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Chapitre 24
"Il faudra bien t'y faire à cette solitude,
Pauvre cœur insensé, tout prêt à se rouvrir,
Qui sait si mal aimer et sait si bien souffrir.
Il faudra bien t'y faire; et sois sûr que l'étude,
La veille et le travail ne pourront te guérir.
Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude
D'attendre vainement et sans rien voir venir."
A Georges Sand (IV), Alfred de Musset
Rodolphus Lestrange s'était parfois demandé qui serait la personne qui partagerait sa vie. Il n'était pas du genre romantique ou rêveur, ne portait pas d'intérêt particulier à la gent féminine, mais le mariage était un sujet récurrent dans sa famille et il était peu aisé d'y échapper. Il avait déjà apprécié la beauté d'une jeune fille, mais n'avait jamais réussi à mettre un visage sur la vague idée qu'il se faisait de sa future femme. A présent qu'il savait, cette nonchalante interrogation avait laissé place à un désagréable découragement.
Bellatrix Black.
La lettre de ses parents gisait en morceaux à ses pieds, tandis qu'il trouvait refuge dans la solitude de son dortoir. Ils avaient osé écrire « Nous espérons que tu accepteras notre décision et comptons sur ta discrétion et ton bon comportement. » Non, ce choix ne lui plaisait pas et il répugnait à l'accepter. Il n'aimait pas vraiment Bellatrix et ses yeux de charbon qui lui souillaient l'âme. Il ne s'était jamais attendu à réellement aimer une femme, mais aimer Bellatrix était simplement au-dessus de ses forces. Bien sûr, les Black étaient purs, riches et puissants et il s'était attendu à ce que ses parents se décidassent depuis un moment, mais voir la date fixée des fiançailles rendait la chose inexorable.
Lui, Rodolphus, serait bientôt marié à cette fille sauvage et brutale. Il envisageait la chose avec ennui, anticipant les guerres d'égo qu'il devrait bientôt livrer. Il s'en savait capable, mais en estimant l'énergie que cela demanderait, il se disait que cela n'en valait pas la peine.
Dès demain, la nouvelle apparaîtrait dans les journaux et ses amis le taquineraient. Il devrait garder son sang-froid – c'était quelque chose qu'il faisait d'ordinaire très bien. Il anticipait déjà Andrew lui relater les folies de Bellatrix et ses excentricités qui la rendaient si délicate à aborder quand la porte s'ouvrit.
C'était Isaac Rowle. Il avait l'air fatigué, mais de bonne humeur et ne remarqua pas immédiatement la face mécontente de son ami. Il se contenta de lui adresser un signe de tête et alla s'allonger sur son lit. En revanche, Andrew Wilkes, qui suivait et dont les yeux étaient alertes et perçants, s'immobilisa sur le seuil, inclina la tête et dit :
-Pourquoi tu fais cette tête ? T'es malade ?
Rodolphus savait d'avance qu'il ne pourrait rien cacher à son camarade, mais il répondit :
-Non, je me sens bien.
-Qu'est-ce que c'est ?
Andrew désignait les lambeaux de papier que Rodolphus n'avait pas encore eu le courage d'aller jeter.
-Une lettre.
-C'est à cause d'une lettre que tu fais cette tête ?
Rodolphus sentit une onde d'irritation se répandre dans son corps, envahir ses poings jusqu'à les faire se serrer. Andrew ne serait jamais forcé à se marier avec personne et il se moquerait de lui dès qu'il apprendrait la nouvelle.
-Je t'ai dit que je vais très bien. Arrête, veux-tu ?
Il se leva, ramassant les morceaux de papier et les fourrant dans sa poche avant de quitter la pièce. Il traversa la salle commune, ignorant les regards curieux posés sur lui. L'air frais des cachots l'enveloppa alors qu'il s'éloignait du repère des Serpentard. Il avait simplement besoin de marcher. Marcher et se laisser engloutir par les ombres. Rapidement, l'urgence de s'éloigner des autres retomba et il ralentit, ses sens de nouveau en alerte. L'heure était tardive, il ne devait pas se faire prendre hors du dortoir. Les couloirs étaient froids et glacés et les tableaux dormaient profondément. Rodolphus n'entendait que l'écho de son pas raide – il n'avait jamais été doué pour la discrétion et n'en voyait pas l'utilité. A quoi bon se cacher quand on appartenait à l'une des familles sorcières les plus influentes d'Angleterre ?
Il s'immobilisa à l'angle d'un couloir. La colère le submergea telle une vague tandis qu'il jetait devant lui les vestiges de la lettre. Il avait toujours été un garçon modèle, avait toujours fait ce que ses parents voulaient qu'il fît. Et voilà comme sa famille le remerciait. Tout le monde savait que Bellatrix ne serait jamais l'épouse parfaite, avec son sourire de travers, ses yeux fous et ses singulières occupations.
Un léger bruit de pas résonna à l'angle du couloir et une fille à l'uniforme de Serpentard apparut. Elle s'immobilisa à la vue de Rodolphus, surprise et rougissante. Le garçon reconnut immédiatement Maria Stebbins. Elle avait dans la main un roman qu'elle était probablement allée chercher à la bibliothèque.
-Ro… Rodolphus ? J'étais…
-A la bibliothèque, acheva Rodolphus d'un air las.
La fille baissa les yeux, troublée. Elle d'habitude si bavarde semblait mal à l'aise mais cela ne surprit pas Rodolphus outre mesure. Il ne portait que peu d'intérêt pour cette fille – elle n'était pas de sang-pur, ni d'une grande beauté. S'il savait qu'elle était à la bibliothèque, c'était car il s'y rendait souvent lui-même. Il avait même une place favorite, dans un angle près d'une fenêtre là où personne ne pouvait le trouver sans bien chercher - il fallait se rendre au bout du rayon consacré aux romans jeunesse pour l'apercevoir. Rodolphus avait souvent croisé Maria, les yeux brillants d'excitation face à toutes ces histoires qu'elle souhaitait découvrir. Il ne comprenait pas pourquoi elle passait autant de temps à lire des idioties de la sorte et, à vrai dire, s'en fichait un peu. Lui-même préférait les encyclopédies et les bestiaires, beaucoup plus utiles et intéressants.
Rodolphus avait porté son regard au fond du couloir, espérant que Maria s'en irait mais la jeune fille n'en fit rien et resta face à lui, le dévisageant d'un air ahuri.
-Et toi, qu'est-ce que tu fais là ?
Rodolphus n'avait pas envie de répondre à question mais il le fit tout de même, mécanique :
-J'avais besoin d'être seul.
Maria baissa les yeux vers les morceaux de parchemin éparpillés au sol.
-Si tu veux t'en débarrasser, tu ferais mieux de les brûler. Quelqu'un de mal intentionné pourrait tomber dessus.
Rodolphus considéra son interlocutrice d'un air sceptique. Elle semblait vraiment croire à ses paroles mais lui-même voyait mal quelqu'un essayer de reconstituer les morceaux éparpillés d'une lettre inconnue. D'autant plus que la personne n'apprendrait rien d'autre que ses fiançailles imminentes – une nouvelle qui serait publique dès le lendemain.
-Je ne pense pas que quiconque puisse en faire mauvais usage, rétorqua-t-il placidement.
-Si tu le dis...
Maria se tut mais ne fit pas mine de s'en aller. Rodolphus se retint de soupirer. Il en avait assez de subir la présence de cette fille qu'il connaissait à peine, mais il était trop poli pour la congédier directement – après tout, elle était de sa maison et ne lui avait jamais voulu de mal.
-Tu n'es pas fatiguée ? Il est tard.
-Non, je suis allée chercher un roman car je n'arrivais pas à dormir.
-Tu ferais mieux de choisir des lectures plus instructives, ne put s'empêcher de dire Rodolphus d'un air dédaigneux.
Maria fit la moue.
-Comme quoi ? Tu crois vraiment que lire l'intégralité des Fleurs des Marais d'Europe te sera utile ?
-Peut-être. Dans tous les cas, utile n'est pas un synonyme d'instructif.
Cette fille ne connaissait rien à rien, d'après Rodolphus.
-C'est pareil, tu as compris l'idée, répondit Maria en levant les yeux au ciel.
L'héritier Lestrange se retint de répondre que justement, cela était tout à fait différent, mais débattre avec une personne aussi volage que Maria était inutile.
-Si tu le dis, répéta-t-il sarcastiquement.
Maria eut un sourire et Rodolphus la fixa sans comprendre d'où venait cette bonne humeur soudaine. Cette fille était vraiment étrange.
-Tu m'excuseras, j'ai à faire, tenta-t-il de s'esquiver poliment.
-Tu dois faire quoi ? Marcher ? le railla Maria.
-Même si ce n'était que ça, ça ne te regarderait pas.
Rodolphus fronça les sourcils, vexé des moqueries de la fille. Même s'il n'avait rien à faire de précis, il avait voulu prendre un air affairé uniquement pour la quitter de manière polie. Et voilà, qu'inconsciente de ses efforts, elle se moquait de lui. Il tourna les talons et s'éloigna d'un pas raide, sa silhouette se fondant peu à peu dans l'obscurité tandis qu'il sentait les yeux de Maria brûler son dos.
Au lendemain matin, arriva ce qu'il avait prévu. Rodolphus s'était levé tôt et buvait son café à petites gorgées dans la grande salle. Il le buvait bien noir, comme son père. Ses camarades l'avaient peu à peu rejoint, créant un bourdonnement sourd autour de lui. Ils n'avaient pas commenté ses traits tirés et les cernes qui lui creusaient le haut des joues. Slughorn avait parlé d'une autre réunion du club, alors que seulement un mois s'était écoulé depuis la précédente, et ils étaient de nouveau en train de ressasser la précédente soirée et la scandaleuse intégration des deux nés-moldus Evans et Cresswell.
-Je ne pense pas revenir aux soirées de Slughorn, crachait Edern. Maintenant qu'il accepte n'importe qui, l'intérêt est moindre. Et moi qui pensais qu'il incarnait bien les valeurs de Serpentard.
-Tu es sûr de ne pas vouloir y retourner ? Pour l'instant, tu as Slug' dans ta poche, remarqua Isaac.
-J'en ai rien à faire, de ce gros idiot. S'il croit que je vais rester assis à côté de l'autre traînée pour son bon plaisir, il se trompe complètement. Arrête de rigoler, toi.
Avery donna un brusque coup d'épaule à Mulciber, qui était hilare. Il s'était longuement moqué d'Edern après qu'on lui avait raconté que ce dernier avait dû passer la soirée de Slughorn assis à côté de Lily Evans.
-Je déteste l'idée, mais je pense qu'il vaut mieux sauver les apparences, continua prudemment Isaac. Qu'est-ce que tu en penses Evan ?
Ce dernier haussa les épaules.
-On peut toujours s'arranger pour que Cresswell rate une ou deux réunions.
-Et Evans alors ? intervint Avery, boudeur.
-On ne peut pas la toucher, ce serait trop suspect après ce qu'il s'est passé l'année dernière, déclara finalement Rodolphus.
Les autres se tournèrent vers lui, surpris de le voir sortir de son mutisme, et Isaac hocha la tête.
-En plus, Severus saurait que c'est nous et Merlin sait ce qu'il pourrait faire. Il tient à la petite chose.
Rosier fronça les sourcils.
-Je croyais lui avoir dit d'arrêter de la fréquenter.
-Il ne lui parle plus, répondit Avery avec un sourire mauvais. Mais il faut voir comme il la regarde, ça vaut le détour. Si un regard pouvait déshabiller…
Les garçons se mirent à rire. Puis les hiboux déferlèrent au-dessus d'eux, lâchant lettres et journaux. Rodolphus posa doucement sa tasse et déplia calmement son exemplaire de La Gazette du Sorcier tandis que l'oiseau qui le lui avait apporté s'éloignait dans de grands battements d'ailes. Son regard accrocha presque immédiatement la petite vignette en bas de page qui scandait :
Fiançailles de R. Lestrange et B. Black – page 6
Il y avait deux portraits des mariés. Rodolphus trouva que sa mère avait mal choisi la photo – son image essayait de sourire dans son cadre mais les plis des lèvres étaient crispés et son regard essayait de fuir l'objectif pour se fixer sur une chose extérieure au champ. Il attendit que les têtes se tournassent vers lui, ce qui ne manqua pas. Isaac lui jeta un coup d'œil gêné, mais n'osa rien dire. Il en avait plaisanté l'été dernier, mais c'était autre chose d'être devant l'acte.
-Ce n'est qu'un mariage, Rod', tenta Evan Rosier après un moment.
Il ne semblait pas particulièrement compatissant, mais pas non plus moqueur. Evan avait toujours montré un grand désintérêt pour ce genre d'affaires et Rodolphus savait que c'était simplement car son ami n'avait jamais connu de véritable vie de famille. Lui-même avait eu des parents stricts mais présents, une mère tendre, un frère plein de vie et bagarreur. Son cadet Rabastan était en troisième année à Poudlard et il était encore trop jeune pour que Rodolphus pût se confier à lui. Il l'observa, assis à côté de Bartemius Croupton Jr. et de Regulus Black, qui avait un an de plus qu'eux. Rabastan avait ce feu dans le regard qui avait toujours manqué à Rodolphus, lui-même se sentait mort de l'intérieur et cela avait toujours ainsi, d'aussi loin qu'il se souvînt.
-Tu vas la dompter, la Bella, finit par dire Andrew en ravalant son rire.
Il n'avait pu s'empêcher d'éclater de rire en lisant l'en-tête de l'article, mais avait vite retrouvé son sérieux en croisant le regard assassin de Rodolphus. Ce dernier savait bien que Wilkes était son ami et qu'au fond, il devait compatir à sa manière, mais il avait pour l'instant simplement envie de lui jeter un sortilège de Furonculose.
Le reste de la journée, Rodolphus passa son temps à faire comme s'il n'entendait pas les murmures des élèves dans son dos.
-Il est jeune pour se fiancer, non ? disait une Serdaigle à sa voisine, dans un couloir.
-Il paraît que les sang-pur font encore des mariages arrangés, souffla l'autre.
-Bellatrix Black est folle, elle était avec mon frère à Poudlard, racontait un Poufsouffle. Un jour, elle a jeté un maléfice cuisant à un ami de mon frère car il ne lui avait pas cédé sa place en cours.
-Un maléfice cuisant serait parfait pour que Lestrange redescende sur terre, renchérit un autre. Peut-être qu'avec une face boursoufflée, il arrêterait de se croire supérieur aux autres.
A la dernière remarque, Rodolphus faillit se retourner pour punir l'auteur de tels propos, mais la présence du professeur McGonagall au fond du couloir le fit renoncer à tenter quelque chose.
Le soir, il s'était réfugié à la bibliothèque, à sa place habituelle. Ici, personne ne lui jetait de regard curieux, peiné ou railleur. Il sortit son exemplaire des Fleurs des Marais d'Europe et se plongea dans sa lecture. Quand il se concentrait, il pouvait presque imaginer sentir l'odeur de vase mêlée au parfum des iris des marais, entendre le vent bruissant dans les roseaux, joncs et carex. Cela lui rappelait son propre étang, caché au fond de l'immense parc des Lestrange. Il ne s'y rendait plus très souvent, mais plus jeune, il avait l'habitude d'aller y jouer, montant sur une barque avec son frère. Ils s'amusaient à se pousser et à se chamailler, jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau c'était toujours Rabastan qui perdait l'équilibre et Rodolphus se jetait dans l'étang pour aller le chercher.
Une sensation de brûlure remontant le long de son avant-bras gauche le fit sursauter. Instinctivement, sa paume recouvrit sa manche, appuyant fermement et il serra les dents. Sa Marque le faisait souffrir, signe que le Seigneur des ténèbres appelait ses fidèles. Il se demanda de quoi il s'agissait, mais une part de lui était heureuse d'être enfermée à Poudlard. Il n'était pas pressé de commettre de nouvelles atrocités. L'été dernier, il avait été plongé dans un univers de meurtres et de tortures et la réalité de la guerre l'avait frappé plus fort qu'il ne s'y était attendu. Il avait vu des corps morts ou à l'agonie, beaucoup de corps. Il savait qu'il lui faudrait un peu de temps pour s'habituer à la mort. Les défunts s'introduisaient parfois dans ses rêves, l'entourant de leurs doigts glacés, appuyant sur sa bouche pour l'empêcher de crier, pour l'empêcher de respirer et il se réveillait en sueur, incapable de se rendormir alors que les ombres des fantômes passaient sur les murs. Rodolphus ne leur en voulait pas, il fallait bien qu'ils existassent encore quelque part dans l'univers.
Et voilà un deuxième chapitre dans la foulée ! J'espère que vous avez aimé voir les choses du point de vue de Rodolphus ! A très bientôt :)
