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Chapitre 30

Oui, je souffre ! et c'est toi, mère, qui m'extermines,

Tantôt frappant mes flancs, tantôt blessant mon cœur ;

Mon être tout entier, par toutes ses racines,

Plonge sans fond dans la douleur.

(…)

Sois maudite, ô marâtre ! en tes œuvres immenses,

Oui, maudite à ta source et dans tes éléments,

Pour tous tes abandons, tes oublis, tes démences,

Aussi pour tes avortements !

Louise Ackerman, L'Homme à la Nature

L'air glacial s'enrobait autour des doigts fins d'Aidlinn et les engourdissait rapidement. Elle avait retiré ses gants par nécessité, mais si ses mains tremblaient, ce n'était pas de froid. Elle tenait encore la quatrième enveloppe anonyme qu'elle avait trouvée le matin-même sur sa table de chevet. Elle marchait le long du lac immobile ; la terre était gelée, les arbres dépouillés de leurs feuilles se dressaient vainement vers un ciel sans promesse et les sapins frémissaient de froid. Décembre avait tué la nature et tout était morne et sans couleur, comme si la joie et la chaleur n'existaient plus.

Cher C.,

J'ai beaucoup avancé dans mes recherches et je te remercie de tes félicitations, cependant je ne peux me réjouir davantage. J'ai peur que la guerre ne finisse jamais ou qu'elle finisse trop tard. Isaac et Aidlinn grandissent si vite ; j'ai beau essayer de les préserver de la folie de leur père et de ses amis, ils sont irrémédiablement entraînés dans cette spirale infernale. Isaac est désormais bien trop lié avec les jeunes sang-pur de Poudlard pour ne pas partager leurs idéaux. Aidlinn ne pense qu'à une chose : suivre ses traces. Elle ne comprend pas l'enjeu de la guerre, elle est trop jeune. Si elle était amenée à s'en rapprocher, elle se briserait dessus.

Je ne sais pas si je peux continuer. Si je persévère, je signe la mort de mes enfants. Si la guerre ne se termine pas très rapidement, la chute du Seigneur des Ténèbres entraînera celle de mon fils et de ma fille.

Je sais que le monde est censé être plus important, mais je ne sais pas si j'ai la force de renoncer à eux.

E.

La deuxième lettre était encore plus explicite.

Cher C.,

Je te prie de m'excuser pour mes doutes et mes peurs. Le Seigneur des Ténèbres doit tomber et nous devons tout faire pour l'arrêter. Il est de notre devoir de protéger le monde de lui. Nous devons être prêts à tous les sacrifices.

Je suis prête à tous les sacrifices.

J'ai trouvé ce que nous cherchions, je crois. Il me faut encore un peu de temps pour tout consigner. Je te ferai tout parvenir en main propre dès que nous nous verrons à une condition : je persiste à croire qu'Aidlinn peut être sauvée et je veux ta promesse de l'épargner. Tu ne peux pas me refuser ça, elle est ce que j'ai de plus précieux au monde.

E.

Les lettres étaient datées de Juillet et Septembre 1975, l'année de la disparition d'Eleanor Rowle. Les révélations étaient si abrutissantes qu'Aidlinn avait dû sortir dans le parc pour être seule. Il était encore tôt et la brume se retirait peu à peu de la forêt et de la plaine, laissant apparaître les troncs noirs, le lac et les collines herbeuses au-delà du château. La campagne expirait lentement et les alentours humides de rosée s'étaient figés sous le pâle soleil progressant au-dessus de l'horizon. Aidlinn ne s'était jamais sentie aussi perdue de toute sa vie. Une part d'elle refusait encore l'évidence, imaginait que ce n'était pas une vraie lettre, mais elle aurait reconnu l'écriture de sa mère n'importe où : la façon dont ses n ressemblaient à des u, les l penchés, la grosse boucle des e. Et s'il n'y avait eu que la lettre…

Aidlinn avait aussi trouvé une photographie dans l'enveloppe. Dessus de nombreux sorciers souriants attendaient patiemment, alignés comme pour un portrait de classe. Ils étaient éparpillés sur trois rangées : les premiers étaient assis sur des bancs, les seconds debout et les troisièmes se tenaient dressés sur des promontoires. La jeune fille avait reconnu le professeur Dumbledore ainsi qu'une femme longiligne dont les cheveux blonds étaient relevés en un chignon élégant. Le port de tête haut et fier, elle affichait un sourire chaud et franc et ses yeux pétillaient.

Sa mère.

Au dos de la photo, à la plume, était inscrit : « L'Ordre du Phénix 1974 »

Elle n'avait la photo en main que depuis quelques minutes quand les personnages avaient disparu et que la photographie avait laissé place à un bout de parchemin avec quelques mots tracés à l'encre.

N'en parle à personne, c'est dangereux.

Elle avait eu beau pointer sa baguette sur le parchemin et tenter différents sorts, la photographie n'était jamais revenue. Le souvenir de sa mère aux côtés de Dumbledore était encore vif, inscrit dans sa rétine. Il lui semblait avoir reçu un coup de poignard en plein cœur.

Une trahison.

Elle ne pouvait vivre autrement cette découverte. Sa mère avait fait des recherches pour le camp adverse, elle avait renié l'idéologie des sang-pur, trahi toute leur famille et leurs amis, défié le Seigneur des Ténèbres.

Elle avait fait passer la guerre avant ses propres enfants.

Les larmes brouillèrent la vue d'Aidlinn, dévalèrent ses joues pâles. Elle avait toujours cru que son père et sa mère s'étaient aimés et supportés malgré leurs différends ; elle avait toujours cru qu'ils formaient une famille unie appartenant à l'élite de la société sorcière, une famille réussie. Et voilà que ses croyances s'effondraient comme un château de cartes.

Sa mère ne suivait pas le Seigneur des Ténèbres. Elle avait renoncé à eux. Elle avait rejoint l'Ordre du Phénix.

Eleanor Rowle avait voulu abandonner ses enfants.

C'était comme si le monde ne tournait plus comme il aurait dû. Le ciel était trop clair, les bois trop sombres, l'herbe trop verte. La colère la transperçait douloureusement. Elle aurait voulu hurler sa frustration à l'univers, déverser son ressentiment en violentant quelque chose. Les sentiments faisaient rage à l'intérieur d'elle-même, mais elle restait à marcher, à pleurer alors même que c'était inutile et qu'elle le savait. C'était comme si elle perdait sa mère une seconde fois ; c'était comme si elle n'avait jamais eu de mère.

Le ressentiment, la tristesse et la peur se combattaient dans son cœur et autour d'elle rien ne bougeait. Elle resta assise à l'ombre d'un chêne à l'orée de la forêt toute la journée, à observer la course du soleil au milieu des nuages, à contempler ce monde gris autour d'elle, ce monde gris au fond d'elle. Elle ne sentait pas prête à affronter quiconque. Au bout d'un moment, elle avait cessé de pleurer et un étrange calme l'avait envahie. Toutes ses émotions l'avaient quittée pour laisser place à un grand vide qui engloutissait tout. Le gouffre était si grand qu'il aspirait aussi ce qui se passait à l'extérieur, si bien que le temps ne semblait plus avoir d'emprise sur elle.

Elle détestait la personne qui lui avait envoyé ces lettres, renversant son fragile équilibre. Qu'était-elle censée faire ? Oublier ? Pouvait-elle faire comme si de rien n'était maintenant qu'elle savait ?

Quand le soir tomba, elle se remit en marche vers le château. Les lumières avaient été allumées et les fenêtres flamboyaient comme des feux de camp au milieu de la pierre sombre des anciens murs. Elle pénétra dans le grand hall, croisa les Serpentard qui revenaient du dîner. Il y avait tous ses camarades. Elle rencontra les iris curieux d'Isaac. Comment lui dire que leur mère était une traître ? Comment réagirait-il ? Son frère détourna le regard au son de la voix de Melyna et Aidlinn soupira en les regardant passer. Elle ne pouvait se résoudre à tout avouer à son frère. Peut-être que si elle n'en parlait pas, rien ne serait réel. Peut-être que si elle faisait comme si elle ne savait rien, tout disparaîtrait.

Elle passa une mauvaise nuit, ses rêves étaient hantés par des ombres menaçantes jusqu'au moment où elle s'aperçut qu'elle-même était une ombre et qu'elle menaçait une terne réplique d'elle-même qui changeait de visage et vieillissait pour devenir sa mère puis qui se transformait en vague et s'évanouissait dans les ténèbres. Elle s'assit sans un mot à côté de Sylvia et Maria au petit-déjeuner ; ses camarades discutaient avec une inhabituelle animation pour l'heure matinale. Elle avait beau tenter d'écouter, les paroles se dispersaient avant d'atteindre ses oreilles. Elle n'osait regarder du côté d'Isaac, d'Evan, d'Andrew et des autres. C'était comme si quelqu'un avait écrit « traîtresse » en rouge sur son front et qu'elle attendait que tout le monde le vît. Elle tourna son regard vers Albus Dumbledore, qui discutait avec les autres professeurs. Il savait pour sa mère - il savait depuis longtemps. Que pensait-il d'elle ? Il devait se douter que sa famille était versée dans la magie noire alors pourquoi ne les traitait-il pas différemment ? Croyait-il sincèrement que les gens pouvaient changer ? Aidlinn se demanda ce qui avait pu pousser sa mère à tourner le dos à tout ce qu'elle connaissait et à changer de camp, mais elle abandonna. C'était improbable. Impossible.

Un évènement imprévu l'arracha à sa torpeur. Voir Richard Jones, son binôme du cours de potions, embrasser Sylvia était si inattendu que la cuillère de porridge d'Aidlinn n'atteignit jamais sa bouche et retomba dans son bol. Le Gryffondor était venu à leur table sans s'occuper des regards hostiles et s'était assis à côté de sa nouvelle petite-amie, capturant sa taille entre ses larges mains assurées.

-C'est une blague ? Dégage d'ici Jones, tu te crois où ? cracha Avery d'un peu plus loin.

-Quelle traînée, cette Prewett, critiqua l'aînée des filles Bulstrode. Elle s'affiche même avec les Gryffondor maintenant.

Même Maria, très fidèle à Sylvia, ne savait pas comment réagir et les regardait avec des yeux ronds. A la table des lions aussi, c'était la consternation.

-Jones, reviens ! criait un garçon de septième année. On ne fait pas dans le social.

-Fiche le camp, Jones, s'agaça finalement Rosier, qui semblait dégoûté.

-Très bien, je m'en vais. À plus tard, miss, fit-il en lançant un clin d'œil à Sylvia.

A partir de ce moment-là, Sylvia devint une pestiférée au sein de sa propre maison. Maria était la seule à lui témoigner ouvertement de l'amitié ; Aidlinn ne lui tenait que peu compagnie en public, en partie car elle craignait de se mettre encore son frère à dos et en partie car elle était déconnectée des autres, ne pouvant s'empêcher de ressasser les lettres et tout ce que cela impliquait. Isaac avait été intransigeant envers Sylvia, déclarant qu'elle n'avait aucun honneur à se dépraver avec des impurs et qu'elle et sa famille lui donnaient envie de vomir. Il avait intimé à Aidlinn de ne plus la fréquenter et elle avait acquiescé sans vraiment prendre mesure de la situation. Elle se sentait lâche d'agir ainsi, puis reportait son agacement sur Sylvia. Pourquoi son amie avait-elle voulu sortir avec ce garçon ? Elle avait essayé de lui en parler, dans l'espoir que si elle retrouvait la raison, elle serait pardonnée et tolérée de nouveau.

-Mais enfin pourquoi Jones ? En plus d'être à Gryffondor et sang-mêlé, il n'a pas les mêmes principes que nous.

-Les mêmes principes que vous, tu veux dire. Je n'ai rien contre les moldus, moi, et ma famille non plus. Vous devriez vous entendre parler, toi, Edern et les autres, vous êtes complètement fanatiques. J'en ai marre de faire semblant.

Aidlinn avait regardé pour la première fois la jeune Prewett avec plus de lucidité. Son frère lui avait toujours dit de s'éloigner d'elle, mais elle l'avait ignoré, repoussant l'idée que Sylvia pût véritablement s'opposer à d'autres sang-pur. Pourtant c'était ce qu'elle faisait en cet instant et elle-même ne savait comment réagir.

-Tu ne peux pas dire ça. Ta famille et toi, vous ne pouvez pas nous tourner le dos. C'est nous, vos semblables, nous devons rester unis, avait-elle tenté de la raisonner. Pense au monde qu'on pourrait construire. Plus besoin de se cacher ou de se priver de faire quoi que ce soit.

-Le monde me va très bien tel qu'il est.

Sylvia l'avait laissée seule, brisant le dernier lien qui les unissait, enterrant leur amitié. Elle avait mis le coup de grâce plus tard, alors qu'Aidlinn avait tenté de discuter avec elle en rentrant de leur répétition pour la chorale.

- Tu crois que je n'ai pas remarqué la façon dont tu t'éloignes de moi quand ton frère et Rosier sont à côté ? Tu crois que je n'ai pas vu les regards d'excuse que tu leur lances ? Si tu as honte de rester avec moi, alors va-t'en pour de bon, je ne vais pas changer. Tu penses que c'est moi qui suis perdue, mais en vérité, c'est toi. C'est toi qui brûles de suivre des gens malsains et de les accompagner dans leurs projets. Ça ne te suffit pas, les regards curieux que les autres, les gens normaux, te lancent ? Tu ne vois pas que c'est toi l'étrangère et pas eux ?

Aidlinn ne sut pas quoi répondre tandis que Sylvia s'éloignait d'une démarche furieuse. Elle avait toujours considéré qu'elle était dans la norme, comme ses amis, et que c'étaient les autres qui étaient en tort. Les autres lui lançaient-ils réellement des regards curieux ? Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Rachel Minchum les observait, adossée au mur près de leur salle de répétitions. Rachel portait souvent son attention sur elle et n'hésitait pas à lui demander ce qu'elle comptait faire pour les vacances de Noël, si son frère sortait vraiment avec Melyna Moon et ce qu'elle pensait de cette dernière, ou si elle faisait vraiment partie du club de Slug. A cette dernière interrogation, Aidlinn avait répondu par l'affirmative et Minchum n'avait pas caché sa surprise, piquant ainsi la fierté de la jeune Rowle.

-Pourquoi tu n'y es pas, toi ? Ton père est le Ministre de la Magie, après tout, avait-elle changé de sujet.

-Mon père refuse que j'y aille, avait tristement soupiré Minchum sans expliquer pourquoi.

-Tu ne rates pas grand-chose, tu sais.

Rachel avait eu une curieuse expression, mais en avait volontiers convenu.

-Ton frère Isaac en fait partie aussi, n'est-ce pas ?

-Oui, il est très doué.

-Tu sembles beaucoup l'admirer.

-C'est mon frère et il a beaucoup de qualités. Je ne suis pas la seule.

Elle avait repensé à toutes les conquêtes de son frère et à Ettie Bulstrode, qui l'aimait en secret.

-Tu as raison, sourit Rachel. Plusieurs filles de ma maison sont entichées de lui.

Aidlinn avait ensuite saisi l'occasion de vérifier les paroles de Sylvia.

-Elles ne le trouvent pas bizarre ?

-Pourquoi devraient-elles le trouver bizarre ?

-Parce qu'il est à Serpentard, qu'il est sang-pur et assez… hautain.

Rachel la sonda avec attention puis demeura pensive quelques instants.

-Je vois ce que tu veux dire. Parlons franchement, ton père est ami avec la quasi-totalité des membres du parti conservateur sang-pur et il est évident que ton frère partage ses convictions.

Aidlinn ne répondit rien.

-Elles trouvent que ça lui donne un côté mystérieux et mauvais garçon, reprit Rachel avec amusement. Elles pensent que leur amour pourrait le changer.

-Et toi, tu ne le penses pas ?

-Les gens ne changent pas par amour. Ils peuvent perdre la tête un moment, laisser la passion les envahir, mais quand tout s'apaise, ils apparaissent tels qu'ils étaient en premier lieu. Non, les gens ne changent pas par amour et ce serait penser leur volonté bien faible que d'affirmer l'inverse.

-Alors pour quoi peuvent-ils changer, si ce n'est par amour ?

Elle n'aimait pas la version que lui proposait Rachel.

-S'ils changent durablement, c'est seulement le fruit de leur propre volonté et la résultante de forces extérieures qui les ont bousculés dans leurs habitudes.

-Mais s'ils veulent changer par amour ?

Minchum haussa les épaules.

-Alors je suppose qu'ils changent. Ce que je veux dire, c'est que tu ne changeras personne en l'aimant – même si tu l'aimes de tout ton cœur, de toute ton âme.

Aidlinn ne pensait plus à Isaac à ces paroles ; elle pensait à sa mère qui les avait trahis, à son père qui n'avait jamais rien su, à Rosier qui, selon Rachel, ne changerait jamais.

Elle rentra les épaules basses à sa salle commune et vit Ettie Bulstrode, seule à faire ses devoirs. Aidlinn s'assit à côté d'elle. Ettie eut un rictus désabusé.

-Alors, tu viens me voir, maintenant que Sylvia et toi êtes définitivement fâchées ?

-Pourquoi définitivement ? releva Aidlinn d'un air lointain.

Elle regardait une table de l'autre côté de la salle où Evan et Rodolphus discutaient et riaient en pointant du doigt un parchemin.

-C'est évident, vous êtes trop différentes. Tu es tout ce qu'elle ne sera jamais.

Pour la première fois, Aidlinn lut une certaine convoitise dans les yeux bleus sans éclat d'Ettie, grossis par ses lunettes rondes. Elle ne savait pas d'où ce sentiment pouvait venir, n'aurait osé imaginer qu'Ettie pût l'envier. Elle avait un goût amer d'inachevé dans la bouche.

-Je ne pensais pas qu'il fallait être identiques pour s'aimer.

Dans leur dortoir, l'atmosphère était glaciale. Sylvia et Maria faisaient des messes basses en permanence et Aidlinn en était réduite à rester seule ou à s'adresser à Ettie – qui ne lui répondait pas souvent.

Aux repas, elle se mit à s'installer à côté d'Andrew, qui avait toujours l'air heureux de la voir – c'était une chose qu'elle appréciait chez lui, il avait le talent de faire les autres se sentir aimés et c'était peut-être pour cette raison que ses petites sœurs s'arrachaient son attention. Andrew lui remontait le moral en choisissant les nouvelles qu'il lui lisait dans la gazette le matin, en y ajoutant quelques remarques amusantes ou en lui lisant son horoscope qu'il enrichissait d'hypothèses farfelues.

Quand il la faisait rire, Isaac se joignait à eux d'un air ravi, ainsi que Rogue – discret mais présent. Rodolphus se tournait vers eux et Evan levait les yeux au ciel avec un demi-sourire. Andrew estompait leurs différends et les humanisait.

Mais même Wilkes ne pouvait apaiser entièrement Aidlinn après les révélations qu'elle avait eues.

La leçon suivante d'occlumancie que lui donna Rosier fut la plus éprouvante. Démoralisée, elle était incapable de se concentrer. Elle était terrorisée à l'idée qu'il apprît l'existence des lettres. Qu'arriverait-il s'il découvrait que sa mère était une traîtresse à leur cause ? Le dirait-il aux autres ? La rejetterait-il ? Le Seigneur des Ténèbres serait-il mis au courant ? L'accuserait-on de trahison elle aussi ? Loin de décupler ses ressources mentales, toutes ces inquiétudes l'affaiblissaient et ses résistances s'effondraient dès la première attaque de Rosier.

-Ça ne sert à rien, tu n'y mets pas du tien.

Il avait cessé de chercher le souvenir pour essayer de lui apprendre à dresser une barrière mentale, au moins rudimentaire. Mais là aussi, elle échouait lamentablement.

-Si, je suis juste un peu fatiguée.

-Un peu fatiguée ? Tu ne saisis pas l'enjeu, je crois. Peu importe ton état de fatigue, ton esprit est la chose la plus précieuse. Tu ne dois laisser personne y accéder, quel que soit ton état de forme. Allez, on recommence.

Il lui laissa à peine le temps de se préparer avant de lancer sa volonté contre la sienne, faisant voler son mur psychique en éclats.

-C'est lamentable, finit-il par dire.

Il était vraiment agacé. Depuis le début de la séance, il ne manquait pas de lui asséner de dures paroles après chaque échec.

-Tu as plus de ressources que ça, Aidlinn.

Elle l'observa sans rien dire, honteuse et épuisée.

-On change de technique. On va essayer de forger ta volonté. Essaie de contrer mes ordres, d'accord ?

Sans prévenir, il lui lança le sortilège de l'imperium. Sa volonté à lui imprégna la sienne, les deux se fondirent en une seule et unique force qui faisait effectuer à Aidlinn les choses les plus absurdes. Elle mettait une main sur la tête, se tenait sur un pied, grimpait sur la chaise et en sautait sans trouver rien à redire. Elle savait qu'elle aurait dû lutter mais elle ne s'était presque jamais opposée à Rosier et sa force l'envahissait agréablement sans qu'elle ne pût simplement concevoir l'idée de s'en débarrasser. Il était excessivement fort et elle n'était rien qu'une brindille ballottée par le courant de ses exigences, condamnée à attendre qu'il la prît en pitié.

Il finit par lever le sortilège et lui tourna le dos après un regard méprisant.

-Tu n'essaies même pas.

Il ne pouvait pas comprendre qu'elle ne pouvait pas lutter contre sa volonté à lui, car elle la chérissait autant qu'elle le chérissait lui et ce malgré tout ce qui les séparait. Enfin, surtout, il était trop fort pour elle et se dresser contre lui reviendrait à se briser contre des rochers. Au fond, elle était sûre qu'il le savait et que cette constatation le frustrait autant qu'elle le réjouissait. Elle lui en voulait de l'humilier et de pourtant attendre d'elle quelque chose qu'elle n'arrivait pas à produire.

Il essaya de nouveau, sans prévenir, et sa force la paralysa alors qu'elle tentait vainement de lutter. Cette fois, elle choisit de se dérober plutôt que de s'opposer frontalement. La volonté de Rosier la poursuivait et elle se repliait encore et encore, glissant entre ses doigts comme de l'eau. Quand il ordonnait de lever un bras, elle levait un genou. Puis il lui asséna un coup mental plus fort encore, détruisit tout son espoir et gagna son esprit. Il lui avait simplement laissé croire qu'elle avait une chance.

En rompant le sort, il secoua la tête :

-C'était un peu mieux, mais insuffisant.

Aidlinn épousseta la jupe de son uniforme.

-Arrêtons-là pour ce soir, proposa-t-il d'un air las, tu dois t'entraîner plus dur. La prochaine fois, je veux voir des résultats.

Son ton était si intransigeant qu'elle lui jeta un regard dérouté, cherchant le jeune homme avec qui elle avait plaisanté à Inverness. Elle fouilla ses iris bruns emplis seulement de vide et d'obscurité. Elle cherchait toujours qui était Evan Rosier et si elle était indubitablement entichée d'une partie de lui, la seconde commençait à lui faire peur.

Elle se mit à l'éviter quand il était de mauvaise humeur et elle se réfugiait près de son frère et de Melyna Moon. Dans ces moments-là, Melyna n'était plus une adversaire, elle prenait une figure maternelle rassurante. Elle détournait l'attention de Rosier, le charmait, l'attendrissait avec des sourires et des douces paroles qui rendaient Isaac jaloux. Aidlinn croyait à peine à ce revirement de situation ; elle qui avait détesté Melyna cherchait désormais sa présence séductrice. Edern Avery avait du mal à comprendre cette situation et s'il se faisait un plaisir de rester en compagnie des deux filles et à les divertir après les cours, il lançait après chaque parole un regard à Aidlinn, cherchant le moment où elle s'agacerait, deviendrait jalouse et sortirait de l'ombre de Melyna mais ce moment n'arrivait jamais. Aidlinn restait docilement en retrait et ignorait Edern à qui elle n'avait rien pardonné - elle se contentait de subir leurs échanges sans jamais les provoquer.

Moon elle-même était déstabilisée par ce changement d'attitude et elle la questionna un jour qu'elles étaient assises l'une en face de l'autre dans la salle commune.

-Au début, je pensais que tu désapprouvais ma relation avec ton frère.

-Tu le rends heureux, finit par dire Aidlinn, c'est tout ce qui m'importe.

Melyna lui sourit, d'un sourire sincère, et lui montra une coiffure dans Sorcière Hebdo, affirmant qu'elle pourrait l'essayer sur elle – c'était sa manière de la remercier. Cependant, Aidlinn n'était pas dupe. Elle savait que sa relation cordiale avec Melyna n'était possible que parce que cette dernière l'estimait inférieure à elle-même et qu'Aidlinn acceptait cet état de fait sans plus s'en irriter. Melyna lui apportait une ombre confortable et si elle acceptait de rester en arrière, elle lui offrait quelques paroles aimables, des histoires drôles et des sourires angéliques.

Les seuls moments où Melyna devenait moins bienveillante envers Aidlinn étaient ceux où Rosier venait la voir. Il ne supportait pas quand elle le fuyait alors qu'il était en colère, il lui arrivait de chercher sa présence et de lui imposer son aura néfaste pour le simple plaisir de la placer sous sa coupe. Elle l'admirait encore, mais la peur prenait le dessus ; elle ne savait pas quand la crainte avait commencé à la saisir à la vue des yeux sombres et alertes d'Evan, mais ce sentiment ne la quittait plus. S'il souriait, toute peur s'évaporait et elle reprenait vie ; s'il se rembrunissait, elle s'écartait et il la punissait en l'ignorant ou en lui imposant sa présence glacée et réprobatrice. Elle commençait à penser qu'il en était venu à la considérer comme sa propriété ou quelque chose approchant, néanmoins personne ne semblait le remarquer à part Melyna, qui en était jalouse. Aidlinn n'était même pas sûre de la réalité de la lutte qui s'était installée entre elle et Evan ou si son imagination et ses inquiétudes prenaient le dessus. Melyna aurait peut-être pu canaliser le caractère ombrageux d'Evan, mais Aidlinn ne le pouvait pas et elle subissait son pouvoir sans se plaindre, car elle l'aimait quand il était bon comme elle n'avait jamais aimé personne.


Je m'excuse pour le retard, je n'avais plus de connexion internet... Pour me faire pardonner j'en poste deux.

Merci beaucoup à Lyanna, Zod'a, RhumFramboise, laura6345, Lilemesis, leleMichaelson et Laura cht pour vos reviews ! Woah je ne m'attendais pas à autant de retours, ça m'a fait vraiment plaisir et j'espère que vous aimerez la suite !

Réponse à Lyanna : Merci pour ta review ! :) Tes remarques sont très pertinentes, c'est exactement ça, un gaspillage de potentiel pour une cause folle qui s'apparente davantage à une regroupement raciste qu'à un véritable idéal. De l'extérieur, Rosier, Rodolphus et les autres ne sont que d'horribles gosses, oui, c'est un peu triste, alors c'est déjà bien si tu les as appréciés ne serait-ce qu'un peu...