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Chapitre 25
« Esclave auprès de vous, que ferais-je de mieux
Que d'instants en instants tous vos désirs attendre ?
Je n'ai, pour m'occuper, point de temps précieux
Et sans ordre de vous point de service à rendre.
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Et je n'ose blâmer le temps, le jour sans fin,
Quand ô mon souverain, pour vous je compte l'heure ;
Même l'absence amère est pour moi sans chagrin
Quand par votre congé loin de vous je demeure
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Et n'ose donner cours à mes pensées, jaloux
Des lieux où vous allez, de ce que vous y faites ;
Triste esclave j'attends, sans rien penser de vous
Sinon que vous rendez heureux là où vous êtes ;
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Car si fol est l'amour qu'en votre volonté
(Quoi que vous puissiez faire), il ne voit que bonté.
LVII, Sonnets, Shakespeare
Cela faisait un petit moment qu'Aidlinn ne s'était plus retrouvée seule avec Rosier. Il ne lui avait donné que deux autres leçons d'occlumancie – lesquelles n'avaient pas été beaucoup plus fructueuses que la première – et ils ne s'étaient que peu parlé après cela. Il ne venait plus la voir entre les cours ni le soir dans la salle commune. Sa gentillesse à son égard – d'ordinaire régulière bien que fluctuante - avait cessé aussi brutalement qu'elle avait commencé. Il semblait l'avoir oubliée.
La jeune Rowle essayait de ne pas se laisser affecter. Elle avait redouté ce moment pendant plusieurs mois : voilà qu'Evan s'était désintéressé d'elle - ou peut-être ne s'était-il jamais réellement intéressé à elle. Son seul réconfort était qu'il ne s'intéressait pas davantage à Melyna Moon, qui s'était pourtant faite omniprésente dans le groupe des garçons.
Octobre touchait à sa fin et une sortie à Pré-au-lard s'annonçait pour le week-end. Sylvia, à l'image de la plupart des étudiants, trépignait d'impatience à l'idée de cette sortie.
Mercredi soir, Aidlinn revenait de la bibliothèque et était arrivée devant le passage menant à la salle commune quand elle aperçut Rosier qui approchait dans sa direction. Son cœur eut un étrange tressautement et elle s'arrêta pour l'attendre. Il lui adressa un signe de tête sans se donner la peine d'ouvrir la bouche.
-Quand est-ce que tu pourras me donner une autre leçon ?
Rosier était déjà près de la porte quand il s'arrêta. Comme il gardait le silence, elle ajouta :
-A moins que cela ne t'intéresse plus. Je comprendrais, dans ce cas.
Elle n'avait pas totalement réussi à contenir le tremblement de sa voix.
-Si, bien sûr, finit-il par répondre. On a qu'à dire la semaine prochaine ?
-Très bien.
La jeune fille osa enfin relâcher son souffle quand le pan de mur se referma derrière le jeune homme. Elle se sentit soudain plus légère et se surprit à sourire alors que la joie se répandait dans ses veines à la pensée du temps qu'ils allaient passer ensemble, rien que tous les deux.
Cependant, lorsqu'elle entra à son tour dans la salle commune, sa joie diminua un peu. Rosier n'était nulle part en vue et le reste de leur groupe se tenait près de la cheminée. Melyna Moon était assise sur les genoux d'Isaac et riait à une blague de Wilkes. Aidlinn décida de rejoindre directement son dortoir mais la voix joyeuse d'Andrew retentit :
-Aidlinn ! Où vas-tu ?
Elle haussa les yeux au ciel. Comme si cela ne se voyait pas. Néanmoins, elle revint vers ses camarades.
-Je cherchais Sylvia et Maria, s'excusa-t-elle.
-Assieds-toi avec nous. On ne te voit plus ces temps-ci, poursuivit Andrew d'un ton léger.
Mulciber lui fit de la place sur un des canapés et Aidlinn s'assit lourdement.
-Tu ne devrais pas rester autant avec Stebbins, elle va te bourrer le crâne de ses histoires idiotes, la sermonna Rodolphus en fronçant les sourcils.
-Je l'aime bien, déclara Aidlinn avec un ton de défi.
-Tu aimais bien Heston aussi, au début, ricana Avery.
Moon éclata d'un rire cristallin et Aidlinn réalisa avec horreur qu'ils avaient dû lui répéter toute l'histoire. Elle pâlit, déstabilisée, cherchant un appui parmi les garçons. Mulciber ricanait en compagnie de Wilkes, Rodolphus s'était replongé dans un parchemin à côté de Severus Rogue qui lisait un épais grimoire sans les écouter. La jeune Rowle se tourna vers son frère mais celui-ci fuit son regard. Elle se sentit soudain bien seule, blessée par la petite trahison d'Edern. Comme l'ancien conseil de Rosier prenait sens, à présent que son ami se retournait contre elle ! Elle aurait aimé qu'il fût là.
oOo
Les deux jours suivant, Aidlinn se tint davantage à distance des garçons. Elle avait peur qu'ils parlassent d'elle dans son dos, maintenant qu'elle savait ne plus pouvoir leur faire confiance. Son propre frère n'avait pas pris sa défense, à sa grande surprise. Elle se demandait ce que Melyna Moon avait entendu d'autre sur elle. Edern lui racontait-il tout ce qu'il savait ?
Sans Rosier, qui était absent la plupart du temps, le groupe semblait plus cruel, plus désorganisé. Aidlinn avait toujours cru que c'était son frère qui lui avait permis de faire partie de la bande. Désormais, elle se demandait si ce n'était pas Rosier qui lui avait indirectement ouvert la porte.
Aidlinn avait finalement décidé qu'Evan semblait différent. Elle l'avait longtemps observé à la dérobée dès qu'ils étaient dans la même pièce, guettant un signe d'intérêt de sa part. Le jeune homme semblait déconnecté du monde, souvent absorbé dans ses pensées. Il avait perdu la nonchalance espiègle de ses bons jours pour ne garder que la froideur. Il était devenu un mur de glace infranchissable, repoussant tout autour de lui. Il ne daignait même plus s'asseoir avec le reste des garçons. Parfois, il s'asseyait à côté d'Aidlinn, Sylvia et Maria, sans toutefois leur prêter réellement attention et son regard se perdait dans le vide.
Et pourtant, Aidlinn n'avait jamais eu autant besoin de lui. Il lui semblait qu'il aurait pu chasser Moon du groupe, faire qu'Edern redevînt son meilleur ami et même convaincre Isaac de laisser cette fille. Alors le vendredi soir, avant le dîner, lorsqu'il ne prit pas le chemin de la Grande Salle, elle le suivit. Cette fois, elle tâcha de le faire discrètement. Elle ne savait que lui dire et très bientôt il s'apercevrait de sa présence. Elle se demandait même comment il pouvait ne pas percevoir les battements frénétiques de son cœur ou sa respiration saccadée. Rosier marchait vite, d'un pas souple et silencieux. Il semblait glisser comme une ombre le long des murs. Seuls ses poings serrés trahissaient la tension qui émanait de lui.
Aidlinn comprit qu'il se dirigeait vers la volière et quand elle l'aperçut emprunter le dernier escalier, elle hésita. Elle n'avait aucune excuse pour monter après lui. Il verrait clair dans son jeu, devinerait qu'elle l'avait suivi. Que pourrait-elle faire, alors ? Elle attendit, encore et encore, incapable de s'en aller ou de monter à son tour. Mais Rosier ne redescendait pas.
Aidlinn finit par grimper l'escalier, le ventre tordu d'angoisse mais le cœur battant d'impatience.
A première vue, la volière semblait vide, rien ne bougeait. Il y avait quelques lointains bruits d'ailes provenant de la voûte de la tour, mais la majorité des oiseaux étaient sortis pour la nuit. Puis un mouvement attira l'œil d'Aidlinn, elle vit une forme bouger dans un angle recouvert d'obscurité. Rosier l'avait sûrement entendue. Le silence était pesant, le temps semblait s'être arrêté.
-Evan ?
Aidlinn fit un pas dans sa direction. Comme ses yeux s'habituaient à la pénombre, elle distinguait de mieux en mieux sa silhouette adossée contre le mur, immobile.
-Tout va bien ?
Elle s'approcha davantage, l'entendit soupirer.
-Qu'est-ce que tu fais ici ?
Sa voix était basse, fatiguée.
-Tu n'as pas l'air bien, ces temps-ci.
La distance qui les séparait était devenue un gouffre douloureux que la jeune fille devait absolument franchir. Sans réfléchir, elle le rejoignit et se laissa glisser le long du mur de pierre. Il y eut un silence. Aidlinn était terrifiée à l'idée qu'il pût la rejeter et partir, mais il n'esquissait pas un geste. Elle percevait son souffle chaud, à côté.
Il allait se lever et s'en aller, la laisser là, la remettre à sa place, lui dire qu'il ne voulait rien avoir à faire avec elle. Aidlinn se sentait fébrile, excitée et terrifiée. Si Rosier la repoussait maintenant, sa vie entière allait se briser. Elle avait l'impression de se tenir au bord d'un précipice et attendait sa chute avec horreur. Elle redoutait le moment où il ferait voler leur bulle en éclats. Elle savait qu'alors il ne la laisserait plus jamais approcher.
-Dis quelque chose, Evan. S'il te plaît.
Elle sentit son corps se tendre à côté d'elle, attendit le moment fatidique où il exploserait. Mais Evan expira à nouveau, évacuant la tension. Il se laissa retomber contre le mur.
-Mon père est mort.
L'aveu était arrivé d'un coup, sans prévenir. Aidlinn, stupéfaite, cligna des yeux, tentant en vain d'éclaircir les ombres devant sa vision.
-Je… Je suis désolée, bégaya-t-elle.
Elle avait voulu qu'il se confiât à elle et maintenant qu'il le faisait, elle restait sans voix. Rosier se mit à rire, mais d'un rire amer, sans joie :
-Ne te méprends pas, nous n'étions pas très proches.
Aidlinn ne répondit pas tout de suite. Elle n'avait jamais pris le temps de s'interroger sur la famille d'Evan. Étaient-ils en si mauvais termes ? Elle se demanda ce qu'elle éprouverait si son père mourrait. Tristesse ? Soulagement ? Peur ? Tout cela à la fois ?
-Mais… Quand est-ce arrivé ? Et comment ?
-Je n'en sais rien. Il a dû se faire blesser en mission, j'imagine. Ma mère m'a écrit il y a deux semaines pour me dire qu'il était rentré gravement blessé et qu'il agonisait. Je ne suis même pas allé le voir et maintenant, il est mort. Ça ne va pas tarder à faire la première page des journaux.
Le ton dégoulinait de répulsion.
-Oh Evan… Je suis tellement désolée.
Impulsivement, Aidlinn se pencha contre lui et glissa son bras sous le sien. Ses doigts frottèrent contre le pull en laine du jeune homme. Elle aurait voulu le soulager de sa peine, l'aspirer en elle pour le laisser libre de tout soucis. Mais elle ne pouvait pas, il n'existait aucun sort qui aurait pu l'apaiser. Elle posa la tête sur son épaule et il la laissa faire, immobile et silencieux. Son odeur, un mélange d'eau de toilette et de fumée, envahit ses narines. Elle entendit le cœur puissant d'Evan qui battait lentement et sûrement dans sa poitrine, sa respiration profonde qui soulevait son torse à intervalles réguliers, le froissement de ses habits lorsqu'il bougea légèrement un bras. La jeune fille ne s'était jamais sentie aussi entière. Toutes ses inquiétudes s'étaient envolées et il lui semblait qu'elle aurait pu réduire à néant celles d'Evan aussi, si seulement il lui avait ouvert son cœur.
-Tu ne comprends pas, fit-il lentement.
Son ton était prudent. Aidlinn le laissa prendre son temps, elle savait qu'il allait continuer.
-Je suis l'unique héritier. Le Seigneur des ténèbres peut m'appeler à tout moment.
Aidlinn s'agrippa plus fort au bras du Serpentard, comme si par ce seul contact, elle pouvait le préserver du monde.
-Il ne le fera pas. Tu es encore à l'école.
La voix d'Evan se fit douloureuse.
-Et tu crois que ça lui importe ?
Aidlinn comprit qu'il avait peur et sa crainte se déversa en elle. On l'avait jeté dans la partie avant qu'il ne fût prêt. Il ne connaissait pas encore toutes les règles, comment pourrait-il survivre ?
-Il n'a pas besoin de toi, souffla Aidlinn dont la gorge s'était serrée. Il a plein d'autres Mangemorts à sa disposition.
La jeune fille reposa sa tête contre l'épaule d'Evan, espérant se fondre en lui. Le Seigneur des ténèbres n'avait pas le droit de lui enlever Rosier, il ne pouvait pas écourter ses derniers instants d'innocence, il ne pouvait pas l'arracher à elle aussi vite. Ce n'était pas ce qui était prévu.
-Espérons que ce sera suffisant, dans ce cas, répondit finalement Evan.
Et ils restèrent ainsi longtemps sans parler. Aidlinn ne voulait pas rompre le charme, de peur que tout cela ne fût qu'un rêve et qu'elle dût se réveiller. Le croissant de lune était haut dans le ciel quand Evan reprit la parole.
-On devrait rentrer.
Il ne fit cependant aucun mouvement, pas plus qu'Aidlinn. Se pouvait-il qu'il appréciât le moment, lui aussi ? La jeune fille se redressa néanmoins. Le visage d'Evan était nimbé de rayons lunaires mais ses yeux restaient trop sombres pour y déceler la moindre émotion. Il sembla doucement revenir au mouvement présent, se leva et se détourna, passant une main dans ses cheveux ébouriffés tandis que son corps entier se raidissait. Il était certainement en train de se rendre compte de la bêtise qu'il avait faite en se confiant à elle.
-Écoute, Aidlinn…
Si elle ne le laissait pas finir, peut-être qu'il n'ajouterait rien. Peut-être qu'il la laisserait entrer dans sa vie. Le Serpentard garda le silence longtemps, trop peut-être.
-Tu ne peux pas tout affronter seul, Evan. Pourquoi tu ne vois pas que tu as des amis ?
Il s'approcha d'elle si près qu'elle sentit son souffle chaud sur sa joue. Son cœur s'affola lorsque sa main vint effleurer la peau de son visage, la réchauffant étrangement.
-C'est ce que nous sommes ? demanda-t-il finalement. Des amis ?
Aidlinn ne pouvait pas répondre à cette question. Si elle répondait oui, elle ne pourrait jamais avoir plus. Et si elle répondait non, il s'éloignerait d'elle et sortirait de sa vie. Mais Rosier ne lui laissa jamais le temps de répondre. Il baissa le bras, recula et se détourna sans un mot, l'abandonnant dans la volière.
oOo
Le lendemain matin, Aidlinn mit un certain temps à ressasser les évènements de la veille. Derrière les rideaux émeraude de son lit, les filles de son dortoir se préparaient joyeusement pour la sortie à Pré-au-lard. Elle sentit une boule d'angoisse et d'excitation se former dans son ventre à l'idée de revoir Evan, mais une part d'elle aurait voulu rester cachée dans le dortoir pour toujours. Elle repensait à ses derniers mots. Pourquoi lui avait-il dit cela ? Avait-il vraiment insinué ce qu'elle pensait ? Pourrait-elle encore le regarder en face et faire comme si de rien n'était ?
-Aidlinn, dépêche-toi ou tu vas rater le petit déjeuner ! cria Sylvia.
La jeune fille se décida. Elle se leva et s'habilla aussi vite que possible, prenant néanmoins un certain soin à sa tenue. Elle coiffa avec application ses cheveux blonds qui retombèrent lisses et longs le long de son dos. Sylvia la regardait d'un œil suspicieux :
-Qu'est-ce qu'il se passe ?
Heureusement Maria choisit ce moment pour scander qu'elle ne trouvait plus son chemisier préféré et Sylvia s'empressa d'aller l'aider. Aidlinn échappa un soupir discret. Elle avait gagné un répit.
Mais Evan ne l'attendit pas dans le salon des vert et argent, ne vint pas lui dire qu'il avait apprécié la soirée de la veille. Au petit-déjeuner aussi, il brillait par son absence. Le message était clair pour Aidlinn : Rosier souhaitait oublier l'incident de la veille, elle ferait donc de même. Elle tâcha de cacher sa déception cuisante.
Une légère bruine tombait sur Pré-au-lard quand les étudiants arrivèrent dans la rue principale. Le village s'affairait bruyamment sous le ciel d'un gris orageux. De nombreux sorciers et sorcières passaient dans les rues, naviguant de boutiques en boutiques, s'arrêtant un moment à la poste ou dans une auberge. Les vitrines colorées, la joyeuse rumeur des rues et la musique s'échappant des fenêtres n'arrivaient pas à réchauffer le cœur d'Aidlinn. Elle était dépitée.
-Je propose les Trois Balais, déclara Avery.
Lui et Mulciber étaient venus avec les trois filles. Aidlinn, Edern et Mulciber n'avaient pas été autorisés à suivre les septième année. Rodolphus les avait avertis au petit-déjeuner, la mine sévère et hautaine :
-Nous avons à parler de choses qui ne vous concernent pas.
Isaac avait haussé les épaules, Wilkes leur avait lancé un regard d'excuse tandis que Mulciber avait ronchonné. Et finalement, les deux garçons les avaient accompagnées, comme si rien n'avait changé entre eux. Et peut-être qu'en fin de compte, rien n'avait vraiment changé, que tout s'était passé dans la tête d'Aidlinn et qu'elle prenait toutes ces affaires trop à cœur, qu'elle était trop sensible pour fréquenter ce genre d'individus inconstants. Ces possibilités tournoyaient dans sa tête, la laissant lointaine et embrouillée.
-Tiens, ça m'étonne que tu n'aies pas proposé La Tête de sanglier, railla Sylvia.
Elle était agacée par la présence d'Avery, mais c'était davantage une habitude qu'une réelle manifestation d'humeur. Sylvia ne semblait pas savoir comment s'adresser à Edern autrement qu'en lançant des remarques désobligeantes. Maintenant qu'elle se sentait désolidarisée d'Avery, Aidlinn comprenait son amie. Edern était difficile d'accès, compliqué, tortueux et il n'était pas si aisé de tisser un quelconque lien avec lui.
-L'avantage des Trois Balais, c'est Rosmerta, n'est-ce pas Mulciber ? déclara Avery d'un air théâtral.
Madame Rosmerta, la voluptueuse tavernière qui servait aux Trois Balais, était appréciée de beaucoup d'élèves, y compris de Mulciber. Ce dernier devint tout rouge et adressa un regard assassin à Edern qui éclata de rire.
-Il aime les femmes mûres…
La fin de sa phrase fut étouffée quand Mulciber se jeta sur lui dans un grognement, le plaquant au sol sans ménagement. Edern gémit de douleur puis se mit à rire alors que Mulciber se relevait, tout rouge.
-Tiens-toi tranquille, Thomas, veux-tu ? sourit-il en se relevant. Rosmerta ne se laissera sûrement pas séduire par un gamin.
-Arrête Edern, le prévint Aidlinn.
Elle savait qu'il utilisait sciemment le prénom de leur ami pour l'énerver. Cependant, Mulciber ne se mit jamais en colère, il se fendit d'un large sourire de loup.
-Elle a raison, tais-toi Edern, tu ne fais pas le poids contre moi.
-Vraiment ? Parce que lorsqu'on est tout ramolli par l'amour, en général…
Mulciber repartit à l'attaque et les deux garçons luttèrent quelques minutes avant de se séparer, essoufflés et de bonne humeur. L'ambiance aux Trois Balais était joyeuse, la taverne était bondée et bruyante. Il y avait un pianiste au fond de la salle qui jouait des airs entraînants, les boissons passaient de main en main au milieu des éclats de rire. Ils commandèrent tous les cinq des Bièraubeurre et s'installèrent dans une salle annexe, plus calme mais presque pleine elle aussi. Les sorciers autour d'eux parlaient calmement, sans leur prêter attention. Il y avait des familles, des couples, des amis et des étrangers négociant quelques marchandises.
La taverne semblait vivante, son cœur palpitant au rythme des existences bourdonnant en son sein et toute cette effervescence dégrisa Aidlinn. Elle revint au moment présent en sirotant sa boisson, ses yeux faisant des aller-retours entre ses camarades. Maria et Edern se chamaillaient comme à l'accoutumée et Sylvia discutait botanique avec Mulciber. Ce dernier était visiblement content de pouvoir parler de cette matière sans subir de moqueries. La jeune Rowle observait Avery à la dérobée, cherchant un moyen de capter son attention. Il lui semblait si étrange qu'il se portât aussi bien sans elle, alors qu'elle-même souffrait de son absence.
Au bout d'une heure, ils se levèrent et décidèrent d'aller flâner du côté des boutiques.
-Entrons ici, proposa Sylvia en désignant une librairie. Il me faut absolument de nouveaux rouleaux de parchemin.
Maria, qui avait approuvé avec force, s'éloigna avec ravissement du côté des romans.
-Je dois aller me trouver une nouvelle plume, marmonna Mulciber.
Aidlinn et Edern se retrouvèrent tous les deux dans le hall, penauds. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, Avery la regarda vraiment. S'adossant à l'escalier grinçant qui menait au deuxième étage, il croisa les bras.
-Quoi de neuf, Rowle ?
Il se rendit compte trop tard de son erreur, son air arrogant se décomposa en voyant le visage furieux d'Aidlinn. Sa remarque avait chassé sa morosité pour raviver la rancœur qui s'accumulait depuis plusieurs semaines, grossissant à chaque fois qu'Edern la dédaignait, à chaque fois qu'il se tournait vers Moon plutôt que vers elle, à chaque fois qu'il oubliait leur ancienne amitié.
-Alors on en est à s'appeler par nos noms de familles, maintenant ?
-C'était juste une façon de parler, s'excusa-t-il.
-Si tu le dis.
Aidlinn s'éloigna parmi les rayons, tentant de se calmer. Il était inutile de confronter Edern, elle ne gagnerait pas. A son passage, les étagères grinçaient sous le poids de l'impressionnante quantité de manuscrits qu'elles contenaient et la poussière s'élevait des étagères en petits tourbillons sous la lumière orangée des éclairages. Des pas sur le parquet derrière elle l'informèrent qu'Edern la suivait.
-Tu vas jouer la jalouse encore longtemps ? C'est agaçant.
-Je te demande pardon ?
Elle se retourna, le foudroyant du regard mais Edern avait pris une expression sérieuse.
-Tu m'as bien entendu. Tu crois que je ne le vois pas ?
-Je crois que tu ne vois pas grand-chose, depuis que Moon est dans les parages.
Edern éclata de rire, franchement amusé. Il ne la prenait pas au sérieux.
-Alors là, c'est la meilleure !
-Ose dire que c'est faux ! le défia la jeune Rowle.
-D'accord, j'ai passé un peu de temps avec elle et alors ?
-Juste un peu ? se moqua Aidlinn. Tu lui manges dans la main.
Le garçon s'assombrit et sa voix se fit sèche.
-Tu ne devrais pas t'aventurer sur ce terrain-là, Aidlinn. Toi et Rosier…
-Ça n'a rien à voir !
Aidlinn avait sifflé furieusement ces derniers mots, de peur que quelqu'un ne vienne car leurs voix semblaient résonner trop fort dans cette partie déserte de la boutique. Edern sembla grandir, tandis qu'il croisait les bras et que son corps se redressait sous la colère.
-Bien sûr que si. Tu croyais que j'allais rester les bras croisés pendant que toi et Rosier complotiez ? Ne me mens pas, je sais qu'il t'a parlé de moi.
-On ne complote pas !
-Vous pouvez faire ce que vous voulez, je m'en contrefiche. Mais ne viens pas me reprocher quoi que ce soit.
-Je ne me suis jamais moquée de toi en compagnie de Rosier, moi !
-Sérieusement ? L'anecdote avec Heston ? C'est rien, arrête.
-Toi, plus que n'importe qui d'autre, devrais savoir que ce n'était pas rien !
Aidlinn se remémorait encore les longues minutes durant lesquelles elle s'était cachée avec Edern de Dan Heston après la soirée de Slughorn. Il avait vu la peine qu'elle avait eue, il l'avait aidée à se débarrasser du jeune homme. Comment pouvait-il avoir oublié ça ?
Avery resta silencieux quelques instants, le visage totalement fermé. Quand il reprit la parole, son timbre était aussi glacé que ses yeux.
-Grandis un peu, Aidlinn. Le monde ne tourne pas autour de toi.
Il s'apprêtait à tourner les talons, mais ajouta :
-Oh et si j'étais toi, je ne m'attacherais pas trop à Rosier. Melyna pourrait bien te le reprendre très rapidement.
-Evan n'est pas comme toi, cracha Aidlinn.
Edern ricana et ses dernières paroles ruisselèrent de méchanceté.
-Mais ça n'a rien à voir avec moi, Aidlinn. Ça a tout à voir avec toi.
Il tourna les talons et quitta le rayon. Aidlinn resta pétrifiée plusieurs minutes, la poitrine serrée, tentant de mettre de l'ordre dans ses émotions. Avery la connaissait bien et il lui était facile de deviner ses faiblesses. Cependant, elle n'arrivait pas à croire qu'il eût été aussi cruel avec elle.
Ça a tout à voir avec toi.
N'en supportant pas davantage, Aidlinn sortit de la boutique, rabattant la capuche de sa cape et prit la direction du château. Le chemin pour rentrer à Poudlard était désert, les élèves avaient encore plusieurs heures devant eux avant de rentrer au château. Au loin, le tonnerre grondait et une bourrasque glaciale agita les arbres, comme en écho à sa propre tourmente. La pluie ne tombait pas cependant, la forêt et le ciel semblaient attendre qu'elle fondît en larmes, comme elle l'aurait sûrement fait l'année dernière. Mais Aidlinn n'avait pas l'intention de verser une seule larme pour Edern. Comment pouvait-il insinuer qu'elle était inférieure à Melyna Moon, s'il était son ami ? C'était gratuit, méchant, le genre d'attaque qu'il réservait d'ordinaire à ses ennemis. Il n'avait jamais été comme cela avec elle. Le jour qu'elle avait tant redouté était-il arrivé ?
Et surtout : avait-il raison sur ce qu'il lui avait dit ?
En franchissant les grandes portes de chênes et en pénétrant dans la douce tiédeur du hall de pierres, elle réalisa qu'elle ne souhaitait pas rentrer à son dortoir. Plus tard, Maria et Sylvia reviendraient et lui poseraient des questions auxquelles elle n'avait aucune envie de répondre. Instinctivement, elle retrouva le petit escalier où Rosier et elle avaient discuté, en début d'année. L'endroit était parfait pour être tranquille. Il était toujours imprégné de la quiétude qu'elle avait ressentie en se confiant à lui. Elle s'assit et ressassa les événements, essayant de comprendre. Peut-être avait-elle elle-même été trop dure avec Edern ? Arrête de lui chercher des excuses, c'est lui le traître, se répétait-elle. Et s'il avait raison pour Rosier et Moon ? Si Moon obtenait Rosier, il semblait à Aidlinn qu'il ne lui resterait plus aucun soutien. D'autant plus que Moon ne pouvait avoir Rosier sans faire de la peine à Isaac. La jeune Rowle avait vu la manière dont son frère regardait la Serpentard : il était sous le charme.
Qui était cette fille ? Que voulait-elle au fond ? Pour Aidlinn, Melyna Moon était un affreux succube aspirant l'âme de ses amis et ne laissant que des pantins. Il était impensable que Rosier pût se faire abuser de la sorte.
Peut-être qu'elle exagérait tout, peut-être que la situation n'était pas si grave et que son esprit d'adolescente dramatisait les évènements. Peut-être qu'elle était simplement épuisée et qu'elle avait besoin de prendre du recul.
Plus tard, elle entendit la rumeur des élèves qui revenaient du village montant par la petite fenêtre entrouverte et s'approcha pour les observer. De là où elle se situait, ils ressemblaient à de petites figurines colorées, identiques à celles avec lesquelles elle jouait quand elle était plus jeune. Peu à peu, ils s'engouffrèrent dans l'entrée béante et brillante alors que la lumière disparaissait derrière la forêt et que les nuages assombris avançaient poussés par le vent du soir qui se levait.
-Aidlinn ?
Aidlinn n'avait pas repéré la silhouette qui s'était approchée dans l'ombre et son cœur fit un bond. C'était Evan Rosier. Elle papillonna des paupières, vérifiant que son esprit ne lui jouait pas des tours.
-Il va falloir faire attention ou se retrouver dans des recoins sombres le soir va devenir une habitude, plaisanta-t-il.
Il semblait apaisé et sa voix était plus douce qu'à l'ordinaire quand il s'approcha.
-On se demandait où tu étais passée.
Aidlinn se leva, surprise et gênée par la gentillesse du jeune homme, sceptique à ses paroles.
-Il y a vraiment un « on » ?
-Sylvia, Maria et ton frère ont demandé où tu étais.
-Isaac s'est rappelé que j'étais sa sœur ? demanda amèrement Aidlinn.
Son frère l'avait à peine remarquée ces derniers temps et ne l'avait pas soutenue face à Moon et Avery. Il n'avait pas le droit de s'inquiéter pour elle maintenant.
-Ne sois pas si dure avec lui.
Aidlinn ne répondit rien et fixa le sol. Elle se surprit à ne pas désirer la présence d'Evan. Peut-être avait-il pensé la même chose la veille au soir et pourtant, il ne l'avait pas rejetée.
-Alors, tu veux aller dîner ?
Aidlinn secoua la tête, croisant les bras et redressant le menton d'un air fier. A l'idée de croiser Avery, une colère sourde l'envahissait. Evan eut un sourire pour une fois, elle voyait que c'était un réel sourire qui adoucissait ses traits et faisait pétiller ses prunelles - elle le devinait malgré le peu de lumière car il lui semblait connaître son visage par cœur.
-Permets-moi de reformuler. Voudrais-tu aller dîner ailleurs que dans la Grande Salle ?
La jeune Rowle se raidit, soupçonneuse.
-On n'a pas le droit de sortir du château.
Le sourire d'Evan s'élargit.
-Qui a parlé de sortir ?
Aidlinn le suivit alors qu'il se mettait en route. Comme promis, il ne l'entraîna pas vers la Grande Salle, mais refusa de répondre aux questions de la jeune fille. Ils remontèrent au niveau du rez-de-chaussée et suivirent un dédale de couloirs, tous les élèves devaient être en train de dîner et seul leurs pas résonnaient dans les allées vides. Finalement, Evan s'arrêta devant un grand tableau représentant une coupe en argent remplie de fruits. Il chatouilla une grosse poire verte qui se mit à couiner d'une drôle de façon - Aidlinn comprit qu'elle riait. La nature morte pivota, dévoilant un passage dans le mur.
-Après vous, Miss, plaisanta Rosier.
Ils étaient entrés dans les cuisines de Poudlard. La salle était immense, haute de plafond et remplie d'elfes affairés. Certains nettoyaient des plats d'or dans de grands éviers de pierre, d'autres coupaient des légumes en rondelles à l'aide de couteaux effilés, d'autres encore rôtissaient des poulets dans de grands fours brillants ou étaient occupés à réaliser le nappage de beaux gâteaux. A l'arrivée d'Aidlinn et Evan, ils s'immobilisèrent et des dizaines de paires d'yeux humides se braquèrent sur eux. Aussitôt une partie d'entre eux se précipita sur eux, leur demandant ce qu'ils souhaitaient et leur souhaitant la bienvenue, à grands renforts de révérences. Aidlinn ne put retenir une exclamation de surprise.
-Ce sont les cuisines ? Quand je pense qu'Isaac n'a jamais voulu me dire où elles étaient !
-Alors tu ne demandais pas à la bonne personne.
A la demande d'Evan, les elfes les entraînèrent vers une robuste table de chêne dans un coin de la pièce. Ils leur installèrent couverts et gobelets dorés, identiques à ceux qu'on trouvait dans la grande salle.
-Tu me l'aurais dit, l'année dernière ? s'enquit Aidlinn,
Elle ne faisait plus attention aux elfes s'agitant autour d'eux, habituée à être servie par ces créatures et depuis longtemps familiarisée à leurs manières affectées. Evan prit le temps de réfléchir à sa question tout en buvant une gorgée de son jus de citrouille, lui aussi parfaitement indifférent aux elfes de maison.
-Peut-être.
Si cela avait servi ses intérêts, souffla tristement une voix dans la tête d'Aidlinn. Mais désormais, qu'attendait-il d'elle ? Elle repensa à Délia Abbot. L'avait-il amenée ici ? Lui avait-il souri autant qu'à elle ou davantage ? Avait-elle à un moment douté de sa sincérité ? Les elfes revenaient avec plusieurs plats fumants qu'ils posèrent devant eux. Il y avait du poulet farci, une jardinière de légumes, de la purée de pommes de terre, tout cela en trop grande quantité pour que les deux élèves pussent finir. Les deux Serpentard se servirent en silence puis Rosier reprit :
-Alors, qu'est-ce qui ne va pas ?
Il la fixa de ses prunelles brunes et Aidlinn en eut le souffle coupé. Il ne la regardait pas souvent de cette manière, avec autant d'attention. Voyant qu'elle hésitait, il ajouta :
-Hier soir, je t'ai confié quelque chose de… Personnel. J'aimerais que tu me fasses confiance à ton tour.
-Ce n'est rien de comparable, marmonna Aidlinn. C'est juste…
Elle réfléchit un instant à la façon d'aborder le sujet. Evan était-il vraiment intéressé par ce qui pouvait lui causer du chagrin ? Elle ne savait plus ce qu'il pensait d'elle.
-Tu avais raison pour Edern. Il a changé depuis…
-Depuis que Melyna est arrivée ?
Devant l'air surpris de la jeune Rowle, Evan s'expliqua :
-Tu croyais que je n'avais pas remarqué ? Il faudrait être aveugle pour ne pas voir la différence. Toi et Edern avez longtemps été proches.
-Je ne comprends pas pourquoi il a changé… Je lui ai parlé cette après-midi. Il a été méchant avec moi. Depuis qu'elle est là, c'est à peine s'il m'adresse la parole.
Rosier resta silencieux un moment.
-Les gens changent, Aidlinn, mais ce n'est pas le cas pour Edern cette fois. Ignore-le et il reviendra vers toi.
-Comment peux-tu en être si sûr ?
-Tu verras, éluda-t-il avec un sourire désabusé.
Aidlinn n'en était pas aussi sûre que Rosier, mais elle ne le contredit pas et avala une nouvelle bouchée de son assiette. Malgré son ventre noué, elle appréciait la nourriture délicatement assaisonnée des elfes.
-Tu es moins resté avec les autres, ces derniers temps, observa Aidlinn.
Il lui lança un regard perçant.
-C'est vrai. Tu sais pourquoi, maintenant.
Aidlinn opina.
-Tu as l'air d'aller mieux, c'est bien. Enfin, j'espère que tu vas mieux parce que…
La jeune fille se sentait très maladroite et Evan ne lui facilitait pas la tâche. Il attendait, la tête penchée sur le côté en souriant légèrement, puis vint finalement à son secours :
-Disons que je suis content d'avoir partagé ce que j'avais sur le cœur avec quelqu'un.
Rassérénée par son sourire, Aidlinn étira les lèvres en retour. Evan sortit un cigare de la poche de son veston gris et l'alluma d'un geste de la main. La jeune Rowle eut un mouvement de recul. Elle oubliait parfois qu'Evan était le seul sorcier de sa connaissance à pratiquer la magie sans baguette. C'était une aptitude rare et difficile à exploiter.
-Tu es sûre que rien d'autre ne te tracasse ? demanda-t-il. Tu avais l'air soucieuse, l'autre soir.
Aidlinn pensa aux deux lettres qu'elle avait reçues, mais écarta cette pensée. Après tout, ce n'était que la correspondance de sa mère, rien de dramatique. Elle répondit par la négative et Rosier prit un air lointain. Ils parlèrent encore un moment de petites choses, de banalités, comme s'ils étaient des inconnus l'un pour l'autre – ce que finalement ils étaient un peu – et Aidlinn, tout en conversant, sentait l'esprit d'Evan s'envoler loin, elle sentait qu'elle le perdait et ses paroles devenaient plus rapides et fébriles, dernier effort pour le garder auprès d'elle. Quand ils se séparèrent ce soir-là, elle pensa avec déception qu'une fois de plus, elle n'avait pas su conserver son attention, qu'elle n'avait pas été assez brillante et les doutes qu'avaient introduits Avery dans son esprit tourbillonnaient dans son esprit. Peut-être, oui peut-être, que Melyna Moon aurait réussi à approcher Rosier.
C'était plutôt un chapitre fort en émotions (et fort en Rosier) haha. J'espère que vous avez aimé !
