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Chapitre 81


Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer.

Gatsby le magnifique, Francis Scott Fitzgerald


— Étage numéro 2 - département de la justice magique.

Les portes dorées de l'ascenseur s'ouvrirent subitement, si rapidement que Bartholomew sursauta et se maudit de sa réaction tout de suite après. Il était habitué aux monstres de fer moldus, qui grinçaient dangereusement dans leur tunnel à la moindre sollicitation ; ses trajets quotidiens au ministère n'avaient pas encore effacé des années d'habitude à vivre dans un immeuble ordinaire. Il restait un fils de moldus, le monde magique ne semblait toujours pas vouloir de lui.

En longeant le couloir, en passant les fenêtres qui ouvraient sur des prairies imaginaires, les salles encombrées qui servaient de manèges aux fonctionnaires bien dressés, il se sentait engourdi et hagard, comme si un dieu s'était amusé à fourrer ses oreilles de coton pour le regarder déambuler, ainsi coupé du monde. Jour après jour, quel que fût le danger que Bartholomew dût affronter à l'extérieur, les horreurs qu'il rencontrât, le ministère l'accueillait avec ce bourdonnement caractéristique et ses abeilles se mettaient à s'agiter autour de lui. Ce matin-là, il rentrait d'une sale affaire ; la vision du pauvre homme crucifié qu'ils avaient retrouvé s'accrochait à sa rétine, l'odeur du sang, des viscères séchées, hantait toujours ses narines, la mort tachait encore ses doigts. Il avait fallu du courage à Bartholomew pour chercher des indices sur la scène de crime, pour lancer les sorts de détection autour du martyre pourrissant ; il avait fini par aller vomir sur le perron, tandis que Gideon Prewett lui tapotait l'épaule en riant :

— Allez Pethick, il faudra bien que tu t'y fasses si tu veux rester dans le métier.

Il n'était plus sûr de vouloir être auror ce matin-là ; il se disait qu'il en avait assez d'endurer de longues nuits cauchemardesques et d'enchaîner par des journées vaines et désespérées. Il se demandait si ses collègues pensaient la même chose : un salaire misérable et une conscience tranquille valaient-ils autant de sacrifices ? Mais Bartholomew avait tout abandonné pour s'engager dans cette voie : il avait jeté au feu ses rêves, ses amis, qui n'avaient pas compris ce soudain héroïsme, et même plus tard, sa famille. Il avait fini par retrouver ses propres parents assassinés après la fin de ses examens de première année. Il avait été si fier en rentrant ce soir-là, ses résultats à la main – la preuve irréfutable qu'il avait gagné le droit de poursuivre sa formation. Il se rappelait encore le quartier paisible plongé dans la pénombre, et dans le ciel, provocante, terrifiante, la Marque des Ténèbres flottant au-dessus de sa maison. C'était cette tranquillité absolue qui régnait dans le voisinage dont il se souvenait le mieux. L'énorme serpent sinuait entre les nuages sans le moindre bruit, la lueur verte du crâne illuminait les pelouses gelées des jardins, la chaussée déserte, les toits pointus de tuiles noires. Il avait trouvé ça exceptionnellement cruel de la part de l'univers : tout semblait parfaitement à sa place, alors que sa propre vie avait été ravagée.

C'était cette même quiétude qu'il avait retrouvée aux abords de la maison des Burton un an plus tard. Qui aurait pu deviner que la jolie résidence renfermait le cadavre d'un homme torturé à mort ? Pourtant, dès que Bartholomew était entré, la puanteur l'avait saisi à la gorge.

Avait-il vraiment cru que ce serait aussi simple ? Qu'il lui suffirait de s'enrôler pour arrêter les mangemorts ? Avait-il vraiment cru que sa détermination changerait quelque chose ? Il avait beau recevoir les meilleures notes de sa promotion, accumuler les heures supplémentaires et les dossiers en piles fragiles sur son bureau, il ne faisait qu'errer inutilement sur les scènes de crime, à marcher sur les traces d'assassins masqués. S'il démissionnait maintenant, il ne lui resterait plus rien. Et il n'avait même pas terminé sa formation.

Le quartier des aurors était aussi désordonné qu'à l'accoutumée ; les gens allaient et venaient avec empressement dans l'open space, les portes des salles annexes claquaient régulièrement, les missives voletaient au plafond dans un ballet de papier incessant et fondaient sur les bureaux encombrés ; quelques hiboux hululaient doucement sur un perchoir disposé à leur intention. Une radio était allumée au fond de la grande salle et crachait des informations grésillantes.

Grand soleil annoncé aujourd'hui dans tout le sud du pays. Des orages sont prévus dans l'après-midi à l'est…

Il aperçut son camarade de promotion, Jerry Ryan, qui lui adressait un signe de la main depuis le bureau auquel il était nonchalamment adossé.

— Bart, viens prendre un café !

Ils se servirent ensemble une tasse fumante et restèrent à contempler la pauvre lumière qui se reflétait avec difficulté dans leur breuvage noir.

— Otto n'est pas là ce matin ?

— Qui ça ?

— Le garde. Stenbock.

— Oh. Il se sentait pas bien. Sacré virus.

— Comment ça se fait que personne ne le remplace ?

— Ça devait être Gawain Robards, mais il est malade aussi.

Bartholomew jeta un regard désabusé au poste de garde laissé vacant à l'entrée. Le capteur de dissimulation était abandonné sur le guichet, personne ne s'était donné la peine de le ranger. Tout le monde avait beaucoup trop à faire ailleurs avec le chaos qui fleurissait dans le pays ; les aurors avaient même dû recruter des membres de la brigade magique pour faire face au taux de criminalité qui ne finissait pas de monter. Outre les suprématistes sang-pur, les extrémistes pro-moldus rassemblaient des fidèles et semaient le désordre dans les rues, des groupes violents et désorganisés cambriolaient les demeures et les magasins, dégradaient les biens publics en se faisant passer pour des mangemorts. Le standard des aurors recevaient une centaine de lettres par jour : des gens suspectaient leurs voisins de pratiquer des actes de magie noire, d'autres appelaient pour signaler des disparitions qui n'en étaient pas, des complotistes juraient avoir vu Lord Voldemort dans un supermarché ou au cinéma aux quatre coins du pays ; sur ordre de Croupton, chaque témoignage devait être pris au sérieux et mis au clair. Les aurors se noyaient sous les appels à l'aide.

Alerte orange ce soir dans les Highlands. Risque de tempête. Je répète, il y a un risque de tempête.

— Encore un de ces foutus orages, maugréa Jerry. On m'enlèvera pas de la tête qu'ils sont d'origine magique. Je parierai que c'est encore ces mangemorts qui s'amusent à faire Merlin-sait-quoi…

Restez chez vous et ne sortez qu'en cas d'extrême nécessité.

Si Bartholomew avait été comme son père, il aurait répondu que les mangemorts n'étaient pas responsables de tout. Mais son père était mort, il dormait sous la terre dans son cercueil poli ; ses principes avaient disparu avec lui.

— Foutus mangemorts, acquiesça-t-il plutôt.

C'était devenu le seul refrain acceptable. Contre le mur, une grosse horloge victorienne marquait les secondes avec fracas. Tic tac tic tac.

— Alors, comment c'était hier soir ? demanda Jerry tandis qu'ils s'installaient à leur place. Gideon disait que c'était pas beau à voir.

— Ils l'ont crucifié. Burton.

— Les salopards. Et sa femme ? Ses enfants ?

— Aucune trace d'eux. Ils pourraient bien être au fond de la Witham, pour ce qu'on en sait.

— Et aucun témoin ?

Bartholomew claqua des doigts avec découragement.

— Rien pour l'instant.

— Aucune piste exceptée le rôle de Mr Burton dans…

— La ligue humanitaire Les Amis des Moldus, je sais, s'agaça Bartholomew. Évidemment que j'y ai songé.

— Quelle idée d'organiser des manifestations de ce genre en pleine guerre…

— Ne dis pas ça, c'est exactement ce qu'ils attendent de nous. Qu'on se soumette, qu'on se taise.

— Je sais, Bart, je sais. Parfois, je me dis juste que j'aimerais aller me terrer au fin fond du monde jusqu'à ce que tout soit terminé, c'est tout.

— Ce sera bientôt terminé. Maugrey a dit que tout allait s'arranger. On gagne du terrain.

— Tu trouves ?

Tic tac, faisait la grosse horloge.

— Les langues-de-plomb développent de nouveaux sorts. La loi est de notre côté. Bien sûr que ça va aller.

— La loi, ricana Jerry.

Il ne semblait pas dans son état normal. Habituellement, c'était toujours Jerry, l'optimiste. Que lui arrivait-il ?

— Barty Croupton va, commença Bartholomew.

— Ils sont déjà en train de gagner, Bart. Tu ne vois pas qu'ils nous forcent à commettre les mêmes atrocités qu'eux ? La seule manière de les battre, c'est de s'abaisser à leur niveau. Est-ce qu'il y aura vraiment une victoire si on se met à les saigner comme ils nous saignent ?

Bartholomew pensa à ses parents, raides et froids dans leur séjour, les yeux fixés sur le plafond.

— Ils le méritent, Jerry. Ils payeront pour ce qu'ils font. Il y a bien un moment où ils devront payer l'addition.

Tic tac tic tac. Bartholomew remarqua à quel point les traits de Jerry semblaient creusés. Il avait soudain l'air d'un vieillard, voûté au-dessus de sa tasse.

— C'est moi qui ai emmené Eikelbomm à Azkaban hier. Frank a dû lui jeter un sort de mutisme, il n'arrêtait pas de hurler. Quand il s'est enfin tu, on a pris la mer en silence. Il n'y avait presque pas de vent. Pendant tout le trajet, je voyais les gros yeux terrifiés d'Eikelbomm sur moi.

— Jurren Eikelbomm ? Ce salaud a écorché une trentaine de personnes.

— Je sais bien. Mais là, il s'était fait dessus, au fond de la barque. Mince, Bart, j'ai dû lui trouver une tenue de rechange, je voulais pas que ses derniers moments soient comme ça.

— Parce que tu crois qu'il en a eu quelque chose à faire, lui, quand il a tué toutes ces familles moldues ?

— C'était un déséquilibré, pas un mangemort, Bart.

— Si tu le dis. Qui sait s'ils ne l'ont pas payé pour faire ça.

— Tu sais très bien qu'ils n'avaient pas besoin de lui, répliqua doucement Jerry.

— T'es en train de me dire qu'il aurait fallu le remettre en liberté ?

— Non, ce n'est pas ce que je dis. Bart, je dis juste qu'il était mort de peur quand on l'a traîné jusqu'à la salle du baiser. Il a à peine eu le temps de s'asseoir sur la chaise et de dire deux mots que le détraqueur s'est jeté sur lui. Ça a duré une minute, peut-être plus, peut-être moins. Après ça, il était plus là. Un médicomage l'a emmené sur sa chaise roulante. Si t'avais vu comme sa tête dodelinait de droite à gauche.

Bartholomew releva vivement la tête, un éclair de froide colère dans les yeux.

— Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, Jerry ?

— Ça devrait te faire quelque chose, justement. Tu trouves ça juste de soumettre des criminels au baiser du détraqueur ?

— Et quand ils brûlent des villages entiers ? Quand ils assassinent nos familles ? Ce sont eux qui ont commencé.

Jerry ne fit que secouer la tête.

— Mais est-ce que ça nous donne le droit de finir ?

oOo

Bartholomew se levait de son bureau quand on lui adressa la parole.

— Bonjour Pethick, lui lança Vinnie Hunter, qui se dirigeait vers la sortie.

— Salut Hunter.

Il n'aurait pas fait attention à son collègue, s'il ne lui avait pas adressé cet étrange sourire. Vinnie le regardait avec un rictus railleur, cruel, ses lèvres retroussées comme s'il était prêt à mordre ; Bartholomew eut l'impression de croiser un fantôme.

Pas un fantôme, le corrigea une petite voix dans sa tête. Un démon.

Mais Vinnie s'engouffrait déjà dans l'ascenseur. Alors que les grilles se refermaient sur lui, Bartholomew aurait juré voir ses petits yeux luire d'une lueur infernale alors qu'ils le fixaient. Il eut soudain un étrange pressentiment.

Il s'immobilisa, oublia pourquoi il s'était levé. Tic tac tic tac.

— Ah Pethick, vous voilà, grogna Maugrey en arrivant. Où en est votre rapport sur Burton ? J'ai une réunion dans deux heures avec Croupton et Holt.

Alastor Maugrey dardait à présent sur lui ses yeux acérés. Pour Bartholomew, qui pataugeait dans la confusion, il apparaissait désagréablement réel.

— Je viens de croiser Hunter alors qu'il devrait être en vacances, déclara lentement Bartholomew.

— Je sais, il avait oublié de déposer un dossier, rien d'extraordinaire.

— Il m'a souri.

— Ça ne va pas, Pethick ? Vous semblez fiévreux.

Tic tac. Quelque chose n'allait pas.

— Je vais bien. Hunter, il était…

Il revit ce sourire. Combien de fois avait-il vu ce sourire dans ces cauchemars ? Ce sourire de loup aux mille dents. Éclairé par des yeux déments. Après, il y avait toujours les coups. Les coups qui pleuvaient sans s'arrêter, lui fracassant la mâchoire, le nez, les côtes, le dos, jusqu'à ce qu'il se réveillât en sueur et haletant.

— Oubliez Hunter, concentrez-vous sur le rapport.

Comment Maugrey aurait-il pu comprendre ? Tic tac.

— Ce n'était pas Hunter, ce n'était pas lui, c'était…

En était-il si sûr ? Bonjour Pethick. Les mots avaient dégouliné de suffisance. Ou était-ce son imagination ? Peut-être qu'il manquait de sommeil. Rien n'avait changé dans le bureau. Tic tac tic tac.

— Alors ? s'impatienta Maugrey.

Tic tac.

— C'était… J'ai cru…

— Vous avez une mine affreuse. Oleski et Robards avaient une sale toux ce matin, j'ai dû les renvoyer chez eux. On dirait que vous êtes en train d'attraper cette saleté aussi.

Bartholomew secoua désespérément la tête.

— Je ne suis pas malade. Hunter, ce n'était pas lui. Ce n'était pas Hunter, c'était…

Parviendrait-il à prononcer son nom ? Tic tac. Il y avait quelque chose de changé dans le bureau, mais il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. Tic tac.

— C'était Avery. Son sourire. Je l'ai reconnu. Il prépare quelque chose.

Était-il en train de devenir fou ? Maugrey s'assombrit, son visage auparavant placide, devint haineux.

— Aucun Avery n'oserait s'aventurer dans ce couloir, je vous en donne ma parole. Et s'ils le faisaient, j'en serais aussitôt averti. Ces gens empestent la magie noire.

Mais ce sourire… Ce sourire…

Tic tac tic tac. Il savait à présent. Qui avait remis en marche cette satanée pendule ?

Il n'eut que le temps de lever les yeux quand la déflagration retentit. La dernière chose qu'il vit fut la silhouette de Jerry engloutie par les flammes.