Chapitre 46

En des visions de la sombre nuit, j'ai bien rêvé de joie défunte, — mais voici qu'un rêve tout éveillé de vie et de lumière m'a laissé le cœur brisé.

Edgar Alan Poe, Un Rêve

Il était consigné dans sa chambre.

Il était rentré taché de boue des bois environnants et Mère l'avait puni. Elle lui avait demandé où il était allé et il avait répondu « Dans les bois, de l'autre côté de la route. » mais cela n'avait pas suffi. Elle avait voulu savoir avec qui. Il lui avait dit qu'il était allé retrouver Lucius Malefoy, Evan Rosier et Rodolphus Lestrange et elle s'était fâchée pour de bon. Son visage s'était tordu de dégoût – elle détestait ses camarades, il l'avait remarqué, même si elle ne faisait jamais de commentaire. Il était sûr que son silence était la faute de Père – personne ne pouvait dire quoi que ce fût devant lui.

La sonnette avait retenti dans le hall, claire, un ruissellement de carillons descendant du ciel.

-Monte dans ta chambre, Isaac. Je veux que tu te changes et que tu restes là-haut jusqu'à ce que je vienne te chercher, c'est compris ?

Isaac avait hoché la tête avec un air ennuyé. A quatorze ans, il pensait être assez grand pour ne plus recevoir ce genre d'ordre, mais il n'avait pas osé désobéir en voyant l'air sévère de sa mère. Il était monté, avait revêtu des vêtements propres et avait laissé les autres en boule dans un coin – les elfes s'en occuperaient. Il avait entendu des voix dans le vestibule – celles de sa mère et d'un homme, très grave, qui s'écrasaient contre le plafond. Il était passé à autre chose, ouvrant un manuel de Quidditch pour se changer les idées. Il passa l'après-midi à examiner les petites vignettes montrant des joueurs effectuer des manœuvres vertigineuses, à admirer les portraits des champions de la discipline et à lire leurs témoignages consignés en-dessous.

Lorsqu'il perçut de nouveau la voix grave et lente de l'inconnu flotter dans le vestibule, il examinait une photographie où sept joueurs vêtus de robes de Quidditch rouge sang prenaient la pause en souriant, « Les Vagabonds de Wigtown, 1968 » ; il ne put résister à la tentation de se pencher à la fenêtre. L'homme ne tarda pas à se montrer ; il paraissait immense et aussi massif qu'un ours, ses joues étaient mangées par une épaisse barbe noire et il portait un imperméable jaune de mauvais goût avec des bottes de pluie. Il était reparti par le portail et Mère l'avait longtemps suivi du regard avant de se détourner. Elle n'était remontée voir Isaac que bien plus tard, pour lui dire que le dîner était prêt.

Il était descendu rapidement, dépassant sa sœur dans le corridor ; Aidlinn avait protesté lorsqu'il l'avait bousculée mais il l'avait laissée derrière lui en dévalant l'escalier. La porte d'entrée s'était ouverte et il avait fait halte immédiatement. Père, grand, majestueux, était apparu dans l'entrée, le visage fermé. Il avait lentement défait son manteau, l'avait confié à l'un des elfes – Stinx -, qui avait accouru en entendant la porte claquer. Ses yeux d'acier avaient immédiatement repéré les traces de boue qui souillaient le tapis ovale du hall. Isaac s'était tendu en voyant son père se redresser avec colère et l'inviter à le rejoindre. Père le réprimanda pour la boue.

-Ce n'est pas moi, c'est l'homme qui est venu voir Maman tout à l'heure, se défendit Isaac. On aurait dit un ours.

Bien sûr, il mentait, c'étaient ses propres traces de pieds qui souillaient le tapis, mais Père n'ajouta rien et il pensa s'en être bien sorti.