.
Chapitre 84
Cet adieu raté me blesse encore aujourd'hui.
L'histoire de Pi, Yann Martel
Le cœur battant, Aidlinn traversa l'atrium du ministère. Elle ne s'était pas attendue à le trouver si endommagé. Une bouche béante s'ouvrait au niveau des bureaux du deuxième étage, comme si un monstre avait soudainement surgi du bureau des aurors et s'était jeté dans le grand hall. Des ouvriers en combinaisons œuvraient, baguette à la main, à re-former la façade éclatée, recréer le sol qui s'était effondré, redonner aux murs leur décor passé. On avait dégagé les restes calcinés des meubles, ramassé tous les papiers et les dossiers ; le grand open-space n'était plus qu'une vaste pièce dépouillée, aux murs brûlés et fissurés, au plafond percé. On disait que les aurors, qui occupaient temporairement le département de la coopération magique internationale, menaient la vie dure aux employés ; ils ne laissaient plus rien ni personne circuler sans inspection minutieuse. La sécurité avait été renforcée, mais il était trop tard : six des leurs avaient péri et les mangemorts s'étaient joués d'eux.
Les travailleurs portaient eux aussi les stigmates de l'attaque ; ils parlaient bas, ployaient la nuque et jetaient des regards en biais. C'est la guerre, à quoi vous attendiez-vous ? avait envie de les secouer Aidlinn. Personne n'est épargné.
Elle se rendit donc au niveau cinq et on la fit patienter dans une petite pièce garnie de chaises en bois grinçantes, qui offrait une vue vertigineuse vers l'immense atrium. Elle se penchait près de la fenêtre et voyait les employés circuler en tous sens, empruntant des itinéraires trop imbriqués pour être démêlés à l'œil nu, telles des fourmis affairées. Elle sortit de sa poche un petit flacon incolore, donné par Isaac le matin-même. Un antidote contre le veritaserum, avait-il expliqué. Avec ça, fais-moi confiance, ils ne pourront rien te faire dire. Le flacon avait coûté beaucoup d'argent, mais grâce à lui, l'interrogatoire n'était censé être qu'une formalité, du moment qu'elle gardait son calme. Elle but d'un trait, la potion lui laissa une trace acide sur la langue et elle se sentit libérée.
Ce fut un homme d'une trentaine d'années, aux cheveux roux foncés, au regard bleu éclatant, qui vint la chercher. Aidlinn le reconnut aussitôt, pour l'avoir côtoyé quand elle était jeune chez son amie Sylvia, c'était un des malicieux cousins de cette dernière, Gideon Prewett. Il avait perdu l'air indulgent qu'il lui réservait à l'époque, son visage était terriblement grave.
— Je dois te passer au détecteur de magie noire, indiqua-t-il. Ensuite, je t'emmènerai dans la salle d'examen.
Aidlinn se retint d'observer qu'on l'avait déjà passée au détecteur. Tiens-toi tranquille et ne parle pas plus que nécessaire, lui avait conseillé Isaac en l'accompagnant jusqu'au ministère. Mais se retrouver devant les prunelles azur des Prewett remuaient des vagues douloureuses dans la conscience d'Aidlinn. À une autre époque, elle avait mangé du gâteau à la même table que Gideon et Fabian Prewett, avait rigolé avec une admiration enfantine à leurs farces. Et voilà que Gideon la traitait en criminelle, voilà qu'elle était impliquée dans la mort de sa cousine.
— Je suis désolée pour Sylvia, dit finalement Aidlinn avec un aplomb qui la surprit elle-même. J'ai appris ce qui lui était arrivé.
Gideon ne releva pas les yeux, mais la ligne de ses lèvres se rétrécit nettement.
— Tu n'es pas venue à l'enterrement, dit-il simplement.
Elle ne trouva rien à répondre. Il la fit marcher quelques dizaines de mètres dans le corridor désert. Les portes des bureaux étaient toutes fermées, dérobant aux curieux le moindre élément de réponse sur ce qui pouvait s'y passer. Gideon poussa Aidlinn vers une porte et la laissa après avoir salué l'inspecteur qui se trouvait à l'intérieur de la pièce.
C'était un lieu étroit, sombre, qui donnait lui aussi sur l'atrium. Il ne comportait qu'un bureau aux flancs usés et deux fauteuils. Dos à la fenêtre, l'inspecteur attendait, plongé dans la lecture d'un dossier. Il avait une mine fatiguée, qui creusait les rides de son front, mais en apercevant Aidlinn, ses yeux s'illuminèrent un bref instant et il lui désigna la chaise en face de lui.
— Miss Rowle ? Je vous en prie, asseyez-vous. Je suis Gawain Robards et c'est moi qui vais vous poser quelques questions. Rien de personnel, seulement la procédure, vous comprenez ?
Il avait l'expression douce et les gestes lents, Aidlinn se détendit pour la première fois de la matinée. À ce moment, un autre homme toqua et entra, muni de deux gobelets de thé. Plutôt petit, les tempes prématurément dégarnies, il eut un sourire contrit :
— Bonjour Gawain, désolé, je suis en retard. Je viens prendre ta relève.
— Je peux finir avec Miss Rowle, je t'assure.
— Allons, je ne voudrais pas te priver de ta pause. En plus, Holt veut te voir.
Robards eut un instant d'hésitation, puis se leva lentement.
— Très bien, céda-t-il. Toni Rabl va s'occuper de vous poser quelques questions, bonne journée, Miss.
Le dénommé Toni Rabl s'installa à la place de Gawain.
— Un peu de thé ? proposa-t-il en plaçant un gobelet devant elle.
Aidlinn n'avait aucunement envie de boire du thé – on ne la reprendrait jamais à accepter quelque chose de quelqu'un qui n'était pas clairement positionné comme étant son allié. Cependant Rabl semblait attendre qu'elle but une gorgée.
— Ça ira, merci.
— Je pense que vous devriez en prendre, insista-t-il tout en sirotant son gobelet. C'est bon pour les nerfs. Vous avez l'air nerveuse.
Elle fit mine d'en prendre une gorgée. Si elle ne fit que tremper ses lèvres, un étrange picotement parcourut sa langue. Elle fut saisie de panique ; tout son corps se rappelait cette sensation qu'elle avait éprouvée chez Sylvia. Du veritaserum. Était-ce vraiment le cas ? Ou était-elle obsédée par ce qui était arrivé chez Sylvia. Mézélias avait-il vraiment trouvé qu'elle n'avait pas respecté sa part du marché ?
— Nom complet, s'il vous plaît.
— Aidlinn Mairenn Rowle.
— Vous travaillez au ministère ?
— Au département de la justice magique, dans la section audit du Magenmagot, sous la direction de Mrs Sloane Vaughn.
Bien sûr, Rabl savait déjà tout cela – tout était inscrit sur la feuille posée devant ses yeux.
— Vous savez que Mrs Vaughn a disparu ?
Le cœur d'Aidlinn s'accéléra. Elle ne devait pas s'inquiéter, Rabl ne pouvait rien contre elle.
— Je suis au courant.
Rabl eut un petit sourire.
— Vraiment, vous le savez ? Pourtant, aucun journal n'a relayé l'information, aucun mot n'a été passé au service.
Aidlinn comprit son erreur.
— Eh bien, elle n'est pas revenue au bureau. Ce n'était pas son genre de partir sans donner de nouvelles.
— Vous étiez absente, la semaine de sa disparition. La même semaine qui a vu l'attentat au ministère. Savez-vous quelque chose à ce propos ?
— Je lis les journaux, vous savez.
— Savez-vous ce qu'il est advenu de Sloane Vaughn ?
Aidlinn secoua la tête :
— Je ne sais rien de plus.
— Reprenez un peu de thé, l'encouragea Rabl d'un rictus.
Cette fois, l'ordre se répandit dans les veines d'Aidlinn, sa main se leva d'elle-même pour atteindre le gobelet. Elle fut contrainte de boire trois gorgées. Le liquide lui brûla la gorge.
— Savez-vous ce qu'il est advenu de Vaughn ?
Ne dis rien, se répéta Aidlinn. Tu n'es pas obligée de dire quelque chose.
— Elle est morte, déclara-t-elle d'une voix atone.
Le sourire de Rabl s'étira triomphalement. Dans l'esprit d'Aidlinn, c'était le chaos. Et l'antidote qu'Isaac lui avait donné ? Pourquoi ne faisait-il pas effet ?
— Vous êtes l'ami de Mézélias Moon, reprit Aidlinn d'un ton accusateur. Il n'avait pas à vous dire de faire cela.
— Moon m'a suggéré beaucoup de choses à votre sujet et à celui de vos amis. En attendant de les avoir, je vous ai, vous.
— Il n'avait pas le droit, nous avions un marché.
Rabl se mit à ricaner.
— Je me fiche bien de ce qui vous a mis dans cette position. Moi, je suis simplement prêt à me salir les mains.
— Mon témoignage n'est pas recevable sous veritaserum.
— Mais qui le saura ? Un coup de baguette et vous pourriez très bien ne garder aucun souvenir de cette conversation, ou bien en garder une trace très différente. Je vous ai dit que j'avais été oubliator pendant six ans ? Vous vous doutez que Mr Moon ne m'aura pas choisi pour cette mission à la légère.
— Cette mission ?
Rabl ignora sa question.
— Il paie très bien, vous savez. C'est tout ce qui m'importe. Vous penseriez comme moi, si vous n'aviez pas baigné toute votre enfance dans l'opulence indécente de vos semblables.
Le regard qu'il posait sur elle devint brûlant de haine, purulent de rage et de dégoût. Ce n'était pas seulement du mépris pour ce qu'elle et les sang-pur représentaient, c'était une déception du destin qui avait pourri, une jalousie aigre qui avait macéré pendant des années, c'était l'essence la plus animale et la plus laide qui dégoûtait de la lutte des classes. Aidlinn comprit que Rabl n'aurait eu aucun scrupule à la mettre sur le bûcher et cela lui cloua la bouche.
— Comment est-elle morte ? reprit finalement Rabl.
Aidlinn revit l'éclat d'un sourire fugace et une voix chaleureuse lui caressa les tympans, quelque part. Quelque part, dans une dimension parallèle, elle était encore à Bury Lane, elle venait d'avouer à Rosier qu'il n'y avait que lui, et il s'adoucissait et lui répondait : Je savais bien que tu dirais ça. Lui affirmait-il qu'il n'y avait qu'elle, dans cette autre réalité ?
— Evan Rosier l'a tuée avec l'aide de Lothaire Selwyn, s'entendit-elle répondre.
Elle se sentait nauséeuse. Elle s'était donné tout le mal possible pour ne pas le trahir et ça n'avait pas été suffisant. Dès que Rabl sortirait de la pièce, Rosier deviendrait un fugitif et elle, sa complice. C'était inévitable, elle se sentait fatiguée, dégoûtée.
— Evan Rosier ? Le fils Rosier ?
Rabl émit un long sifflement.
— On dirait que Maugrey avait raison. Il le déteste, vous savez ? Il fait partie de ceux qu'il hait le plus. Je crois que c'est parce qu'il n'a jamais pu obtenir une perquisition contre sa famille. Il faut dire que Minchum n'aurait jamais rien fait qui puisse déplaire à Rosier Sr. Il a fallu orchestrer sa mort pour obtenir un peu plus de marge de manœuvre. Les volontaires ne se sont pas bousculés, et avec le recul, certains s'en sont mordus les doigts. En tête ce pauvre Nightingal. Sale affaire. Ne croyez pas que je m'en réjouisse, Maugrey est toujours là à me dire "Qu'ils se pavanent tant qu'ils le peuvent, Toni, vivement qu'on mette tous ces fils de pute sous les verrous" et moi je lui dis "Pour sûr, patron". C'est pas que je le pense, mais je me verrais pas lui répondre autre chose. Ce sont pas ces foutus progressistes qui vont payer nos pauvres salaires, pas vrai ? Mais la guerre est la guerre. D'ici quelques années, les privilégiés auront changé de visage ; moi j'aurai enfin ma villa en bord de mer.
Rabl eut un long frémissement, comme s'il était tiré d'un rêve.
— Fichu stagiaire, râla-t-il. Je lui ai dit de verser la fiole dans un seul gobelet, c'était quand même pas compliqué, si ? Voilà que je me retrouve à déblatérer n'importe quoi. Merlin, heureusement que vous vous souviendrez de rien.
— Vous avez parlé de Nightingal.
— Barnabas s'était porté volontaire pour mettre fin à la puissance des Rosier. Il connaissait les risques. Un bon auror, sans aucun doute, mais un peu trop de sûr de lui, quand on voit ce qui lui est arrivé. Difficile de plonger la main dans la gueule du loup et de ne pas se faire mordre, j'ai pas raison ? Maugrey n'arrêtait pas de dire que c'était le fils Rosier qui l'avait vengé. Moi j'y crois pas, pas plus que les autres. C'était encore un gamin, Barnabas était un bon sorcier. Je pense que les Rosier ont payé quelqu'un pour s'en occuper.
Elle aurait voulu ne rien dire.
— Non, c'était lui. C'est Evan qui l'a tué.
L'auror haussa les sourcils, marqua une pause.
— Mince alors. Ce garçon est plus dingue que ce que je pensais.
Aidlinn eut envie de défendre Rosier, parce que soudain cela lui semblait très important de préciser qu'il n'avait pas eu le choix. Rabl ne semblait pas comprendre qu'il y avait des choses qu'on se devait de faire, parce que l'inaction aurait été plus terrible encore.
— Son père était mort. Qui d'autre que lui aurait pu le venger ?
Qui d'autre que lui aurait pu jurer au chevet de son père mourant ? Qui d'autre aurait surgi de l'obscurité pour réduire au silence Richard Jones, Sloane Vaughn et tous les autres ? Aidlinn était prête à jurer qu'il ne prenait aucun plaisir à se salir les mains, contrairement à ce que certains affirmaient. Maintenant que Rosier était sur le point d'être traité en criminel, c'était crucial que Rabl comprît. Mais Rabl éclata de rire.
— Dans la vie, Miss Rowle, on ne fait pas justice soi-même. Vous vous rendez compte de ce que vous insinuez ? Si je sors de cette pièce, que je rentre chez moi et que je trouve ma maison cambriolée, est-ce que je vais aller trouver les voleurs et les massacrer ? Non, même si j'en ai diablement envie, non. Je suis un homme civilisé. Je vais appeler la brigade et ils vont les interpeller. Est-ce que c'est vraiment si difficile ?
— C'est votre justice qui a tué Artus Rosier, vous l'avez dit vous-même, siffla Aidlinn.
Rabl leva les mains en signe d'impuissance, un large sourire aux lèvres.
— On dirait que ça ne marche pas pour cette fois, alors. Ça vaut ce que ça vaut, mais Rosier Sr le méritait. Cet homme était mauvais, sa famille est certainement mieux sans lui. Quant à votre ami, il va pourrir en prison et c'est déjà bien mieux que ce qu'il mérite. Si ce n'était que moi, il…
Rabl ne finit jamais sa phrase. La porte s'ouvrit tout à coup, laissant apercevoir une haute silhouette qu'Aidlinn mit quelques secondes à reconnaître. C'était Gordon Rowle, auréloé par la lumière aveuglante du couloir, tout vêtu de gris, et les yeux jetant des éclairs. Avant que Rabl eut esquissé un mouvement, Gordon avait levé sa baguette et l'avait stupéfixié.
— C'est trop tard, gémit Aidlinn. Il sait pour Sloane Vaughn, il sait pour Rosier. Il savait déjà avant même que j'entre dans cette pièce. Mézélias n'a pas respecté sa promesse…
Hébétée, elle clignait des yeux, comme si Gordon avait brutalement mis fin à un songe. Il la saisit par les épaules.
— On m'a prévenu que ça tournerait mal si cet homme faisait l'interrogatoire. Qu'est-ce qu'il sait exactement ?
— L'antidote n'a pas fonctionné. Isaac m'avait donné quelque chose contre le veritaserum, mais ça n'a pas fait effet.
La phrase tournait en boucle dans son esprit. L'antidote n'a pas fonctionné. Tout était allé de travers à partir de là.
— Qu'est-ce qu'il sait exactement ?
L'antidote n'a pas fonctionné.
— Il sait que Rosier a tué Sloane, ainsi que Edgar Bones.
Son père eut l'air mécontent et jeta un regard mauvais au corps rigide de Toni Rabl.
— Il sait seulement pour Rosier ?
Elle lui jeta un regard perdu, parce que selon elle, la découverte des crimes de Rosier était aussi terrible que celle de tous les membres de la cause ; elle n'imaginait pas un monde où il n'était plus le maître libre et admiré de Kaerndal Hall, où il n'était plus l'allié puissant et inébranlable qu'il avait toujours été. Ce n'était pas seulement Rosier, c'était Rosier et tout le reste.
— On pourrait encore tout arrêter et finir cet interrogatoire, reprit lentement son père. On pourrait attendre que le veritaserum se dissipe, modifier son dernier souvenir, et il ne saurait rien de cette interruption. Je ne peux peut-être pas altérer tout l'interrogatoire, mais une courte période de temps, ce pourrait être faisable. Tu pourrais être mise hors de cause.
Ça n'avait pas de sens. L'antidote n'a pas fonctionné. Aidlinn se mit à bégayer.
— Mais il saurait que je suis complice de meurtre. J'irais en prison, moi aussi. Et Evan… On ne peut pas faire ça à Evan.
— C'est la guerre, Ailinn. On ne peut pas sauver tout le monde. Tu n'irais pas en prison.
L'antidote n'a pas fonctionné.
— Mais Evan, répéta-t-elle comme un automate. Evan ne peut pas aller en prison. On doit faire quelque chose, il ne peut pas… il ne peut pas…
Ça ne pouvait pas arriver. Elle préférait mourir plutôt que de le trahir.
— On ne peut pas lui faire ça, papa. Je ne peux pas. Il doit y avoir une autre solution.
Une autre solution. L'écho se répercutait dans sa chair, faisait vibrer ses veines. Son père la regardait en silence, tout éclat vindicatif disparu de son visage, le visage usé par les inquiétudes, par les drames et le mal. Si elle avait été dans son état normal, elle aurait peut-être vu qu'elle lui en demandait trop.
— Tu es vraiment amoureuse de lui, observa calmement son père. J'espère qu'il est conscient de la chance qu'il a.
Gordon se redressa lentement, jeta un œil glacial le prisonnier, raide et terrifié au sol. Un éclair vert surgit de sa baguette et le corps de Rabl tressauta mollement sur le sol.
— La question est réglée, dit-il.
D'un autre coup de baguette, il enflamma le parchemin posé sur le bureau. Le père et la fille regardèrent en silence le papier se consumer. Au loin, on entendait des cris. Gordon sembla se ressaisir, aida sa fille à se mettre debout et l'entraîna hors de la pièce. Ils coururent dans le corridor, passèrent devant la silhouette inconsciente de Gideon Prewett, les innombrables portes closes, les fenêtres artificielles et les ascenseurs dorés, jusqu'à un renfoncement qui cachait une porte donnant sur une cage d'escaliers.
— Un de mes contacts a créé une diversion à l'étage inférieur, expliqua précipitamment Gordon. Tous les aurors y sont pour une alerte à la bombe.
Tout allait si vite, tout était si confus. Tout ça parce que l'antidote n'avait pas fonctionné.
— Mais Gideon Prewett m'a vue. Il saura ce qui s'est passé, insista Aidlinn. Et il doit y avoir un registre. Le corps de Rabl… On m'accusera.
Son père parut soudain fatigué. L'éclat qui l'habitait vacilla dangereusement. Il la regarda pendant de longues secondes.
— Tu diras que tu as terminé l'entretien, que tu m'as dénoncé. Tu diras que je suis arrivé et que j'ai tué Rabl tandis que tu t'enfuyais. Tu diras que tu as eu peur, que tu as toujours eu peur de moi, depuis la mort de ta mère. Ce sera facile de prouver que ça fait un moment que tu n'es plus sous ma responsabilité.
Aidlinn se mit à pleurer ; les larmes grossirent lentement au coin de ses yeux, puis dévalèrent subitement les pentes abruptes de ses joues. Les paroles de son père s'emmêlaient autour d'elle, brouillaient le monde. Elle ne comprenait pas, ne voulait pas comprendre. Il ne restait qu'un affreux pressentiment qui lui enserrait la gorge, la poitrine et la vidait de toute énergie.
— Qu'est-ce que tu vas faire ?
Elle n'avait pas compris, il devait lui manquer une composante essentielle. Ce ne pouvait être ce à quoi elle pensait.
— Tout ira bien, lui dit-il. Rentre chez toi, je vais m'occuper de tout.
— Mais les aurors…
— Ils n'en auront plus après toi.
Sa voix avait baissé et il lui avait mis une main sur l'épaule. Tout était très calme, le temps avait ralenti.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? dit-elle encore.
Elle était enveloppée d'un affreux pressentiment, qui lui tournait autour comme un nuage noir et qui obscurcissait tout le reste. Ses pieds étaient rivés au sol, ses jambes étaient devenues du plomb, elle était incapable de bouger.
— Je vais faire ce qui doit être fait. Rentre chez ton frère et n'en sors pas avant que tout soit fini.
— Comment ça ? Avant quoi ?
Les cris se rapprochaient. Une alarme éclata dans l'immobilité du couloir.
— Quelqu'un a découvert le corps, marmonna Gordon. Va, maintenant. Prends la sortie de service. Descends les escaliers jusqu'en bas, il y a une porte au fond du couloir. Elle te mènera dehors.
— Viens avec moi, l'implora Aidlinn.
Elle avait peur de ce qui allait arriver s'il ne venait pas avec elle.
— Pas cette fois, dit-il.
Sa voix portait la fêlure d'un adieu définitif.
— Mais pourquoi ?
Il devait y avoir une autre solution, une solution qui épargnait son père aussi bien que Rosier, et il y en avait certainement une. Mais c'était ainsi, on ne prenait pas toujours les meilleures décisions, et Gordon Rowle avait attrapé de justesse celle qui lui paraissait la meilleure. Pour Aidlinn, tout avait pris l'allure d'un autre mauvais rêve et elle restait figée dans l'angle du couloir, les jambes tétanisées alors que les échos de l'alarme fracassaient tout et que les cris éclataient dans le corridor. Elle regardait son père, son visage inflexible, sa silhouette droite et puissante et elle ne comprenait pas pourquoi il n'arrangeait pas la situation d'un claquement de doigt. Elle avait envie de se réfugier dans ses bras, de redevenir sa petite fille ; il lui murmurait des paroles apaisantes, elle presserait sa joue contre le tissu de son costume et l'orage passerait, oui, l'orage passerait, parce qu'il ne pouvait pas durer éternellement.
— Pour une fois, fais ce que je te dis, Aidlinn. Laisse-moi être ton père.
Il ne la prendrait pas dans ses bras et l'orage lui éclaterait à la figure. Il y eut un éclair de lumière à l'angle du couloir. Par ici ! hurlait-on.
— Mais je…
— Assez, fit Gordon sans la regarder. Va-t'en.
Et il la repoussa dans l'escalier, ferma la porte derrière elle. Elle se retrouva seule dans la pénombre.
oOo
Elle rentra sous la pluie, mortifiée, et trempée jusqu'aux os, l'alarme du ministère la poursuivant tel un démon hurlant. Incapable de transplaner, elle avait couru dans les rues, à moitié aveuglée par l'eau qui lui giflait les joues, filant talonnée par la terreur qu'elle éprouvait, le chagrin qui l'enserrait. Elle avait eu beau fuir, l'horrible scène ne s'était pas estompée. Elle échoua devant la porte de la maison de Bury Lane après plusieurs heures d'errance et se précipita à l'intérieur, ignorant Irk qui s'inquiétait dans son sillage. Isaac n'était pas là, il devait être encore au ministère, dans la pénombre et le silence secret du département des mystères.
Isaac n'était pas là et elle devait lui rapporter la tragédie qui les frappait. Leur père serait-il emprisonné ? Non, c'était impossible, ils allaient le relâcher. Pourquoi avait-elle fui ? Elle aurait dû rester pour le défendre, elle aurait dû faire quelque chose. Isaac revint une heure plus tard, pâle et tremblant. On aurait dit qu'il allait s'évanouir.
— Papa a été arrêté par les aurors, dit-il simplement.
Il s'assit sur le canapé en face d'elle, sans rien ajouter. Dehors, la pluie martelait toujours le trottoir et les dalles du petit jardin. C'est ma faute, avait envie d'avouer Aidlinn. Mais elle restait silencieuse, droite, à regarder la pluie tomber, à imaginer que la silhouette de leur père s'arrachait à la grisaille pour se présenter à leur porte. Avait-il jamais vu leur maison de Bury Lane ? Qu'avait-il fait toutes ces années, toutes ces semaines passées sans eux, au manoir familial ? Que pensait-il à présent ? Où était-il ? Était-il en partance pour Azkaban ? Lui avait-on fait du mal ? Avait-il résisté pendant l'arrestation ? Qu'avait-il dit ? L'avait-t-on frappé ? Est-ce qu'il lui en voulait ?
Les hiboux apportèrent la sombre nouvelle le lendemain. Tous les journaux parlaient de l'arrestation de leur père, accompagnant le récit de photos où on le voyait avancer au milieu des aurors, les menottes au poignet et son joli veston déchiré. Gordon Rowle arrêté pour double meurtre, Rowle et la décadence des conservateurs, Gordon Rowle accusé d'assassinat au ministère, Rowle coupable d'homicide volontaire, Attaque mortelle au ministère…
C'était un cauchemar. Une multitude de lettres affluèrent les deux jours suivants, en provenance de leurs alliés, de journalistes sollicitant une interview, de curieux et de personnes en colère. Des beuglantes leur hurlaient des injures, des enveloppes leur explosaient entre les doigts ; l'une, contenant du pus noirâtre, brûla les mains d'Isaac et Irk dut bander ses plaies avec de l'essence de murlap.
Deux missives provenaient du ministère et leur annonçaient leur mise à pied immédiate et leur licenciement à la fin du mois – depuis l'année précédente, les familles de criminels n'étaient plus concernées par le droit du travail sorcier.
En soirée, une meute de reporters avait encerclé leur maison et sonnait sans arrêt à la porte, attendant au pied du porche. Aidlinn leur avait envoyé Irk pour leur faire savoir qu'Isaac et elle ne donneraient aucune interview, mais ils étaient restés et formaient un groupe bruyant devant la maison. Isaac et Aidlinn avaient espéré une lettre de leurs grands-parents Nott pour éventuellement fuir chez eux, mais ils étaient sûrement en vacances en France et ignorants de toute l'affaire.
Ce fut Evan Rosier qui les arracha à cette horreur. Il leur envoya un patronus ; l'aigle bleu se posa dans leur salon et leur annonça calmement, avec la voix d'Evan, qu'ils pouvaient fuir quelques jours à Kaerndal Hall s'ils le souhaitaient. Ils ne se firent pas prier, firent en hâte leurs bagages et passèrent par le jardin. Angus jappait joyeusement en remuant la queue, insensible au désarroi de ses maîtres.
— N'ouvre à personne en notre absence, recommandait Isaac au pauvre Irk, qui les regardait partir, les oreilles basses.
La journée prenait des airs d'apocalypse. Les affaires qu'ils n'emmenaient pas gisaient éparpillées dans leurs chambres, dans le salon et la bibliothèque ; les livres qu'ils avaient parcourus restaient ouverts dans le canapé, en compagnie de la montagne de journaux qui portaient en première page la figure de leur père ; la table de la salle à manger n'avait pas été débarassée des restes de leur dîner.
Ils transplanèrent depuis le jardin et apparurent à l'entrée de l'immense parc de Kaerndal Hall. Comme un mirage, Rosier les y attendait aux rênes d'une calèche bleu ciel tirée par deux grands chevaux blancs, qui remuaient la tête et humaient l'air chargé d'humidité. Ils passèrent les hauts arbres assombris par le soir et se retrouvèrent au beau milieu de la pelouse rase et plane qui filait jusqu'au château. À l'ouest, le soleil se noyait dans l'océan et nimbait Kaerndal Hall d'une lueur flamboyante. À cette vision, Aidlinn sentit son cœur battre plus vite. L'atmosphère magique des lieux picotait sa peau, enflammait ses veines, comme si elle avait laissé une part d'elle sous les pierres blanches et qu'elle était sur le point de la retrouver. Kaerndal Hall l'avait déjà rejetée et elle en avait souffert, mais cette fois, tout était différent ; cette fois, elle avait sacrifié son nom et son sang pour ce palais secret et Kaerndal Hall le savait, Kaerndal Hall l'attendait.
