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Chapitre 79
Je ne tombe pas amoureux, je m'élève amoureux. Je t'aime comme on s'élève et grandit, comme on se hausse sur la pointe des pieds pour apercevoir la mer de l'autre côté de la barricade. Je t'aime en liberté.
David Lelait-Helo
Le lundi matin suivant, Aidlinn verrouillait la porte de chez elle lorsqu'elle sentit une présence derrière elle. C'était Edern Avery, aussi resplendissant qu'il aurait pu l'être, avec ses cheveux châtains légèrement décoiffés, ses joues vivifiées par le soleil et l'éclat charmant de ses yeux bleus qui aurait ensorcelé n'importe qui. Il se tenait au bas des marches du perron, les bras ballants et elle sut qu'il l'avait attendue.
— Salut, fit-il.
— Salut, répondit-elle en s'approchant.
Il tenait un journal à la main, qu'il lui tendit. C'était un numéro de La Gazette du Sorcier, ouvert à une page bien précise ; un titre provocant accrochait immédiatement l'œil :
CARADOC DEARBORN RETROUVÉ ASSASSINÉ
— Je voulais que tu saches que je l'ai eu, dit-il.
Aidlinn ne releva pas. Elle fixait l'article, la photo d'un joli cottage envahi par les aurors et les journalistes, sans parvenir à lire au-delà des premières lignes.
Dimanche, le botaniste Caradoc Dearborn a été retrouvé mort à son domicile de Shrewsbury. Selon les aurors, il s'agirait d'un homicide. Le corps présentait de sérieuses mutilations, témoignant de dernières heures difficiles, même si la cause du décès n'a pas encore été déterminée...
Elle fut submergée par un étrange deuil. Comme si elle avait été liée à Dearborn d'une certaine façon et que sa disparition avait détruit une petite partie d'elle-même, un fragment du passé qu'elle chérissait et qui avait la teinte solaire du sourire de sa mère. Elle se rendit compte qu'elle aurait voulu parler à Caradoc, trouver en lui ce que sa mère avait aimé, mais ce ne serait jamais plus possible et cet acte manqué s'ajoutait à sa longue liste de regrets.
— Je l'ai fait souffrir, reprit prudemment Avery. Je lui ai fait payer ce qu'il nous a fait.
— Il ne m'a rien fait, le corrigea doucement Aidlinn. Il ne m'a rien fait du tout.
Elle songea que si Dearborn l'avait voulu, il aurait été en position de lui nuire, de l'obliger à coopérer, mais il avait visiblement choisi de garder le silence. Que c'était étrange de se dire qu'elle conserverait une dette pour toujours envers cet homme qui avait aussi fait tant de mal à sa famille. Edern ne releva pas, il avait le regard baissé et honteux, et grattait le bitume avec la pointe d'une de ses chaussures. Aidlinn réalisait difficilement que le jeune homme mal à l'aise qui se tenait devant elle avait brutalement mis à mort un homme à peine deux jours auparavant. Pas n'importe quel homme, se corrigea-t-elle, un ennemi. Elle demeurait figée à contempler son ami, sans savoir si elle devait prendre peur de ses belles mains puissantes et pâles ou si elle devait oublier cette révélation. Edern ne sembla pas remarquer son trouble ; peut-être avait-il été plus accoutumé au meurtre qu'elle ne l'aurait cru.
— Je suis désolé pour ce que je t'ai dit la dernière fois, avoua-t-il finalement. Ce n'était pas juste. J'étais en colère, j'étais… Ce n'était pas ta faute, je n'aurais pas dû te dire ça.
Il semblait sincère ; la poussière d'étoiles qui recouvrait ses iris n'avait jamais semblé si pure et merveilleuse. Aidlinn se retrouva fascinée par la séduisante vulnérabilité du meurtrier qui se tenait en face d'elle ; elle se sentit atrocement coupable d'avoir pu mettre de côté un être aussi stupéfiant qu'Avery. Le crime d'Edern fut balayé par ces aveux.
— Moi aussi, je suis désolée. Je n'ai pas été là autant quand je l'aurais dû quand ton frère est mort. J'aurais dû t'aider, comprendre, j'aurais dû...
Mais sa gorge se noua, parce qu'elle ne savait pas comment elle aurait fait pour lui venir en aide – Merlin, elle n'en avait aucune idée –, parce qu'à l'époque, elle flirtait avec la dépression sous la menace de Macnair et regardait son avenir s'effiler. Et pourtant, elle savait qu'elle n'avait pas agi comme il l'aurait fallu. La vie, c'était peut-être ça, pensa-t-elle, naviguer d'île maudite en île maudite et simplement s'efforcer de débarquer sur les rivages les moins dangereux.
— Je ne t'en veux pas.
Avery lui décocha un sourire compréhensif, mais savoir qu'elle se réconciliait avec son ami ne lui offrait qu'un réconfort partiel, car elle était encore saisie par la défaite d'avoir déçu Rosier. Elle se disait qu'elle était en train de faire exactement ce qu'il lui avait reproché de faire et elle ne pouvait que constater à quel point il avait raison, à quel point elle ne pouvait pas renoncer à Avery, même pour lui.
— Il y a autre chose que je dois te dire. Ne va pas au travail mercredi.
L'abrupte demande l'arracha à ses rêveries.
— Pourquoi ?
— Il y va y avoir un attentat à ton étage.
— Un attentat ?
Cela lui semblait surréaliste.
— Nous allons faire exploser la section des aurors. Avec un peu de chance, ce satané Maugrey sera dedans, ainsi que les Londubat. Si je pouvais enfin décrocher la tête d'ahuri de cet idiot de Frank...
Il lui offrit un pâle sourire qui riait de ses propres espérances, un sourire qui retourna le cœur d'Aidlinn tant il était intime et secret, un sourire qui lui faisait part de ses doutes et de ses espoirs, plus sûrement qu'aucune explication ne l'aurait fait. Edern maîtrisait toujours aussi bien l'art de se faire comprendre en une seule expression en quelques mots bien choisis et elle plongea la tête la première dans leur ancienne complicité avec l'impression de s'immerger dans une délicieuse source chaude, une eau aussi limpide que les yeux d'Avery – le ravissement lui monta à la tête. Elle en oublia le monstre qui pouvait l'habiter et dont elle avait eu la preuve de vie quelques minutes plus tôt. Il était impossible de s'appitoyer trop longtemps sur la noirceur du monde au côté d'Edern.
— Je vais démissionner, lança-t-elle impulsivement. J'en ai assez du ministère et de ces notes volantes et de ces hiboux qui n'en finissent pas et de ces gens qui s'amassent dans leurs bureaux toute la journée en s'efforçant de donner l'impression qu'ils ont la tâche la plus importante au monde. Je déteste ça.
— Alors tu n'as qu'à arrêter et faire autre chose, lui dit gravement Edern. Ce que tu veux.
C'était si simple, ainsi formulé – tout était toujours facile et évident avec Edern. Elle savait qu'il la comprenait et elle s'imaginait qu'il était l'unique personne qui pouvait comprendre sa lente agonie au ministère ; elle se rendit compte à quel point l'anticonformisme d'Edern lui était précieux, à quel point son ami laissait les espaces vides lorsqu'il s'en allait.
— Tu m'as manqué, dit-elle simplement.
À ses mots, l'expression d'Edern s'adoucit, une lueur s'alluma dans ses prunelles et il se pencha pour l'embrasser. Ce fut une étreinte tendre, à laquelle Aidlinn ne s'attendait pas, une étreinte pleine de lumière qu'elle se surprit à apprécier. Il n'y avait pas de désespoir, pas de douleur sous-jacente au goût amer sur les lèvres d'Edern, comme il y en avait toujours sur celles d'Evan ; il n'y avait que de l'espérance et une confiance aveuglante.
— Edern, dit-elle finalement en se reculant. Je ne peux pas, je suis… J'étais avec Evan.
Elle ne savait même plus s'ils étaient encore ensemble, ou s'ils l'avaient réellement été, mais il lui était impossible d'effacer la félicité de leurs quelques semaines de liberté. Il se recula et eut un rire amer.
— C'est vrai, Evan. Encore et toujours lui, n'est-ce pas ? J'ai été idiot, mais pendant un moment, quand tu m'as dit que je t'avais manqué, j'ai cru que tu aurais pu passer à autre chose.
Il lui jeta un regard aigu.
— Je ne sais pas, c'est juste…
— Ne t'embête pas à te justifier, je te connais. Au moins à présent, tu sais que tu as le choix, tu comprends ? Tu n'es pas obligée de t'accrocher à lui, tu pourrais choisir de venir avec moi.
Il la considéra avec tant d'intensité qu'elle fut submergée par les émotions ; elle n'avait jamais vraiment pensé qu'Edern aurait pu lui apporter un intérêt autre qu'amical, elle s'était persuadée qu'ils étaient simplement de très bons amis.
— Tu crois que tu aimes Evan, reprit-il, mais ce n'est pas de l'amour, c'est de l'obsession. Tu crois le connaître, mais tu ne vois qu'un mirage, un reflet magnifié. Que crois-tu qu'il se passera si tu restes avec lui ? Tu seras malheureuse. Je te connais Aidlinn, je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. Je sais que si tu l'épouses, tu te morfondras en silence dans son palais lorsqu'il aura assez joué avec toi. Tu deviendras sa relique chérie, qu'on admire une ou deux fois par an en faisant la poussière pour se remémorer des bons souvenirs, puis qu'on oublie tout aussi vite et qu'on laisse dépérir. Tu crois qu'il t'aime, mais il ne t'aime pas, il aime l'image que tu lui renvoies, il aime l'emprise qu'il a sur toi – il ne t'aimera jamais autant qu'il s'aime.
Pendant quelques secondes, elle eut un terrible aperçu de l'avenir que lui dévoilait Edern et elle détesta cette vision.
— Il n'a jamais été question de mariage, tenta Aidlinn.
— Bien sûr qu'il en sera question, murmura Edern. À qui d'autre crois-tu qu'il pourrait demander alors qu'il t'a toi ? Toi qui bois toutes ses paroles, vis pour chacune de ses attentions. Il ne pourrait pas rêver d'un plus charmant soutien.
Il se rapprocha d'elle.
— A-t-il déjà fait quelque chose pour toi ? Réfléchis Aidlinn, a-t-il déjà fait quelque chose de totalement désintéressé ?
— Et toi ? demanda-t-elle plutôt. Qu'as-tu fait pour moi ?
Son expression changea, il sembla sur le point de se fermer mais s'arma de courage et de ferveur :
— Je ferais n'importe quoi pour toi.
La déclaration était trop impressionnante pour Aidlinn, elle ne s'était pas préparée à une telle réponse et pourtant elle savait que c'était la vérité, car Avery ne mentait jamais et qu'elle savait, au plus profond d'elle, qu'il disait la vérité et qu'il la soutiendrait toujours. C'était effrayant et désemparant, et son propre cœur lui paraissait avoir des élans bien faibles à côté de la résolution éclatante de celui d'Avery ; si elle pensait avoir de l'affection pour lui, elle n'était pas certaine d'en posséder jamais assez pour rivaliser et cette constatation acheva de la faire paniquer.
— Je dois vraiment aller travailler, je vais être en retard.
Edern la retint légèrement par le bras.
— Tu n'es pas obligée de me répondre maintenant, ni même de me répondre un jour. Il fallait que tu le saches, c'est tout.
Elle n'arrivait pas à affronter son regard.
— Si tu préfères, oublions ça pour le moment. La vérité, c'est que tu es obligée de me supporter aujourd'hui. Evan m'a demandé de rester avec toi, il va s'occuper de Vaughn tout à l'heure, et il ne voulait pas que tu sois mêlée à ça.
Alors c'était Evan qui la poussait ainsi dans les bras d'Edern. La trahison était si vive, si humiliante qu'elle sentit le chagrin et la colère lui piquer les yeux, mais elle ne pleurerait pas, elle ne verserait plus une larme pour ce cruel insensible.
— Je crois que je vais rester chez moi, dans ce cas, répondit Aidlinn.
— Aidlinn, s'il te plaît.
— C'est bon, Edern, j'ai juste besoin d'un peu d'espace. Tu ne peux pas me dire tout ça et faire comme si de rien n'était ensuite.
Il persista à la retenir alors qu'elle suffoquait. Les affreuses paroles d'Avery sur Evan se pressaient autour d'elle en un nuage maléfique.
— Comme si tu ne t'en doutais pas déjà. Je ne te crois pas.
— Je croyais que nous étions amis, dit-elle lentement.
Et malgré elle, une pointe d'accusation perçait dans sa voix. Avery l'effrayait, la bouleversait, renversait leur fragile équilibre dont elle avait tant besoin.
— Nous le sommes, assura-t-il plus calmement. Nous le serons toujours.
Et il la libéra, un peu à regret. Elle se réfugia chez elle et passa le reste de la matinée à errer dans la maison pleine d'échos, le cœur tourmenté. Lorsqu'elle épiait la rue par une fenêtre, elle voyait Edern resté assis sur les marches du perron, à contempler calmement les environs impeccables de Bury Lane, les ravissantes petites maisons aux toits pointus et le ciel bleu qui s'écrasait sur elles. Elle priait pour qu'il rentrât chez lui, pour ne pas avoir à l'affronter de nouveau, mais il resta jusqu'à midi et elle se fit violence pour lui proposer de rentrer manger à l'intérieur – il la regarda avec souci et accepta l'invitation.
Ils mangèrent dans un silence épais qui s'insinuait entre eux. Ils en étaient au dessert – une tarte aux pommes faite par Irk – quand on frappa à la porte. Aidlinn découvrit Macnair, tout vêtu de noir, et souriant d'un air ivre et démoniaque. La vision lui étreignit le cœur.
— Je ne t'ai pas vue au ministère ce matin, commença-t-il d'une voix pâteuse. Je m'inquiétais.
Macnair n'eut pas le temps de poursuivre car Avery surgit derrière Aidlinn, dans l'encadrement de la porte.
— Walden.
— Edern, tu veux remettre ça, pas vrai ? Un deuxième round ?
Macnair apparaissait très excité par la perspective de se battre.
— Rentre chez toi, tu es complètement saoul. Le Maître t'avait interdit de revenir.
— Et alors ? Tu vas aller tout lui rapporter comme un petit chien ?
— Non, si tu reviens ici, je te jure que c'est moi qui te tuerai.
Il y avait une telle haine dans les yeux bleus d'Edern que le mangemort sembla frappé de stupeur et recula légèrement, avant de gronder à Aidlinn :
— Tes petits amis ne seront pas toujours là pour t'aider.
Puis il fit lentement demi-tour en titubant et s'éloigna en hurlant des insultes à des passants imaginaires.
Aidlinn referma la porte et ses mains tremblaient contre le bois. Plus que la peur, il y avait la honte de savoir qu'Edern avait assisté à la scène – que penserait-il ? Il se tenait encore à côté d'elle, irradiant de courroux, mais incroyablement statique.
— Ne dis rien, dit-il froidement. Cet idiot m'a parlé une fois de ce qu'il voulait… de ce qu'il il pensait à ton égard. Il croyait peut-être que j'allais le féliciter.
— Et tu t'es battu avec lui ?
— Bien sûr, s'agaça-t-il.
Il releva des yeux amers vers elle.
— Le soir de la fête… J'ignorais ce qu'il projetait de faire quand je l'avais invité, tu sais ? Si j'avais su, évidemment qu'il n'aurait pas été convié. Je serais même allé lui mettre plus tôt mon poing dans la figure.
La fête chez les Avery. Cela semblait si lointain à Aidlinn ; il lui semblait que le souvenir de Jared plaisantant et riant avec eux dans l'immense salon remontait à des décennies.
— C'est bon, Edern, tu ne pouvais pas savoir.
— Tu me l'avais reproché et je n'avais pas compris. Je ne veux pas que tu penses que j'aurais pu te laisser avec lui si j'avais su quelles idées dégoûtantes il avait en tête.
— Je sais.
Et en effet, elle savait et elle se demandait comment elle avait pu douter de lui. Ils restèrent ensemble toute l'après-midi, lisant côte à côte dans le sofa, avec les fenêtres ouvertes qui laissaient entrer l'air chaud et doux du début de septembre. La tension entre eux avait disparu ; ils n'avaient pas besoin de se faire la conversation pour être à l'aise l'un à côté de l'autre. De temps en temps, Aidlinn plongeait par hasard son regard dans celui d'Edern, et elle se demandait à quoi ressembleraient leurs journées si jamais elle en venait à s'engager avec lui ; elle avait beau avoir vécu tant de choses à ses côtés, elle n'arrivait pas à se les représenter.
Il était dix-neuf heures quand elle le raccompagna jusqu'à la porte – il avait à faire et elle aussi.
— Merci d'être resté avec moi.
Il haussa les épaules avec indifférence ; les ombres de la journée avaient glissé sur lui sans l'atteindre.
— J'avais promis à Evan de le faire.
— Depuis quand est-ce que tu l'écoutes ?
Elle avait tenté de plaisanter, mais son ton léger retomba brusquement ; la pique était sûrement trop empreinte de vérité pour être amusante.
— Je ne le déteste pas, tu sais. Je pense simplement que ce n'est pas quelqu'un de bien.
L'affirmation était effroyable pour Aidlinn ; elle voyait de nouveau la ravissante dorure qui recouvrait Evan s'effriter sous l'effet de la remarque d'Avery.
— Et toi, tu l'es ?
Il eut un pauvre sourire, mais refusa de répondre.
oOo
La maison de Sylvia était un carré de briques rouges exactement semblable à des centaines d'autres. Protégée par une haie de buis, le petit jardin paraissait peu entretenu et l'herbe poussait inégalement entre les quelques massifs de fleurs fanées. Aidlinn saisit le heurtoir de cuivre et l'abattit sur le bois de la porte à trois reprises, puis attendit. Les rideaux de la maison étaient tirés et rien ne bougeait ; une étrange brume du soir remontait de la rue calme et s'apprêtait à encercler la maison.
Sylvia lui ouvrit avec un sourire timide, encore vêtue d'un tablier en dentelle. Une odeur douce et sucrée s'engouffra à l'extérieur et assaillit les narines d'Aidlinn.
— Entre donc !
Elle lui fit visiter le rez-de-chaussée, avec son salon moderne principalement occupé par un vaste canapé qui faisait face à une cheminée constituée des mêmes briques que celles de la façade, son bureau dépouillé qui donnait sur l'arrière du jardin, sa cuisine, spacieuse et encombrée d'ustensiles pâtissiers.
— J'ai fait quelques cookies, mais j'espère que tu seras indulgente. Je n'ai jamais le temps de faire la cuisine, en ce moment.
Elles s'assirent dans le salon et Sylvia servit le thé d'une main maladroite, puis revint avec un plateau chargé de gâteaux encore chauds.
— Tu n'as pas d'elfe pour t'aider ? demanda Aidlinn.
Elle regretta sa question dès qu'elle vit le coin des lèvres de son hôtesse se crisper.
— Oh, je n'en aurais pas l'utilité.
Sylvia faisait-elle désormais partie de ces sorciers qui refusaient de prendre des elfes de maison ? Il semblait pourtant à Aidlinn que les Prewett en avaient eus.
— Richard m'avait convaincu de ne pas en prendre quand j'aurais mon propre chez moi, continua Sylvia. Je n'ai plus changé d'avis depuis.
Il y eut un silence oppressant ; Aidlinn n'avait pas prévu que Richard Jones s'immiscerait si vite entre elles.
— Tu vis toujours chez ton père, d'ailleurs ? reprit distraitement Sylvia.
— Oh non, je suis chez mon frère maintenant. Il vit dans Bury Lane – tu connais sûrement les Shafiq ?
— De réputation, seulement. Il paraît que la fille ne sort jamais – un vrai vampire.
La moquerie de Sylvia, ainsi que son gloussement, piquèrent la loyauté d'Aidlinn, mais elle tenta de ne pas y accorder d'importance. Sylvia ne connaissait pas Ozarine, elle ne mesurait pas ses paroles. La conversation continua et Aidlinn, tout en dégustant son thé, se sentait envahie par une étrange chaleur. Elle mettait ça sur le compte de ses retrouvailles avec Sylvia, qui s'avéraient finalement aussi charmantes qu'elle les avait imaginées. Les biscuits étaient délicieusement fondants et achevaient de plonger Aidlinn dans un bain de satisfaction. Elle était si heureuse de pouvoir discuter à cœur ouvert avec son ancienne amie qu'elle n'avait plus aucune réserve lorsque Sylvia l'orienta sur des sujets plus personnels.
— J'ai lu un article sur toi et Evan, tu sais. Il paraît que vous vous fréquentez ?
— Un article ?
— Bien sûr, dans Pur-sang. Tu n'étais pas au courant ?
— Tu lis ce genre de journal, toi ?
Sylvia ne répondit pas, mais lui tendit avec détachement un magazine, dont la couverture était une photo animée représentant l'arrivée d'une course d'immenses chevaux palominos – des Abraxans aux ailes coupées, à n'en pas douter. Les animaux déployaient leurs immenses jambes et labouraient le gazon du champ de course, on voyait à peine leurs jockeys aux casaques étincelantes, comme ils étaient enfouis dans les longues crinières d'or blanc soulevées par le vent – ils n'étaient plus que des taches colorées. Par-dessus, on lisait :
L'invaincu Kailash s'adjuge les Swan Stakes !
— C'est à la page trente-deux, dans la rubrique people, indiqua Sylvia d'un air désintéressé.
Aidlinn feuilleta rapidement les comptes-rendus sportifs, politiques et artistiques pour s'arrêter à la page des faits divers.
L'héritier Rosier aurait-il enfin trouvé chaussure à son pied ?
Le mois dernier, le jeune Evan, charmant héritier de l'illustre famille Rosier, a été aperçu dans la jolie petite ville de Bloomway en compagnie d'une jeune fille, un fait assez rare pour être souligné. Cette jeune fille n'était autre qu'Aidlinn Rowle, sang-pur et fille de Gordon Rowle, membre, tout comme Rosier, du parti conservateur et investisseur notable dans plusieurs projets dont celui d'une ville entièrement sorcière dans les Cornouailles [voir l'article en page 12]. Alors, était-ce une simple promenade amicale ou le jeune homme aurait-il enfin trouvé une prétendante digne d'affection ? Un proche de la famille Rosier nous a confié qu'Evan appréciait énormément la jeune fille et que des projets de fiançailles étaient tout à fait envisageables. Alors, verra-t-on finalement bientôt un autre mariage dans la fabuleuse demeure de Kaerndal Hall ? Tous les espoirs sont permis.
— C'est n'importe quoi, ne put s'empêcher de pester Aidlinn.
Elle repensa à toutes les fois, après Bloomway, où Rosier avait insisté pour qu'ils se rendissent en secret dans des endroits reculés. Avait-il lu ce chiffon ? Pire, avait-il été gêné par les conclusions du journaliste ? Et qui pouvait bien être ce fameux proche de la famille ?
— Beaucoup de gens lisent ce journal, tu le sais aussi bien que moi, enchaîna prudemment Sylvia. Allons, tu peux me le dire, tu sais que je garderai ça pour moi. Je n'ai pas oublié comme tu le regardais à Poudlard.
— J'aurais aimé que ce soit le cas, je t'assure, déclara sérieusement Aidlinn. Mais Evan et moi sommes en froid et j'ai embrassé Avery ce matin. Enfin c'est lui qui m'a… Mais je ne l'ai pas vraiment repoussé, alors j'imagine que c'est autant ma faute que la sienne.
Elle n'avait pas pu s'empêcher de parler, et se reprochait d'avoir dévoilé ce secret à Sylvia.
— Edern t'a toujours apprécié, rétorqua pensivement Sylvia. Mais toi, qui est-ce que tu préfères ?
— Je pensais que ce serait toujours Evan et je l'aime toujours – comment ne pourrais-je pas l'aimer quand il m'offre un sourire ou qu'il me prend doucement la main ? Mais, Merlin Sylvia, il a déjà été si méchant avec moi, si dur. Et comme il peut se montrer froid ! Il y a des moments où j'ai l'impression qu'il me supporte à peine, qu'en réalité il pourrait me tuer lui-même dans un accès de fureur sans s'émouvoir… Alors qu'Edern, je le connais par cœur. Avec Edern, j'ai l'impression d'être à la hauteur.
Sylvia lui lança un regard profond, tandis qu'Aidlinn continuait de déballer ce qu'elle avait sur le cœur. Et elle avait beau trouver ses épanchements ridicules, cela lui procurait un bien-être fantastique.
— Je vais refaire un peu de thé, annonça gentiment Sylvia.
Et quand elle revint, Aidlinn reprit une tasse, tout en la pressant :
— Qu'est-ce que tu ferais à ma place ?
L'ambiance sembla changer ; Sylvia l'observait toujours boire son thé, mais elle avait perdu son air aimable. Dehors, la nuit était tombée et le jardin était envahi de nuit et de brouillard.
— Je ne sais pas ce que je ferais. Disons que le grand amour de ma vie était Richard et qu'il a disparu. Il a disparu et je pense que mon amie savait très bien ce qu'il est advenu de lui et qu'elle ne m'a jamais rien dit.
Elle darda sur Aidlinn des prunelles dégoulinantes de ressentiment.
Petite dédicace à la team Edern bien sûr !
