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Chapitre 43

Piquantes, tumultueuses, les rafales sifflent çà et là

A travers les buissons desséchés, à demi dénudés ;

Les étoiles semblent gelées, suspendues dans le ciel.

Et j'ai de nombreux milles à parcourir à pied.

John Keats

A la sortie du train, Aidlinn regarda ses amis s'éloigner avec nostalgie. C'était étrange de se dire qu'elle les voyait sur le quai 9 ¾ pour la dernière fois, qu'une page se tournait pour eux et que la prochaine fois qu'elle monterait dans le train, le sourire d'Andrew ne l'accueillerait pas, la silhouette de Rosier ne lui frayerait aucun passage, la main galante de Rodolphus ne l'aiderait pas à hisser sa valise dans les filets au-dessus des sièges.

Contre toute attente, le trajet avait été d'un calme surprenant. Après les révélations faites à Avery, ils étaient retournés avec les autres, dédaignant Melyna Moon qui patientait avec l'air d'un fantôme dans le corridor du train, désespérément appuyée contre une vitre sale, et s'étaient enfermés dans un silence contemplatif. Les vibrations occasionnelles des roues de fer sur les rails se répercutaient dans leur corps et produisaient un lointain fracas qui troublait temporairement leur plénitude. Installés sur les banquettes rouge cardinal, chacun passait le temps comme il le pouvait : Avery faisait léviter une balle de papier, Mulciber essayait de réparer un bouton de sa cape, Rogue semblait occuper à raturer un parchemin déjà couvert d'inscriptions. Aidlinn avait essayé d'imprimer chaque caractéristique de ses amis dans sa mémoire : la façon délicate et concentrée dont Rodolphus tenait son livre d'histoire, les yeux émeraude d'Andrew qui étincelaient quand il s'exprimait, la silhouette jeune et énergique de son frère à côté d'elle et ses mains nerveuses qui jouaient toujours avec quelque chose, l'aura impérieuse et rassurante de Rosier, toujours posté près d'une fenêtre. C'était un crève-cœur pour Aidlinn de les laisser s'en aller, de les voir s'enfoncer dans le monde et de contempler leur groupe exploser inéluctablement. Elle se disait qu'elle aurait dû parler littérature avec Rodolphus plus souvent, qu'elle aurait dû accompagner Andrew à la tour d'astronomie tous les jeudis soir et aller voir son frère jouer à chaque entraînement de Quidditch. C'était trop tard, désormais ; le temps lui avait filé entre les doigts.

Sur le quai de la gare bondé de parents impatients, au milieu des taches de couleurs et des visages joyeux, Gordon Rowle les attendait, raide et formel dans son habituelle veste en tweed grise, assortie à ses yeux. Aidlinn eut à peine le temps de dire au revoir à ses amis que son frère l'entraînait vers leur père. Elle se retourna pour capturer une dernière fois la vision de Rosier s'éloignant, solitaire, dans la foule et de Wilkes, qui se penchait pour serrer une de ses turbulentes sœurs dans ses bras. Gordon semblait content de les voir ; il leur avait acheté des chocolats pour le dessert, enveloppés dans une belle boîte immaculée et fermée d'un ruban pourpre qu'il tenait sous le bras.

-Les elfes ont fait un gâteau, aussi, ajouta-t-il. Ils vont être ravis de vous voir.

C'était sa manière de leur témoigner de l'affection. Ils se frayèrent un chemin parmi le flot d'inconnus pressés une fois le mur traversé. Aidlinn perdit son regard dans cet océan de corps qui se mouvaient comme des vagues ; si elle plissait suffisamment les yeux, les formes se fondaient en une marée colorée et opaque. Elle entendit son frère pester quand il fut bousculé par un moldu, le vit se retenir de dire quelque chose, mais se contenter de prendre un air agacé - elle devinait à quel point il souffrait à la perspective de ne plus jamais repartir à Poudlard. Quand ils atteignirent un endroit plus calme de la gare, un recoin abrité que ne pouvaient atteindre les rayons lumineux filtrant de la voûte de l'immense bâtiment, Isaac transplana sans attendre, lançant seulement un signe de tête rapide à son père et à sa sœur. Gordon Rowle se tourna vers sa fille.

-J'ai raté mon examen de transplanage, avoua-t-elle en baissant les yeux.

Elle n'avait pas osé lui écrire pour le lui dire, mais il risquait de la laisser à la gare si elle ne lui avouait pas la situation. Son père l'examina avec attention. Il paraissait fatigué ; ses yeux évoquaient un ciel d'hiver nuageux, spectacle mélancolique accentué par les cernes creux qui vieillissaient son visage ; les recoins de sa bouche retombaient avec plus de mollesse qu'à l'accoutumée ; ses épaules, toujours droites et fières, étaient imperceptiblement voûtées, annonciatrices d'une fissure naissante dans sa détermination inflexible.

-On ne peut pas tout réussir du premier coup, finit-il par dire en tendant son bras. Tu réussiras la prochaine fois. Isaac aussi avait échoué à sa première tentative et moi aussi - j'imagine que c'est de famille.

Une étrange chaleur réchauffa la poitrine d'Aidlinn, ses yeux la piquèrent face à la compassion inattendue de son père. Elle s'agrippa à sa manche, huma l'eau de toilette bien connue qu'il utilisait invariablement. Quand ils apparurent devant la haute grille abritée par les longues branches des arbres, à l'extérieur du parc sauvage cerné de murs où attendait leur manoir, debout et vaillant sous la menace du soir, elle s'autorisa à respirer. Le meurtre de Jones serait bientôt un mauvais souvenir, il ne tenait qu'à elle d'avancer.

Le repas fut tranquille. Comme l'avais promis leur père, les elfes les avaient accueillis avec joie, à grands renforts de courbettes et de formules de bienvenue et s'empressaient désormais de servir les plats du dîner avec toutes les manières qu'ils possédaient. Gordon fit l'effort de faire la conversation avec une certaine bienveillance, mais c'était souvent Aidlinn qui répondait – Isaac se contentait de marmonner son assentiment et de fixer son assiette d'un regard morne.

-J'ai reçu une lettre des Moon, ils nous invitent à leur garden-party, en juillet. Vous connaissez leur fille, Melyna ? Elle était à Poudlard cette année.

Les enfants hochèrent la tête, tous deux peu désireux de s'étendre sur ce sujet, bien que ce fût pour des raisons différentes.

-Et tes examens Isaac, ça a été ?

-Oui, plutôt, confirma l'intéressé avec désinvolture. Slughorn m'a dit que j'avais eu un optimal en potions ainsi qu'en défense contre les forces du mal, mais j'espère aussi avoir des résultats similaires dans les autres matières.

-Mr Slughorn, corrigea machinalement son père. On pourrait regarder les formations proposées par le ministère dans les jours à venir. Avec un bon dossier, tu pourrais postuler en tant que langue-de-plomb, c'est ce qui t'intéressait l'année dernière. C'est très bien payé et ça pourrait aussi être un avantage intéressant pour notre organisation.

Organisation - c'était le terme qu'employait leur père pour parler du cercle des Mangemorts. Un terme banal, inoffensif, qu'on pouvait prononcer sans penser aux monstruosités qui se cachaient derrière.

-Ce serait une bonne idée, Père, capitula Isaac.

L'air vaincu d'Isaac n'échappa pas à Aidlinn. Les elfes amenèrent un grand fraisier à étages, posé sur un plat d'argent. A la vue des taches écarlates formées par les fraises au milieu de la crème pâtissière, Aidlinn repensa aux mains poisseuses de sang de Rosier, alors qu'il était agenouillé sur le ponton qui s'avançait au-dessus du lac ténébreux. Un instant, son estomac se tordit, sa bouche se fit sèche et son corps entier refusa de goûter à ce dessert qu'elle aimait tant. Ce n'étaient plus des fruits juteux qu'elle voyait, mais des gouttes de sang sur une plage de galets blancs.

Elle se força à inspirer, accueillit l'air sucré par les arômes du gâteau dans ses poumons, regarda la lumière d'or baisser derrière les fenêtres puis le plafond aux élégantes moulures recouvert d'ombres grises. Les elfes allumèrent les innombrables bougies du grand lustre ; à la vue des dizaines de petites flammes qui les couronnaient tous, elle consentit à prendre une bouchée du gâteau. Ce ne fut pas le goût âcre et riche du sang qui se répandit dans sa bouche comme elle s'y attendait, mais l'onctuosité et la douceur des fruits, du sucre et de la crème. L'effrayante vision recula ; elle reprit une autre bouchée.

Plus tard, Aidlinn monta l'escalier du vestibule et suivit le couloir jusqu'à sa chambre. Stinx avait déposé sa valise au pied de son grand lit, rangé les affaires qui s'y trouvaient et allumé les bougies pour qu'elle ne se retrouvât pas dans le noir en entrant dans la pièce – une de ces petites attentions qui différenciaient un excellent elfe de maison d'un congénère plus commun. S'asseyant sur le couvre-lit parfumé de frais, Aidlinn sortit enfin le parchemin qui la brûlait depuis des jours, caché dans la poche de sa jupe. Elle n'avait pas osé le lire, n'en avait pas eu le courage. Désormais, elle se sentait prête. L'écriture familière de sa mère ne lui pinça pas le cœur, cette fois, quand elle l'aperçut.

Ma chère Aidlinn,

J'ai écrit cette lettre pour le cas où nous serions séparées et où je ne t'aurais pas expliqué de vive voix ce que je m'apprête à te dire ici. J'espère sincèrement que tu ne la liras jamais, autrement cela signifierait que j'ai d'une façon ou d'une autre échoué au plan qui était le mien. Ce n'était pas un plan parfait, mais j'ose croire que c'est le moins mauvais et j'espère que tu ne me jugeras pas trop durement en lisant ces lignes.

J'ai beaucoup aimé ton père. Je suis tombée amoureuse de lui le jour du mariage des Rosier. J'avais vingt-et-un ans et lui vingt-cinq – ces quatre années avaient été à Poudlard un gouffre qui nous avait empêché de lier connaissance, mais ce jour-là, elles renforcèrent mon admiration pour ton père. Gordon était beau garçon, assez semblable à Isaac en physionomie, mais d'un caractère plus humble et plus doux – si tu le compares avec celui que tu connais, tu verras à quel point les aléas de la vie peuvent transformer une personne. Lorsqu'il s'est avéré plus tard que ton père partageait mon inclination, j'ai estimé être la fille la plus heureuse du monde et je souhaite de tout mon cœur que tu connaisses un jour cette exaltation. Nous nous sommes mariés trois ans après cette rencontre et les premières années qui suivirent furent certainement les plus belles de ma vie. Tu connais la suite. J'ai eu la chance d'avoir deux merveilleux enfants dont je ne pourrais être plus fière.

Cette lettre n'a pas vocation à me justifier, mais j'ose espérer qu'elle le fera au moins un peu dans ton cœur indulgent.

J'ai rencontré Caradoc par hasard chez Fleury & Bott par un jour d'été. Tu t'apprêtais à entrer en première année à Poudlard et j'appréhendais de rester seule à la maison. Caradoc et moi avions étudié ensemble à l'école et avions entretenu des relations cordiales, à défaut de plus. Il me faut préciser qu'à cette époque déjà, ton père et moi étions beaucoup moins proches. Il était accaparé par son travail et aussi par ses engagements auprès de Tu-sais-qui et il lui arrivait de ne pas rentrer des jours durant. Nous avons d'abord lié amitié, puis il m'a parlé de ses convictions. C'était là que j'avais commencé à remettre en question cette cause que toute notre famille avait embrassée. Elle rendait ton père malheureux et sombre, bien plus qu'il n'avait pu l'être auparavant. Je ne m'étalerai pas sur les raisons qui m'ont fait prendre conscience que la cause des sang-pur est une folie, je pense que tu en as déjà remarqué les exemples et que tu le sens déjà, au fond de toi.

Caradoc m'a ouvert un peu plus les yeux : rejoindre l'Ordre est devenu une évidence. Je voulais me battre pour vous offrir un monde meilleur à toi et ton frère, un monde exempt de tensions et de noirceur. Je voulais que toi et ton frère puissiez avoir un ticket de sortie, aussi, si jamais le Seigneur des Ténèbres était renversé. Je voulais vous voir grandir loin de cette hallucination collective. J'ai aidé l'Ordre en mettant mes faibles moyens à leurs dispositions et dans l'espoir que mes actions vous laveraient des péchés de votre géniteur. Gordon ne s'est jamais douté de rien, fort heureusement.

Si tu lis cette lettre, tu dois certainement savoir que j'ai finalement décidé de quitter la maison en n'emmenant que toi. Ton père n'abandonnera jamais la cause, impliqué jusqu'au cou comme il l'est et je pense qu'il est trop tard aussi pour ton frère. Il s'est fait des amis proches à Poudlard, des amis peu recommandables qui n'ont fait que l'entraîner du mauvais côté. Lestrange, Rosier, Malefoy, Avery, voilà des noms qu'il faut éviter. Je te supplie de me croire quand je te dis que j'aime énormément mon fils, que j'ai énormément aimé mon mari ; simplement, il y a des situations que l'amour, si fort et puissant qu'il puisse être, ne peut surmonter.

Je ne peux pas faire passer l'amour des miens avant le bien-être de l'ensemble du monde sorcier.

Peut-être qu'au fond, je ne suis pas la mère ni l'épouse idéale, mais c'est un choix que j'assume pleinement. Je ne peux pas vivre plus longtemps au milieu de meurtriers et d'esclavagistes.

Tu m'en voudras certainement en lisant ceci, en sachant que je t'ai désignée à ma suite pour trahir ton sang et pour tout recommencer ailleurs.

Ma mission ici s'achève. L'Ordre nous fournira une nouvelle identité et nous pourrons recommencer une vie plus saine en Europe ou sur le Nouveau Continent, à toi de choisir.

Tu sais que je t'aime de tout mon cœur,

Je t'embrasse très fort,

Maman.

Aidlinn brûla la lettre.

oOo

Le lundi suivant, en début de soirée, leur père les emmena au théâtre magique de Londres. Coincée entre un modeste restaurant moldu et un immeuble d'habitation, la porte d'entrée se présentait sous la forme d'une modeste porte de service de bois sur laquelle on avait collé une affiche en lettres noires agressives :

Accès condamné

Mais d'un coup de baguette, Gordon Rowle déverrouilla la porte et ils pénétrèrent dans un obscur vestibule. Le carrelage était fissuré, les murs nus auparavant blancs étaient devenus gris, un lustre éteint pendait tristement du plafond fissuré. Gordon se tourna vers un vieux porte-parapluie en fer oublié derrière la porte, saisit le seul parapluie resté à l'intérieur, dont le manche en bois clair se terminait par une tête de canard, puis le fit pivoter de moitié. Aussitôt, comme si l'on avait abaissé un rideau invisible, la deuxième partie du hall d'entrée, qui menait à une porte délabrée, laissa place à un élégant couloir au sol recouvert d'une moquette pourpre, éclairé par des chandeliers en or et ornementé de portraits de regrettés acteurs. Ils s'avancèrent le long du corridor ; sur leur passage, les nymphes des tapisseries les hélaient joyeusement, les portraits jetaient leur chapeau, décrivaient des acrobaties au milieu de paysages fantastiques. Ils rejoignirent d'autres sorciers à l'air dignes qui faisaient la queue pour accéder au guichet. Dans la file, Aidlinn aperçut Mr and Mrs Malefoy en compagnie des Travers, habillés de façon très élégante - elle comprit mieux pourquoi leur père leur avait demandé de se rendre présentables. Mr Malefoy adressa un signe de la main poli à Gordon.

Assis dans la cabine à l'entrée du théâtre, un sorcier aux longs cheveux grisonnants et à l'air ennuyé, vêtu d'un costume trop élégant pour lui, leur donna trois tickets. Ils passèrent ensuite devant un gobelin au regard acéré qui vérifia leurs billets.

-Balcon central, places 250, 251, 252, énonça-t-il d'une voix monocorde.

Il défit le cordon et les laissa passer. Le théâtre chaudement décoré était vaste et haut de plafond.

-Il peut accueillir un millier de spectateurs, précisa Gordon devant l'étonnement de ses enfants.

Les moulures du plafond étaient recouvertes de feuille d'or, de même que les décorations des balcons. Les sièges vermeils, où patientaient déjà de nombreux sorciers en murmurant, étaient assortis aux épais rideaux de velours qui dérobaient aux regards la vaste scène et ses éléments de décor. Gordon fit emprunter à ses enfants un escalier à l'arrière de l'immense salle et ils parvinrent jusqu'au balcon central.

-Je crois que j'ai aperçu Rodolphus, ce serait bien son genre de venir ici toutes les semaines, signala joyeusement Isaac.

Il semblait avoir retrouvé un certain entrain. Aidlinn tenta de suivre son regard, mais les lumières s'éteignirent, plongeant la salle dans une obscurité confortable. Ils assistèrent à une représentation de Médée d'Euripide. Les décors changeaient au fil des scènes grâce à des magiciens cachés dans les coulisses. Ils construisaient des montagnes grecques aux flancs rocheux brûlés, dessinaient la quiétude azurée de la mer ionienne vue des galeries de marbre blanc d'un palais athénien, recréaient le soleil aveuglant d'un été grec ou peignaient une toile de nuit d'un bleu égyptien de laquelle se détachaient des étoiles nitescentes.

Tout au long de la tragédie, Aidlinn sentait son cœur se serrer envers Médée, la sorcière reniée par l'homme qu'elle aimait de tout son cœur. Elle avait tout abandonné pour lui et il avait fini par la délaisser pour Créuse, fille du roi Créon de Corinthe, chez qui ils avaient trouvé refuge. Elle ne pouvait s'empêcher de ressentir la déchirure de cette trahison qui ne la concernait pas et qui pourtant s'appliquait à elle et à tous les êtres qui s'étaient sentis capables de renoncer à tout pour conquérir ce cœur qui leur plaisait tant. Elle admirait cet élan désespéré, ce renoncement total offert à Jason mais un glacial effroi la traversa quand elle vit son indifférence, quand elle constata que la dévotion de Médée ne suffisait pas à garder l'affection de Jason, qu'il était impossible de maintenir l'illusion trop longtemps : tout attachement s'enfonçait finalement dans les sables du temps. Elle accepta avec fatalité la vengeance de Médée, sa folie aveugle et meurtrière, sa fuite continuelle.

A la fin de la pièce, les lumières revinrent, aveuglantes, dérangeantes et Aidlinn, tout en applaudissant, se demanda ce qu'il était advenu de Jason, s'il avait réalisé son erreur, s'il avait éprouvé du regret ou seulement de la haine envers cette femme qu'il avait aimée, cette sorcière dont il avait ruiné l'existence et qui avait ruiné la sienne en retour. Elle pensa que c'était ce qui manquait au mythe, que c'était bien dommage que le metteur en scène n'ait rien intégré de tel dans son œuvre, mais peut-être qu'il ne voyait pas les choses de cette façon, peut-être que toute cette histoire avait tout à voir avec Médée et rien avec Jason.

-Tu as aimé la pièce ? demanda son père.

Aidlinn répondit que oui, mais qu'elle ne comprenait ni Jason ni Médée, qu'elle pensait qu'aimer quelqu'un, c'était renoncer à lui faire le moindre mal, qu'elle aurait aimé revoir Jason pour étudier sa réaction après la revanche de Médée.

-Moi, je la déteste, avoua Gordon. Mais c'était une belle représentation.

Aidlinn comprit, à son regard hanté, que cette pièce le fascinait autant qu'elle le révulsait, qu'il trouvait une forme d'attraction dans la fureur passionnelle des deux protagonistes, qu'il avait besoin de la catharsis que la tragédie lui procurait. Elle se demanda s'il était possible d'obtenir cette même libération en recourant soi-même à de tels actes, si c'était une raison suffisante pour se mettre à tuer. Cependant, elle n'aborda pas le sujet, son père et son frère n'auraient pas compris, et se contenta de les observer alors qu'ils repartaient par là où ils étaient venus, se mêlant anonymement à une foule d'étrangers qui ne voulaient pas d'eux, comme des Médée entourées de Corinthiens, pressés de retrouver leur propre Colchide.


Voilà, je sais que c'était assez calme... Je posterai la suite en fin de semaine normalement !