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Chapitre 36
Les fleurs ont soudain
le parfum de ta peur
et quand tu te souviens
s'agite le chagrin
tu en fais ta demeure
des remparts de riens
Quand comprendras-tu?
tu es bien ce qui te plaît
Abyssal, Nadia Ben Slima
-Sectumsempra ? lut Aidlinn d'un air sceptique.
La salle de classe vide était baignée d'une clarté hivernale, froide et aveuglante qui transperçait les carreaux des fenêtres. Severus, alarmé, passa la tête à travers les volutes mauves dansantes de son chaudron.
-Ne l'essaie pas, il est dangereux.
-Dangereux comment ?
-C'est comme si l'on te poignardait à une dizaine de reprises.
Aidlinn reposa le morceau de parchemin parmi les livres de son camarade avec prudence et Severus eut un rictus.
-Tu ne veux pas essayer avec Melyna ?
-Non, pas même avec elle.
-Ça peut toujours être utile, on ne sait jamais, dit-il avec un haussement d'épaules.
Aidlinn devinait qu'il rêvait de se venger des Gryffondor qui le persécutaient régulièrement, mais qu'il se retenait en raison du règlement, de la morale et même de Lily Evans. Elle avait appris récemment que Severus avait de larges connaissances en sortilèges en plus de ses prédispositions en potions, bien qu'il ne s'en vantât jamais. Il ne prenait pas l'air supérieur de Rosier ou Rodolphus, le sourire compréhensif d'Avery ou la mine arrogante d'Isaac quand une situation était à son avantage et c'était ce qu'Aidlinn appréciait chez lui. Elle pouvait lui poser des questions, il répondait toujours. Depuis la suggestion de Rosier, elle passait régulièrement du temps avec Rogue. Il avait accepté facilement de l'aider en occlumancie et grâce à lui, elle avait fait de rapides progrès à leur grand étonnement à tous les deux. C'était sûrement dû au fait que Severus n'était pas aussi intimidant que Rosier. Elle avait d'abord eu peur qu'il pût apprendre des choses sur elle qu'il n'aurait pas dû savoir, mais elle avait fait des progrès si rapides qu'il n'avait rien vu de compromettant dans son esprit, du moins l'espérait-elle.
À l'exception d'une scène. Une scène dont aucun d'eux n'avait reparlé, d'un accord tacite. La nuit où Rosier l'avait embrassée.
Aidlinn l'avait repoussé – cela avait été le déclic pour elle, elle avait trouvé comment contrer une attaque – et avait rougi violemment en détournant les yeux.
-Ça va, tu as gardé un secret pour moi aussi, avait-il simplement dit, faisant allusion à la fois où elle l'avait surpris avec Lily Evans.
Elle n'avait pas pu répondre.
Aidlinn et Severus en étaient venus à se tenir compagnie régulièrement, au grand dam d'Avery qui ne manquait pas de la taquiner à ce sujet, sans réellement en prendre ombrage - il ne pouvait être jaloux de quelqu'un qu'il méprisait. En cours de métamorphose, il lui fit une énième réflexion alors qu'ils travaillaient côte à côte :
-Tu étais encore avec Servilus ce matin ?
Aidlinn leva les yeux au ciel.
-Je ne comprends pas comment tu peux l'appeler comme ça. C'est le surnom que lui donne la bande de Sirius Black.
-Je sais. L'autre jour, ils l'ont suspendu à un arbre - j'ai trouvé ça très drôle.
-Tu aurais dû le défendre.
-Et puis quoi encore ? rigola-t-il. Il n'a qu'à se défendre tout seul.
-Parfois, les gens ont besoin qu'on prenne soin d'eux.
Mais Avery ne prenait soin de personne, pas même de lui-même. Il ne pouvait tout simplement pas comprendre. Sa nature indépendante et violente ne nécessitait aucun appui, il ne connaissait pas ce sentiment de détresse qui brise les gens et les fait ployer.
Parfois, quand la proximité de Rosier se faisait trop douloureuse, Aidlinn prenait ses repas avec Ettie Bulstrode et Rogue, toujours un peu à l'écart - c'étaient deux esprits indépendants qui cohabitaient facilement. A chaque fois, Aidlinn sentait les regards interrogateurs des autres sur elle – tous les regards sauf celui qu'elle attendait. Personne n'était au courant qu'elle et Evan ne se fréquentaient plus, bien qu'avec un peu d'observation, il était facile de constater que les deux ne se regardaient plus, ne communiquaient plus et s'évitaient avec beaucoup de soin. La jeune fille en souffrait. La relation qui s'était petit à petit établie entre Rosier et elle avait tenu une place prépondérante dans sa vie à Poudlard et il était d'autant plus dur pour elle d'admettre que tout était fini qu'Evan et elle ne s'étaient même pas réellement disputés.
Il avait mis fin subitement à toute connivence entre eux sans s'énerver et rien ne semblait avoir eu lieu. Rosier ne lui jetait jamais un de ces regards incertains ou curieux que les gens jettent à une personne dont ils se sont éloignés, révélant ainsi leur nostalgie ou leur embarras. Il l'avait simplement bannie de son quotidien. Il ne l'avait pas exclue du groupe, cependant, et elle assistait encore à leurs réunions secrètes, mais il se comportait comme si elle n'était pas là et elle-même n'osait plus se mettre en avant ; elle avait peur de croiser son regard et de ne rien rencontrer.
Andrew Wilkes était le seul qui semblait avoir remarqué un changement dans leur relation et un jour qu'ils avaient fait un bout de chemin ensemble dans le château entre deux leçons, il l'avait fait ralentir.
-Vous vous êtes disputés, Evan et toi ?
Elle avait marqué un temps d'arrêt, mais force était de constater qu'ils ne s'étaient pas vraiment disputés.
-Non, avait-elle dit à contrecœur.
-Vous sembliez plus proches, avant.
-C'était sûrement une simple impression.
Elle s'était détournée, la mine déconfite, en réalisant que ses paroles sonnaient affreusement juste. Peut-être qu'ils n'avaient jamais été aussi proches qu'elle l'avait imaginé.
Plus que l'absence du jeune homme, la possibilité qu'il pût la dénoncer la hantait. Que ferait-elle s'il révélait les lettres de sa mère ? Que diraient les autres ? Et si cela se savait dans le cercle d'amis de son père et de son frère ? Seraient-ils déshonorés ? Certainement. Et furieux contre elle. D'autant plus que Rosier possédait encore la compromettante correspondance, les ayant gardées depuis sa fameuse soirée d'anniversaire. Elle mit longtemps avant de se résoudre à lui demander et attendit encore pour trouver l'occasion idéale. Celle-ci se présenta quand elle rencontra Rosier, qui sortait de la bibliothèque, un épais manuscrit de cuir à la main. Il s'était mis à lire davantage au fil des derniers mois, lui qui avait autrefois tant de mal à être studieux.
-Evan, attends.
Le prénom sonnait bizarrement dans sa bouche, après de longues semaines sans l'avoir prononcé. Rosier, qui avait continué son chemin en la croisant, s'immobilisa et lui jeta un regard méfiant. Il s'apprêtait à s'esquiver, alors elle enchaîna sans attendre, revenant en arrière pour se rapprocher de lui.
-J'aimerais que tu me rendes les lettres de ma mère.
Il la considéra un instant d'un air impassible. Le château sembla tout à coup colossal, glacial et abandonné.
-Désolé, je ne peux pas faire ça.
Aidlinn eut un sursaut de stupeur. Elle avait pensé qu'il cèderait sans discuter, heureux d'en finir avec elle.
-Mais elles sont à moi, bafouilla-t-elle.
-Je les ai brûlées ; c'est mieux comme ça, crois-moi.
Le choc ainsi qu'un certain soulagement l'empêchèrent de répondre et Rosier lui fit un signe de tête avant de partir. Il n'avait visiblement pas l'intention de dévoiler son secret et elle lui en était reconnaissante. À mesure que la bouffée de gratitude gonflait sa poitrine, la blessure de l'avoir perdu se réveilla, elle aussi, et il lui manqua plus que jamais.
D'un autre côté, il avait aussi détruit les lettres sans son autorisation alors qu'elles venaient de sa propre mère. Il aurait dû la consulter, c'était à elle de prendre la décision de les détruire – elle n'aurait sûrement d'ailleurs jamais pu s'y résoudre. Sa mère avait beau s'être perdue, elle lui manquait encore et toutes les questions soulevées par sa trahison et sa mort soudaine étaient d'autant plus dérangeantes. L'idée des fines pattes de mouche de sa mère consumées par les flammes lui serra le cœur.
Ce soir-là, après le souper, Isaac la prit à part et lui tendit la page 7 de la Gazette du Sorcier, la mine grave.
Un second cambriolage au manoir de Mr Gordon Rowle
Mr Rowle a refusé de faire le moindre commentaire sur le cambriolage de son domicile, survenu dans la nuit du 12 Février. Le service des aurors a été prévenu par Mr Charles Sheraton, qui se rendait en balai chez sa sœur Katherine Sheraton, habitant un cottage à proximité du lieu du méfait. Il a déclaré avoir aperçu deux silhouettes encapuchonnées s'échapper de la demeure tandis qu'une alarme se déclenchait à la suite d'un bruit d'explosion. « J'ai aussitôt alerté les autorités, a-t-il déclaré, je connais Mr Rowle, je m'en serais énormément voulu s'il avait été victime du moindre préjudice. » Si les malfrats n'ont pas été arrêtés, il semblerait qu'ils n'aient rien emporté avec eux.
Rappelons que c'est la deuxième fois en deux ans que le manoir Rowle est fracturé par des voleurs. En réponse à cet incident, le service de sécurité civile magique des Midlands de l'Est a promis d'augmenter les patrouilles, notamment en campagne où la délinquance magique se multiplie et reste majoritairement impunie [pour plus de détails, se référer à notre article page 8].
-La deuxième fois ? releva Aidlinn avec confusion.
-Tu ne te rappelles pas ? C'était un peu avant… Avant le décès de maman.
-Oh.
Elle se rappelait, à présent, la lettre empressée de leur père leur expliquant que c'étaient sûrement des criminels isolés qui avaient essayé de tenter leur chance en l'absence de leur mère, partie en visite chez ses propres parents. Les cambrioleurs avaient déclenché les protections magiques, alerté les elfes et n'avaient donc rien pu dérober, avait-il écrit.
-Pourquoi s'acharnent-ils sur notre maison ? Il n'y a pas tant que ça à voler, remarqua Aidlinn en pensant par exemple aux somptueuses demeures des Rosier, des Avery, et des Malefoy.
Isaac s'assombrit et jeta un coup d'œil autour d'eux. Le couloir menant à leur salle commune était désert, seulement éclairé par des torches tremblotantes accrochées aux murs dépouillés des cachots.
-Je ne sais pas, mais selon moi, ce n'est pas un hasard. Pourquoi crois-tu que père garde toujours son bureau fermé ? Il s'enferme dedans pendant des heures. Même maman n'avait pas la clé.
-Peut-être qu'il ne veut simplement pas être dérangé.
Aidlinn imaginait mal leur père cacher quelque chose.
-Il y a autre chose, poursuivit Isaac.
Il marqua une pause, baissa les yeux et ses traits s'affaissèrent sous le poids de ses inquiétudes.
-Je pense que maman…
-Isaac ! Je te cherchais.
Evan Rosier venait de surgir au détour d'un couloir, comme par magie. Aidlinn le regarda approcher, stupéfaite et mécontente qu'il eût interrompu son frère de la sorte. Isaac semblait surpris, lui aussi.
-J'ai convoqué l'équipe pour une réunion exceptionnelle.
-Maintenant ?
-Le match contre Gryffondor a lieu dans deux semaines, au cas où tu aurais oublié.
Il semblait en effet qu'Isaac avait oublié.
-C'est vrai, fit-il en se passant une main gênée dans les cheveux. Très bien dans ce cas, on se voit plus tard, Aidlinn.
-Attends une minute, Isaac, nous n'avons pas…
-On n'en a pas pour longtemps, la coupa Rosier.
Isaac lui jeta un regard d'excuse, mais Aidlinn fixait le dos de Rosier, qui s'éloignait, victorieux, avec son frère. Elle aurait juré qu'il l'avait fait exprès.
Elle attendit dans la salle commune, agitée et frustrée en repensant au changement d'expression de son frère lorsqu'il avait voulu lui avouer quelque chose. Elle était certaine que c'était important. En rentrant, Isaac, l'expression fuyante, fit mine de ne pas se souvenir de ce qu'il avait voulu lui dire, prétextant que ce n'était pas important. Il arriva ce qu'elle avait redouté. En surprenant le coup d'œil attentif de Rosier, assis à une table de la salle commune, Aidlinn n'eut plus aucun doute.
-C'est Evan qui t'a dit de ne rien me dire ? demanda-t-elle en haussant la voix intentionnellement, agacée d'être ainsi mise à l'écart.
-Quoi ? Je te dis que je ne m'en souviens pas. Ce n'était rien d'important.
-Tu vas jouer son petit chien encore longtemps ?
-Ne me parle pas sur ce ton, surtout à propos de choses dont tu ne sais rien, répondit sèchement son frère en tournant les talons.
Aidlinn serra les poings en le regardant disparaître dans l'escalier menant aux dortoirs. Rosier avait gagné. Encore.
oOo
Le 16 Février 1976, Edern fêta ses dix-sept ans. C'était un jeudi sans soleil ; en fin d'après-midi, ses aînés l'emmenèrent pour une escapade hors du château à laquelle Aidlinn, Mulciber et Rogue ne furent pas conviés. Laissés de côté, ils jouèrent ensemble aux cartes, mais le cœur n'y était pas.
-Vous pensez qu'Edern va passer une sorte d'épreuve ? Ou de baptême ? demanda pensivement Mulciber.
-Sûrement, acquiesça sobrement Severus en se tournant vers Aidlinn. Ton frère aussi avait passé une drôle de soirée, non ?
Aidlinn repensa à la nuit d'anniversaire de son frère, au bar moldu, à la rue mal éclairée et à la clairière avec son grand bûcher. Une clairière où reposait maintenant les restes calcinés d'un inconnu ; une clairière où elle s'était promis de ne jamais retourner. Elle frissonna.
-Oui.
-Connaissant Edern, ils ont dû lui préparer quelque chose de bien pire, reprit Mulciber avec une certaine admiration.
Rogue eut une moue méprisante.
-Je ne vois pas pourquoi tu l'envies. Le but n'est pas de devenir un tueur dérangé, il me semble ; c'est simplement un test pour savoir jusqu'où l'on peut aller.
-Edern serait prêt à faire n'importe quoi, de toute façon, rigola Mulciber.
Et Aidlinn pensa que, justement, le problème venait de là. Les heures passaient et les garçons ne rentraient toujours pas. Melyna Moon apparut dans la salle commune et s'assit à une table plus loin, leur adressant un regard indéchiffrable ; elle semblait négligée et hagarde. Aidlinn aurait pu se questionner sur ce changement radical d'attitude – Moon avait toujours été confiante et assurée – mais elle ne voulait rien avoir à faire avec cette fille. Après que minuit eut sonné, dans un énième bâillement, Severus annonça qu'il allait se coucher et ses deux camarades en firent autant. Dans le dortoir, Sylvia et Maria murmuraient encore et Ettie Bulstrode avait tiré les rideaux de son lit. Aidlinn resta longtemps éveillée à fixer l'obscurité, étendue sur son matelas, se demandant ce que pouvait faire Edern dehors. Elle ne s'inquiétait pas pour lui ; son esprit vagabondait au côté de Rosier. Elle essayait de deviner ce qu'il pensait de la majorité du jeune Avery - elle était sûre qu'il ne l'appréciait pas beaucoup. Mais qui appréciait-il réellement ? Isaac ? Elle n'était plus sûre de rien. Ces derniers temps, le jeune homme l'irritait et l'obsédait tour à tour. Elle glissa dans le sommeil sans s'en apercevoir.
Au petit-matin, les garçons rentrèrent avec des mines fatiguées, mais Edern avait un nouvel éclat dans les yeux. Il refusa de dire ce qu'il avait fait, même lorsqu'Aidlinn lui tendit son présent – des boutons de manchette ornés d'un serpent d'or – quand ils se retrouvèrent ensemble à midi.
-J'ai l'impression d'avoir trente ans, avec ce cadeau, plaisanta-t-il.
Aidlinn s'était rembrunie – elle avait pensé que ce serait un joli présent sur le moment et son frère, qui était d'accord, avait participé à l'achat. Avery s'était adouci.
-Je plaisante, ils sont très beaux.
-Tu n'es pas obligé de dire ça pour me faire plaisir, maugréa quand même la jeune Rowle.
-Tu sais que je ne prendrais pas la peine de le faire.
Il avait raison.
-Tu es vraiment le pire ami qu'on puisse avoir, lui fit remarquer Aidlinn avec un sourire.
-Le plus fantastique, tu veux dire.
Il sourit mais son rictus manquait de chaleur. Il paraissait absent.
-Tu m'accompagneras à Pré-au-lard, demain ? lui demanda-t-il tout de même. On pourrait traîner un peu, comme au bon vieux temps.
Elle acquiesça avec joie, mais Edern avait déjà tourné un regard pensif vers la table des professeurs, ne touchant pas à son assiette.
oOo
Le samedi, le ciel était clair et lumineux. Edern l'attendait à l'entrée, adossé au mur, le menton plongé dans le col brun de son manteau. À sa vue, il se redressa et retrouva sa bonne humeur ; ses yeux chatoyaient comme des océans zébrés d'écume.
-En avant, nous avons un programme chargé. Comme nous fêtons mon anniversaire, c'est moi qui décide !
Aidlinn le suivit avec plaisir. Ils se rendirent au village le pas léger, admirant la légère couche de neige nappée de diamants qui recouvrait aussi bien la terre que les toits des maisons et le sommet des arbres. Ils passèrent d'abord chez Honeydukes et achetèrent des chocolats et des dragées surprises de Bertie Crochue. En ressortant, ils croisèrent Sylvia Prewett et Richard Jones qui marchaient main dans la main en riant. Le Gryffondor leur jeta un regard appuyé.
-Sylvia a vraiment le chic pour choisir les garçons qu'il ne faut pas, remarqua Edern avec un certain amusement.
Aidlinn fut un peu triste de son ton léger, qui signifiait clairement qu'il ne considérait pas que Sylvia aurait pu faire partie de leur groupe. Dans le cas contraire, il aurait sûrement été très déçu de la voir avec Richard.
-Elle n'en a toujours fait qu'à sa tête, maugréa Aidlinn.
Si Sylvia n'avait pas été aussi bornée, elles auraient pu continuer à être amies.
-De toute façon, sa famille est en disgrâce. Ce n'est qu'une question de temps avant que leur lignée ne soit souillée. Peut-être que ce sera par le sang de Richard, cracha Avery avec, cette fois, un dégoût certain.
-C'est bizarre, non ? Les Prewett avaient tout et pourtant, ils se déshonorent en nous tournant le dos.
-Ils se sont gâtés avec les années.
Sans rien ajouter, Edern l'entraîna ensuite dans une ruelle latérale à la grande rue, ne s'arrêtant pas devant Scribenpenne mais devant une façade rose un peu plus éloignée où s'étalait en lettres cursives : « Salon de thé de Madame Pieddodu. »
-Tu penses à la même chose que moi ? sourit Edern.
-On a passé l'âge, non ?
-Allez, ça doit faire au moins deux ans…
-Très bien, capitula Aidlinn en levant les yeux au ciel.
Elle savait très bien ce qu'Avery avait en tête et s'autorisa à sourire. Ils entrèrent et un tintement musical résonna au-dessus de leurs têtes. Une petite femme à l'air jovial, habillée d'un tablier blanc en dentelle par-dessus un ensemble rose bonbon, vint les accueillir pour les placer à l'une des petites tables rondes, parmi d'autres personnes. La salle était petite et décorée dans les tons roses et mauves, avec force fanfreluches, nœuds et coussins. Un gros chat persan affublé d'un ruban fuchsia somnolait paresseusement sur une chaise. L'endroit était embaumé de bouffées sucrées mêlées au riche arôme du café. Aidlinn trouvait l'endroit confortable, bien qu'un peu trop chargé, mais elle ne put s'empêcher de rire en voyant Edern dans ce lieu. Son ami, élancé, tranchant et provocant, détonnait dans ce lieu de quiétude et de gourmandise. Il savait pourquoi elle riait, si bien qu'il haussa les épaules et lui dit :
-Choisis.
Aidlinn parcourut du regard la salle, passant sans s'attarder sur les couples mariés dégustant une part de gâteau, les groupes de femmes au foyer riant autour de tasses de thé fumantes et s'arrêta sur deux élèves de Poudlard de septième année. Le jeune homme ne quittait pas sa compagne du regard, tandis qu'elle riait et parlait. Le spectacle de ces deux amoureux, parfaitement heureux ensemble, lui serra imperceptiblement le cœur.
-Ceux dans le coin, avec l'écharpe de Serdaigle, murmura Aidlinn.
Edern sourit d'un air mutin en observant le couple à la dérobée. Ils commandèrent un café noir et un café au lait et, une fois les boissons fumantes devant eux, Edern sortit sa baguette et la remua sous la table sans bouger les lèvres. Aussitôt l'écharpe bleue, posée sur la chaise de la fille, se mit à lui chatouiller les cheveux et retomba, inerte, quand elle se retourna. La fille, interloquée, s'interrompit, puis reprit sa conversation après s'être brièvement retournée.
-Je pense que je peux me permettre de faire des tours un peu plus ardus maintenant, fit Avery avec un clin d'œil.
Il se tourna vers la gérante du salon, occupée à préparer des tasses de thé et murmura si bas qu'Aidlinn l'entendit à peine :
-Impero.
-Tu ne devrais pas, l'avertit Aidlinn mais Avery lui fit signe de se taire.
La petite femme se redressa tout à coup, écrivit précipitamment un mot sur un morceau de parchemin posé sur le bureau près de la porte et se dirigea vers le couple en ondulant des hanches. Sous les yeux ahuris de l'étudiante, elle glissa le parchemin dans la poche du garçon, puis lui caressa tendrement la joue, l'embrassa sur le front et retourna au comptoir. La fille arracha le message des mains du garçon rougissant et dérouté. S'ensuivit une discussion houleuse entre les deux étudiants, chacun élevant la voix pour se faire entendre et défendre son point de vue, dérangeant leurs voisins.
La fille finit par se lever et partir à grands pas, furieuse, attirant les regards de tous les clients. Aidlinn et Edern se mirent à ricaner, mais Aidlinn se rendit compte que ce spectacle ne l'amusait plus autant que quelques années en arrière. En regardant ce couple, elle avait eu un aperçu de ce qu'elle avait tant désiré avec Rosier et qui n'était jamais arrivé. L'amour était une chose précieuse et fragile ; quand on l'obtenait, il fallait l'abriter au creux de ses mains, sans quoi il risquait de s'échapper et de se briser.
-Ça par exemple, s'étrangla Edern en avalant de travers une gorgée de son café noir.
Il désigna les deux silhouettes à l'entrée. Aidlinn resta abasourdie. Rodolphus et Maria Stebbins. Avery éclata d'un grand rire incontrôlable et Aidlinn ne put s'empêcher de le suivre. Le bruit attira l'attention de Rodolphus, déjà mal à l'aise, qui s'assombrit et sortit à grands pas du salon de thé. Maria, rougissante, le suivit immédiatement dehors.
Edern ne se calma pas avant qu'ils eussent échappé aux regards courroucés de leurs voisins de table en s'extirpant du salon.
-Rodolphus entendra parler de ça pendant au moins dix ans, je le jure.
-Le pauvre, quand même, tenta Aidlinn, mais elle ne put continuer car imaginer Rodolphus assis au milieu de tous ces rubans roses et ces coussins de velours, prenant le thé dans une tasse en cœur, menaçait de renverser sa maîtrise de soi.
-Tiens, regarde qui voilà. Il va essayer de se justifier.
En effet, Rodolphus venait vers eux.
-Ne dis rien, Rod', ce n'est pas la peine, je t'assure, dit Avery dans un grand sourire.
-Ce n'est pas ce que vous croyez, marmonna Rodolphus d'un air agacé. C'est elle qui m'a donné rendez-vous là. Elle voulait me parler.
Avery éclata de rire.
-Assurément, elle ne voulait pas seulement parler avec toi, Rod'. Que va dire Bella de tout ça ?
Lestrange fronça encore davantage ses sourcils, si c'était possible.
-Elle ne dira rien, car il n'y a rien à en dire. Et, de toute façon, je t'interdis de lui en parler.
-Je devrais garder ça pour moi ? Impossible, continua Edern, hilare.
-Je ne plaisante pas. Bella serait capable de faire du mal à cette pauvre fille.
-Alors tu te soucies d'elle ? Comme c'est adorable, un amour naissant.
Rodolphus, excédé, se tourna vers Aidlinn :
-Je compte sur toi pour qu'il ne dise rien. Maria est ton amie, après tout.
Était, rectifia Aidlinn par la pensée, mais elle hocha la tête.
-Je te signale, Edern, que vous étiez aussi tous les deux chez Madame Pieddodu, reprit Rodolphus avec un air éloquent.
Avery balaya sa remarque d'un geste impatient.
-Ça n'a rien à voir, Rod', laisse tomber. On s'amusait un peu.
-Vous vous amusiez ? Très bien.
-Edern lançait des sorts aux gens des tables d'à-côté, ajouta Aidlinn.
Sans savoir pourquoi, elle ressentait le besoin de se justifier.
-Il faut avoir de l'humour pour comprendre ce genre de choses, de toute façon, dit finalement Edern. On te laisse avec ta dulcinée, Rod', à plus.
Il lança un clin d'œil à Lestrange et entraîna Aidlinn vers la grande rue en ricanant.
-Tu ne diras rien, pas vrai ? demanda Aidlinn en lui donnant un léger coup de coude.
-J'en ai vraiment envie, commença Edern, mais il se reprit en voyant l'expression d'Aidlinn. Non, je ne dirai rien. Je ne voudrais pas que la pauvre Maria se fasse anéantir aussi vite, elle est quand même gentille.
Durant la fin de l'après-midi, ils flânèrent dans le village, passant de boutique en boutique avec insouciance, insensibles au vent froid qui remontait les rues. En compagnie d'Edern, Aidlinn avait l'impression que rien ne pouvait aller mal, que le ciel ne lui tomberait jamais dessus, que leur existence ne prendrait jamais fin. Son assurance insolente, contrairement à la force d'être inébranlable de Rosier, n'était pas intimidante mais communicative et optimiste. Edern, dans ses beaux jours, était le genre de personne qui faisait croire aux autres qu'ils pouvaient voler.
Quand l'horizon s'embrasa, signe qu'il était temps de rentrer, ils reprirent le chemin du château. La marche était relativement longue et ils restèrent silencieux un moment alors que la réalité et ses enjeux reprenaient consistance autour d'eux. Aidlinn s'arrêta une fois qu'ils furent dans le parc de Poudlard, prolongeant leur solitude. Edern s'immobilisa, lui aussi, et revint vers elle, conciliant. Parfois, lorsqu'il était parfaitement équilibré et aimable, elle le considérait comme un individu normal, son ami d'enfance, et oubliait le jeune psychopathe qu'il pouvait être.
-À quoi tu penses ?
Elle désigna son avant-bras d'un geste de la main.
-Tu la recevras bientôt, n'est-ce pas ?
-Aux prochaines vacances, comme ton frère l'année dernière.
Aidlinn se détourna à demi, frissonnant de voir ses craintes vérifiées.
-Qu'est-ce que vous avez fait pour ton anniversaire ?
Cette question la hantait. Il la regarda sans rien dire.
-J'ai le droit de savoir, Edern, ce sera mon tour un jour.
La réponse d'Edern fut un murmure apaisant :
-Rien d'insurmontable, je t'assure.
-Rien d'insurmontable pour toi, corrigea-t-elle en fixant le paysage gelé.
La nature avait perdu ses charmes et paraissait inhospitalière, indifférente au sort de ses enfants. Maintenant que Rosier avait disparu du quotidien d'Aidlinn, ses craintes avaient repris le dessus. Elle se sentait faible, seule, à la dérive au milieu des flots d'un destin effrayant. Et personne ne semblait le remarquer.
-Je ne sais pas si, commença-t-elle.
Mais Avery la coupa.
-Tu y arriveras très bien. Je serai là.
Mais l'affreux pressentiment qui l'habitait ne la quittait pas.
-Tu ne m'abandonneras pas, quoiqu'il arrive ? Jamais ?
Il la fixa, accrochant son regard et elle s'immergea dans les ondes céruléennes de ses iris.
-Jamais.
C'était une promesse – elle était sûre qu'il la tiendrait.
Voilà j'espère que ces deux chapitres vous ont plu. A bientôt pour la suite ! :)
