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Chapitre 27

Donne-moi tes mains pour l'inquiétude

Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé

Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude

Donne-moi tes mains que je sois sauvé

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Lorsque je les prends à mon propre piège

De paume et de peur de hâte et d'émoi

Lorsque je les prends comme une eau de neige

Qui fuit de partout dans mes mains à moi

.

Sauras-tu jamais ce qui me traverse

Qui me bouleverse et qui m'envahit

Sauras-tu jamais ce qui me transperce

Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli

Louis Aragon, Les Mains d'Elsa

Evan était absent depuis sept jours. Aidlinn essayait de ne pas s'inquiéter, bien qu'elle ne pût s'en empêcher. Personne ne savait quand il comptait revenir ou s'il comptait revenir un jour. Elle ressassait leur soirée ensemble à la volière, puis celle dans les cuisines. Il n'avait jamais parlé de partir, que ce fût pour se venger ou pour s'enfuir. Elle avait passé ce dimanche de novembre à la bibliothèque alors que l'orage grondait au-dehors et que le ciel déversait des trombes d'eau sur la terre, comme en écho à sa propre morosité. Les heures avaient passé sans que l'orage n'eût faibli, désormais les ténèbres avaient pris possession du monde et les lointains éclairs zébraient la nuit.

Aidlinn n'avait jamais été aussi en avance dans ses devoirs à rendre. Elle avait passé une grande partie du week-end à travailler en solitaire pour éviter Edern. Ils ne se parlaient plus depuis leur dispute à Pré-au-lard et elle souhaitait éviter les silences tendus qui s'établissaient quand ils se retrouvaient à proximité. La pointe de la plume qu'elle tenait à la main se brisa sur son parchemin et Aidlinn fronça les sourcils face à la tache d'encre s'étalant son devoir ; elle s'empressa de saisir un buvard.

Penser à Avery l'irritait, bien sûr, mais si elle était aussi dissipée, c'était en raison de la nouvelle lettre qu'elle avait trouvée dans son sac la veille.

Cher C.,

C'est entendu. J'ai pu avoir quelques informations. Gordon avait laissé son bureau ouvert cette après-midi. Il s'était endormi dans un fauteuil du salon vert - il est surmené, le pauvre. Je sais ce que tu vas penser en lisant cela alors je t'ordonne de ne pas y penser.

Examine bien les papiers que tu trouveras dans l'enveloppe ; tu découvriras, j'en suis certaine, des choses très intéressantes. Je les ai tous recopiés aujourd'hui même et je suis assez heureuse de mon avancée.

Ne m'envoie plus de lettres directement à la maison, c'est trop délicat. Envoie-les à Katherine – elle passe me voir régulièrement.

Je t'envoie mes plus tendres pensées,

E.

Aidlinn n'aimait pas la tournure que prenait cette correspondance. Elle sentait vaguement que sa mère n'aurait jamais dû écrire à ce C. et que la personne qui lui envoyait ces lettres le savait très bien. Elle avait beau parcourir les lignes, tout était tellement sous-entendu qu'il était difficile d'apprendre quelque chose de tangible. Le nom de Katherine avait retenu l'attention d'Aidlinn. Il était probable que la Katherine mentionnée dans la lettre ne fût autre que Katherine Sheraton, une excentrique veuve qui habitait près de chez eux. Elle avait gardé Aidlinn et Isaac dans leur petite enfance jusqu'à ce que Gordon refusât de les laisser à sa garde, après qu'il l'avait surprise à Halloween en train d'offrir des friandises à des enfants moldus.

Après cela, Mrs Sheraton n'était plus venue au manoir que lorsque Gordon était absent et Eleanor avait fait jurer à ses enfants de ne rien dire à leur père. Il était probable que Katherine connût donc le fameux C. Aidlinn soupira à la pensée du temps qu'il lui faudrait attendre avant de questionner la voisine : la moitié de novembre n'était pas encore passée et elle ne rentrerait pas chez elle avant les vacances de Noël. Il était hors de question de lui écrire une lettre pour un sujet aussi compliqué. Si elle n'avait pas été en froid avec son frère, peut-être qu'elle aurait pu lui en parler et ainsi ils auraient pu aller la voir par transplanage lors d'une sortie à Pré-au-lard.

-Excuse-moi… Aidlinn, c'est ça ?

L'interpellée sursauta et écarquilla les yeux en découvrant Rachel Minchum en face d'elle, de l'autre côté de la table. Quelques pas derrière elle attendaient un groupe de filles de différentes maisons, gloussant entre elles et jetant des œillades intéressées à une table positionnée de l'autre côté de la salle où le Gryffondor Richard Jones, partenaire d'Aidlinn en cours de potions, étudiait. Il semblait inconscient des regards posés sur lui.

-Oui, c'est bien moi, répondit finalement Aidlinn.

Elle n'aurait jamais deviné que Rachel Minchum pût connaître son nom. La Serdaigle étira ses lèvres brillantes en un charmant sourire, rejeta ses cheveux noir luisant en arrière et reprit :

-Comme tu le sais sûrement, je fais partie de la chorale de l'école et nous cherchons de nouveaux membres pour le spectacle de Noël. Nous nous demandions si toi et ton amie euh… Sylvana voudriez venir.

-Sylvia, rectifia Aidlinn. Elle s'appelle Sylvia.

-Oui, Sylvia - c'est ce que je voulais dire. On est ensemble en cours de musique et elle chante très bien. Tu pourrais venir toi aussi.

Aidlinn resta un instant muette. La proposition de Rachel la prenait au dépourvu. Rachel était le genre de filles qu'adorait Sylvia : séduisante, affirmée, populaire auprès de ses camarades et des professeurs. Son père était devenu le nouveau ministre de la magie l'année précédente et elle avait organisé une immense célébration chez elle, invitant beaucoup d'élèves de Poudlard pour fêter l'évènement – mais aucun Serpentard. Le fait que Rachel se souvînt de son nom, alors même qu'elle avait un an de plus qu'elle et qu'elles n'avaient rien en commun, était inattendu.

-C'est que je n'ai jamais chanté devant personne, finit par dire Aidlinn.

Elle aimait chantonner, seule dans sa chambre ou lors de ses promenades en solitaire dans la campagne, mais elle n'avait pas la prétention d'avoir un quelconque talent dans ce domaine. Rachel rigola et lui fit un clin d'œil.

-Justement, c'est le moment d'essayer ! En plus, on s'amuse bien, je t'assure. Je te laisse y réfléchir et en parler à Sylvia ?

-Je lui en parlerai, oui, répondit Aidlinn, encore étonnée de cet entretien.

Le sourire de Rachel s'agrandit, découvrant trop largement ses dents blanches parfaitement alignées et Aildinn se leva pour ranger ses affaires, mal à l'aise. En sortant de la bibliothèque, elle sentait encore le regard acéré de Minchum dans son dos. Elle croisa quelques élèves dans les couloirs qui ne firent aucune attention à elle. Il était amusant pour la jeune Rowle de constater que si la plupart de ses amis ne passaient jamais inaperçu en raison de leur réputation et de leur allure, elle-même était assez discrète. Elle était redescendue au premier étage et se dirigeait vers un autre escalier peu fréquenté pour rejoindre les cachots par un chemin détourné quand elle surprit son frère qui sortait prudemment de l'infirmerie.

-Isaac ?

Il semblait épuisé et inquiet et sursauta quand elle l'appela. Elle fut surprise elle-même de lui adresser la parole ; elle avait la vague sensation de toujours éprouver du ressentiment envers lui, mais elle s'était lassée de cet état car rien n'évoluait et il restait son frère. Son expression oscillait entre l'étonnement et l'embarras tandis qu'elle le rejoignait d'un pas vif.

-Qu'est-ce que tu faisais à l'infirmerie ?

Il hésita, regarda frénétiquement autour d'eux et la prit par le bras.

-Rentrons, je t'expliquerai.

Ils marchèrent en silence ; Aidlinn était heureuse de se sentir exister aux yeux de son frère. Ces derniers temps, il ne lui adressait qu'un vague salut le matin et ne lui reparlait pas de la journée. Au début, elle se doutait qu'il avait voulu l'éviter en raison des doutes qu'elle avait exprimés sur l'infériorité des moldus, mais sa gêne perdurait trop pour qu'elle crût encore à cette seule cause. Ce rapprochement inattendu était donc une trêve bienvenue entre eux.

Isaac prononça le mot de passe d'une voix confiante et ils s'installèrent dans un coin dans deux fauteuils émeraudes face à face. La cadette se pencha en avant, dans l'expectative et son frère déglutit avant d'annoncer.

-J'étais avec Evan – il est à l'infirmerie.

Aidlinn resta un instant sans réaction sous le regard attentif de son frère. Elle s'attendait à tout, sauf à cela.

-Rosier est revenu et il est à l'infirmerie ?

Même alors qu'elle tentait de résumer les faits, cela lui paraissait absurde, impossible.

-Oui, hier soir. Edern et Mulciber l'ont trouvé dans les cachots, blessé.

Aidlinn tâcha de contenir son inquiétude devant son frère. Rosier était-il très mal en point ?

-Est-ce qu'il va bien ? Qu'est-ce qui lui est arrivé ?

-Il va mieux, confirma Isaac. Et je n'en sais pas beaucoup plus pour le moment, il a besoin de se reposer. Il avait perdu du sang, il faut attendre que la blessure se referme.

-Pourquoi personne ne m'a prévenue ? demanda-t-elle finalement, plus vexée qu'elle n'aurait voulu paraître.

Personne ne s'était donné la peine de lui dire que Rosier était rentré. Elle avait continué à s'inquiéter pour lui alors même qu'il était si près d'elle. N'aurait-elle pas dû sentir qu'il était au château ? Son frère se frotta le front, semblant embarrassé.

-Il y a eu quelques complications. Je pensais qu'un des garçons t'en aurait parlé.

-Je ne reste pas trop avec eux ces derniers temps, au cas où tu ne t'en étais pas rendu compte.

Ses yeux gris brillaient d'un éclat hébété révélateur qui blessa Aidlinn : il ne s'était pas aperçu qu'elle était fâchée avec Avery.

-Pourquoi ça ?

-Laisse tomber, Isaac.

Elle ne désirait pas lui avouer que le problème était sa petite amie - il le prendrait sûrement mal. Isaac sembla se ressaisir et protesta :

-Je suis ton frère, tu peux tout me dire.

-Ah oui, tu crois ? Pourtant quand je t'ai parlé des moldus, tu…

-C'était différent, la coupa-t-il, soudain glacial. Ne remets pas ce sujet sur la table, s'il te plaît, j'ai déjà assez de difficultés à l'oublier.

-Tu vois, tu n'écoutes pas !

Son frère serra les poings et fit visiblement un effort pour garder son calme. Il murmura entre ses dents serrées, se penchant vers elle :

-Je l'ai fait pour te protéger. Que crois-tu qu'il se passera si le seigneur des ténèbres apprend que tu m'as parlé de ça ? Tu n'y avais pas pensé, n'est-ce pas ? Je vais te le dire : il te punira et ce sera ma faute. Alors, s'il te plaît, parlons d'autre chose.

Aidlinn rougit et baissa les yeux, honteuse de ne pas y avoir pensé malgré les mises en garde de Rosier. Elle avait cru que son frère se contentait de la mépriser pour ses doutes, mais sa prise de distance ne se révélait pas aussi cruelle qu'elle avait pu paraître. Cela la décida à lui expliquer.

-Edern et moi sommes en mauvais termes car il n'arrête pas de fréquenter Melyna et qu'elle a une mauvaise influence sur lui.

Isaac marqua un temps d'arrêt avant d'éclater de rire.

-Sérieusement, Aidlinn ? Melyna n'est pas méchante, tu sais.

-Je le sais, bien sûr.

-Alors pourquoi tu te mets dans des états pareils ? reprit son frère plus doucement.

-Tu ne comprends pas. Je n'existe même plus pour Edern depuis qu'elle est arrivée et quand je lui ai fait remarquer, il m'a fait des remarques désobligeantes.

Il lui offrit un sourire amusé, mais semblait un peu déconcerté.

-Tu n'as pas à être jalouse.

Aidlinn se retint de soupirer. Elle s'attendait à ce reproche, à croire que personne ne se donnait la peine de la comprendre.

-Je ne le suis pas - enfin, pas vraiment. C'est juste qu'Edern était censé être mon meilleur ami et il m'a laissé tomber pour elle.

Isaac l'examina avec bienveillance alors qu'elle se sentait de plus en plus stupide.

-Et il t'a fait du tort ? Je veux dire, vraiment ? insista-t-il quand elle allait ouvrir la bouche.

Elle hésita et son ton était moins convaincu quand elle reprit :

-De mon point de vue, ce n'était pas rien.

Isaac hocha la tête d'un air compatissant.

-Tu sais, je ne pense pas qu'Edern pensait à mal. Depuis la première année, vous vous êtes toujours bien entendus, tout le monde en était étonné, moi le premier, vous étiez si différents ! Il te racontait toutes ses frasques, tu le suivais partout et il veillait sur toi. Je ne vois pas comment Melyna pourrait changer ça.

-Elle t'a bien changé, toi.

-J'ai l'air différent, Aidlinn ? Écoute, ce n'est pas car Edern ou moi passons du temps avec elle qu'on te chasse de notre cœur. Tu es ma sœur, tu pourras toujours compter sur moi. Et je suis sûr qu'Edern serait ravi de passer plus de temps avec toi si tu lui demandais.

Aidlinn savait que les paroles de son frère étaient pleines de sens, mais elle ne pouvait s'empêcher de d'en vouloir à lui et Edern. Ils n'avaient pas réalisé à quel point elle avait besoin d'eux.

-Tu dis ça, mais c'est à peine si tu remarques ma présence.

Le chagrin débordait de sa phrase et Isaac prit un air peiné.

-Je sais que je ne suis pas toujours un très bon frère pour toi. Mais j'essaie et je continuerai toujours d'essayer de t'aider, d'accord ?

Ils restèrent sans rien ajouter, observant l'agitation des élèves plus loin dans la salle commune, leurs esprits apaisés pour un moment. Aidlinn avait le cœur indécis à l'égard de son frère et encore plus encore à l'égard d'Avery. Rosier réapparut dans ses pensées, cependant, et elle décida de mettre de côté ses réserves :

-Et Evan alors ? Tu as parlé de complications.

Isaac mit du temps à répondre, peut-être déçu qu'elle n'eût pas répondu à ses excuses.

-Dans la situation actuelle, il était impensable que quiconque fût au courant. Mulciber est venu me chercher en courant hier soir en criant qu'Evan était rentrait blessé et qu'il saignait beaucoup, que Rachel Minchum les avait surpris et les avait accompagnés à l'infirmerie et qu'Evan l'avait envoyé me chercher. Il a fallu agir vite. J'ai pris mes dispositions avec Mrs Chomsky pour que tout le monde croie à une simple indigestion. Il y avait une élève aussi – Minchum – mais elle ne se souvient de rien.

Aidlinn allait poser une autre question quand son frère se leva. Suivant son regard vif, elle aperçut Melyna Moon qui était sortie de son dortoir et qui faisait des signes.

-On en reparlera plus tard, d'accord ? Tout est rentré dans l'ordre, je dois juste aller voir Chomsky régulièrement pour… Enfin, tu as compris. Ne fais pas cette tête, c'est ma petite-amie, je dois bien passer un peu de temps avec elle.

Aidlinn approuva avec maussaderie – son frère la laissait si vite ! - mais ses pensées étaient tournées vers Rosier qu'elle imaginait agonisant à l'infirmerie. N'y tenant plus, elle se résolut à aller lui rendre visite, n'ayant rien de mieux à faire. En entrant, il n'y avait qu'un seul lit autour duquel les paravents étaient tirés, au fond de la longue pièce rectangulaire. Mrs Chomsky, sortant de son bureau d'un air hagard au son de la lourde porte s'ouvrant et se refermant, refusa de la laisser voir Rosier et haussa la voix quand Aidlinn insista.

-Mr Rosier ne souhaite voir personne, il a besoin de se reposer. Ce n'est pas grand-chose, une simple indigestion. Mr Mulciber et Mr Avery me l'ont amené hier.

Dans l'incapacité d'en savoir plus, la jeune fille décida d'aller se renseigner auprès des témoins principaux de l'affaire. Elle n'avait aucune idée d'où ils se trouvaient alors elle rejoignit le repère des Serpentard, dans l'espoir qu'ils fussent rentrés durant son absence. En effet heureusement, Mulciber était assis à une table dans un coin, face à un échiquier, le front plissé de concentration malheureusement, son adversaire n'était autre que la personne qu'Aidlinn s'évertuait à éviter - Avery. Son frère et Melyna n'étaient nulle part en vue – ils avaient dû partir pour une de leurs escapades dans les couloirs du château dont ils revenaient toujours les joues rouges et les yeux flamboyants. Inspirant profondément, elle se dirigea vers les deux garçons, la tête haute, les poings crispés. Son ventre se tordait d'une légère appréhension mêlée à de la colère à la vue d'Edern. Malgré la discussion avec son frère, elle n'était pas certaine de vouloir lui pardonner aussi facilement.

Les gens changent, Aidlinn, mais ce n'est pas le cas pour Edern cette fois. Je ne pense pas qu'Edern pensait à mal.

Elle se raccrocha aux paroles de Rosier et d'Isaac comme à une bouée en pleine mer. Il n'y avait pas de raison que leur altercation tournât d'une mauvaise façon. Elle s'immobilisa devant eux et Mulciber leva des yeux étonnés vers elle.

-Pourquoi vous ne m'avez pas dit pour Evan ?

Elle avait essayé de ne pas prendre un ton trop accusateur, sans succès. Avery leva les yeux au ciel.

-Parce que tu te serais inquiétée pour rien. D'ailleurs, c'est ce que tu es en train de faire.

-C'est une affaire sérieuse, Edern, reprit Aidlinn d'un ton irrité. Je méritais de savoir qu'il était revenu.

Les yeux noirs de Mulciber faisaient des aller-retours entre les deux adolescents en face de lui. Il semblait fatigué et plus blanc que d'habitude.

-Maintenant, tu le sais. Arrête de te tourmenter pour lui.

Edern avait pris un air à mi-chemin entre l'exaspération et la moquerie, ce qui énerva davantage Aidlinn.

-Et toi, arrête de donner des ordres à tout le monde !

-Pourtant tu adores quand Evan t'en donne, répondit-il aussi vite.

Il avait encore cet éclair de méchanceté dans le regard, se délectant de son désemparement et Aidlinn se sentait perdre toute audace.

-Tu es vraiment un idiot.

C'est ce moment-là que Rodolphus choisit pour entrer dans la salle commune. Il avait la mine indéchiffrable mais ses manières étaient lasses tandis qu'il posait son sac près d'Avery et de Mulciber. Il sembla finalement prendre conscience de l'atmosphère électrique car il fronça les sourcils et, au lieu de s'asseoir à côté, examina ses camarades d'un regard plus alerte :

-Qu'est-ce qu'il se passe ici ?

-Aidlinn est venue nous dire qu'on lui manquait, répondit rapidement Avery.

Il affichait un sourire triomphal qui ne trompa pas Rodolphus. Ce dernier reporta son attention sur Aidlinn qui soupira :

-Il ne se passe rien d'extraordinaire, c'est juste Edern qui prend plaisir à ennuyer les autres.

-Ce n'est vraiment pas le moment de se chamailler, les sermonna Rodolphus, Edern tu n'arrêtes donc jamais ? Tant qu'Evan est à l'infirmerie, la situation est délicate et nous devrions nous soutenir.

Il semblait qu'il ne leur disait pas l'entière vérité, tout comme Isaac était resté évasif au sujet d'Evan.

-La ferme, Rodolphus, dit Avery en se relevant de sa chaise. Garde tes conseils pour ceux que ça intéresse.

Il avait presque atteint Rodolphus en taille et Aidlinn fut frappée par la pensée que ce n'était plus un enfant. Il avait le visage définitivement fermé et quand son regard d'un bleu hivernal se posa sur Aidlinn, la jeune fille ne reconnut pas son ami il n'y avait aucune trace de chaleur dans ses yeux, comme s'ils ne s'étaient jamais connus. Avery tourna les talons et sortit de la salle commune sans ajouter un mot.

Le lendemain soir, après les cours, Aidlinn se rendit à l'infirmerie et cette fois, elle eut droit de voir Rosier.

-Pas trop longtemps, il doit se reposer, prévint platement Mrs Chomsky avant de la conduire à un lit entouré de draps vert pâle.

Evan était derrière, allongé sur son lit. Il avait un livre dans les mains mais ses yeux accrochèrent immédiatement ceux d'Aidlinn. Il portait un pull noir par-dessus un pyjama et les draps recouvraient la majeure partie de son corps. Ils se saluèrent maladroitement puis l'infirmière les laissa, retournant à son bureau d'une démarche mécanique. Ils attendirent jusqu'à ce que la radio magique crépitât des nouvelles du soir, signe que Mrs Chomsky était trop loin pour les entendre et Aidlinn, soulagée de le voir là devant elle, ne pouvait s'empêcher de le détailler du regard. Il semblait plus pâle qu'à l'accoutumée et sa mâchoire était serrée du peu de fierté qu'il lui restait. Il se tourna vers elle :

-Qu'est-ce que tu fais là ?

Le ton était froid, impersonnel. Il était mécontent de la voir. Aidlinn baissa les yeux, envisageant de partir sans pourtant s'y résoudre.

-Eh bien, je venais prendre de tes nouvelles.

Rosier eut un sourire ironique qui creusa ses traits fatigués.

-J'ai seulement une indigestion.

-Vraiment, Evan…

Il sembla s'agacer, tourna la tête.

-Ce n'est rien, j'ai simplement été touché après une petite altercation…

-Une petite altercation ? Mais tu étais censé être avec ta mère !

-J'y étais, soupira-t-il, seulement…

-Seulement quoi ?

Son visage pâle prit une expression plus grave. Il prit un journal qui attendait sur la table de chevet, l'ouvrit à une page bien précise et le lui tendit. Aidlinn essaya d'ignorer le vase plein de beaux lys blancs, la boîte de chocolats encore fermée et la carte posée dessus qui attendaient à côté. Elle-même n'avait rien amené à Evan. L'article de journal qu'il lui montra occupait une moitié de page. Il y avait la photo d'un petit cottage anglais au jardin fleuri cerné par des rubans de sécurité.

MEURTRES DE BARNABAS NIGHTINGAL ET LEONIE NIGHTINGAL

Les corps sans vie de Mr Barnabas Nightingal et de sa fille Leonie âgée de 8 ans ont été retrouvés ce dimanche 7 novembre dernier à leur domicile à 30 miles au sud de Norwich. Mrs Dona Nightingal est rentrée de voyage et a découvert l'affreuse scène dans la matinée. Elle n'a pas souhaité s'exprimer sur la dramatique perte simultanée de son mari et de sa fille. Les aurors se sont rendus sur place quelques heures après l'alerte. L'hypothèse de l'assassinat a été confirmée dans la journée, des traces de lutte ont été constatées dans la maison et le sortilège de mort, aussi connu sous le nom d'Avada Kedavra, semble être la seule cause de mortalité possible pour les deux victimes. L'auror Alastor Maugrey, chargé de l'enquête, a refusé d'apporter des informations complémentaires ou de nommer d'éventuels suspects.

Les voisins les plus proche, Mr et Mrs Morton, étaient présents à leur domicile à seulement un quart de mille de la demeure des Nightingal mais n'auraient rien vu ni entendu. L'auror Sergio Garcia a simplement déclaré que l'enquête ne faisait que débuter et qu'ils retrouveraient assurément le ou les meurtriers.

Nos pensées vont évidemment à Mrs Nightingal et sa famille qui vivent une véritable tragédie. Rappelons que Mr Nightingal était un membre éminent de la Chambre de Commerce et de l'Industrie sorciers de Londres et qu'il avait grandement œuvré à la rénovation et à la régulation des Halles sorcières d'East End l'année dernière et ce malgré les fortes oppositions du parti conservateur. Le département des aurors a lancé un appel à témoins afin de collecter toutes les informations possibles sur cet horrible évènement. Si vous avez remarqué quelque chose sortant de l'ordinaire aux alentours de…

Aidlinn releva les yeux vers Rosier. Il répondit à sa question silencieuse par un air de défi, une lueur implacable dans les yeux. Elle finit par balbutier :

-C'est… C'est toi qui…

-Cet homme avait assassiné mon père.

La jeune fille inclina le menton, étrangement calme. Elle imagina la haute silhouette d'Evan, immobile et sombre au-dessus des cadavres d'un père et d'une petite-fille. Un père qui avait ôté la vie à un autre père. Elle tenta de reprendre la lecture de la fin de l'article, mais sans parvenir à se concentrer.

Assassinat. Traces de lutte. Sortilège de mort. Aurors. Éventuels suspects. Appel à témoins.

Les mots tournaient dans son esprit. De plus en plus vite. La tête lui tournait.

-Aidlinn.

La voix d'Evan l'arracha à la tourmente. Il s'était redressé sur son lit et, doucement, sa main enroba son poignet. Elle tressaillit, sentit son pouls pulser contre la paume chaude du garçon, cette paume qui avait tué de sang-froid une petite fille et son père. Alors pourquoi appréciait-elle encore ce contact ? Il lui reprit l'article des mains, referma le journal, rompit le maléfice.

-Personne ne doit savoir, chuchota-t-il. Tu comprends ?

Sa voix était caressante et basse et son pouce traçait des cercles apaisants sur son poignet. Aidlinn hocha la tête et se laissa faire quand il la fit asseoir au bord de son lit.

-Pourquoi me dis-tu ça ?

Rosier marqua une pause, l'observa et son front était pensif, comme s'il la jaugeait.

-Parce que tu me l'as demandé.

-Et les autres ? Isaac, Andrew, Rodolphus, Mulciber… Ils sont au courant ?

Il fit une pause, la considérant avec attention, comme s'il se demandait si sa question valait la peine d'être considérée.

-Plus ou moins. Je le leur dirai, bien sûr.

Elle plongea ses yeux dans les siens. Les iris bruns d'Evan semblaient presque tourner à la manière d'une roue, ils l'hypnotisaient et quand elle émergea de leur emprise, elle se sentit engourdie comme à la sortie d'un rêve. Son anxiété à son égard avait disparu. Elle inspira profondément et son regard dériva de nouveaux sur les lys tournés vers elle, dans leur vase de porcelaine. Ils dégageaient un parfum fort, enivrant et attiraient irrémédiablement l'attention dans ce petit espace sans personnalité clos de rideaux verts.

-Qui t'a envoyé ces fleurs ? Elles sont très jolies.

Rosier haussa les épaules en grimaçant et lâcha son poignet. Elle eut froid.

-Je n'en sais rien - sûrement une admiratrice. Les chocolats sont de ton frère, tu pourras le remercier pour moi.

-Il ne devrait pas tarder à venir te rendre visite.

Que dirait son frère s'ils les voyaient ici ? Tout à coup, Aidlinn eut envie de partir. Elle sentait les jambes de Rosier dans son dos et elle était trop consciente du corps qui reposait sous la fine épaisseur de draps. C'était trop intime, trop rapide. Elle se leva. Un sourire en coin se dessina sur le visage de Rosier, comme s'il avait deviné.

-Et l'infirmière ? Pourquoi pense-t-elle que tu as une indigestion ?

Evan se mit à rire.

-Eh bien, hier soir, j'ai envoyé Mulciber chercher ton frère pour régler certains détails. Si l'on sait que je suis blessé, les gens poseront des questions.

-Isaac lui a jeté un sort n'est-ce pas ? C'est ce qu'il a sous-entendu.

Rosier eut presque une moue d'excuse.

-C'était le seul moyen pour qu'elle n'aille pas prévenir les professeurs.

-L'imperium ? devina Aidlinn en fermant brièvement les yeux.

Elle espérait que c'était faux, mais le silence d'Evan était équivoque.

-Mon frère a aussi parlé d'une fille – Minchum.

-Un sortilège d'amnésie a clos la question.

Il avait dit ça avec détachement. Aidlinn hocha la tête avec raideur.

-J'espère qu'Isaac sait ce qu'il fait.

-Ce n'est pas la première fois pour lui, tu sais, remarqua Rosier avec un regard éloquent.

Une fois de plus, il lui rappelait qu'elle ne connaissait plus entièrement son frère, qu'il faisait face à des choses dont elle n'avait pas idée et elle lui en voulut de le faire avec autant de détachement.

-Alors tout va bien, si ce n'est qu'une formalité, ironisa-t-elle.

Mais son visage sérieux tourné vers celui d'Evan était équivoque : pratiquer un sortilège de l'imperium sur Mrs Chosmky juste sous la surveillance de Dumbledore était excessivement risqué. Son frère risquait Azkaban, de même qu'Evan et tous ceux qui seraient au courant des meurtres. A cette pensée, elle frémit et reprit son sac. Le regard du Serpentard harponna un parchemin tombé à terre.

-Tu as fait tomber quelque chose.

Aidlinn avisa la lettre, son prénom inscrit dessus, rougit et s'empressa de la cacher dans son sac, évitant le regard inquisiteur du garçon. Son agitation avait laissé place à un embarras évident qu'il n'avait pas pu manquer.

-Je vais y aller, repose-toi.

Attendant à peine les remerciements de Rosier, elle sortit de l'infirmerie. Les corridors s'étaient vidés d'élèves, la plupart ayant regagné leur salle commune avant le repas. Maintenant qu'Evan n'était plus là pour parasiter ses pensées, elle repensait à ce qu'il avait fait. Ne risquait-il pas de se faire attraper ? Qui était au courant ? Qui savait que Barnabas Nightingal était le meurtrier d'Artus Rosier ? Comment Rosier l'avait-il appris ? Comment avait-il réussi à les tuer, lui et sa fille ? Rosier risquait-il d'être soupçonné ? Les professeurs croyaient-ils vraiment qu'il était resté avec sa mère ? Elle se maudit de ne pas avoir posé toutes ces questions sur le moment – maintenant son esprit bouillonnait d'hypothèses et d'angoisses.

De retour à la salle commune, elle croisa Sylvia et se rappela la proposition de Rachel. Il était étonnant pour Aidlinn de constater à quel point l'invitation de Rachel semblait insignifiante à présent que Rosier lui avait avoué avoir assassiné deux personnes. Était-ce seulement la première fois qu'il tuait quelqu'un ? Il était évident que non, au vu de son absence de remords.

-Au fait, j'ai oublié de te le dire hier… Rachel Minchum m'a demandé si l'on voulait intégrer la chorale cette année.

Aidlinn avait complètement oublié de lui en parler après son altercation avec Edern et Mulciber. Sylvia poussa un cri enthousiaste :

-Rachel Minchum ? En septième année ? Comment tu as pu oublier une chose pareille ?

-Elle a dit que tu chantais bien, rapporta Aidlinn. Elle m'a invitée aussi, mais c'était davantage par politesse, je pense.

Sylvia était ravie et l'excitation faisait briller ses yeux. Elle lui prit le bras.

-On y va, pas vrai ? Non, je te vois venir, c'est non négociable, tu viens avec moi.

Aidlinn n'éprouvait aucune envie de chanter, surtout maintenant que des choses beaucoup plus graves accaparaient son esprit, mais elle accepta, incapable de dire non.

-Tu vas voir, ça va être génial ! Je crois qu'ils répètent le mercredi soir, non ? Tu penses qu'ils vont nous faire passer une audition ? On devrait aller parler à Rachel au dîner.

La jeune Rowle se contenta de secouer la tête, dépassée par la tempête de questions de son amie. Elle espérait sincèrement qu'ils ne leur demanderaient pas de chanter seules devant tout le monde. Au dîner, Sylvia alla voir Rachel elle-même pour lui confirmer leur participation. Elle semblait rayonnante en revenant, confirmant que Rachel les attendait à la répétition de mercredi tandis qu'Aidlinn avait à peine touché à son assiette. Maria ne s'avéra pas jalouse de ne pas être conviée à rejoindre la chorale elle semblait souvent rêveuse ces derniers temps, ce qui ne lui ressemblait pas. Elle passait de plus en plus de temps à la bibliothèque, mais elle utilisait ce temps pour lire des romans et en emprunter de nouveaux, non pour faire ses devoirs.

Les élèves de la chorale s'exerçaient dans une salle au rez-de-chaussée et leurs chants s'envolaient par les fenêtres encore à demi ouvertes, s'échangeant contre une brise froide et vivifiante. Aidlinn n'avait jamais chanté parmi un groupe et quand elle mêla sa voix à celle d'une quinzaine d'autres, elle se sentit intégrer les entrailles d'un être grondant de musique dont le sang était fait de notes et qui expirait des mélodies puissantes et riches. Le professeur Flitwick dirigeait le groupe, l'air du dehors soulevait ses cheveux grisonnants et il souriait ou faisait la moue selon la justesse des refrains, les yeux fermés, aspirant les voix en lui. A la fin Rachel vint les voir pour leur demander si cela leur avait plu, Sylvia et Aidlinn hochèrent la tête avec enthousiasme et Minchum sourit car elle l'avait déjà deviné à leurs joues roses et leurs prunelles brillantes.

Les deux Serpentard rentrèrent en silence sans s'en rendre compte, les chants résonnant encore dans leurs esprits. A peine Aidlinn s'était-elle assise dans un canapé près du feu qu'Edern et Mulciber foncèrent sur elle. Les deux arboraient des visages scandalisés et semblaient déterminés à lui parler. Elle n'eut même pas le temps d'ouvrir la bouche que Mulciber prit la parole :

-Aidlinn, ne me dis pas que tu chantes à la chorale avec Rachel Minchum ? Maria nous a dit ça.

-Oui, je ne vois pas le problème. Après tout, je n'ai rien avoir avec vous-savez-quoi.

Avery émit un ricanement méprisant mais il resta en retrait, les bras croisés, l'expression butée. Il était même allé jusqu'à refuser de croiser le regard d'Aidlinn.

-Tu ne trouves pas bizarre qu'elle t'ait invitée à rejoindre la chorale uniquement cette année ? continua Mulciber.

-Eh bien, c'était surtout Sylvia qu'elle voulait recruter, il me semble, commença prudemment Aidlinn.

-Et elle est venue te voir toi ? Pourquoi n'est-elle pas allée voir Sylvia directement alors ?

Mulciber la regardait fixement, les yeux écarquillés, comme si elle passait à côté de la plus simple des évidences.

-Où veux-tu en venir ?

-C'est la fille du Ministre de la Magie. Elle nous surveille, j'en suis sûr. D'ailleurs, l'autre soir, elle nous suivait quand on a découvert Evan.

-Tu dois arrêter de chanter à la chorale, exigea Avery, ses traits figés et durs.

Il ne la regardait toujours pas et avait formulé son ordre avec ses yeux de glace rivés au mur. Peut-être que s'il avait été gentil, aimable, peut-être que s'il s'était excusé, Aidlinn aurait accepté.

-Je ne vais pas arrêter, non.

Elle fit une pause et leva la main pour réclamer le silence, tandis que les deux garçons s'apprêtaient à déverser leurs arguments vindicatifs sur elle.

-Même si ce que tu disais était vrai, je ne vois pas ce qu'elle pourrait apprendre sur nous auprès de moi.

Mulciber la scruta, partagé entre incrédulité et désapprobation :

-Tu veux finir à Azkaban, Aidlinn ? Si elle découvre quelque chose, tu mettras ton père et Isaac dans l'embarras.

-Tout ira bien.

Et en prononçant ces paroles, elle s'était tournée vers Eden qui était toujours résolu à ne pas la regarder. Il n'avait rien dit et le poids de son silence pesait sur Aidlinn elle avait espéré qu'il aurait eu un mot plus doux que d'habitude pour elle, un regard plus chaleureux, un léger sourire même ironique qui aurait réchauffé son visage, mais il avait dressé une forteresse entre eux. Peut-être, en fin de compte, Rosier et son frère s'étaient-il trompés.


Voilà pour ce chapitre, excusez-moi du retard ! J'ai apporté quelques modifications et ça m'a pris plus de temps que prévu... Pour me faire pardonner, je vais aussi poster le chapitre d'après. Merci, merci à Zod'a, RhumFramboise et leleMichaelson pour être toujours là et pour leurs super reviews !