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Chapitre 72


Seule dans le noir, avec une porte ouverte, Jessie, et si l'on hurle et qu'on appelle à l'aide, qui sait quelles choses épouvantables peuvent répondre.

Stephen King, Jessie


Il pleuvait pour l'enterrement de Jared Avery et l'assemblée se résumait à des dizaines de parapluies noirs pointés vers le ciel. Aidlinn était abattue par l'affliction ambiante et par l'irréalité de la scène. Si elle n'avait pas autant côtoyé Jared que son frère, il avait toujours gravité dans son univers et elle avait du mal à croire qu'elle ne le verrait plus. Le chagrin lui serrait la gorge et les larmes lui piquaient les yeux, pourtant, elle savait que ce qu'elle ressentait n'était en rien comparable à ce que devait éprouver sa famille. Mr and Mrs Avery, pâles et anéantis, étaient face au trou de terre où reposait leur fils ; Cyrus ne pleurait pas, mais sa femme sanglotait contre son épaule, le visage dissimulée derrière la résille de son chapeau noir. A côté d'eux se tenait Edern, ou ce qu'il en restait : Aidlinn ne discernait qu'un triste reflet de ce qu'il avait été, il n'était plus qu'un spectre débordant de courroux et de désespoir.

— Jared, reçois nos pleurs et notre amour depuis ta dernière demeure et repose en paix, scandait le maître de cérémonie.

Mais où était la demeure de Jared ? N'était-ce que ce trou dans la terre, humide et grouillant de ténèbres ? Aidlinn fixait le visage d'Edern et devinait qu'il enrageait à l'écoute de ce discours, de la même façon qu'elle avait jadis enragé en écoutant ce qui avait été dit pour sa mère. Entendre dire que l'être cher allait partir en paix Dieu-sait-où n'apportait aucun réconfort, parce que tout le monde pensait sans le dire qu'il y avait une trop forte probabilité pour qu'il ne fût parti nulle part, qu'il ne fût plus que ce cadavre condamné à pourrir dans l'obscurité humide d'un cercueil et que tout ce qu'il avait été n'existait plus, que son âme, ses espoirs, ses rêves avaient disparu - tout avait disparu - et l'on ne pouvait absolument rien y faire.

Après la cérémonie, tout le monde quitta le petit cimetière caché à l'extrême ouest du parc des Avery. Le château était situé à une bonne demi-heure de marche de là, mais personne ne se plaignit du trajet – tout le monde était trop heureux de pouvoir encore ressentir des douleurs aux pieds. Alors que la foule s'était dispersée, Aidlinn s'approcha d'Edern, qui demeurait seul devant la tombe fraîche de Jared. Une pierre tombale de marbre noir avait été érigée magiquement, où l'on pouvait lire en lettres d'argent étincelantes :

Ici repose Jared Elton Avery

1953-1979

Æquo pulsat pede.

La mort frappe d'un pied indifférent.

— Edern…

— Laisse-moi.

Sa voix était dépourvue de toute émotion. Il se tenait droit et rigide, défiant devant le monde – ce monde qui lui avait pris son frère. Elle se porta à sa hauteur et se sentit aussi démunie que lui.

— Garde ta pitié, je n'en veux pas, cracha-t-il.

— Ce n'est pas de la pitié.

— Je vais tuer celui qui lui a fait ça, Aidlinn. Je vais le tuer. Quant à Manfred et à son idiot de père… Ils me doivent une putain de faveur, tu entends ? Une putain de faveur.

Edern tremblait de rage et de désespoir et il était impossible de savoir quel sentiment l'emporterait ; ses yeux n'étaient que deux gouffres marins retournés par la tragédie qui le frappait. Aidlinn pouvait sentir sa douleur et sa colère aussi sûrement qu'elle sentait la bruine qui tombait sur ses cils, le vent glacé qui soufflait entre les arbres et contre sa nuque dénudée. Si elle avait pu, elle aurait prélevé un peu de la souffrance d'Edern pour le soulager, mais c'était impossible ; elle savait déjà que dans la douleur, chacun se retrouvait enfermé en lui-même et qu'elle ne pourrait pas l'aider à trouver la sortie.

Alors Aidlinn lui murmura qu'elle savait, qu'elle comprenait – parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire que compatir ; elle le prit doucement par le bras et ils empruntèrent en silence le chemin boueux jusqu'au château. Le trajet prit des allures de pénitence, alors qu'Avery pataugeait dans les ornières tourbeuses et les flaques sales sans chercher à les éviter, salissant ses belles chaussures d'un regard absent, tourné vers lui-même.

La demeure élisabéthaine se dressait avec austérité au milieu de la pelouse rase, ses tourelles carrées rasaient les nuages lourds qui s'amoncelaient sur l'horizon, ses vitraux teintés étincelaient tristement dans la lumière déclinante de l'après-midi. A l'intérieur aussi, l'ambiance avait radicalement changé en comparaison de la dernière soirée qu'Aidlinn avait passée là avec ses amis. Le grand salon, si majestueux, avait perdu toute sa chaleur pour n'être plus qu'une vaste pièce impressionnante ; on avait dégagé les fauteuils confortables et installé une longue table recouverte d'une nappe de dentelle noire qui servait de buffet. Aucun feu ne brûlait dans l'imposante cheminée, les pièces étaient mortes et pleines d'échos. Les gens parlaient doucement, la tête inclinée, autant par respect que par hébétude. Jared n'était pas le premier tombé à cause de la guerre, mais si le malheur se mettait à toucher une famille aussi prestigieuse que les Avery, qui serait épargné ?

Edern s'esquiva quand ils se mêlèrent à la foule et Aidlinn aperçut Lothaire Selwyn près de la cheminée, vêtu d'un costume noir défraîchi. Il était absorbé dans la contemplation d'un grand tableau qui représentait une scène de chasse ; au centre de la peinture, un cerf était submergé par les chiens qui se jetaient sur lui.

— Jared n'aimait pas ce tableau, lui dit Lothaire en guise de salut.

Il semblait aussi froid et indifférent qu'avant, mais ses yeux étaient pensifs et les coins de sa bouche retombaient légèrement, lui donnant un air maussade.

— Pourquoi ?

— Il se sentait aussi acculé que le cerf. Il avait peut-être raison, en fin de compte.

Aidlinn ne répondit rien. Elle se demanda si Jared et Lothaire s'étaient bien connus, si c'était bien une forme de tristesse qui l'habitait.

— Nous étions ensemble à Poudlard, reprit-il comme en réponse à ses pensées. Nous étions amis, je crois.

— Je suis désolée, dit Aidlinn.

Elle n'avait trouvé que cela à dire. C'était la seule chose que tout le monde disait.

— Ne le sois pas, tu n'y es pour rien.

Il soupira, lui adressa un signe de tête et prit congé sans rien ajouter. Il ne fallut pas longtemps à Aidlinn pour apercevoir son père émerger des silhouettes endeuillées. Gordon la prit dans ses bras et elle en fut heureuse ; c'était une manière de repousser la solitude réveillée en eux par la disparition de Jared. Lorsqu'ils se séparèrent, Aidlinn croisa le regard à la fois réprobateur et envieux d'Isaac, situé un peu plus loin ; c'était exactement le même regard qu'il lui lançait toujours lorsqu'elle partait retrouver leur père pour leur déjeuner mensuel aux Cloches Marquées. Elle imaginait très bien le dilemme qui s'imposait à lui : s'il en voulait à son père, le petit garçon en lui avait désespérément besoin d'une figure parentale. Finalement Isaac se déroba et elle se concentra sur son père.

— Dieu merci, ton frère n'était pas présent sur la plage ce jour-là, dit Gordon. Ce pauvre Cyrus est dévasté, il avait toujours compté sur Jared pour prendre sa suite. S'il y a bien quelqu'un qui ne méritait pas ça, c'était bien Jared.

— Il a encore Edern.

— Peut-être que toute cette histoire lui mettra du plomb dans la cervelle. Mais tu le connais mieux que moi.

Elle haussa les épaules, il lui était impossible de prédire la manière dont Edern surmonterait cette épreuve. Elle avait vu le chagrin lancinant qui l'habitait, mais aussi la rage amère qui se levait en lui ; un sentiment finirait par l'emporter, toutefois elle ne savait pas lequel.

— J'ai invité Isaac à passer à la maison, reprit Gordon. J'avais pensé que cette histoire l'aurait fait réfléchir, mais je me suis trompé. Il a refusé.

— Il a besoin de temps, tenta Aidlinn avec peu de conviction.

— Parfois, le temps ne suffit pas.

Et la jeune fille pensa qu'il avait raison. Le temps ne guérissait pas toutes les blessures et Edern était le prochain à en faire l'expérience.

oOo

Elle croisa Evan Rosier alors qu'elle s'était échappée de l'atmosphère accablante du château et se promenait près du grand lac du parc. Il revenait du seul arbre qui se dressait sur la pelouse – un chêne centenaire qui étendait ses racines noueuses jusqu'au plan d'eau – et où s'abritaient de la pluie un petit groupe de personnes. Elle pensa qu'il l'éviterait. Elle avait pleuré un peu, mais pas lui. Elle avait terriblement besoin de cette rencontre et ne put s'éloigner ; elle demeura immobile devant lui, incapable de savoir quoi dire, mais dans l'attente folle de recevoir un peu de la magie qu'il distribuait partout où il allait. Elle avait l'impression que seule la présence d'Evan pourrait combler le puits mélancolique qui s'était formé dans sa poitrine. Le jeune homme leva élégamment son parapluie au-dessus d'elle ; les gouttes se mirent à crépiter sur le fin tissu noir.

— Merci, dit-elle. J'ai oublié le mien à l'intérieur.

— C'est si terrible là-bas ? demanda-t-il.

Elle aurait pu dire qu'elle vivait ce qu'elle avait redouté depuis des mois, des années et qu'elle avait peur que cela se reproduisît pour un de ses amis ; mais elle se contenta d'un mouvement évasif de la tête. Rosier savait déjà tout cela.

— Jared était quelqu'un de bien, dit-il. Peut-être trop bien pour la guerre.

— Tout le monde le répète, mais c'était un mangemort, non ? Je ne dis pas qu'il le méritait, et Merlin sait que je l'appréciais et qu'il va me manquer, mais qui le mérite ?

Elle avait honte de se l'avouer, mais elle préférait que Jared mourût à la place d'Isaac, d'Edern, d'Andrew ou d'Evan.

— Il y a des façons différentes de poursuivre un même but. Disons que Jared aurait été une figure de reconstruction parfaite. Il faudra trouver des gens comme lui pour apaiser les esprits si… lorsque nous aurons gagné.

Aidlinn ne releva pas son hésitation, bien que cela lui plomba davantage le moral. Evan devait croire en leur victoire, car s'il n'y croyait pas, comment pourrait-elle y croire elle-même ?

— L'auror qui l'a tué est toujours en vie, murmura-t-elle. Edern va vouloir se venger.

Rosier acquiesça. Il semblait plus doux en ce jour difficile, disposé à lui parler.

— Maintenant, ils vont savoir, n'est-ce pas ? Ils vont savoir que les Avery sont impliqués.

— La mort a été maquillée, ils n'auront aucune preuve, répondit Evan. De toute façon, les Avery étaient déjà sur le devant de la scène politique, Cyrus est un des plus en vue du parti. Ce n'est pas comme si personne ne s'en doutait.

Il semblait toujours avoir réponse à tout. Aidlinn sentit une part de la tension quitter son corps aux propos rassurants d'Evan. Depuis qu'elle avait appris la disparition de Jared, elle n'avait eu de cesse de s'inquiéter pour les Avery, imaginant les aurors s'introduire chez eux et les traîner au tribunal.

— C'est tout le paradoxe de cette guerre, ajouta Rosier.

— Comment ça ?

— Les gens se battent pour préserver un semblant de normalité dans leur quotidien. Ils partent travailler le matin, ils font leurs courses… Ils ne veulent pas d'une guerre totale. Nos familles veulent gagner leur suprématie sans trop perturber l'économie.

Il eut un sourire ironique.

— Mais à trop vouloir, on finit par ne rien avoir du tout. Si nous perdons notre influence, nous serons pris la main dans le sac comme des voleurs. Et chaque petite défaite diminue cette influence.

Rosier présentait une vision si pessimiste qu'Aidlinn ne put que répondre d'un ton perdu :

— Alors que faut-il faire ?

Elle espérait qu'il avait une solution – il avait toujours une solution. Evan darda sur elle ses iris de bronze et elle y lut de l'incertitude.

— Sois là pour Edern, il va avoir besoin de toi, conclut-il.

Mais elle avait aussi besoin de lui, même s'il ne semblait plus s'en rendre compte. Des pas crissèrent sur le gravier blanc du chemin derrière eux et ils virent Edern qui se dirigeait à grands pas vers le chêne, suivi par Isaac, qui semblait inquiet. Les deux jeunes hommes les ignorèrent, mais Evan et Aidlinn suivirent le mouvement, pressentant que quelque chose de mauvais se préparait. Ils rejoignirent tous le petit groupe posté sous le chêne, qui était constitué de Mulciber, des sœurs Bulstrode, de Jaurel Travers et de Manfred Parkinson. Ce dernier était tristement adossé contre le large tronc, les mains dans les poches.

Il suffit d'un regard vers Manfred pour déclencher une fureur incandescente chez Avery.

— Tu as un sacré culot de te montrer ici, Manfred, articula-t-il.

Manfred ne saisit pas le lourd avertissement qui planait au-dessus de leurs têtes. Il tourna un visage triste et plein d'espoir vers son interlocuteur, pensant visiblement déverser la culpabilité qu'il avait sur le cœur. Aidlinn voulut s'avancer vers Edern – elle devinait si facilement ce qui suivrait – mais Evan la retint.

— Edern… Je suis profondément navré, tu le sais. Je suis simplement venu présenter mes condoléances. Ton frère… Je lui suis tellement reconnaissant. Ce qu'il a fait pour moi, je ne l'oublierai jamais.

— La ferme ! LA FERME ! Mon frère est mort par ta faute. Ta faute. Espèce de crétin. Il a donné sa vie pour ta misérable existence. Comment oses-tu venir sur sa tombe ? Comment oses-tu te présenter ici ?

Avery s'était avancé promptement vers Manfred et son être irradiait de colère. Si Manfred était presque deux fois plus large d'épaules que lui, il se ratatinait à présent de crainte et de confusion. Edern enfonça sa baguette dans la chair de sa gorge.

— Si tu avais un tant soit peu de décence, tu ne sortirais plus de chez toi… La vie de Jared valait mille fois la tienne, espèce de gros demeuré.

— Edern…

Mulciber tenta de s'interposer, mais Edern le repoussa d'un geste brusque du bras et saisit le visage rougissant de Manfred entre ses doigts.

— Tu as intérêt à te rattraper maintenant, Manfred. Tu as intérêt à faire quelque chose de ta déplorable vie. Ou je te jure que je rétablirai les choses et que je te tuerai.

— Laisse-le, Edern, insista Mulciber en arrachant Parkinson à l'étreinte cruelle de son tortionnaire.

— Quoi ? Tu es de son côté ? Tu vas me dire qu'il méritait qu'on le sauve ? Tout ce qu'il sait faire, c'est se plaindre comme un enfant et se cacher derrière son père.

— Toi et Jared connaissiez les risques, ce n'est pas sa faute, s'entêta Mulciber, rejoint par les sœurs Bulstrode.

Les deux filles emmenèrent Manfred à l'écart car il s'était mis à sangloter. Edern reporta son courroux contre son compagnon de toujours :

— C'est vrai et nous sommes venus parce qu'un idiot a jugé bon de se porter volontaire pour cette mission débile.

— Je ne t'ai jamais demandé de venir, répliqua Mulciber.

— Mais je suis quand même obligé de le faire, parce que tu ne sais pas te débrouiller seul et qu'ensuite tu viens pleurnicher que rien ne va comme tu le voudrais ! La vérité c'est que si tu ne t'étais pas porté volontaire pour faire le beau devant Bulstrode, mon frère serait encore en vie.

Mulciber était en colère aussi, cette fois, et répliqua d'une voix acide :

— La vérité, c'est ce que tu veux ? Ton frère est mort parce qu'il était occupé à te sauver la mise, voilà la vérité. C'est autant ta faute que la mienne s'il est mort.

L'apparente fureur d'Edern se fissura, parce qu'au fond de lui il s'en voulait déjà affreusement, et Aidlinn vit une larme solitaire scintiller sur sa joue.

oOo

C'était une nuit froide, mais tout spécialement paisible, qui s'annonçait quand Aidlinn sortit promener Angus dans Bury Lane. Les maisons avaient l'air de rangées de soldats au garde-à-vous ; Aidlinn les dépassa pour atteindre le petit parc aménagé entre deux résidences. Il consistait en une vaste pelouse ombragée, avec en son centre un disque de terre battue cerné par quelques bancs où patientait un tourniquet flambant neuf. Si Bury Lane avait accueilli des familles de sorciers, Aidlinn aurait sûrement pu voir des enfants s'ébattre dans ce parc, mais elle n'y avait jamais croisé personne. Angus se mit à vagabonder dans l'herbe avec plaisir, abandonnant sans regret la dureté des trottoirs et Aidlinn s'assit sur un banc en le regardant faire.

L'enterrement de Jared, une semaine plus tôt, avait laissé planer une ombre sur son cœur ; c'était une chose de savoir que ses amis risquaient leur vie au-dehors, c'en était une autre de voir la mort frapper à leur porte. Que ferait-elle si demain le malheur emportait Isaac, Edern, Gordon, Andrew, Mulciber, Evan ou même Théomantine, Ozarine ?

Elle entendit le murmure des pas avant de remarquer la silhouette qui approchait dans le coin de sa vision.

— Jolie nuit pour se promener en solitaire, n'est-ce pas ? l'aborda la voix grinçante de Macnair.

Les mains d'Aidlinn agrippèrent avec force le bois du banc.

— Walden, le salua-t-elle le plus aimablement possible, quelle surprise.

Elle se demanda avec une horreur grandissante s'il l'avait guettée depuis un recoin de la rue.

— Je pourrais venir m'installer ici, c'est vrai qu'on s'y sent bien. Tout est si calme, si parfait. Et ce n'est pas la place qui manque après tout.

Aidlinn ne répondit rien, mais elle grimaça à la perspective de l'avoir comme voisin.

— Tu es venu voir Isaac ?

— Ne joue pas à l'idiote avec moi. Tu sais pourquoi je suis là.

Il s'assit à côté d'elle, à distance respectueuse, mais c'était tout de même trop proche pour elle.

— Non, je ne le sais pas.

Il ne releva pas tout de suite, se contenta de surveiller Angus qui poursuivait un papillon de nuit à la lumière d'un lampadaire.

— Tu ne m'apprécies pas, reprit-il.

Elle ne sut pas quoi répondre. Sa bouche était sèche et son cœur battait trop fort dans sa poitrine. Elle était seule dans le noir avec Macnair, seule dans le noir et si elle criait, qui donc viendrait à son secours ? La nuit avait perdu ses attraits, elle n'était plus qu'un odieux piège qui se refermait sur elle.

— Tu ne m'apprécies pas, répéta Macnair, mais ça ne me dérange pas. Je n'ai pas besoin d'amour, j'ai besoin d'une épouse et ce sera toi. Toi et moi savons tous les deux que tu n'as pas vraiment le choix.

— Dès que mon frère l'apprendra, il te le fera payer, menaça Aidlinn.

Walden eut un ricanement.

— Je n'ai pas peur de ton frère. J'espère bien qu'il me défiera en duel. Je t'en prie, dis-lui – d'ailleurs je me demande pourquoi tu ne l'as pas encore fait ?

Il avait l'air tellement sûr de lui qu'Aidlinn fut prise d'un affreux doute : et si Isaac perdait face à Macnair ? C'était pour cela qu'elle ne lui avait encore rien dit, qu'elle avait prié pour qu'il ne l'apprît jamais.

— J'ai mieux, insista-t-il. Demande plutôt à ton cher petit papa. On dit qu'il a perdu la main ces derniers temps. La dernière fois, Lestrange a dû lui sauver la peau. Je me demande combien de temps il tiendrait contre moi.

Macnair se remit à se moquer et Aidlinn serra les poings. Bien sûr, elle avait remarqué que son père s'était amaigri, mais elle n'avait jamais pensé qu'il pût faillir. Dans son esprit, il avait toujours été si solide, invincible, pour le meilleur et pour le pire.

— Tu n'oserais pas, s'étrangla-t-elle.

— Va le voir et dis-lui… Dis-lui quoi au juste ? Papa c'est affreux, Walden Macnair est venu me parler aujourd'hui…

Il avait pris une voix geignarde et finit par éclater de rire. Ce ne pouvait être que des menaces en l'air et la manière dont il se moquait d'elle aurait dû la faire réagir, mais la frayeur rendait ses membres gourds et la plaquait sur ce maudit banc.

— Pourquoi moi ? Tu aurais pu choisir…

— N'importe qui ? Sûrement pas. Je te l'ai déjà dit. Tu es un oiseau à l'agonie qui supplie qu'on lui coupe les ailes. Je veux que tu sois le mien.

Aidlinn comprit alors le plaisir tordu de Macnair : il voyait en elle une chose à briser, une fragilité à exploiter ; plus elle aurait peur, plus elle se défendrait et plus il resserrait son emprise. Plus que de la terreur, cela lui donna un sursaut de colère. Elle détestait cette cage qu'il refermait sur elle et cela la fit répliquer sèchement :

— Je ne me marierai jamais avec toi.

Elle songea, prise d'une folle bravoure : plutôt mourir que d'épouser cet homme, parce qu'elle était dans l'âge où la mort semblait parfois préférable à un horizon barré. Il paraissait avoir attendu ce moment et le faible éclat de son sourire perça l'obscurité.

— Non ?

— Jamais.

Sans prévenir, il sortit sa baguette et la pointa dans le noir. Aussitôt, des gémissements et jappements apeurés provinrent d'une petite forme noire étendue sur la pelouse.

— Non ! cria Aidlinn en se précipitant vers Angus.

Le chien se tordait sur la pelouse, la bave aux lèvres et les yeux épouvantés. Ses aboiements étaient à fendre le cœur tant il se débattait de douleur et d'incompréhension. C'était une chose d'observer un humain se soumettre au sortilège de Doloris, c'en était une autre de voir un animal le subir ; l'homme comprenait ce qui lui arrivait, mais pas l'animal, et l'on pouvait voir dans les yeux de ce dernier toute la panique qu'il pouvait ressentir alors que les foudres d'un mal effroyable s'abattaient sur lui sans prévenir.

— Arrête ça !

Aidlinn avait beau tenter d'immobiliser Angus, ses mâchoires claquaient dans le vide près de ses mains et elle était à chaque fois contrainte de reculer. Macnair mit fin à la torture et le labrador resta tremblant dans la pelouse, abruti par la violence du sort.

— Tu changeras d'avis. Je te laisse un peu de temps pour réfléchir.

Il s'éloignait, mais se retourna, sa silhouette inquiétante se détachant des ténèbres :

— La prochaine fois, ce ne sera pas ton maudit cabot que je viserai.