TW : Attention, ce chapitre contient des violences physiques et sexuelles. Merci ne de pas lire si vous n'êtes pas à l'aise avec ce type de scènes ! Je ferai un résumé des événements au cas où dans le prochain chapitre.


Chapitre 88


Tu peux trouver du vice chez la moindre des créatures, mais quand Dieu a créé l'homme le diable était à son côté.

Cormac McCarthy, Méridien de sang


— Je déteste ça, finit par lâcher Isaac.

— Tu sais bien que ça fait partie du jeu, lui rétorqua Rosier sans se retourner.

Ils marchaient sur une route tortueuse, au milieu des chênes et des bouleaux verruqueux. Le soir laissait tomber son drap de ténèbres sur la forêt de Sherwood ; les vieux arbres craquaient doucement, les fantômes battaient les bois autour d'eux. Isaac distinguait la silhouette de son ami qui ouvrait la voie, sa baguette projetant une lumière pâle sur le chemin de terre.

— Peut-être qu'on devrait se séparer ? suggéra Jaurel Travers d'un air dubitatif.

— Et risquer d'être pris pour cible par Cyrus ou Dorélius ? frissonna son frère Hilard. Très peu pour moi.

Des aboiements furieux retentirent dans le lointain, suivis d'un cri qui perça le silence. Les quatres sorciers s'immobilisèrent instantanément, le cou raide et les muscles bandés à la façon des cerfs traqués.

— Je maintiens qu'on aurait dû prendre un des chiens de Rodolphus, reprit Jaurel quand ils se détendirent enfin.

Après tout, ils n'étaient pas les proies, ils étaient les chasseurs – c'était ce que se répétait inlassablement Isaac. Pourtant, il y avait une part secrète de lui qui remuait et gémissait d'effroi dans les tréfonds de sa conscience.

— Tu sais que je déteste les chiens, râlait Hilard. Ils ne peuvent pas s'empêcher de baver et de poser leurs sales pattes partout.

Ils continuèrent à cheminer sur le sentier, Hilard s'en écartant parfois pour fondre avec avidité sur une forme invisible entre les bosquets. Une frénésie étrange s'était allumée en lui, il devenait un traqueur vorace et méthodique que rien ne semblait satisfaire.

Ce fut Rosier qui repéra le premier. C'était un jeune garçon qui s'était dissimulé sous un gros tas de feuilles. Il était à bout de souffle, couvert de terre et trempé de sueur après sa cavale sous la nuit lourde de chaleur ; quand Jaurel le souleva par le bras, ses longs membres juvéniles tremblèrent et il s'affaissa de nouveau.

— T'as tout donné, pas vrai ? lui dit Hilard. Pauvre petit gars.

Son timbre traînant avait des inflexions carnassières.

— Ils les choisissent de plus en plus jeunes, maugréa Jaurel.

— Qu'est-ce que vous voulez ? bégaya le garçon.

Et ses yeux écarquillés murmuraient : Qu'est-ce que vous allez me faire ? Ne me faites pas de mal. Qu'est-ce que je vais devenir ? Ne me faites pas de mal.

— Finissons-en, dit Isaac.

Contre toute attente, ce fut Jaurel, et non Hilard, qui agita sa baguette. Un sillon rouge barra la gorge du garçonnet qui se tordit de douleur, portant les mains à son coup. Son propre sang coula sur ses doigts, les colora de vermeil et sa bouche produisit un terrible gargouillis alors qu'il retombait sur le sol. Les quatre hommes contemplèrent en silence le jeune moldu convulser sur le sol et s'éteindre. Bientôt, il ne resta de lui qu'un petit corps raidi de douleur, aux yeux de verre figés face au linceul opaque de la nuit, et le sang s'égouttait encore de sa gorge et abreuvait la terre.

Leur seconde victime fut une femme, assez âgée pour être leur mère. Elle s'était écroulée de fatigue dans un fossé boueux et ne pouvait plus se relever.

— Qui êtes-vous ? souffla-t-elle.

— Nous sommes des sorciers, lui dit Jaurel.

Hilard l'empala contre un arbre et, tandis qu'elle expirait dans un dernier cri, ils se détournèrent.

Isaac scrutait l'expression fermée de Rosier. Il ne semblait pas plus que lui vouloir prendre part à la grande chasse organisée par les sang-pur. Ce n'était pas une question de pitié, c'était une question de lassitude.

— Ça doit être facile de se perdre ici, observait Jaurel.

— Plutôt, oui, acquiesça Rosier. Il ne faut pas s'écarter des sentiers, ou vous risquez de ne jamais les retrouver. Wardel est un endroit dangereux.

Isaac essaya d'imaginer le jeune Evan explorant les bois de sa famille. Qu'avait-il pu bien croiser dans cette forêt ? Qu'avait-il pu entendre depuis le manoir ?

— Jamais ?

— Wiley Flint a failli y rester, il y a deux ans.

Isaac se souvint de l'histoire que lui avait racontée son père : un sorcier, retrouvé trois jours plus tard, délirant et rampant. Il avait juré qu'une créature l'avait traqué jour et nuit – une créature qu'il n'avait pas pu affronter – et qu'elle lui avait brisé les jambes. Il avait fini en fauteuil, à se terrer chez lui.

— Tu étais là ? lui demanda Isaac.

— J'étais là, dit simplement Rosier.

Il se remettait déjà en route sans un regard pour le corps de la femme.

— Hilard, n'oublie pas de récupérer sa tête.

oOo

Le cri monta des profondeurs de la forêt et mourut au pied de Walden Macnair, qui s'immobilisa. Il scruta les ténèbres, huma le parfum d'humus et de sang, frémit longuement, traversé par un instinct primitif, puis se retourna vers la scène qui se déroulait à la lumière du feu.

Antonin Dolohov et Lothaire Selwyn étaient assis sur un tronc et se partageaient une bouteille, devant un grand feu de camp sauvage. Les hautes flammes s'agitaient, prêtes à s'échapper du foyer et à tout calciner.

— Les nôtres ne crient plus, grognait Fenrir Greyback, de l'autre côté du feu.

Il agitait un long couteau de chasse et désignait leurs deux prisonniers, pendus par les pieds. C'étaient un homme et une femme adultes – un couple, de l'avis de Macnair. Cela se voyait aux regards épouvantés qu'ils échangeaient sans trêve.

— C'est parce que Walden leur a coupé la langue, répondit patiemment Dolohov. Reprends donc un peu de rhum.

Greyback cracha par terre, et daigna boire au goulot. Walden fixait toujours la nuit ; il se sentait à fleur de peau, bouleversé par quelque chose qui arrivait au fond de lui et partout dans le monde. Il sentait la mort et la vie qui entraient en collision, il percevait la lutte colorée qui faisait rage devant lui et il sentait qu'il devait y mettre un terme, y mettre un terme maintenant, s'amputer de cette chose, couper, abattre par tous les moyens.

— Pourquoi est-ce qu'on ne peut pas les tuer et continuer ? s'irrita-t-il.

Il ne voulait pas continuer à se saouler. Il voulait chasser les petites choses insignifiantes qui se terraient dans les bois. Les traquer et les réduire en cendres.

— Nous avons tout notre temps, Walden, l'apaisa Lothaire.

Selwyn ne voulait pas remporter la chasse. Ils avaient trouvé très rapidement les deux moldus, et Walden avait espéré qu'ils pourraient gagner la partie, revenir avec le plus grand nombre de têtes et les sortir une à une du sac, en les empoignant par les cheveux. Et tout cela, même sans les molosses des Lestrange, même sans les chevaux démoniaques des Avery. Mais ils étaient restés ici, autour du feu, et ils avaient bu, et ils avaient regardé leurs victimes étourdies et pendues par les pieds ; ils les avaient écoutées geindre, pleurnicher, ils avaient senti l'odeur piquante de leur urine par-dessus celle, âcre, de la chair brûlée lorsqu'il avait jeté leurs langues dans le feu. La lune avait filé sur les flots dormants de la nuit et ils se tenaient toujours là.

— Tuer est un art, comme tout ce qui est important, avait dit Selwyn. Quand on tue, il faut le faire bien, sinon ça risque de nous poursuivre. Et tu ne veux pas qu'un mort te poursuive, Walden, ça ferait perdre la tête à n'importe qui.

Mais Walden avait déjà des choses qui le suivaient – des morts et des vivants, des souvenirs qu'il ne pouvait pas oublier, des regrets qui s'amassaient en nuages de suie, et des questions, beaucoup de questions, qui sifflaient et si, et si, et si.

— Nous allons finir derniers, insista-t-il.

Ça lui semblait très important de ne pas encore échouer à quelque chose, surtout après la lettre qu'il avait reçue. Il l'avait reçue en soirée, il n'avait pas reconnu le hibou qui la lui apportait. L'oiseau lui avait jeté un regard dur, et il avait su, d'une manière ou d'une autre, que ce ne pouvait être qu'un messager d'Irving Macnair.

Papa mort. Enterrement dans trois jours. Baregate, 17 heures.

Elliot.

Il avait attendu et puis il avait hurlé ; il s'était rendu malade de rage et de douleur ; il avait tout détruit, remué leur vieille maison de fond en comble, brisé les meubles, le piano poussiéreux de leur pauvre mère, déchiré les tapisseries qui dataient de son enfance ; il s'était écorché les mains contre la pierre nue des murs extérieurs, jusqu'à se briser les os, jusqu'à ce que son propre sang colorât le gris uniforme et indifférent, mais cela n'avait pas suffi à apaiser l'incendie qui faisait rage en lui. Après des années de silence, il avait ressenti quelque chose ; la lettre avait déterré une part de lui et l'avait laissée rôtir sous la crue lumière du jour ; il était à nouveau le garçon qui demandait un balai pour son anniversaire.

Les marques étaient toujours là, sur ses jointures, des cicatrices fraîches, laides, inégales comme les sillons d'un champ fraîchement labouré. C'était le moment de semer quelque chose à l'intérieur – n'importe quoi.

La femme se tortillait. Elle avait une chevelure blonde, dorée comme les blés – une couleur qui ne ravivait rien. L'homme, en revanche, avait les cheveux châtains de son père. Les cheveux de son père qui était mort. Qui était mort et qui l'avait abandonné. Un beau matin d'août, l'été précédant sa septième année à Poudlard, il s'était levé et avait ouvert les volets pour admirer le ciel radieux. Lorsqu'il était descendu, il n'avait trouvé personne, rien que le vide des pièces, rien que l'écho solitaire de ses pas. Son père et son frère s'étaient évanouis sans un mot et ils n'avaient pas réapparu. Walden n'avait jamais compris ; il avait demandé à la carcasse inanimée de sa mère, à l'hôpital. Pourquoi sont-ils partis ? Pourquoi ne m'ont-ils pas emmené, moi aussi ? Ils avaient disparu et beaucoup de choses avaient disparu avec eux.

— J'en ai assez de boire et d'attendre que la nuit se termine, dit finalement Greyback.

Il s'approcha de l'homme et donna un large coup de poignard dans l'abdomen dénudé. Le corps tressauta et les lèvres de la plaie s'ouvrirent pour laisser échapper la chair vermeille, à vif, gorgée de sang. Greyback enfonça à nouveau son couteau jusqu'au manche, et trancha les viscères, les artères, tout ce qui pouvait faire obstacle. Un liquide noir suinta – Macnair sut que l'estomac avait été touché. Selwyn et Dolohov ne firent pas un geste, ils observèrent l'homme se contorsionner et perdre la vie, gargouiller comme un évier bouché. Une odeur désagréable se répandit dans l'air. La femme à côté de lui se mit à vomir et s'étouffa, toussa et vomit encore, toujours pendue par les pieds.

— Tu n'es qu'un maudit chien, Fenrir, lui dit Selwyn. Les flammes de l'enfer auront raison de toi.

Sur ces paroles, il se leva, suivi par Antonin, qui surveillait le ciel. L'indigo sombre s'éclaircissait lentement à l'est, la lune avait disparu. Le feu craquait et réveillait les démons tapis dans leurs yeux.

— À toi, Walden. Tu attendais ça, n'est-ce pas ?

Fenrir détacha la femme d'un coup de baguette et elle s'écrasa sur le sol avec un bruit sourd. Papa mort. Macnair leva sa baguette. Enterrement dans trois jours. Est-ce que son père avait pensé à lui ? Toutes ces années à tourner en rond, à se demander ce qu'il y avait de différent chez lui.

— Pas de baguette, Walden, lui souffla Dolohov. Ce soir, pas de magie.

Baregate, 17 heures. Qu'est-ce qu'il ressentait ? Rien d'autre que la douleur fantôme sur ses poings. Il prit une pierre, une grosse pierre qui pesait lourd entre ses mains fatiguées. Baregate, 17 heures. Était-ce là-bas qu'ils s'étaient cachés ? Il n'y avait jamais pensé, pourtant ils y avaient séjourné tous ensemble en vacances. Un village au sommet d'une colline solitaire, jonchée de parcs à moutons. Il abattit la pierre sur la tête blonde. Crac. Encore une fois, juste au coin. Crac. Le crâne s'enfonça. Crac crac crac. Elle était déjà morte, mais il réduisit cette tête en bouillie. C'était moins douloureux que le mur, il sentait les petits bouts de cervelle et de chair déchiquetée asperger ses mains, éclabousser la pierre. Et en arrière-plan, le stupide aboiement de Greyback – Macnair aurait voulu passer ses mains autour de sa gorge et serrer, serrer et creuser un trou noir et y laisser pourrir son cadavre, le déterrer et jouer avec ses os. Il le détestait, il les détestait tous.

— Walden.

C'était la voix de Lothaire, claire et calme, un phare dans la tempête. Lorsqu'il releva la tête, tout était immobile, les yeux luisants de Selwyn le fixaient, l'aube pointait et le feu se mourait. Tout était terminé. Son père était mort ; son frère était vivant, quelque part.

oOo

Ce fut Edern Avery qui remporta la chasse. Les bras couverts de sang, il entreprit d'égorger le dernier moldu sous les acclamations. Le sang chaud coula de la plaie béante alors que la tête de la victime basculait en arrière dans un dernier borborygme sous les acclamations. Il salua l'assemblée avec une grâce macabre, puis nettoya ses mains dans la bassine d'eau parfumée qu'on lui tendait. Il descendit de la petite estrade, pendant que des elfes en haillons rassemblaient les têtes coupées dans un grand sac et traînaient le cadavre hors de vue. L'assemblée, sale et dépenaillée, se dispersa, verres de champagne à la main, souriant comme des hyènes. Ils étaient tous là : les premiers mangemorts, leurs précieux enfants pleins d'orgueil, les pauvres hères qui avaient gagné leur place d'une manière ou d'une autre. Walden effleurait du regard ces pères et ces fils qui se retrouvaient, mais ses yeux s'attardaient sur les orphelins, les solitaires ; il remarqua Andrew Wilkes, aussi soûl qu'on aurait pu s'y attendre, tituber et s'asseoir dans l'herbe, insensible aux regards méprisants de Cyrus Avery et Dorélius Lestrange.

— Quinze, un beau score, tout de même, s'extasiait Corban Yaxley auprès de ses voisins. Quand je pense que Thorfinn n'en a eu aucun.

— Je pensais que c'était Selwyn qui allait gagner, avoua quelqu'un. On dit qu'il n'a pas d'égal quand il s'agit de tuer.

— Ou cette brute d'Amycus, proposa un autre.

— Amycus Carrow ? Il ne ferait même pas la différence entre un moldu et un porc.

Ils éclatèrent de rire et Walden s'éloigna. Il se servit un verre au buffet, car les elfes de maison ne semblaient pas vouloir l'approcher. Dans l'heure précédant l'aube, le manoir de Rosier illuminait le jardin où ils festoyaient. C'était une habitation modeste, si on la comparait au palais de Kaerndal Hall, mais elle valait facilement dix fois le prix de la vieille maison de maître où vivotait Walden. Non, Wardel House n'avait rien de magique, ni de resplendissant, Wardel House dégageait quelque chose de différent, de tortueux ; l'atmosphère épaisse qui s'échappait de la maison et des bois se répandait dans le parc, sous les tentes dressées pour l'occasion, emplissait l'air respiré par les convives. Toutefois, même dans cette ambiance viciée, tout avait été fait pour héberger la sinistre célébration dans les meilleures conditions : la vaisselle d'argent et d'or avait été disposée sur les tables du buffet, on avait disposé des lanternes dans tout le parc, tondu et orné de fleurs automnales pour l'occasion, une armée d'elfes, dont la moitié provenait de Kaerndal Hall, s'efforçait de ravitailler les mangemorts fourbus en hors-d'œuvre raffinés. La magnificence des Rosier perçait même une nuit de massacres.

Walden éprouva une pointe de jalousie envers Evan Rosier ; Evan Rosier qui obtenait tout là où il devait se battre pour grappiller les restes. Il l'aperçut justement en train d'écouter poliment Bellatrix Black, dont les propos criards s'élevaient au-dessus du brouhaha général.

— Tu devais bien connaître une certaine Maria Stebbins, non ? Quelle ignoble petite chose. Tu devrais faire attention avec la fille Rowle, elles devaient sûrement frayer ensemble à Poudlard.

Il vit, au loin, une petite brune qui passait aux côtés de Jugson. Elle avait les cheveux coupés au carré, et le teint olivâtre.

— C'est la petite Pucey, pas mal, non ? renifla Greyback, qui venait d'apparaître à côté. Il paraît qu'elle va devenir mangemort. À croire que le Maître se languit de présence féminine.

Macnair ricana en pensant à Bellatrix Black, à ses serres de vautour serties de bagues, à ses tenues de bourreau.

— C'est la sœur de Jim Pucey.

— Qui ? répéta Greyback.

Walden ne daigna pas répéter – Greyback ne faisait attention à rien.

— Tu devrais tenter ta chance, insista le loup-garou. Cette fois, personne ne viendrait se mettre sur ton chemin.

— Va au diable, Fenrir.

Le gloussement de Greyback le poursuivit jusqu'à ce qu'il tombât sur Barty Croupton Jr. Le jeune homme levait son verre en direction des fenêtres du manoir en fermant un œil.

— Qu'est-ce que tu fiches ? lui demanda abruptement Walden, encore piqué par la moquerie de Greyback.

— Je vérifiais que les verres étaient réellement en cristal.

Barty s'exprimait toujours avec une voix lente et égale, ce que l'ancien Walden aurait apprécié. Dans une autre vie, ils auraient pu être amis.

— Et quel est le verdict ?

— Ils le sont, répondit Barty en abaissant son verre. Je n'aurais pas dû en douter, c'était stupide.

Walden trouvait en effet cela idiot, si bien qu'il demeura silencieux.

— Tu devrais te laver les mains, reprit Barty en fronçant les sourcils à la vue de ses doigts sales.

— Qu'est-ce que ça peut faire ? Ce n'est que du sang.

Personne ne lui en voudrait, si, en rentrant, il salissait toute la maison. Peut-être qu'il pourrait aller dans la vieille chambre d'Elliot et essuyer ses mains sur ses vieux draps. Ça avait toujours interloqué Walden : son frère avait fait son lit avant de sortir de sa vie. Au début, il avait pensé que son frère n'avait pas eu son mot à dire dans leur fuite précipitée, qu'il courrait le retrouver à sa majorité ; avec le temps, il avait compris qu'il s'était bercé d'illusions.

— Si tu faisais un effort, peut-être que les gens t'apprécieraient, tu sais.

Walden le fixa sans ciller.

— Ces gens viennent de participer à une chasse à l'homme. Qu'est-ce que ça pourrait bien leur faire ?

— Les apparences, Walden. Tout est dans les apparences.

Barty hocha la tête avec entendement et disparut. Walden demeura en marge des conversations, à contempler le ciel qui rosissait. Les mangemorts allaient et venaient sous la tente, dans les jardins fleuris. Certains fumaient et Walden voyait la lueur de leurs cigarettes percer la pénombre bleue du matin. Après la frénésie de la nuit, les voix étaient enrouées, basses, empreintes d'une langueur féline. Lorsque le soleil s'arracherait à la forêt, ils seraient partis. Quelles traces laisseraient-ils à Wardel ?

— Walden ! Viens voir ! Viens, je te dis !

C'était de nouveau Greyback, qui semblait surexcité. Il était ivre, ses yeux roulaient, déments, injectés de sang. Il le traîna jusqu'au manoir, lui fit emprunter un dédale tortueux de portes et de corridors jusqu'à une chambre où se trouvaient déjà plusieurs mangemorts. Il y avait Jugson, hilare, qui plaisantait avec Augustus Rookwood et Amycus Carrow. Sur le grand lit de velours était étalée Vicky, ivre aussi, fumant un cigare mexicain en toussotant, et à côté, Odélie Greengrass et son frère aîné parlaient à voix basse. Walden n'avait pas envie de boire, mais il flairait les effluves chargés de mauvais présages qui emplissaient la chambre. Il pressentait déjà que ça allait mal finir et il ne voulait pas rater ça. On lui mit un verre entre les mains et il s'appuya contre le mur en souriant.

Théomantine Bulstrode fit son entrée sans un bruit, pâle et fatiguée. Walden posa un regard lascif sur son corps longiligne en ricanant :

— Toujours aussi plate, Bulstrode, tu caches quelque chose sous ta jupe ? (Il s'interrompit en remarquant Ettie entrer à sa suite.) Tout s'explique, c'est ta sœur qui te vole tous tes repas.

— T'es qu'un salaud, Macnair, cracha Vicky, sur le canapé.

— Va te faire fourrer par Jugson et laisse-moi tranquille, répliqua Macnair.

Jugson se mit à rire et Vicky tenta de se lever en bredouillant. Odélie se leva, mal à l'aise, et quitta la pièce, ainsi que son frère. Les sœurs Bulstrode, venues pour la compagnie de Jugson, qui ne leur prêtait finalement aucune attention, se désintéressèrent et se retirèrent discrètement. C'était la fin, ils allaient retrouver leurs existences.

— Tu devrais aller nous chercher des verres, Augustus, dit subitement Greyback. Au moins pour cette chère Vicky, qui a l'air assoiffée.

— Tu plaisantes, j'espère. Une gorgée de plus et elle va rendre ses tripes. C'est moi qui ai besoin d'un remontant.

Alors qu'il disparaissait dans le couloir, les mangemorts se tournèrent vers Vicky, qui s'était endormie sur le lit, les jambes pliées sur le côté.

— Quelle petite aguicheuse, à mettre des robes comme ça, siffla Macnair.

— Je voulais me la faire ce soir, mais elle est ivre morte, soupira Jugson.

— Qu'est-ce qui t'en empêche ? sourit Greyback.

Et Macnair se mit à rire, parce qu'il savait ce qui allait se passer, il le savait depuis qu'il était entré dans cette chambre. Quelle petite sotte Vicky avait été ! Quelle petite sotte ! Voilà ce qui arrivait quand on caressait les loups.

— C'est dégueulasse, autant coucher avec une morte, recula Jugson avec un sourire incertain.

— Moi, je vais me la faire.

Le rire gras d'Amycus Carrow lui répondit alors qu'il déboutonnait son pantalon. Greyback s'approcha du lit et tira les chevilles de Vicky. Ses grosses mains soulevèrent ses jupes, baissèrent ses collants, parcoururent la peau nue et pâle. Ce fut à ce moment que Vicky se réveilla. La suite, Macnair y assista en ricanant et en buvant son verre. Amycus se mit à tenir les poignets de Vicky et à lui appuyer sur la bouche, tandis que Greyback la pénétrait de force.

— C'est mon tour, ensuite, protestait Amycus, la bave aux lèvres, par-dessus les cris de désespoir de sa victime.

Et le corps de la fille tressautait sous les assauts des hanches puissantes de Greyback.

— Ça craint, on ne devrait pas faire ça, bégaya Jugson, de plus en plus mal à l'aise. On devrait faire quelque chose.

— Elle n'est même pas de sang-pur, qu'est-ce que ça peut faire ? gloussa Macnair. Elle apprendra à tenir sa langue.

Amycus prit le relai. Vicky ne disait plus rien, elle regardait au plafond, tétanisée alors que d'épaisses larmes glissaient silencieusement sur ses joues. Il y avait quelque chose de fondamentalement déplacé dans la façon dont la large carcasse d'Amycus creusait dans les flancs réduits de Vicky. Macnair finit par ne plus le supporter :

— Ça suffit, Amycus, t'en as eu assez. Il y a du monde dans le couloir.

Quand le géant se retira, le corps de Vicky retomba comme une poupée désarticulée. Elle aurait pu être morte, si son visage n'exprimait pas un choc trop violent pour l'au-delà. Greyback et Carrow se mirent à glousser. Ils la laissèrent à moitié nue sur le lit et quittèrent la pièce.


Merci énormément MarlyMcKinnon, feufollet, Maya et Ccie, leleMichaelson, RhumFramboise et melix59 pour leurs retours sur les derniers chapitres.

Je sais que ces deux derniers étaient un peu sombres, désolée ! Je vous dis à bientôt pour la suite.