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Chapitre 42

Comme si les chemins familiers tracés dans les ciels d'étés pouvaient mener aussi bien aux prisons qu'aux sommeils innocents.

Albert Camus

Derrière les vitres tremblantes, la gare de Pré-au-Lard se perdait au milieu des étendues vertes et dorées des collines écossaises tandis que le train accélérait. Sous ses pieds, Ettie Bulstrode sentait le grave roulement mécanique qui s'intensifiait à mesure que le convoi prenait de la vitesse. Elle pensa avec satisfaction aux vacances qui l'attendaient, au temps qu'elle passerait avec sa famille. Elle devrait sûrement chercher un travail pour l'été maintenant qu'elle était majeure, mais cela ne la dérangeait pas. Si elle répugnait à aider son père à dresser des trolls, elle pourrait aider sa tante fleuriste, nourrir les plantes carnivores aux fleurs colorées, arroser les orchidées et livrer les bouquets, à défaut d'avoir le goût nécessaire pour les composer. La tête pleine de ces projections agréables, elle aperçut Severus Rogue s'engouffrer dans un compartiment à la suite de d'Andrew Wilkes et de Mulciber ; elle eut un léger pincement au cœur en pensant qu'elle ne pouvait le suivre, qu'elle ne serait pas acceptée même si elle en avait désespérément envie. Si elle avait été Aidlinn Rowle, elle aurait pu.

Elle se mit en marche, à la recherche de sa sœur et de ses amies. Les compartiments étaient bondés et les élèves lui jetaient des regards hostiles ou intrigués, interrompus dans leurs discussions, quand elle approchait effrontément le front de leur retraite. L'année prochaine, tout serait différent ; son irresponsable sœur ne serait plus là, Réselda Beurk n'incarnerait plus la rassurante figure maternelle, ne rappellerait plus à Ettie d'arriver à l'heure à ses leçons ou de faire ses devoirs, Séphronie Parkinson ne lui donnerait plus d'inutiles conseils sur la manière de s'habiller pour une jeune fille de sang-pur. Pourtant Ettie ne désirait pas y penser, pas encore. Traînant sa lourde valise dans le couloir déjà presque vidé d'élèves, Ettie aperçut l'objet d'adoration de sa sœur : un jeune homme grand, élancé, aux yeux dorés et glaçants d'un fauve en cage – ainsi piégé au bout de ce wagon brinquebalant, sans possibilité de s'écarter des passants, c'était ce à quoi il ressemblait. Acculé, mais pas inoffensif, il tenait entre ses griffes Melyna Moon, plus éteinte que jamais. Elle le défiait du regard, tremblante, pressée contre une vitre et s'il se tenait à une distance raisonnable, on le sentait prêt à bondir sur elle.

Ettie sentit instinctivement le danger et la détresse de la jeune fille. Elle connaissait mieux Melyna que ses camarades de sixième année. Elle l'avait vue se rapprocher de sa sœur Théomantine, de Réselda Beurk et de Séphronie Parkinson, quand Rosier et Isaac Rowle l'avaient tous les deux rejetée. Melyna avait apparu plus incertaine et silencieuse que prévu, souvent plongée dans d'étranges méditations dont elle ne sortait que lorsqu'on la secouait, loin de la fille arrogante et solaire du début d'année. Ces garçons avaient-ils le pouvoir de briser ainsi quelqu'un ? s'était demandé Ettie. Elle était sûre qu'il y avait autre chose.

-Melyna ? Je me demandais où tu étais, fit Ettie dans un généreux élan de solidarité.

Lothaire Selwyn tourna ses iris de damné dans sa direction et elle plongea dans l'horreur de son regard ; elle finit glacée et non pas brûlée, comme elle s'y était attendue. Ettie voulut lui demander ce qu'il faisait ici, dans le Poudlard Express qui cheminait vers Londres, un transport réservé aux élèves, mais un brouillard glacé envahit sa conscience et elle se sentit perdre pied. Elle ne sut combien de temps, elle resta immobile, glacée de l'intérieur, aveugle au monde réel, mais tout s'arrêta finalement. Quand elle cligna des yeux, il y avait seulement Melyna en face d'elle – Lothaire avait disparu.

-Je suis désolée… J'ai… Tout va bien ? articula Ettie en rajustant ses lunettes. Qu'est-ce que Selwyn faisait là ?

Moon lui jeta un regard effrayé – un regard de bête traquée.

-Il était venu pour moi.

-Qu'est-ce qu'il peut bien te vouloir ?

-Je dois y aller, on se verra bientôt, j'imagine. Mon père veut organiser une garden-party.

Elle prit la fuite, laissant Ettie seule et intriguée dans le couloir. Quelque chose n'allait pas avec Moon. Et que lui avait fait Selwyn ? Où était-il parti ? Que pouvait-il bien vouloir à Melyna ?

En trouvant finalement le compartiment des filles de Serpentard, Ettie était encore en train de réfléchir à ces questions qui, de son point de vue, ne trouvaient aucune réponse. Sa sœur Théomantine se répandait justement en louanges sur Lothaire Selwyn, qu'elle avait croisé par hasard sur le quai de la gare.

-Je suis sûre qu'il m'a regardée, répétait-elle. Et quels yeux, il a !

-Arrête ça, grogna Réselda Beurk, toujours aussi froide dès que le sujet menait à Selwyn. C'est un monstre.

-Je l'ai vu, il était dans le train avec Melyna. Ils n'avaient pas l'air de passer un moment agréable, ajouta Ettie à la suite du hoquet d'indignation de sa sœur.

-Elle aurait pu venir avec nous, commenta Séphronie Parkinson.

Elle regardait d'un air lointain la porte de leur compartiment. Ettie savait très bien que Connor, le Serdaigle dont elle s'était entichée, allait lui manquer pendant les vacances. Ils passaient beaucoup de temps ensemble, toujours imbriqués, complémentaires et dépendants l'un de l'autre, comme les faces d'une même pièce. La cadette des Bulstrode soupira discrètement en se renfonçant dans la banquette matelassée - elle aussi aurait aimé se laisser porter par les hautes et puissantes tornades de l'amour. Elle avait connu une admiration sans faille, proche de la vénération, pour Isaac Rowle, mais un jour, son adoration s'était envolée. Elle avait cessé d'admirer le jeune homme derrière son voile d'extase quand elle avait commencé à remarquer la folie d'une camarade de classe : Aidlinn Rowle. Elle avait vu ses yeux gris obnubilés par un seul être : Evan Rosier, quand bien même cent personnes l'auraient entourée ; elle avait senti le lien invisible mais puissant qui les unissait, l'énergie qui les rapprochait et les séparait tour à tour. Cela aurait pu être romantique, selon Ettie, si elle n'avait pas vu la froideur occasionnelle avec laquelle Rosier pouvait poser les yeux sur la jeune fille, quand celle-ci ne le voyait pas. Avec quelle dureté calculatrice il l'observait à la dérobée, avec quel dédain il lui arrivait de la repousser ! Selon Ettie, l'amour ne pouvait ressembler à ça. Ses parents s'aimaient, malgré leur ruine, malgré leur déshonneur, et elle était sûre que jamais son père n'aurait infligé ce traitement à sa mère. Alors Ettie s'était refusée à devenir comme sa pauvre amie, esclave d'un cœur de glace, quémandant un regard pour continuer à s'épanouir comme une pauvre fleur manquant de soleil ; elle s'était astreinte à l'indifférence, s'était appliquée à ne plus suivre Isaac des yeux, jusqu'à ce que l'envie fût remplacée par l'habitude et peu à peu, la raison avait pris le pas sur le cœur, les dernières flammes de cette affectation indésirable avaient été étouffées.

-Et voilà, Poudlard, c'est fini, soupira Séphronie. L'école va me manquer. J'avais hâte que ça se finisse, et maintenant que c'est le cas, je pense à tout ce que je n'ai pas fait. J'ai l'impression que ces regrets vont me hanter toute ma vie.

-Tout ira bien, souffla Théomantine. Nous serons ensemble.

-Ensemble, répétèrent les autres.

-Ettie nous tiendra au courant de tout ce qu'il se passe à l'école. Tu nous écriras, n'est-ce pas, Ettie ? s'enquit avec inquiétude Réselda Beurk. Essaie de ne pas trop fréquenter Avery et Mulciber, ils sont un peu dérangés.

-Les Avery sont très riches, moi je pense que tu devrais tenter ta chance avec le jeune Edern, intervint Théomantine.

Théomantine était obsédée par la question de l'ascension sociale depuis que leurs parents avaient tout perdu. Elle ne pouvait concevoir l'idée que sa petite-sœur n'eût pas les mêmes aspirations.

-Aidlinn est une gentille fille et de bonne famille, remarqua Séphronie. Tu pourrais t'en faire une amie.

-Oui, ne t'approche pas trop de la fille Prewett. Elle est infréquentable et, avec la disparition de son petit-ami, elle va sûrement devenir hystérique si on ne le retrouve pas bientôt.

-Quelle affreuse histoire, souffla Séphronie. Vous pensez qu'il est mort ?

-On s'en fiche, non ? Il n'était même pas sang-pur, remarqua Théomantine.

-C'était un bon élève, les tempéra Réselda. J'espère que ces idiots de mangemorts n'ont rien fait de stupide.

-Rodolphus et Andrew n'auraient rien fait, je les trouve raisonnables, répondit Séphronie.

-Je parle plutôt de Rosier et de Rowle, ce sont de vrais aliénés.

-Isaac n'est pas un meurtrier, ne put s'empêcher d'intervenir Ettie.

Elle avait beau s'être convaincue de ne plus l'aimer, elle l'estimait toujours.

-Bien sûr que si, ils deviendront tous des tueurs, d'ici quelques mois. Tu verras, murmura Beurk avec découragement. Au début, ils seront fiers, arrogants, invincibles puis le mal commencera à ronger les meilleurs d'entre eux, ils ne dormiront plus, se mettront à culpabiliser. Pour les autres, la folie les gagnera. Rosier deviendra fou, s'il ne l'est pas déjà, et Rowle finira alcoolique ou dépressif, ou les deux. Ils termineront tous comme ça.

- Dans ce cas, tu ne devrais pas les calomnier, mais les remercier de se battre, de prendre autant de risques pour notre race, quitte à vendre leurs âmes, répliqua durement Théomantine, qui détestait l'opinion de Beurk au sujet des mangemorts.

-Il y a d'autres moyens que la guerre. Peut-être que nous devrions tous accepter l'inévitable décadence de nos lignées et profiter de nos dernières années de gloire plutôt que de sacrifier nos plus brillants héritiers dans un conflit inutile et perdu d'avance.

-Rien n'est perdu, nous pouvons gagner, nous sommes encore forts.

-A quoi bon gagner s'ils se damnent jusqu'à l'os ? Ils ne se relèveraient pas du mal qu'ils auraient répandu.

-Tout le monde n'est pas comme ton frère, Réselda.

Il y eut un silence glacial. Ettie maudit sa sœur en silence. Le cadet des trois frères Beurk, le plus proche en âge de Réselda, s'était suicidé, deux ans auparavant. Le visage dur et fier de Réselda se fissura, une apparition d'extrême douleur apparut en un éclair sur ses traits, transforma son expression. Ses lèvres minces et autoritaires se tordirent.

-Ça n'a rien à voir. Tu n'as pas à parler de ça.

-Tu en veux à tout le monde à cause d'un accident, gronda Théomantine, qui en avait assez. Ce n'est la faute de personne si ton frère s'est suicidé.

-Comment oses-tu ? Tu ne sais rien. Tu n'étais pas là, tu ne le connaissais pas, mon frère n'était pas dépressif. J'ai vu la façon dont les autres le poussaient, le forçaient à faire des choses qu'il ne voulait pas.

-Qui ça dans ce cas ? Tu n'as jamais donné de nom. Tu n'as jamais accusé personne.

-Mon frère est mort. Qu'est-ce que ça changerait ? Ça ne le ramènera pas.

-Peut-être que si tu nous expliquais, on pourrait comprendre. Mais tu refuses de dire quoi que ce soit, remarqua doucement Séphronie.

Réselda se leva, furieuse et blême, prête à partir, comme elle le faisait toujours lorsque le sujet était abordé, mais elle fit demi-tour, les poings serrés et tremblants.

-Très bien, vous voulez savoir ? C'étaient Selwyn et Macnair. A quoi bon les dénoncer, n'est-ce pas ? Personne n'aurait rien fait contre eux. Ils étaient toujours à se lancer des défis dégoûtants ou à partir pour des excursions punitives. Régilde ne pouvait pas s'empêcher de les suivre, il les admirait. Je lui disais de faire attention, je lui répétais qu'ils étaient spéciaux et que tout le monde se méfiait d'eux, mais il les idolâtrait. Pour lui, ils étaient tout ce qu'un mangemort devait être. Et puis, il a commencé à les fuir, après une soirée avec Selwyn, Macnair et Jared Avery. Il n'a rien voulu me dire, mais il mangeait moins, dormait peu. Il s'est mis à se terrer à la maison, mais Selwyn revenait toujours le voir, comme un oiseau de malheur. Il sentait la déchéance de Régilde, j'en suis sûre. Je sais que vous ne me croyez pas, mais Selwyn… Je l'ai vu. Il aimait voir la raison de Régilde se démanteler, le voir perdre pied. Il lui envoyait des lettres, lui rendait visite, le pressait de venir avec lui et mon cher frère… Régilde avait trop peur pour dire non, alors il y retournait. Et puis, un soir, Selwyn est revenu le chercher. Il avait un horrible sourire, comme s'il savait déjà. Je suis montée toquer à sa chambre. Il ne répondait pas, alors je suis entrée…

Sa voix se brisa.

-Je suis entrée et il était dans son lit. Je pensais qu'il dormait, il était si paisible ! Je lui ai touché le bras, et il était glacé. Mon cher frère, toujours si chaud, si vivant ! Il était glacé. Il avait des cernes violets, il ne respirait plus. Il y avait un flacon d'extrait de trompette des anges sur sa table de nuit… Il s'était empoisonné ! Et il n'avait rien dit, pas un au revoir, pas une étreinte avant de monter se coucher et de se tuer ! Rien. Il s'était suicidé et n'avait même pas dit adieu.

Et Réselda pleura, dévoilant l'immense déchirure qui s'était ouverte dans son cœur, deux ans auparavant et qui, malgré tous ses efforts, refusait de se combler.


Me revoilà avec deux nouveaux chapitres.
Je tenais à remercier feufollet, desea oreiro, Baccarat V, Zod'a, RhumFramboise et leleMichaelson pour vos reviews détaillées et pleines d'encouragement !