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Chapitre 83


Je te parle tombé sur le bord de la route
Et l'arc-en-ciel est fait des larmes que je couds.

Louis Aragon


Au matin, Rosier ne prit pas son petit-déjeuner avec Aidlinn, mais s'enferma dans son bureau, la laissant seule sur la terrasse. Elle resta à contempler l'océan qui scintillait d'écume, au-delà de la pelouse sertie d'émeraude et des falaises aux flancs roux. Au pied de la terrasse, les anémones lui envoyaient des baisers sucrés, la brise légère lui soufflait de tendres mots d'adieu. Malgré les efforts d'Aidlinn pour graver cette vision sous ses paupières, cette perfection fragile lui glissait entre les doigts. En son for intérieur, elle espérait qu'Evan viendrait lui proposer une nouvelle fois de rester. Comme elle aurait aimé que le temps s'arrêtât pour elle à ce jour ! Comme elle aurait aimé ne jamais devoir s'en aller !

Evan ne vint jamais ; elle s'arma de courage pour aller lui dire au revoir. Elle dut demander à l'un des elfes qui s'activaient discrètement de l'orienter dans le dédale du château ; dans les couloirs qui se ressemblaient tous, elle ne retrouvait aucun signe familier et les pièces, ces mêmes pièces qui lui avaient paru si accueillantes durant son séjour, retenaient à présent leur souffle quand elle passait, lui signifiant à quel point elle restait une étrangère.

Le bureau d'Evan se trouvait au second étage, tout au bout de l'aile ouest – Aidlinn devinait qu'il surplombait toute la propriété, offrant une vue imprenable sur l'océan. Elle n'eut pas l'occasion de vérifier, Evan en sortit avant qu'elle n'eût à toquer. Il n'apparut pas aussi froid et indifférent qu'elle se l'était imaginé, seulement songeur et lointain. Quand ses beaux iris chatoyèrent à son contact, elle sut qu'il se demandait si elle trouverait une place dans son avenir. Elle comprit qu'elle devrait attendre qu'il trouvât la réponse, qu'elle ne pourrait rien faire tant qu'il n'aurait pas décidé s'il aimait suffisamment ce qu'elle lui avait offert. Il lui caressa pensivement la joue, mais c'était un geste badin, qu'il aurait pu avoir avec un enfant :

— Prends soin de toi. N'oublie pas de prendre la potion d'Ezymir.

— Chaque matin et chaque soir, je sais.

Il lui parlait de repos alors qu'elle ne pensait qu'à la nuit dernière. Peut-être n'y songeait-il plus du tout, peut-être n'avait-il pas apprécié, ou peut-être, comme elle le craignait, avait-il obtenu la seule chose qu'il pût encore désirer d'elle. Ne voyait-il en elle rien de plus qu'une enveloppe dépouillée de sa valeur, rien de plus qu'une pauvre fleur dont on aurait aspiré tout le nectar ?

— Écris-moi quand tu n'en as plus et je t'en apporterai.

Son ton formel se perdit dans le corridor vide. Elle fut saisie d'angoisse à l'idée qu'il eût déjà décidé de ne plus la revoir de la façon dont elle aurait aimé.

oOo

Retourner dans la petite maison de Bury Lane consista à rentrer rudement en collision avec la réalité. Maintenant qu'elle était privée de l'atmosphère magique de Kaerndal Hall et de la présence rassurante de Rosier, les apparitions surgirent plus fréquemment. Isaac semblait désarmé face à ses peurs et, s'il se précipitait à son chevet la nuit quand elle hurlait, il ne pouvait que lui apporter un linge humide à poser sur son front et lui parler jusqu'à ce qu'elle se rendormît. La fatigue rongeait son visage ; contrairement à Rosier, la terreur d'Aidlinn paraissait l'atteindre aussi, l'effriter un peu plus à chaque crise, et elle s'en voulait de le faire souffrir. Elle finit par renoncer à l'appeler ; les échos de sa peur résonnaient désormais dans son corps plutôt que dans sa chambre et la dévoraient de l'intérieur. Il semblait à Aidlinn que tous ses démons avaient été lâchés dans le monde, qu'ils partaient à l'aventure et revenaient la hanter quand elle était seule, comme les chiens reviennent vers leurs maîtres après la chasse, la gueule toute ensanglantée de leur dernière mise à mort. Toutefois, ces chiens-là ne l'écoutaient pas, elle ne pouvait les renvoyer dans leur cage ; elle n'était pas leur maîtresse, elle était leur prisonnière.

Au plus mal, elle dépérissait, torturée par ses visions, prise au piège dans la toile de son ennui. Durant ces longues journées, il n'y avait qu'Irk pour la distraire ; le monde continuait de tourner sans elle tandis qu'elle se noyait dans l'ombre de la maison. Il n'y avait qu'Isaac, dont la venue le soir lui apportait une bouffée d'air frais ; les quelques heures qu'ils passaient ensemble étaient ses seuls moments de paix. Il lui parlait de leurs amis, de ses collègues désagréables au ministère, de Fanny, qui désirait ardemment inviter Aidlinn, mais il ne lui parlait pas de la guerre, ni de ce qu'il faisait au département des mystères. Puis la nuit les rattrapait, ils regagnaient leurs chambres et le réel se désagrégeait.

Après deux semaines de silence, Rosier revint la voir, muni d'une autre potion, après qu'elle lui eut écrit. Elle avait considéré l'option de ne jamais le faire, mais n'avait pu s'y résoudre.

— Tu n'as pas l'air d'aller mieux. Tu aurais dû me le dire, nous aurions pu faire quelque chose.

Il n'avait fallu qu'un regard impérieux à Rosier pour saisir l'ampleur de la situation. Elle espérait qu'il remarquait les plaies purulentes qui la balafraient de l'intérieur, qu'il les soignerait d'un regard plus doux, d'un geste attentif. Elle lui en voulait de ne pas avoir songé à elle ; c'était lui qui était invincible, il aurait dû savoir qu'elle n'était pas comme lui – il aurait dû savoir qu'elle avait toujours besoin de lui. Elle ne put que mordre, comme un chien blessé :

— Je n'ai pas besoin que tu me prennes en pitié.

— C'est ridicule, tu dois te faire soigner. Nous trouverons un médecin.

Elle refusa de relever et se servit un verre de l'immonde décoction d'Ezymir ; l'effet calmant fut immédiat et lui éclaircit les idées. Elle put se concentrer sur Evan, l'examiner pour voir s'il avait trouvé une réponse à leur question. Il paraissait toujours indécis et cette vision la fit enrager. Ne souffrait-elle pas déjà assez ? Ne pouvait-il se décider, mettre fin à cette indécision permanente ? Déstabilisé par son silence houleux, il préféra s'éclipser.

— Tu devrais te reposer, tu as l'air épuisée. Je repasserai une autre fois.

Il la laissa ruminer son courroux et son humiliation. Comme elle se sentait idiote de s'être donnée à lui ! Comme elle regrettait d'avoir baissé sa garde, d'avoir abdiqué ; maintenant, le dernier mirage d'Evan menaçait de s'évaporer de sa main.

oOo

L'homme qui se présenta à sa porte quelques jours plus tard n'était autre que Mézélias Moon. Il semblait en moins bonne forme que lors de leur première rencontre ; ses traits de cire avaient l'air prêts à fondre, ses épaules s'étaient affaissées. Il lui adressa un rictus qui échouait à être totalement aimable :

— Ça fait un moment, n'est-ce pas ? Est-ce que nous pourrions discuter quelques instants ?

— Mon frère n'est pas là.

— C'est très bien comme ça.

Elle l'invita à prendre le thé. Mézélias examinait d'un air distrait leurs décorations, notamment un grand tableau dans la pénombre de l'entrée, qui représentait une aurore boréale ondulant au-dessus d'une forêt de sapins enneigée.

— Un tableau de Sven Ahlgren ? releva Mézélias en tentant de déchiffrer la signature. J'ai sous-estimé le raffinement des Rowle.

Isaac et Aidlinn avaient acquis l'onéreuse peinture à une vente aux enchères quelques jours auparavant. C'était Aidlinn qui avait eu un coup de cœur ; quand elle admirait la toile magique, les lueurs astrales couvraient ses plaies, réduisaient au silence les plaintes qui lui vrillaient le crâne. Ça avait été sa seule sortie, et le tableau avait atténué l'épreuve. Il leur avait coûté six mille gallions – Isaac s'était renfrogné alors que les mains continuaient à se lever, et un regard noir de sa part avait découragé les Murray, les Wenham et les Bradshaw, des parvenus impurs, de surenchérir.

Irk leur apporta des tasses fumantes tandis qu'ils s'installaient au salon, ainsi que des muffins, achetés le matin-même chez le meilleur boulanger sorcier de Londres – et l'un des seuls qui vendaient exclusivement aux sorciers.

— Si jamais toi ou ton frère vouliez le revendre, j'ai des amis qui seraient très intéressés.

Aidlinn se demanda si l'une des familles présentes à la vente aux enchères s'était plainte de leur présence auprès de Mézélias.

— Il n'est pas à vendre, dit-elle sèchement.

Son interlocuteur haussa les épaules avec détachement.

— Les temps sont durs, tu sais. Pour tout le monde, même pour la bonne société.

Il fit une pause, car il s'attendait à ce qu'elle lui opposât un argument, puis il reprit :

— L'année prochaine, une nouvelle élection aura lieu. Le bruit court que Minchum va être destitué… Avec tout ce qu'il se passe, rien d'étonnant. Son mandat est un désastre. Dehors, c'est le chaos, les autorités sont débordées, les moldus terrifiés… J'ai monté mon parti, tu en as peut-être entendu parler ? L'Union Souveraine. J'ai avec moi une partie des familles influentes, désormais, et même quelques sang-pur. Je voudrais l'autre partie.

Il lui jeta un sourire carnassier, qui ne fit que l'effleurer. Elle affrontait en songe des monstres bien pires que Mézélias Moon, ces combats annihilaient tout ce que la vie contenait d'autre.

— Vous savez avec qui ils sont, articula-t-elle avec ennui.

— Je le sais. Et je respecte ça, mais Lord Voldemort, ce n'est pas l'avenir, ce n'est pas le progrès. L'avenir ne se cache pas derrière un mortel, il se cache derrière les monuments qu'on construit, les terres qu'on gagne, qu'on transforme. C'est l'humanité qui façonne l'avenir, pas l'homme.

— Alors, vous êtes un visionnaire, ironisa-t-elle. Et quelle est votre vision ?

— Je la qualifierais d'inclusive. Je ne suis pas pour écraser les moldus et dresser les impurs, je pense qu'ils peuvent nous apporter beaucoup.

La moue énigmatique qu'il afficha piqua sa curiosité, mais elle était fatiguée, et elle connaissait déjà certaines de ses idées : autoriser la vente de produits magiques de catégorie I – les plus inoffensifs – aux moldus, moyennant certaines taxes et procédures, obtenir de nouveaux quartiers sorciers dans les plus grandes villes, autoriser les sorciers à s'emparer de certaines entreprises dans certaines circonstances, ouvrir des centres de soin magiques aux moldus les plus fortunés… Mézélias mélangeait habilement idées progressistes et conservatrices, les nuançait, en retenant en priorité celles qui promettaient des bénéfices pécuniaires. Les vrais visionnaires ne suivraient jamais un tel programme.

— Vous êtes ambitieux, mais le Seigneur des Ténèbres a de nombreux partisans.

Mézélias leva sa tasse de thé dans sa direction pour appuyer ses paroles.

— Il avait aussi ma famille, à une époque, et ma sœur. Puis il l'a laissée se faire égorger comme un porc pour le plaisir de l'un de ses serviteurs. Quel genre de chef fait cela ? Les gens murmurent, ce n'est pas la seule bavure qu'il a commise. Il est trop insaisissable, trop secret, distribue la vie et la mort sur nous tous. Beaucoup seraient prêts à l'abandonner s'il y avait une meilleure alternative.

— Et ils viendraient vous voir, vous ?

— En effet. Et ils auraient raison. Je vais être honnête avec toi. Il ne me manque que le soutien de quelques grandes familles sang-pur pour assurer le basculement.

— Pourquoi vouloir à tout prix vous opposer au Seigneur des Ténèbres ?

— Parce que Voldemort m'a pris ma sœur. Il a laissé Selwyn le faire, il ne l'a pas puni. Il n'a rien fait, alors qu'elle aurait tout fait pour lui. Et personne, je dis bien personne, n'a rien fait pour Melyna. Elle était la vedette de tous les salons, toutes les soirées ; les gens l'adoraient. Tu aurais dû voir tous les cartons d'invitation, toutes les lettres, toutes les fleurs qu'elle recevait. Mais quand elle a été agressée, ils l'ont tout simplement oubliée. Ils lui ont envoyé une carte qu'elle ne pourrait même pas lire, et ils ont fait comme si elle n'avait jamais existé.

Pour la première fois, Aidlinn vit l'émotion déformer la face de Mézélias. Elle y lut de la rancœur, de la douleur – une souffrance qu'elle n'aurait pas imaginée.

— Je ne peux rien faire pour vous.

— Au contraire, je pense que si. Toi et ton frère êtes proches du fils Rosier.

Tout devait-il vraiment tourner autour de lui ?

— Surtout mon frère, et jamais il ne…

— Pas de ça avec moi. Il se murmure des choses. Et j'ai lu l'article dans Pur-sang.

L'article. Dans un flash, elle revit le charmant salon moderne de Sylvia, la table de verre intacte, et son affreux sourire triomphal… Respire. La chair éclatée, incrustée de verre. Respire.

— Cet article n'avait rien de fondé…

— Je sais que tu as passé du temps chez lui. Tu vas le convaincre de rallier ma cause.

Aidlinn s'autorisa un soupir de soulagement. Mézélias était bien sot s'il pensait qu'elle pouvait avoir la moindre influence sur Rosier.

— Il n'acceptera jamais. Il ne peut pas et, même s'il le pouvait, il ne le voudrait pas.

— Je ne lui demande pas de tourner le dos aux mangemorts. Je veux simplement qu'il vienne à mes événements, qu'il me montre un peu d'amitié publique.

Elle eut un ricanement. Était-elle aussi pathétique que Mézélias à chercher l'appui de Rosier ?

— Je n'arriverai pas à le convaincre. Vous vous adressez à la mauvaise personne.

— Si, tu vas réussir. Tu vas l'emmener à ma prochaine réception. J'ai entendu que tu serais bientôt convoquée au ministère, tu sais. Un simple entretien – ils interrogent tout le monde, de toute façon. J'ai beaucoup d'amis là-bas. Quelques gouttes de veritaserum pourraient tout changer, n'est-ce pas ?

Elle perdit son sourire et d'affreuses secondes s'écoulèrent dans une immobilité totale.

— C'est illégal, lâcha-t-elle finalement.

Mézélias eut un rictus satisfait en reposant sa tasse et épousseta son gilet – il savait qu'il avait gagné la partie.

— Tuer des gens est illégal aussi, petite sotte. Je sais pour Sloane et je me fiche bien qu'elle soit morte, mais si Rosier ne veut pas me suivre, il tombera avec les autres. Et quels autres petits secrets tu ne caches pas, après tout ? J'ai hâte de voir ça.

Il se levait pour partir, emportant un autre muffin avec lui.

— Merci pour le thé, ces muffins sont délicieux. Je te laisse réfléchir à ma proposition.

Il se dirigeait vers l'entrée, et elle le suivait, désespérée. Mézélias avait réussi à percer son hébétude et elle se sentait submergée par l'angoisse.

— Vous savez qu'ils ne vous suivront pas, argua-t-elle vainement. Pourquoi vouloir anéantir les vôtres ?

Il ne se retourna qu'une fois dehors, et laissa traîner sur elle son regard émeraude avec une insupportable suffisance.

— Quand une fleur est fanée, miss Rowle, on la coupe.

Il sembla se souvenir de quelque chose et sortit un flacon de sa poche, qu'il lui tendit.

— J'allais oublier. Voici un petit cadeau, pour montrer ma bonne foi.

Une étiquette indiquait : Burgmansia, asphodelus cerasiferus, viscum album, aegagropile.

— On appelle ça le voile des anges. Deux gouttes suffisent à dissiper les ténèbres les plus épaisses.

Il lui fit un clin d'œil et s'en fut.

oOo

Elle reçut l'invitation de Mézélias deux jours plus tard – un bon d'entrée pour deux personnes à un cocktail donné en l'honneur du parti US, le 15 octobre. Elle resta un long moment à regarder les lettres d'or scintiller sur le carton. Que devait-elle faire ? Après tout, ce n'était qu'un cocktail… Mais Mézélias s'arrêterait-il là ? Ne la ferait-il pas chanter d'une autre manière ensuite ? Devait-elle en parler à son frère ? Mézélias l'avait choisie car il la pensait isolée et il avait raison.

Rosier était le seul à tout savoir sur elle, il pourrait certainement arranger la situation. Mais ne serait-il pas agacé si elle l'appelait encore à l'aide ? Il la voyait sûrement déjà comme un boulet qu'on s'est attaché par jeu et qu'on en est réduit à traîner derrière soi avec amertume – elle ne supportait pas cette idée.

Le voile des anges fut d'une remarquable efficacité. Deux gouttes dans son thé le matin suffisaient à museler ses angoisses et à la remplir d'une étrange euphorie ; elle percevait encore les spectres derrière le rideau, mais elle pouvait faire comme s'ils n'existaient pas – et peut-être était-ce tout ce qui comptait. Elle écrivit à Evan pour l'inviter à déjeuner, mais il lui répondit par une lettre succincte, qui lui arriva par la cheminée.

Merci pour l'invitation. Je ne suis pas disponible cette semaine.

Il lui avait répondu sur un des billets officiels qu'il utilisait, car on lisait en-dessous :

Votre dévoué,

E. Rosier

Elle trouvait ça particulièrement ironique venant de lui – il ne semblait dévoué à personne d'autre qu'à lui-même.

Le samedi soir, sur les indications de son frère, elle le trouva au sous-sol d'un bar peu fréquenté, le Dusty Pegasus. Elle l'observa de loin dans le faible éclairage, le cœur frémissant ; il se tenait debout, un verre de vin blanc à la main, et parlait avec aplomb face à une dizaine de jeunes gens. Au fond, un groupe jouait un vieux morceau de jazz, les tables voisines étaient toutes occupées par des clans mornes et chuchotants. Le groupe de Rosier détonnait au milieu de ce lieu en faible rotation : chaussures cirées, chemises élégantes, sourires arrogants.

Elle s'approcha quand il eut fini son discours et qu'il se fut assis à la table que le groupe occupait. Les discussions allaient bon train – Aidlinn savait déjà que Rosier essayait de rallier des gens à leur parti, mais le voir en pleine action était autre chose.

— Il se murmure des choses sur le parti conservateur, avança un garçon. Ce n'est plus de bon ton de le rejoindre. L'US en revanche…

— L'US ne t'apportera rien. S'il était élu, Moon serait obligé de céder aux exigences de tout le monde ou de personne. Il compte sur les votes du petit peuple idéaliste autant que sur ceux des Bradshaw et des Fairfax, mais il ne pourra pas contenter tout le monde.

— Voilà ce qui se passe, quand on tente de manger à tous les râteliers, philosopha sombrement un autre. On finit par ne plus avoir de gamelle à soi.

Aidlinn s'était glissée en bout de table, à côté d'un garçon aux cheveux roux et au fort accent écossais. Rosier accrocha immédiatement son regard, mais ne fit aucun commentaire, aucun signe de tête pour montrer qu'il la reconnaissait.

— Intéressée par le parti conservateur ? lui demanda malicieusement une fille à sa gauche. Tu arrives un peu tard pour le speech.

— On peut dire ça.

— Je te ferai un résumé si tu veux. Vicky Pucey.

Vicky lui tendit une main, qu'Aidlinn serra. Elle n'était pas plus grande que la moyenne, mais se tenait très droite, et occupait l'espace avec tant d'aplomb qu'Aidlinn avait soudainement l'impression d'être beaucoup moins grande.

— Aidlinn Rowle.

— Je sais qui tu es.

Au regard interdit d'Aidlinn, elle poursuivit :

— J'étais deux promotions en-dessous de toi à Poudlard.

— Pardon, je me rappelle à présent.

— Ce n'est pas grave. Je veux dire, ce n'est pas à une Rowle de se rappeler d'une Pucey.

Il y avait de l'ironie dans son ton, mais destinée envers elle-même, non envers Aidlinn.

— Quand j'ai entendu parler de ces réunions, j'ai sauté sur l'occasion. Mais je ne m'attendais pas à trouver une fille comme toi.

— Moi ?

— Pourquoi risquer ta réputation ici ? Tu as déjà le nom, la fortune, la pureté – qu'est-ce que ça t'apporterait ?

Aidlinn repensa à son séjour chez Evan, si dangereux pour sa réputation, à la façon indécente dont elle avait dormi avec lui, nuit après nuit, sans aucune pudeur – elle ne pouvait que chérir tous ces souvenirs déshonorants. Vicky lui en tiendrait-elle rigueur si elle savait ?

— C'est juste une réunion, tenta-t-elle.

— La plupart des recrues ici finiront dans les rangs de Tu-sais-qui.

— Toi aussi ?

Vicky lui lança un regard grave :

— L'un de mes frères est déjà mangemort. Contrairement à ce qu'il pense, je ne crois pas qu'être née fille empêche de participer aux grands changements de ce monde, et toi ?

Aidlinn eut un léger sourire ; elle appréciait la détermination éclatante de Vicky. Elle eut envie de lui répondre qu'elle avait raison, puis son regard passa sur sa robe noire à la mode, le serre-tête coincé dans ses cheveux auburn, ses ravissantes boucles d'oreilles en perles de nacre. En dépit de l'éclat impitoyable de ses yeux, elle apparaissait telle qu'elle était : une jeune fille idéaliste, qui n'avait aucune chance de ressortir indemne de la guerre, pas plus que les vifs garçons qui l'accompagnaient. N'avait-elle pas peur de finir broyée dans l'engrenage ?

— C'est dangereux, tu sais.

— Nous vivons entourés de choses dangereuses, non ? Je préfère choisir mes précipices.

Quand la réunion se dissolut, il était onze heures du soir. Elle pensa que Rosier serait capable de partir sans l'avoir saluée, si bien qu'elle s'approcha.

— Alors voilà à quoi tu occupais ton temps à ne pas être disponible ?

Le ton qu'elle avait espéré badin retomba misérablement, plombé par sa propre déception impossible à cacher. Il passa une main nerveuse dans ses cheveux.

— Je ne l'étais pas, commença-t-il fermement, puisque j'étais ici.

Quel insensible il faisait ! Il savait comme elle avait peur des fantômes, pourtant il jouait à disparaître comme eux. Elle avait cru que ce serait différent, mais à présent qu'il se matérialisait devant elle et qu'il persistait à fuir sa présence, elle ne trouvait rien qui pût excuser sa disparition. Il dut voir la peine sur son visage car il soupira en détournant les yeux :

— Qu'est-ce qu'il y a ?

C'était terriblement humiliant pour Aidlinn d'en être réduite à le solliciter après une telle marque de désintérêt. Mais elle n'avait pas le choix, elle était au pied du mur. Elle serra les poings, redressa le menton, fit ce qu'elle détestait, ce qu'elle se retrouvait toujours à faire avec lui : demander, supplier.

— Je voudrais que tu m'accompagnes à un cocktail.

Il se recula, désagréablement surpris, et les ombres recouvrirent son beau visage.

— À quel cocktail ? s'enquit-il tout de même. Si c'est celui du parti conservateur, il n'y a rien d'urgent, c'est en décembre…

— Celui de l'Union Souveraine.

Rosier ricana.

— C'est une plaisanterie ?

Elle aurait pu essayer de lui expliquer, elle aurait pu essayer de lui faire comprendre. Mais il lui apparaissait si froid et inaccessible qu'elle se mura dans un silence dépité.

— Pourquoi voudrais-tu t'y rendre ? enchaîna durement Rosier. Tous les médias seront présents, tu veux faire du tort à ton père ?

— Non… Bien sûr que non. C'est juste de la curiosité.

Il lui décerna un regard empreint de mépris.

— Emploie-la ailleurs, dans ce cas.

Elle resta à le contempler compter les pièces qu'il avait sorties de sa poche pour payer le serveur.

— S'il te plaît, Evan. Ça ne t'engage à rien, c'est juste un cocktail.

Il restait sourd à sa détresse.

— Tu es tombée sur la tête ? C'est le parti de cet idiot de Moon.

— Je sais, mais peut-être qu'en écoutant ses idées, nous pourrions mieux préparer une contre-attaque, ou…

Elle s'enlisait misérablement. Rosier secoua la tête, en colère, et posa brusquement l'argent sur la table.

— Arrêtons-nous ici. J'espère que tu saisis bien à quel point il est inenvisageable pour n'importe lequel d'entre nous de s'y montrer. Il se fait tard, je dois y aller.

Et il s'évapora.

oOo

L'idée lui vint rapidement, lui apparaissant comme une pluie providentielle dans la plaine aride de ses expectatives. Elle tenait en un seul mot tranchant, brillant, porteur de promesses – magnifique. Avery.

— Mon père va me tuer en apprenant que j'y serai allé, remarqua joyeusement Edern tandis qu'ils traversaient ensemble le riche lotissement dont la demeure des Moon faisait partie. Ça va être follement amusant.

Aidlinn se sentait transportée en arrière, à une autre époque – une époque où ses rêves n'avaient pas encore été brisés, que ce fût par sa famille ou par Rosier, une époque où elle se sentait pleine d'espérance, même si elle ne s'en rendait alors pas compte. Elle se rappelait parfaitement le commencement de cette lointaine journée : le ciel azur écrasant, les guirlandes colorées qui sautaient d'arbre en arbre, la foule de sorciers importants, les piques fringantes d'Avery, l'impatience de Mulciber, l'éclat d'Evan et leur tête-à-tête près de la fontaine de pierre. Où tout cet espoir avait-il fui ? Il lui en restait à peine assez pour un léger sursis.

Cette fois, ce n'était pas Mr Moon qui les accueillit, mais un vigile de la Brigade Magique, qui examina leurs cartons d'invitation avec sévérité.

— Il y a des journalistes, murmura Aidlinn avec effroi en apercevant les flashs crépitant des appareils photo.

— Évidemment, à quoi t'attendais-tu ? Évitons-les en passant par là.

Avery lui fit discrètement enjamber le cordon de sécurité délimitant l'allée et ils passèrent par le jardin assombri par le soir, se fondirent parmi les arbustes exotiques. Ils firent halte près d'un pommier du Japon, qui n'était plus en fleurs, et Avery alluma une cigarette.

— La parfaite excuse, n'est-ce pas ? sourit-il en désignant les braises rouges au coin de sa bouche. Alors, en attendant, dis-moi ce que je dois savoir.

Aidlinn resta muette ; si elle n'avait pas osé espérer qu'il ne poserait aucune question, elle avait cru qu'il lui accorderait un délai supplémentaire. Avery avait toujours adoré les défis, elle avait parié qu'il verrait son invitation de cette façon.

— L'idée ne t'est pas venue comme ça de te rendre chez l'ennemi, poursuivit-il. Ou bien, ton cas est plus grave que je ne l'aurais cru.

Elle n'osait pas lui dire, sans savoir exactement pourquoi. Il lui semblait que sa trêve avec Mézélias se romprait au moment où elle parlerait de leur marché, comme un papillon capturé qui s'envole au moment où on ouvre le poing.

— S'il te plaît, pourrais-tu me faire confiance et ne rien me demander ?

Il lui décerna un long regard indéchiffrable, et la confession qu'il lui avait faite, par une belle journée d'été, tissait un fil de soie entre eux. Je ferais n'importe quoi pour toi.

— Depuis mes aveux, tu te sens pousser des ailes, cruelle. Allons-y, j'espère que Mézélias sera heureux de me voir.

Il lui offrit son bras et ils surgirent sur le perron éclairé des Moon, encadré par les deux colonnades qui fuyaient dans la nuit. Les gens se pressaient à l'intérieur, directement vers l'immense séjour contemporain. Les grands sofas sombres étaient tous occupés et les autres invités, restés debout, jouaient le rôle de petits bosquets, entre lesquels des elfes de maison armés de plateaux d'argent affluaient. Il n'y avait pas de bougie, de lustre ou de lanterne magique pour éclairer les lieux, la lumière provenait de petits globes de verre incrustés dans le plafond. La cheminée, un gros bloc au centre de la pièce, ne diffusait aucune chaleur car ses flammes étaient en fait des morceaux de papiers agités, procurant un curieux effet visuel, qui n'aurait toutefois pu égaler l'illusion de flammes magiques.

— Est-ce de l'élec…, commença-t-elle en pointant un doigt vers le haut.

Elle s'interrompit car elle n'était pas sûre de la prononciation. Les rumeurs allaient bon train sur ce que les moldus pouvaient faire sans magie, mais elle ne s'était pas attendue à retrouver de telles installations chez les Moon.

— De l'électricité, confirma Avery. Quel mauvais goût de laisser ça dans sa maison. Et encore, tu n'as pas vu la cuisine.

Cette maison n'avait rien à voir avec les châteaux et manoirs des sang-pur où ils avaient grandi. Aidlinn ne se sentait pas à sa place.

— Tu es déjà venu ?

— Melyna avait donné une ou deux fêtes, dans le temps. On se moquait de toutes ces inventions moldues, ça la vexait affreusement.

Il avait parlé d'un ton enjoué, sans se tourner vers elle, mais en étudiant les lieux avec attention. Elle se demanda si Melyna lui manquait, ne serait-ce qu'un peu.

— Aidlinn, quelle bonne surprise ! Et avec ce cher Edern Avery.

Mézélias Moon leur réserva un sourire cordial – Aidlinn ne put déterminer s'il était déçu de ne pas trouver Rosier.

— Venez, que je vous présente à quelques personnes.

Il leur présenta les Wenham, qu'Aidlinn avait déjà aperçus à la vente aux enchères avec son frère. Le couple avait une bonne trentaine d'années et présentait bien, avec une certaine dignité. Ils ne réservèrent pas un accueil chaleureux à Aidlinn et Edern, Mr Wenham les disséqua d'un œil critique.

— Ah oui, Mr Avery. J'ai eu plusieurs fois affaire à votre père – un homme très occupé. Je vous dirais bien de lui transmettre mes hommages, si seulement ce genre de choses lui importait.

— Mr Wenham dirige sa propre société d'assurance. Vous en avez peut-être entendu parler ? tenta Moon.

— Bien sûr, Wenham Assurances, répondit calmement Avery. Vous avez implanté vos nouveaux locaux dans la City. Un choix audacieux par les temps qui courent.

— Vous devriez passer me voir, acquiesça Wenham avec un sourire glacial. Je suis sûr qu'on pourrait trouver un accord avantageux pour les biens de votre famille. Après tout, comme vous l'avez dit, nous vivons des temps incertains.

Aidlinn n'appréciait pas la suffisance de Wenham, elle n'était pas habituée à la retrouver à son intention chez les impurs. Elle songea à suggérer à Avery de mener une expédition punitive chez lui, évoqua en esprit quelques secondes sa propriété ravagée avec délectation, puis se reprit en frissonnant, déstabilisée par sa propre agressivité, qui avait surgi sans prévenir.

Elle mit cette réaction inattendue sur le compte de ses nerfs rudement éprouvés.

Ils rencontrèrent ensuite les excentriques Fairfax, à peine plus jeunes que les Wenham, mais qui leur réservèrent un accueil bien plus chaleureux. Mr Fairfax était un magizoologiste réputé et, à ce titre, portait un costume jaune aux motifs rappelant les rayures d'un zèbre. Sa femme, une petite créature exubérante enrobée dans une robe orangée, s'extasiait sur le système d'éclairage du salon.

— Quel charmant concept ! Vous appuyez sur ce bouton et tout s'éteint, c'est cela ? Comme c'est pratique ! (Elle appuya elle-même sur l'interrupteur et la salle fut plongée dans le noir, ce qui souleva des murmures de protestation. Mézélias dut lui-même rallumer.) Merveilleux ! Est-ce que c'est dangereux ? Vous faites venir un technicien moldu pour entretenir tout cela ? Vous ne le payez pas, j'espère, si ? Est-ce vraiment nécessaire ?

— Ma chérie, il ne faut pas dire ce genre de choses, rit Mr Fairfax en passant un bras autour de ses épaules. Bien sûr que les moldus méritent d'être payés aussi. Ils ont déjà tellement de problèmes.

— Excuse-moi, tu as raison. Mais ça semble si bizarre, n'êtes-vous pas d'accord avec moi ?

Mrs Fairfax gloussa à l'intention d'Aidlinn et Edern, qui eurent un instant d'hésitation devant une telle insouciance. Ils n'arrivaient pas à concevoir que d'autres pussent oublier avec tant de facilité leurs lignées et les valeurs conservatrices que celles-ci défendaient – il leur avait toujours semblé que tout était gravé sur leurs fronts.

— Terriblement dérangeant, même, renchérit finalement Avery avec un sourire de prédateur.

Il paraissait beaucoup s'amuser. Tandis qu'ils naviguaient entre les invités, Aidlinn admirait la façon dont Avery accaparait l'attention dès qu'il parlait ; sa voix montait, tantôt provocante, tantôt adoucie, et s'enroulait inéluctablement autour de ceux qui l'écoutaient. Elle voyait comme il charmait les autres, avec sa belle arrogance que tous estimaient justifiée. Tels les modestes renient l'attrait de l'argent et du pouvoir quand ils ne peuvent les obtenir, puis changent d'avis une fois qu'ils sont touchés par la providence, tous ces gens avaient eu beau affirmer qu'ils n'accordaient aucun crédit au sang pur, ils n'en étaient pas moins subjugués devant lui ce soir. Mais cet émerveillement n'était accompagné d'aucune jalousie corrosive, ils se contentaient d'observer cette espèce qui leur était étrangère, ce joyau rare et désuet qui ne brillait pas dans leur cercle, car la plupart de ces gens avaient tracé une voie loin de leurs parents, et n'envisageaient même plus que ce ne fût pas le cas pour tout le monde.

Ce plongeon dans la bourgeoisie moderne était délicieusement libérateur pour Aidlinn. Quand on s'adressait à elle, on ne pensait pas à sa famille, à sa pureté, on ne traçait pas de chemin pour elle dans une vague esquisse de destinée. On ne la voyait que comme une jeune fille qui avait assez d'argent et de réputation pour être invitée par Mézélias et on s'intéressait à ses goûts, à ses activités, à ses opinions. Elle se surprenait à aimer ça.

Ici, les sourires pouvaient être vicieux mais pas cruels, on ne faisait partie ni des progressistes, ni des conservateurs, les mains n'étaient pas souillées de sang. Elle se demanda si Avery éprouvait la même quiétude qu'elle, s'il appréciait d'être dans une salle qui contenait un peu moins de meurtriers.

Elle supposa un bref moment qu'elle pourrait le faire : s'enfuir loin de la guerre avec Avery ; elle y pensa jusqu'à ce qu'il lui glissât dans le creux de l'oreille :

— Quelle bande d'idiots et de fainéants.

Edern la trouvait-il lâche, paresseuse pour ne pas s'engager ? Comme il attendait sa réponse, elle opina avec un enthousiasme fragile, mais elle pensait : comme elle aurait aimé rester à l'écart avec eux, ne pas prendre part à l'horrible conflit qui se peignait tout autour d'elle ! Hélas, elle ne pouvait pas dire cela à Avery.

— Aidlinn, s'il vous plaît ! lança quelqu'un.

Elle se retourna, guidée par Avery qui posait une main sur sa hanche et lui soufflait.

— Souris, chérie.

Elle eut un drôle de nœud au ventre quand un flash l'aveugla.

oOo

La clarté lunaire déchirait le ciel nocturne quand ils s'extirpèrent de la maison. Par la porte d'entrée s'échappaient en même temps qu'eux les relents paresseux de fumée et d'alcool, les rumeurs trébuchantes des rires, les cris stridents de joie et de stupeur. Aidlinn était toujours au bras d'Edern, mais toute chaleur l'avait quittée et quelque chose d'autre, de plus inconfortable, la remplissait.

— Je te suis reconnaissante de m'avoir accompagnée, lui dit-elle froidement en se dégageant quand ils eurent passé le portail. Mais la photo n'était pas nécessaire.

Une légère bruine humidifiait ses cils, les collait contre ses joues et elle luttait pour le regarder dans la lumière des lampadaires.

— Va le dire au photographe, dans ce cas, plaisanta Edern.

Il perdit son sourire en la regardant et reprit prudemment :

— Écoute, on ne pouvait pas les éviter toute la soirée.

C'était comme si l'on avait tiré un rideau. La soirée s'était dissipée après le crépitement de l'appareil photo et la fumée de l'instrument avait emporté ses illusions. Tout apparaissait gris, décevant. Elle était trop rebutée pour répondre.

— Quoi, tu t'inquiètes de ce que les gens pourraient penser ? Que crois-tu que les gens pensaient ce soir ?

Avery attendait sa réaction dans l'immobilité de la rue et elle ne pouvait lui en fournir aucune.

— Ou est-ce que c'est seulement la réaction d'Evan qui te fait peur ? l'interrogea-t-il plus doucement.

Elle plissa les lèvres mais ne releva pas – la mention d'Evan l'aurait sortie de n'importe quelle torpeur. C'était le signe qu'Edern attendait ; il s'assombrit.

— J'y ai cru, tu sais, rien qu'un moment, finit-il par dire. Je dois être idiot. J'ai vraiment cru que j'étais ton premier choix, pour une fois. Comme au bon vieux temps, quand tu n'aurais pensé à personne d'autre qu'à moi pour t'embarquer dans une aventure.

Il hésita à faire un pas vers elle – elle distingua clairement le questionnement méfiant dans l'indigo de ses yeux – et elle recula pour l'en dissuader.

— Tu ne peux pas t'empêcher de remettre ça, s'agaça-t-elle. C'est devenu primordial pour toi – être le premier.

Elle refusait de se laisser emporter par son sentimentalisme. La réalité éprouvante reprenait forme, le voile des anges s'était patiemment étiolé toute la soirée, jusqu'à n'être guère plus consistant qu'un nuage de brume. Les premiers effets de manque se faisaient sentir ; ses doigts tremblaient, les éperons de l'irritation l'aiguillonnaient un peu plus à chaque minute. Elle se sentait comme un cheval poussé à bout et retenu trop fermement, effarouché et trahi par les indications décousues de son maître ; il ne lui restait qu'à ruer assez fort pour s'enfuir.

— Tu es en train de faire comme lui, tu sais, dit lentement Edern. Mais moi, je ne suis pas comme toi, je ne me laisse pas utiliser. Tu m'en veux seulement parce que je t'ai battue.

Il se trompait, même si elle ne trouva pas le courage de le lui dire : elle lui en voulait seulement de ne pas l'avoir laissée gagner, comme lorsqu'ils étaient enfants. Il lui avait fait croire que ce serait pareil, sous le pommier, mais il l'avait dupée.

— Ce n'était rien qu'une soirée, Edern, déclara-t-elle lentement.

— Peut-être pour toi. Tu ne sais pas ce qui m'attend dès que l'article sortira. Et toi, tu m'en veux pour une simple photo.

— Tu n'étais pas obligé d'accepter.

Il ne l'écouta pas.

— C'est parce que je te tiens d'une certaine façon, c'est ça ? Tu as passé la moitié de la soirée pendue à mon bras, je ne vois pas ce que ça change.

Il renversait si bien la situation qu'elle se contenta de croiser les bras, peu désireuse de continuer. Elle jeta un regard derrière elle, vers la rue déserte qui s'enfonçait dans la nuit. Des formes mouvantes accrochèrent son regard – elle reconnut la jupe grise de Sylvia. Il était temps de partir. Avery s'irrita face à son silence :

— Tu devrais me remercier, je te redonne un peu de désirabilité.

Elle releva vivement les yeux.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire. Je t'avais mise en garde. Je t'avais dit qu'il se lasserait. Au lieu de m'écouter, tu as préféré te donner à lui à la première occasion. Mais je refuse d'être là pour te ramasser à chaque fois.

— Je ne…

Il prit un timbre plus doux devant son air embarrassé.

— Ne me mens pas, ça crève les yeux. Tu t'es offerte à lui et tu te retrouves le bec dans l'eau. J'ai envie de dire que c'est bien fait pour toi.

L'allusion la fit de nouveau se sentir très seule, sale et humiliée, exactement comme toutes ces filles qu'elle avait méprisées – toutes ces filles qui avaient été dupées par de fausses promesses et qui s'étaient réveillées avec un lit vide le matin suivant. Elle s'était crue supérieure, mais elle ne valait pas mieux. Elle avait été fauchée de la même façon par l'insensibilité des hommes ; une fois le pas franchi, il n'était plus possible de revenir en arrière.

— Tu ne diras rien, n'est-ce pas ? risqua-t-elle, sans parvenir à le regarder.

Elle entendit seulement sa voix, plus grave, couler dans la nuit.

— Ton secret est sauf avec moi.

Elle n'osa pas lui demander s'il la méprisait – évidemment que c'était le cas.

oOo

La photo d'Edern et elle apparut dans La Gazette du Sorcier, soigneusement mise en avant au milieu d'autres clichés et accompagnée d'un commentaire acide "Moon appelle au secours ses vieilles connaissances pour obtenir des voix.". On les voyait collés l'un à l'autre, Edern, souriant, Aidlinn, moins assurée, fixant un point au-delà du cadre de la photographie. L'image fut aussi publiée dans Sorcière Hebdo et Pur-sang. On y lisait une légende plus modérée dans le journal conservateur : L'héritier Avery et la fille de Gordon Rowle vus à la réception de rentrée de l'US. L'article en-dessous ne manquait pas de se questionner sur leur présence ainsi que leur proximité, et suggérait plusieurs théories, allant d'un revirement dans le positionnement politique de leurs familles à la rébellion de deux jeunes gens vaniteux.

Son père lui mit l'article sous les yeux lorsqu'elle le retrouva aux Cloches Marquées.

— Qu'est-ce que tu faisais là-bas ?

Il avait les lèvres pincées de mécontentement, les yeux luisants et alertes ; pour la première fois depuis de longs mois, elle sentait son esprit acéré braqué sur elle et non plus pataugeant dans les sphères vaporeuses de son chagrin. La colère avait soufflé sa fatigue comme on souffle sur un vieux livre pour en ôter la poussière – elle lui redonnait vie.

— Tu sais à quel point c'est embarrassant pour moi, j'espère ? Comment suis-je censé expliquer ça ? Merlin, Aidlinn, quelle lubie t'a traversé l'esprit ? C'est le fils Avery qui t'a convaincu d'y aller ?

— Pas du tout, je…

Elle s'interrompit en réalisant qu'elle ne savait plus quel mensonge inventer. Elle s'était enterrée dans les non-dits et les secrets avec son père, son frère, ses amis ; chaque cachotterie lui coûtait un peu plus. Tout à coup, elle se retrouva à court d'idées.

— Mézélias Moon m'a obligée à y aller.

Elle lui raconta tout : comment Mézélias l'avait fait chanter et sur quels événements ; elle lui raconta la façon dont Sylvia l'avait invitée, dont elle avait essayé de la piéger, puis le sauvetage inespéré de Rosier. Mais jamais elle n'aurait osé lui raconter son séjour idyllique à Kaerndal Hall.

— Evan, et peut-être Isaac, toi, Edern et tous les autres – vous iriez en prison à cause de moi si je révélais quelque chose. Je ne pourrais pas me le pardonner. Je n'avais pas le choix.

Son père était livide. Durant tout le récit, sa face s'était décomposée lentement, tel un mur qui s'écroule une pierre après l'autre. Il parut vieux et fatigué.

— Tu as failli mourir et ni toi ni Isaac n'avez songé à me prévenir ? Est-ce que je suis un si mauvais père pour que mes propres enfants préfèrent mourir plutôt que de me demander de l'aide ?

Elle eut beau démentir, lui assurer que ce n'était pas cela du tout, que l'urgence avait fait qu'ils n'avaient rien dit à personne, il finit par chasser la question avec un air blessé qui lui serra le cœur. Il y avait quelque chose d'horrible à faire de la peine à son père, à savoir qu'on le blessait profondément en lui refusant le seul rôle qu'il devait jamais avoir.

Ce fut lui qui se ressaisit en premier et qui reprit :

— Ce n'est pas aussi simple que l'avance Mézélias. Les témoignages recueillis sous l'influence du veritaserum ne sont pas valables devant un juge. Il voulait surtout te faire peur.

— Mais ils sauraient tout, il ne leur manquerait que des preuves.

Elle chercha en vain une aide de la part de Gordon, mais il n'avait pas de réponse pour elle, rien qui pût la réconforter, et elle dut remplir ce rôle elle-même.

— J'ai fait ce qu'il demandait, j'ai invité l'héritier d'une grande famille à son cocktail. Il n'y a pas de raisons que ça aille plus loin.

— Quand est ton interrogatoire ?

— Après-demain.

Elle lui tendit la lettre du ministère qu'elle avait reçue la veille. Malgré la confiance qu'elle affichait, elle n'était plus sûre du tout que l'échange entre Avery et Rosier eût suffi à Mézélias. Toutefois, Gordon n'avait pas besoin de connaître ses doutes, il avait vécu parmi les loups de trop nombreuses années.

— J'ai des amis là-bas. Les Rowle ont encore de l'influence, Aidlinn. Je m'assurerai que tout aille bien pour toi.

Il avait retrouvé la dureté d'acier qui le caractérisait. Si cette volonté implacable avait souvent effrayé Aidlinn dans sa jeunesse, elle ne pouvait plus la confondre avec de la cruauté. Son père se frayait un chemin dans le monde à la force des bras, il fallait bien au moins ça pour ne pas se retrouver piégé. Pour la première fois, elle l'admira à sa juste valeur, et réalisa à quel point elle manquait de solidité.

Ils restèrent encore à bavarder. Aidlinn, apaisée, se remémorait les souvenirs qu'ils avaient dans ce restaurant. Depuis qu'ils n'habitaient plus ensemble, ils ne se retrouvaient que dans celui-ci.

Matz Hohmann, l'immigré allemand, leur apporta une part de tarte et fronça les sourcils en regardant la rue vide par la baie vitrée.

— Foutue guerre. Les gens ne sortent plus. Il faut que ça s'arrête, d'une façon ou d'une autre. Autrement, on sera bien obligés de mettre la clé sous la porte. Raquel a dû fermer son salon de thé, elle est repartie en Espagne. Vingt ans qu'elle était là, les meilleurs piononos de Londres. Goûtez-moi cette tarte aux fraises en attendant, ma femme l'a faite ce matin. À ce rythme, qui sait si ce qu'il restera dans deux semaines. On ferait peut-être bien de partir aussi.

Il fit demi-tour en ronchonnant, disparaissant derrière le comptoir. En-dehors d'eux, la salle était déserte, et au vu des tables nues qu'on n'avait pas pris la peine de dresser, c'était comme ça la plupart du temps. Aidlinn comprit que Gordon venait manger ici aussi régulièrement par simple amitié, même s'il ne l'aurait jamais avoué.

Ils avaient fini le dessert et prenaient le café lorsque Gordon trouva le courage d'aborder la question du mariage – question que tous les pères de jeunes filles se doivent d'aborder, même s'ils détestent généralement le faire.

— Je sais que je ne suis que ton père, mais je pense que tu devrais songer à signer une promesse d'union. Ce genre de photos dans Pur-sang, ce n'est pas très bon pour ton image.

— Je croyais que tu étais d'accord pour que je m'engage.

— Si tu voulais le faire, ce serait déjà fait. Ça me convient très bien que tu ne le fasses pas.

Il posa une main affectueuse sur son bras en disant ces mots. Un geste qui montrait qu'il avait fini par la comprendre, qu'il respectait sa décision – elle n'eut pas le courage de soutenir son regard. Il retira sa paume et reprit :

— Le fils Avery est un très bon parti. Et j'ai de très bonnes relations avec son père. Cyrus peut se révéler particulier, mais il fera ce qu'il faut.

Mais Aidlinn ne pensait qu'à Evan. C'était Kaerndal Hall qu'elle voyait en fond de son mariage, baigné dans le rose du couchant. Elle n'imaginait rien d'autre. Rien d'autre que les mains d'Evan sur les siennes, glissant une bague à son doigt.

— Ce n'est pas avec Edern que je voudrais me marier, dit-elle. C'est avec Evan Rosier.

Son père haussa les épaules, et s'il ne sembla pas surpris, ne parut pas convaincu. Pourtant, elle lui avait raconté la façon dont il lui avait sauvé la vie, chez Sylvia. Elle avait envie de le convaincre, de lui dire : Evan tient à moi, il m'a tenue dans le creux de ses bras, j'ai senti son souffle sur mon cou, nous avons vécu tant de choses ensemble, il doit m'aimer, ce n'est pas possible autrement. Mais le doute était toujours aussi ancré en elle et aucune affirmation ne franchit la barrière scellée de ses lèvres.

La matinée avait été radieuse, mais lorsqu'ils quittèrent le restaurant, les nuages s'étaient accumulés et une pluie fine commençait à tomber.

oOo

Evan surgit le lendemain, sans prévenir. Il toqua et attendit devant sa porte, à surveiller la rue d'une perfection surnaturelle. Pour Aidlinn, c'était un jour morne, elle sentait au plus profond de ses os que c'était l'accalmie qui précédait la tempête.

— Je ne resterai pas longtemps, l'avertit-il en la suivant jusqu'au salon.

Il refusa de s'asseoir et resta à la dominer de toute sa hauteur, le visage totalement fermé.

— Je veux savoir ce que c'était que cet article dans le journal. Toi et Edern à la réception de l'US ?

— C'était exactement ça : Edern et moi au cocktail de rentrée de l'US.

Il était si impressionnant, dans ses habits élégants, à la juger sévèrement du regard. Il ne ressemblait plus au charmant garçon de Poudlard qu'il avait été, mais davantage à son père ; il n'y avait aucune trace d'émotion pour troubler ses traits, aucun doute pour faire céder ce port de tête arrogant. Elle aurait aimé lui dire que c'était un malentendu, qu'il n'y avait que lui, mais elle ne pouvait pas céder ; si elle cédait, il lui assénerait le coup de grâce.

— Tu n'as pas voulu m'accompagner, se sentit-elle obligée de préciser. Alors qu'est-ce que ça peut faire ?

— Tu ne pouvais pas me demander ça.

— Ce n'était pourtant pas grand-chose.

— Il y a des choses que je ne peux pas faire, même pour toi, persista-t-il. Surtout si tu refuses de me dire pourquoi.

Elle vit une douceur furtive passer dans ses yeux et attaqua avec la seule arme qu'elle pensait avoir.

— Ce n'est pas ce que m'a dit Edern.

— Edern est un beau parleur, rétorqua-t-il avec un rictus.

Et toi, qu'est-ce que tu es ? aurait-elle voulu le questionner.

— Alors c'était une vengeance qui m'était destinée ? enchaîna-t-il avec agacement.

Ce n'était pas le cas, pour une fois, et elle était heureuse de pouvoir le détromper. Elle lui renvoya sa propre douleur en pleine figure, visant aussi bien qu'Avery lui avait appris à le faire :

— Le monde ne tourne pas autour de toi.

Il accusa la pique sans broncher. Elle eut beau guetter le moindre tressaillement avec avidité, Rosier demeura aussi stoïque qu'un mur. Mais ses yeux se voilèrent, perdirent le peu de chaleur qu'ils contenaient – ce fut ainsi qu'elle sut qu'elle l'avait atteint et cette vision lui fêla le cœur. Oh elle devait lutter encore un peu, remporter ce combat et regagner un peu de fierté !

— Dans ce cas, nous n'avons plus rien à nous dire, déclara-t-il en faisant demi-tour.

En le voyant partir, sa résolution s'effondra. Elle eut la certitude que s'il partait, elle ne l'aurait jamais plus et elle entrevit avec effroi le désert que deviendrait sa vie.

— Attends !

Elle se jeta dans ses bras et le serra contre elle, refusant de le laisser partir, regrettant sa mesquinerie. Elle le serra si fort qu'il ne put se dégager, même s'il tenta maladroitement de le faire.

— Aidlinn, commença-t-il avec embarras.

— Ne pars pas, s'il te plaît, le coupa-t-elle.

Comme elle avait été bête de lui dire une telle méchanceté ! Bien sûr que le monde tournait autour de lui. Il se rigidifia pendant d'affreuses secondes, prêt à la rejeter pour toujours, puis caressa ses cheveux.

— Petite sotte, tu as réussi à me mettre en colère.

— Je suis désolée.

Il la fit asseoir et s'abaissa face à elle, posa les mains sur ses genoux.

— Alors dis-moi pourquoi tu as jugé bon de me malmener.

— Tu sais très bien pourquoi. Tu n'as donné aucune nouvelle, tu n'es pas revenu, tu m'as laissée tomber.

Il sembla essayer de comprendre, sans être vraiment désolé. Peut-être était-ce parce qu'il était un garçon et non une fille. Ou peut-être parce qu'il était Evan Rosier et qu'il ne dépendait de personne.

— J'avais des choses à faire.

Elle lui adressa un regard lourd de reproches et il soupira.

— J'avais besoin de réfléchir, tu comprends ?

Elle lui posa la question qui lui arrachait la langue :

— Est-ce que tu as honte de moi ?

— Non, dit-il après un temps d'arrêt. Non, bien sûr que non.

Et il parut soudain un peu malheureux. Ses beaux iris bruns perdirent de leur éclat, redevinrent des gouffres terreux qui s'ouvraient sur l'infini.

— Alors ? s'impatienta Aidlinn.

Elle se préparait déjà à ce qu'il allait lui infliger. Il allait lui dire quelque chose comme : Nous n'aurions pas dû faire ça, puis il allait lui dire de faire attention à elle et partir. Mais il ne devait pas partir, non il ne devait pas partir. S'il partait, que deviendrait-elle ? S'il partait, tout s'enfuirait avec lui. Evan planta ses yeux résolus dans les siens et ses mains chaudes se resserrèrent sur ses genoux.

— J'ai essayé de te laisser le choix tout ce temps, tu sais. Je voulais te laisser la possibilité d'aller avec Edern, et une part de moi souhaitait que tu saisisses cette chance.

— Mais je préfère être avec toi.

Au moment où elle prononçait ces mots, elle sut que c'était la vérité absolue, l'unique vérité, la seule qui aurait jamais de l'importance. Le monde aurait beau s'écrouler, le soleil s'éteindre, l'univers imploser, tout ce qu'elle souhaiterait jamais serait d'être près de lui. Il eut un sourire terriblement beau et amer, comme s'il le savait déjà depuis longtemps — et peut-être l'avait-il toujours su.

— J'espérais bien que tu dirais ça.


Voilà enfin le nouveau chapitre !

Un énorme merci à Maya et Ccie, Louvrine, AppleCherrypie, MarlyMcKinnon, feufollet, Baccarat V, Zod'a, Rhumframboise, leleMichaelson et Nixshia pour vos reviews. Cette histoire n'existerait pas sans vous !

Je vous dis à bientôt pour la suite. Normalement elle devrait arriver d'ici un mois maximum. Portez-vous bien !