il s'était simplement excusé par pure formalité et qu'il ne souhaitait rien avoir à faire de plus avec elle. Il y eut un silence.

-C'est important ?

-Eh bien, j'ai essayé d'en parler à Isaac mais…

Le soupir agacé de Rosier l'interrompit :

-C'est bon, suis-moi.

Il agita sa baguette, dont le bout s'illumina d'une douce lueur bleue et se détourna pour gravir les escaliers. Au palier suivant, il s'arrêta, à l'affût. Seules leurs respirations se faisaient entendre. Il poussa le pan de mur et ils se retrouvèrent dans un couloir désert baigné par le clair de lune. Le Serpentard prit à droite et s'enfonça dans le corridor, mais au lieu de bifurquer à droite une nouvelle fois pour suivre le couloir, il disparut derrière une énorme statue représentant un griffon. Là, il y avait un petit escalier montant en spirale. Une fenêtre donnait sur le parc plongé dans le noir et sur le ciel étoilé qui le surplombait. Il s'assit sur les marches, à sa hauteur.

-Vas-y, je t'écoute.

Aidlinn le rejoignit et s'assit à son tour. Rosier avait éteint sa lumière, mais elle sentait la chaleur irradiant de son corps à proximité.

-Pendant les vacances, Isaac m'a suggéré d'utiliser son vieux vélo.

Evan ne l'interrompit pas, ce qui suggérait qu'il connaissait les bicyclettes. Cela encouragea la jeune fille, donc elle continua. Il lui était toujours aussi facile de parler au jeune homme. Elle ne savait pas si c'était parce qu'elle était amoureuse de lui et qu'elle se berçait d'illusions, mais elle avait l'impression que leurs cœurs battaient en harmonie, que leurs âmes se faisaient écho, qu'ici, seuls, ils ne formaient plus qu'une seule entité vibrante et palpitante. C'était idiot, car Rosier n'éprouvait certainement pas la même chose, mais Aidlinn avait confiance, même après ce qu'il avait pu lui dire. Elle lui parla des deux enfants moldus et de leur rencontre, de ses doutes.

-Je ne comprends pas. Je ne vois pas où est leur infériorité, mis à part leur absence de magie ? Je veux dire, ils nous ressemblent tellement.

Rosier resta silencieux longtemps.

-Tu as pointé du doigt leur principale infériorité : ils ne sont pas sorciers. Ils ne peuvent pas utiliser la magie, ils ignorent même son existence. C'est normal que tu ne trouves pas d'autres différences frappantes, il n'y en a pas. Les histoires comme quoi les moldus seraient complètement idiots, fous ou arriérés sont des mensonges.

-Vraiment ? Mais je pensais…

-Qu'ils étaient différents ? Ils ne le sont pas tellement. Ils sont comme nous, en moins évolués. C'est pour ça que nous nous battons, Aidlinn : pour les remettre à leur place - c'est-à-dire en dessous des sorciers - pour ne plus avoir à nous cacher, pour hisser notre race de sang-pur en haut de l'échelle sociale. Tu trouves normal qu'on ait à se cacher des moldus, alors même qu'ils ne peuvent rien contre nous ? Tu trouves normal qu'on doive s'adapter à leurs petites existences ridicules alors que nous pourrions faire tellement plus ? Nous sommes les légitimes privilégiés de ce monde, l'évolution nous a donné un talent en plus. Personne ne devrait avoir à nous dicter notre conduite, et certainement pas les impurs.

Il fit une pause et reprit, d'une voix confiante et calme :

- Imagine notre monde gouverné par la magie. Ne serait-ce pas merveilleux ? Nous réclamons simplement la place qui nous est due, Aidlinn.

Aidlinn hocha la tête, en partie rassurée. Son père avait toujours décrit les moldus comme à peine plus évolués que des animaux, le peu de représentants qu'Aidlinn avait croisés n'avaient pas confirmé cette hypothèse et pour cause : elle était fausse. Plus que cela, Rosier lui offrait une nouvelle perspective. Et s'ils n'avaient plus besoin de se cacher ? Et s'ils pouvaient rendre le monde meilleur grâce à la magie ? Cela ne valait-il pas quelques sacrifices ? Rosier avait dû remarquer son geste d'assentiment malgré la pénombre.

-Tu n'aurais pas dû m'en parler. Le simple fait de douter est un crime aux yeux du Seigneur des ténèbres.

-Je sais, fit Aidlinn. Mais je te fais confiance.

-Tu ne devrais pas.

-Pourquoi ? Tu me trahirais ?

A cette pensée, les battements du cœur de la jeune fille s'accélérèrent.

-Peut-être, même involontairement. Le Seigneur des ténèbres est un très bon legilimens.

Elle ne releva pas. Elle aurait dû avoir peur, mais en cet instant, alors qu'elle était avec Evan, rien de mauvais ne semblait pouvoir arriver.

-Je te conseille d'apprendre l'occlumancie, et vite.

-J'ai déjà les bases, remarqua Aidlinn, vexée.

Rosier se mit à rire.

-Il te faudra plus que des bases, si tu veux cacher des informations au Maître.

-Est-ce seulement possible ?

Elle avait toujours cru le Seigneur des Ténèbres invincible et immensément puissant.

-Oui.

-Tu l'as déjà fait ?

Un silence révélateur s'étira. La jeune fille posa la question qui lui brûlait les lèvres.

-Tu m'apprendrais ? S'il te plaît ?

Nouveau silence. Le ventre d'Aidlinn se tordit d'appréhension. Allait-il accepter ?

-Très bien, mais tu me devras une faveur en échange.

Elle prit à peine le temps de réfléchir.

-C'est d'accord.

Quelle faveur n'aurait-elle pas accordé au jeune homme ? Elle surprit l'éclat blanc de ses dents dans la pénombre. Il le savait, bien sûr.

-Au fait, félicitations pour… Bones.

La silhouette de Rosier se raidit dans la pénombre.

-Merci. C'est Isaac qui t'en a parlé ?

-Non, Edern.

Evan prit le temps de réfléchir.

-Il t'a mis en garde contre moi, n'est-ce pas ? Ce serait bien son genre, à prendre ombrage dès qu'il n'est pas au cœur de l'action.

Aidlinn hésita. Devait-elle lui mentir ?

-Oui, finit-elle par souffler.

Son léger rire fit vibrer l'air autour d'eux. Malgré elle, Aidlinn sentit le poids de la culpabilité tomber sur ses épaules. Elle avait l'impression de trahir Edern en avouant tout ceci à Rosier. Que dirait-il s'il l'apprenait ?

-Et tu n'as pas tenu compte de ce qu'il t'a dit ?

La question la déstabilisa et elle s'accorda un instant de silence à son tour. Bien sûr, elle savait qu'elle devait se méfier de Rosier. Il avait déjà montré son individualisme et elle avait vu la violence qu'il n'hésitait pas à employer. Mais elle était quand même venue à lui. Était-elle si stupide ? Ou bien croyait-elle qu'il pourrait être différent avec elle ? Croyait-elle qu'il aurait pu être sincère envers elle, comme elle était amoureuse de lui ?

-Est-ce que je devrais ?

Elle aurait voulu qu'il lui dît que non, que c'était Avery qui avait un problème et qu'il serait toujours vrai et honnête avec elle. Mais il se contenta de répondre :

-À toi de voir, Aidlinn.

oOo

Deux jours plus tard, Rosier se dressait devant elle. Debout, il la dominait de toute sa hauteur et était encore plus impressionnant que d'habitude. Aidlinn était assise sur une chaise au beau milieu de la salle sur demande. Cette scène lui en rappelait une autre : la torture de Délia. Elle angoissait un peu à l'idée que le jeune homme pût lire dans ses pensées.

-J'imagine que tu connais le principe ? Tu dois fermer ton esprit, mais cela ne te servira à rien contre Lui. Il faut que tu choisisses de cacher uniquement certaines choses à l'insu de la personne qui entre dans ta tête, c'est compris ? Choisis un souvenir et cache-le-moi. Nous n'avons qu'à prendre… Le souvenir du mariage des Malefoy. C'est d'accord ?

La jeune hocha la tête, tendue. Rosier abaissa sa baguette.

Aidlinn a onze ans. Elle est devant l'énorme locomotive rouge. Le Polard Express. Elle va enfin pouvoir monter dedans !

Sa mère est sur la terrasse, chez eux. Elle peint des roses rouges sur la toile blanche. Elle voit Aidlinn, sourit et tout s'illumine :

-Ma chérie, viens.

La scène s'estompa, laissant la place à une autre.

Aidlinn a douze ans. Elle se cache sous le lit. Elle entend son père hurler, dans la chambre d'à-côté. Isaac est allongé près d'elle, il lui fait signe de se taire. Ils entendent des piétinements, des cris. Son frère lui prend la main et elle s'accroche à lui, attendant la fin de l'orage.

Les souvenirs défilaient dans la tête d'Aidlinn à une telle vitesse qu'elle-même ne pouvait tout saisir. Rosier faisait visiblement de son mieux pour ne pas s'attarder dans sa mémoire. Rapidement, il trouva le souvenir du mariage, bien qu'Aidlinn eût tout fait pour tenter de le lui cacher. Tout s'arrêta. La pièce apparut à nouveau devant les yeux d'Aidlinn.

Essoufflée, elle leva la tête vers Rosier qui l'observait d'un air sévère.

-Concentre-toi, on recommence.

Et à nouveau les fragments de mémoire affluèrent. Des scènes de son enfance, de ses débuts à Poudlard. A nouveau, Rosier trouva le mariage et le flot s'interrompit. Un mal de crâne brouilla la vue d'Aidlinn.

-Tu peux le faire, Aidlinn. Imagine un mur ou un voile infranchissable entre ce souvenir et le reste. Tiens-toi prête.

Et ils recommencèrent. De nouveaux souvenirs et réminiscences se mêlèrent dans l'esprit d'Aidlinn. L'un d'eux dura plus longtemps, signe que Rosier s'y attardait.

C'est sa première rentrée. Le Poudlard Express est bondé. La jeune Aidlinn se fraye un chemin au milieu des élèves dans le couloir, impressionnée par toutes ces nouvelles têtes. Sylvia la suit de près.

-Aidlinn, là ! Un compartiment libre.

Elle se retourne et heurte quelqu'un, ce qui lui fait perdre l'équilibre. Quand elle lève les yeux, un garçon l'observe, le visage neutre. Ses yeux sont deux puits sans fond qui aspirent son âme. Il lui tend la main et Aidlinn la saisit. Sa paume est chaude, contrastant avec la froideur de ses manières.

-Tu es la sœur d'Isaac ?

Elle hoche la tête.

-Tu devrais faire plus attention.

Et il poursuit son chemin. Aidlinn regarde partir l'inconnu. Sylvia accourt.

-Tu ne t'es pas fait mal ?

-Tu le connais ? demande Aidlinn.

-Bien sûr, pas toi ? C'est Evan Rosier.

Le décor du train disparut, remplacée par une multitude de lieux flous, estompés. Evan trouva une nouvelle fois le souvenir du mariage. Tout s'arrêta et Aidlinn reprit son souffle. Elle entendit le Serpentard se racler la gorge.

-C'est tout pour ce soir. Tu sais ce qu'il te reste à faire.

Elle chercha son regard mais il détourna le sien. Était-ce à cause de la scène qu'ils avaient revécu ensemble ?

Evan garda le visage dur alors qu'ils sortaient de la pièce secrète. Il était tard, le couvre-feu ne devrait pas tarder à tomber. Les flammes des torches tremblaient à leur passage.

-Quand est-ce qu'on recommence ?

Aidlinn voulait lui montrer qu'elle ne comptait pas abandonner, qu'elle allait y arriver. Le Serpentard haussa les épaules :

-Je ne sais pas encore. Je te le ferai savoir.

Il marchait les yeux rivés sur le sol de marbre. Aidlinn ne répondit rien. Elle se sentait gênée qu'il eût eu accès à sa mémoire. Elle avait l'impression d'être mise à nu et Rosier, en revanche, semblait encore plus inaccessible. Ils se séparèrent sans un mot une fois dans la salle commune. Aidlinn se dirigea vers Sylvia, assise à une table près d'une fenêtre donnant sur les profondeurs du lac. Elle lisait un chapitre sur son livre de Métamorphose. Son amie s'assit en face d'elle, profitant de l'occasion d'être seule avec la fille Prewett. Comme étaient lointaines les soirées où elles s'asseyaient ensemble des heures durant.

-Tu rédiges le devoir pour McGonagall ?

Elle sortait son propre livre quand Sylvia se pencha vers elle, une moue espiègle sur le visage.

-Alors qu'est-ce que tu faisais avec Rosier ?

Aidlinn se maudit intérieurement. Elle aurait dû se douter que sa camarade le remarquerait. Devait-elle lui avouer la vérité ?

-Tu aurais pu me dire qu'il y avait quelque chose entre lui et toi, souffla son amie.

-Hum, non, tu n'y es pas du tout. Il n'y a rien, rougit Aidlinn.

Elle jeta un regard apeuré autour d'elle. Si jamais quelqu'un les entendait et qu'une fausse rumeur était lancée… Evan ne le lui pardonnerait jamais !

-Rosier me donne des cours de soutien, c'est tout. En défense contre les forces du mal.

Ce n'était pas vraiment un mensonge, si elle y réfléchissait.

-Je vois, fit Sylvia avec un clin d'œil malicieux.

Aidlinn s'efforça de ne pas crier :

-Non, vraiment ! Il n'y a rien entre lui et moi !

Son amie sembla enfin la prendre au sérieux.

-Très bien. Mais vous avez passé un peu de temps ensemble, l'année dernière, alors je m'étais dit que peut-être…

Aidlinn se mit à rire, très gênée, car elle aurait réellement désiré que les conjectures de Sylvia fussent vraies :

-Non, sérieusement, Rosier et moi, tu imagines ?

La brune haussa les épaules et la jeune Rowle retint de justesse un soupir. Evan ne semblait malheureusement pas s'intéresser à elle dans ce sens-là. Mais comment aurait-elle pu lui en vouloir ? Elle ne se serait pas choisie non plus.

Chassant ses pensées moroses, elle ouvrit son manuel de métamorphose et fronça les sourcils. Une nouvelle lettre était glissée à l'intérieur. Il y avait son prénom sur l'enveloppe, de la même écriture que la première. Cette fois elle était datée du premier décembre 1973 Aidlinn devait être à Poudlard, en troisième année.

Cher C.,

Merci pour ta dernière lettre. Je ne perds pas espoir, bien sûr. C'est difficile avec Gordon, en ce moment. Ses affaires ne vont pas bien et Tu-sais-qui est de plus en plus impatient. Parfois, quand je le regarde, j'ai l'impression de ne plus connaître mon mari. On ne se parle plus beaucoup, il s'absente souvent plusieurs jours et quand il rentre, il s'enferme dans son bureau pour boire ou faire quelques recherches dans ses vieux livres et il ne me laisse pas entrer. Tu conviendras que c'est un peu compliqué pour moi dans ces conditions. Je me fais un peu de souci pour lui, même si je sais que je ne devrais pas. Bientôt les enfants vont rentrer et tout ira mieux. Gordon fait toujours des efforts quand ils sont là. Je suis sûre qu'il les aime, à sa façon. Il place beaucoup d'espoir en Isaac et c'est vrai qu'ils se ressemblent beaucoup. Quant à nous, je suis sûre que nous pourrons compter sur Aidlinn dans quelques années, si tout n'est pas fini d'ici là. C'est une enfant si douce !

Ne tarde pas à m'écrire, tu sais comme j'aime te lire,

Je t'embrasse,

E.

Aidlinn relut plusieurs fois la lettre. Elle avait du mal à comprendre de quoi retournait l'entièreté du contenu. Elle jeta un regard inquiet autour d'elle. Qui donc avait pu lui faire parvenir cette missive ? Sylvia lisait toujours, insensible à la fébrilité de son amie. Plus loin, d'autres élèves étaient installés dans les canapés et conversaient à voix basse. Personne ne semblait faire attention à elle.

Après une énième relecture, elle eut envie de déchirer la lettre. Elle n'appréciait pas la manière dont sa mère décrivait son père au dénommé C. N'aurait-elle pas dû le protéger des critiques ? Ces informations -leurs difficultés financières, l'anxiété de Gordon - n'étaient-elles pas personnelles ? Par-dessus tout, Aidlinn n'aimait pas l'avant-dernière ligne.

Tu sais comme j'aime te lire.

Les lettres semblaient traîner sur le papier, lourdes, étalées, provocantes. L'encre noir avait légèrement bavé et c'était pire car cela semblait agrandir les mots, leur donner plus d'importance qu'ils n'auraient dû en avoir. Quelque chose n'allait pas dans cette lettre et Aidlinn la roula en boule et la fourra au fond de son sac d'un geste brusque, vain effort pour effacer les horribles questions qui se formaient dans son esprit.


Voilà un nouveau chapitre ! On entre doucement dans plusieurs intrigues. Je vais régulièrement poster les prochains mois. Merci à Zod'a et RhumFramboise pour vos reviews, ça m'a fait plaisir de voir que vous continuez à suivre cette histoire.