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Chapitre 90


Il existe, je crois, une théorie selon laquelle les humains sortent meilleurs et fortifiés de la souffrance : pour avancer en ce monde, il faut, paraît-il, subir l'épreuve du feu. Nous l'avons fait pleinement, et même au sens propre. Nous avons connu tous deux la peur, la solitude et une très grande détresse. Je suppose que tôt ou tard, dans la vie de chacun, l'adversité survient et qu'il faut l'affronter. Nous avons tous en nous un démon qui nous harcèle et nous tourmente, et il faut bien finir par lui livrer combat.

Rebecca, Daphné du Maurier


Aidlinn passa les trois jours suivants seule, l'esprit tourné vers le passé. Isaac et Rosier n'étaient pas rentrés de leur mystérieuse expédition et c'était pour le mieux ; ils l'auraient trouvée confuse, hébétée.

Son entrevue avec Lothaire résonnait en elle, s'insinuait dans les moindres replis des heures de la journée. Qu'est-ce que tu croyais, en venant ici ? Nous ne sommes pas amis. Il projetait de la tuer, après un court sursis ; car l'apprentissage qu'il lui avait promis ne pouvait être que cela : un sursis. Elle n'avait jamais été douée pour les confrontations directes ; lorsque sa volonté s'entrechoquait à d'autres, c'était trop souvent elle qui perdait pied. Ses heures en compagnie de Rosier, à Poudlard, s'étaient soldées par un échec, alors pourquoi aurait-ce été différent avec Lothaire ? Elle aurait tout fait pour briller face à Rosier, tout fait pour se démarquer à ses yeux, pourtant tout ce désir de bien faire n'avait pas suffi, alors comment était-elle censée s'en sortir face à Lothaire ? Il désirait simplement jouer avec elle, la voir agoniser entre ses griffes. Tu n'es pas obligée d'échouer, tu peux réussir. Mais qu'avait-elle réussi jusqu'à présent ? Elle avait la cuisante certitude d'avoir été taillée dans la morne étoffe des perdants.

Et que penser de l'affreuse révélation qu'il lui avait faite ? Sans moi, tout ce qui t'arrive à présent ne serait peut-être jamais arrivé. Elle réalisait que tout ce qu'elle avait vécu ces dix dernières années était basé sur un mensonge : elle n'aurait pas dû être à Serpentard, elle aurait dû avoir d'autres amis, d'autres conversations. Son frère l'aurait-il incluse dans ses secrets de la même façon ou auraient-ils été à jamais séparés ? Se serait-elle enfuie avec sa mère ou celle-ci serait-elle morte de la même façon ? N'aurait-elle jamais eu l'occasion de se rapprocher de Rosier ? Que serait-elle devenue, si Lothaire n'était pas intervenu ? Elle ne trouvait aucune certitude, il n'y avait que ce constat brutal, amer : tout aurait pu être différent.

Rosier revint seul au soir du troisième jour, trempé par la pluie qui s'abattait en torrent sur les environs. Aidlinn le contempla, le cœur étreint par un sombre désespoir, alors qu'il se délestait de son manteau dans le hall figé. Les éclairs illuminaient par moment le sol de marbre blanc, mais les symboles d'or avaient disparu.

— Tu as une mine affreuse, observa-t-elle lorsqu'il la rejoignit.

Il avait la face sombre, les épaules basses ; un bleu s'étalait sur sa pommette et des griffures lui écorchaient les mains. Elle avait caressé l'idée de lui raconter toute son infortune, de se précipiter contre lui comme elle le faisait toujours pour éloigner les problèmes et de lui délivrer égoïstement un énième fardeau, mais elle n'eut pas le cœur à le faire cette fois.

Elle le prit dans ses bras et il se laissa faire ; il dégageait une douce odeur de pluie et de sapin. Leurs cœurs pulsèrent à l'unisson.

Elle ne pouvait partager tous ses tourments avec Rosier, parce qu'il avait les siens, lui aussi.

oOo

Arrête de te lamenter.

Ce soir 18 h.

Elle ne sut pas si Lothaire l'avait observée ou s'il avait deviné, mais elle pâlit en découvrant son message, amené par un hibou aux plumes noires. Son mal-être attira l'attention de son frère, qui discutait jusque là de Quidditch avec Rosier.

— Qui t'a écrit ? Tu fais une tête bizarre.

— C'est seulement Vicky.

En songeant à Vicky, Aidlinn réalisa qu'elle n'avait plus eu de ses nouvelles depuis la réception tenue à Kaerndal Hall. Elle se promit de lui écrire prochainement, car son insouciance lui manquait. La pensée ne dura qu'un instant, car une autre, plus terrible, lui scia les tripes : tu la verras à la cérémonie de la Marque.

Les deux garçons échangèrent une œillade entendue, qu'elle ne remarqua pas. Elle s'enferma dans sa chambre le reste de la journée.

Le soir, Lothaire l'attendait au sommet de sa colline, tout de blanc vêtu, semblable à une statue d'opale. Elle n'était pas heureuse de le retrouver, elle ne nourrissait plus aucune illusion sur une possible alliance entre eux. Elle n'était au mieux qu'une marionnette plaisante pour lui – une marionnette qu'il envisageait désormais de jeter.

—Quelle mine sombre ! se mit-il à ricaner. Je ne vais pas te tuer maintenant, n'ai-je pas dit que nous avions un marché ?

Elle ne rétorqua rien – à quoi bon se battre contre lui ? Il avait raison, elle était coincée et il était inutile de blâmer qui que ce fût. Si elle ne réussissait pas à suivre les enseignements de Lothaire, il ne lui restait plus qu'à s'exiler et vivre cachée le restant de ses jours, en priant pour qu'il ne se mît pas à sa recherche.

Ils s'établirent à nouveau dans la bibliothèque désolée et bientôt Aidlinn se retrouva sur le sol, à lutter contre les eaux démoniaques de ses cauchemars. Parfois, des choses la tiraient au fond et se mettaient à la dévorer vivante ; elle sentait diffusément leurs dents pourries s'enfoncer dans la chair de ses jambes. La douleur était diffuse, mais l'horreur bien réelle ; à son réveil, elle était tremblante, nauséeuse et n'avait accompli aucun progrès.

— Avoir si peur du noir, commenta pensivement Lothaire lorsqu'il la raccompagna plus tard. C'est Rosier qui t'a mis cette folie en tête ?

oOo

Elle se mit à se rendre à Darfield tous les deux jours. Elle s'évertuait à trouver des excuses pour endormir la vigilance de son frère, et celui-ci ne semblait pas soupçonner qu'elle pût lui mentir – il apparaissait de toute façon tellement préoccupé qu'il lui prêtait à peine attention.

En revanche, elle remarquait la manière dont Evan la surveillait ; il la suivait du regard en silence jusqu'à ce qu'elle passât le seuil de la porte ; parfois, il proposait de conduire lui-même l'attelage qu'il laissait toujours à son intention pour quitter la propriété, et il l'accompagnait jusqu'à la haute grille de fer.

Elle était toujours plus rassurée lorsqu'il l'escortait. Elle se rendait chez Lothaire la peur au ventre, terrorisée à l'idée qu'il pût l'assassiner après une séance particulièrement décevante, et elle ressortait effondrée, vaincue par la difficulté de ce qu'il lui imposait, terrassée par la tension qu'elle endurait à chaque seconde passée dans son château. Mais lorsque Evan faisait une partie du trajet avec elle et qu'il lui souhaitait une bonne soirée, il y avait quelques secondes où elle oubliait les périls qui l'attendaient. Il lui pressait la main et elle se sentait capable d'affronter une autre séance.

Cette fois-là, il ne se contenta pas de la laisser partir. Il la retint par le bras, avec une expression grave :

— Je ne suis pas dupe, tu sais.

Elle savait, bien sûr, et elle n'avait pas compris pourquoi il ne lui avait pas demandé d'explications.

— J'aimerais que tu me le dises de toi-même. Est-ce que je dois m'inquiéter ?

Il s'était approché pour réajuster la cape sur ses épaules, elle sentit ses doigts effleurer son cou. Comme elle aurait voulu lui dire ! Comme elle aurait voulu tout lui raconter, pour qu'il la prît dans ses bras et lui murmurât que tout irait bien, pour qu'il lui donnât sa force intarissable, son courage indéfectible. Mais elle ne put que secouer la tête. Lorsqu'il la laissa seule sur le chemin, elle se retrouva happée par les ténèbres automnales, au milieu des arbres déformés par le brouillard, et elle dut se faire violence pour ne pas pleurer.

oOo

C'était toujours le même cauchemar, mais elle ne s'y était pas accoutumée. La terreur et l'impuissance empoisonnaient sa conscience dès qu'elle se retrouvait dans la caverne. Apparemment, on ne s'habituait pas à se voir mourir.

— Tu t'améliores à peine, finit par dire Lothaire. Tu n'y arriveras pas à ce rythme.

Il semblait furieux. L'atmosphère s'était épaissie et enflait à la manière d'un vent de tempête. Elle se dit qu'il pourrait tout à coup brandir sa baguette et l'achever.

— J'essaie, insista-t-elle. Je fais tout ce que je peux pour réussir.

Elle essayait, elle essayait, mais ce n'était pas suffisant. Ce n'était jamais suffisant. Pourquoi n'était-ce pas suffisant ?

— Le problème, c'est que tu n'as pas confiance, dit-il.

Elle se redressa, et eut un gloussement, à mi chemin entre rire et sanglot. La confiance ne pouvait pas exister ici, pas plus que le bonheur ou l'espoir. Tout cet endroit n'était que le cadre de sa pénitence. Mais tout s'achèverait bientôt, décembre était arrivé et la menace de la cérémonie se précisait.

— Tu veux me tuer. Évidemment que je n'ai pas confiance.

— Je veux te tuer, répéta Lothaire. Crois-tu vraiment que je m'infligerais la pénibilité de ces leçons si je voulais te tuer ?

— Je me fiche de la manière dont tu t'y prends. Le résultat sera le même. Peut-être que tu trouves un plaisir tordu à faire ça, comme Macnair, Greyback ou un autre.

Elle en avait assez ; elle avait mal et elle était en colère. Elle s'était cognée contre une étagère pendant la séance et son épaule la lançait – c'était un autre bleu à ajouter aux précédents, en plus des humiliations, des insomnies, du stress insupportable qu'il lui infligeait. À chaque séance, elle se rendait compte de tout ce qui lui manquait pour réussir. Elle en était venue à considérer simplement qu'il prenait plaisir à la torturer.

Contre toute attente, Lothaire éclata d'un rire glacial.

— Tu penses que je n'ai rien de mieux à faire que de violer la petite Vicky Pucey ?

— Vicky ? bredouilla Aidlinn, déstabilisée.

— Tu m'as bien entendu. Demande-lui donc, la prochaine fois, de te raconter sa soirée d'Halloween avec Greyback et Amycus Carrow.

Elle fut si stupéfaite qu'elle ne sut quoi rétorquer. Lothaire lui saisit soudainement le poignet pour la forcer à le regarder.

— Sais-tu ce qui est arrivé à la fille Stebbins ?

— Maria ?

Elle pensait encore à Vicky et ne pouvait se figurer ce que Maria venait faire dans cette histoire.

— Bellatrix l'a égorgée parce qu'elle fréquentait ton ami Rodolphus.

Une ombre pesante, lourde de spectres, passa sur la pièce et fit vaciller les flammes. Aidlinn se contenta de fixer Lothaire, abasourdie.

— Maria Stebbins est morte, insista durement Selwyn en plantant son regard d'or dans le sien.

Les lèvres d'Aidlinn frémirent alors que l'ombre la gagnait. Une petite voix tournait en boucle au fond de son esprit, formant des mots qu'elle n'arrivait pas à assembler. Maria Stebbins est morte. Maria Stebbins est morte. Et elle se trouvait piégée dans le monde aride de Selwyn.

C'est impossible, Rodolphus est venu déjeuner la semaine dernière et il... il n'a... Pourquoi Maria...

Lothaire ricana et resserra la prise sur son poignet, la faisant grimacer.

— Pourquoi te l'aurait-on annoncé ? Tu es déjà une épave.

Il semblait plein de mépris à son intention, mais Aidlinn pensait à Maria, son visage joyeux s'imprimait dans son esprit. Un poids lui était tombé brutalement dans l'estomac. Elle ne l'avait jamais revue après Poudlard parce que leurs destins avaient toujours été différents, pourtant, même si Aidlinn avait su dès le début qu'elles n'avaient rien en commun, elle l'avait appréciée. Elles avaient eu le même âge, avaient vécu tant de choses côte à côte, mais Maria avait été assassinée, Maria ne vieillirait plus et n'expérimenterait rien de plus. Tout comme Sylvia. C'était tristement ironique de constater qu'elles avaient formé une étroite paire jusqu'à la fin.

— Quand est-ce arrivé ? Que s'est-il passé pour que Bellatrix...

Parlait-il de la même Bellatrix que celle qui se promenait jadis en prenant le bras d'Aidlinn ? Comment Bellatrix avait-elle pu lui être amicale et tuer une personne qui lui était chère ?

— Peu importe, la coupa Lothaire en la secouant. Réveille-toi ! Tes amis meurent, Aidlinn. Et toi aussi, tu vas mourir si tu ne fais rien. Tu dois te réveiller.

Elle demeura enfermée dans cette transe hébétée, alors qu'il la tirait à travers les pièces, jusque dans la cour cernée par les murailles de pierre grise. Tu dois te réveiller. Et les murs ressemblaient exactement aux parois érodées de sa conscience. Tu dois te réveiller. Peut-être qu'elle était en train de faire un cauchemar, tout ne pouvait pas si mal tourner. Le vent glacial leur hurla au visage tandis qu'ils montaient au sommet des remparts.

— Je ne t'ai pas dit ça pour que tu t'apitoies sur leur sort, continua Lothaire. Elles n'ont pas besoin de ta pitié, c'est trop tard, tu entends ?

Il la prit par les épaules et la secoua tandis qu'elle le contemplait, profondément ébranlée par ces révélations. Elle avait peur de lui, et elle pensait à Maria, morte, à Vicky, violée, et à toutes ces filles qui subissaient les mêmes horreurs dans des contrées farouches, et à tous ces jours indolents qu'elle avait passés dans les bras lumineux de Kaerndal Hall, sans percevoir un seul indice dans le ciel, le vent ou le passage interminable des nuages.

— Tu dois te concentrer sur toi. Quand je parlais de confiance, c'était de confiance en toi. Que ferais-tu s'il n'y avait plus ton frère ? S'il n'y avait plus Rosier ? Tu as bâti ton univers sur eux, mais ils sont mortels.

Aidlinn l'entendait et hochait la tête en frissonnant, mais les larmes brouillaient sa vision ; elle songeait que ce monde était un bel enfer, pour laisser de jeunes soleils se flétrir et périr de cette façon.

— Tu m'as entendu ?

Elle l'avait entendu, mais elle ne l'avait pas compris. Elle se concentrait déjà sur elle-même ; ces dernières semaines, elle n'avait plus focalisé son attention que sur les deux derniers êtres qu'elle chérissait le plus : son frère et Evan. Le reste avait disparu, elle n'avait plus la force de s'y consacrer.

Exaspéré, il se saisit soudain d'elle et la jeta par-dessus les remparts. Elle n'eut pas le temps de hurler qu'elle se retrouva à flotter dans le vide, à quelques centaines de mètres au-dessus des pointes grises des rochers saillants et des branches tordues de la forêt noire en contrebas. La vision lui donna le vertige, elle se vit mourir, elle vit son corps impuissant se disloquer contre la pierre, ses os se briser net, son crâne blond éclater après un affreux craquement ; elle ressentit l'onde de choc dans toutes les cellules de son être. Elle se mit à trembler, incapable de respirer, paralysée par une terreur plus terrible que tout ce qu'elle avait jamais pu ressentir. Elle allait mourir.

— Arrête de paniquer, lui intima Lothaire au bout de quelques secondes. Arrête. Regarde-moi.

Il y eut de longues secondes de pure panique pour Aidlinn. Son corps avait cessé de lui appartenir et se rebellait furieusement, accusant déjà l'idée de son horrible fin. Lothaire attendit qu'elle se calmât. Lorsqu'elle ne se sentit plus tomber, qu'elle se fut épuisée à paniquer, elle se concentra sur lui en s'efforçant de ne pas regarder en bas – si elle regardait une fois de plus, elle était certaine de s'évanouir.

— J'en ai assez, assez de cet état latent dans lequel tu te réfugies. Dis-moi que tu veux vivre, persuade-moi de ne pas te laisser tomber. Dis-moi que tu n'as pas envie de finir comme tes petites copines de Poudlard. C'est ça que tu veux ? Devenir un cadavre ?

Elle resta, chancelante, à le fixer. Incapable de savoir quoi dire ou que faire. Il lui semblait qu'à la moindre parole de travers, Lothaire pourrait briser le sort et la laisser se briser sur les pierres.

— Merlin, dis-moi que tu veux vivre ! Dis-moi que tu veux vivre, et peu importe si tu dois être jetée en enfer et en ressortir à la force des bras ; dis-moi que tu veux vivre par-dessus tout.

Elle éclata en sanglots. Elle avait terriblement peur de mourir, peur que le sort faiblît et qu'elle fût précipitée dans une chute vertigineuse vers une mort atroce. Elle avait imaginé cette mort, pourtant elle était prête à tout pour ne pas la subir. Et peut-être que parmi tous les suicides, il y en aurait eu beaucoup moins, si on les avait fait observer leur conclusion imminente aussi longtemps, le joug leur effleurant la nuque, en leur interdisant de revenir en arrière.

Oui, elle voulait vivre, plus que tout au monde ; tout ce qui l'entourait lui sauta à la figure : elle n'avait jamais apprécié la teinte changeante du ciel comme elle l'aurait dû, l'émeraude profond des arbres, la sensation vivifiante du souffle du vent sur sa peau, la douce humidité qui perlait sur ses cils. En cet instant, mille années de tourments par Lothaire auraient été un prix bien faible à payer pour avoir le privilège de voir le soleil se lever le matin suivant.

— Je veux vivre ! cria-t-elle.

— Plus fort, exigea Lothaire. Si tu n'as rien de mieux, je te lâche dans le vide.

Grand dieu, elle voulait vivre ! Elle le répéta, encore et encore, sous les ordres cruels de son bourreau et sauveur. Elle le répéta jusqu'à ce que cette nouvelle volonté s'imprimât dans sa chair et enflammât son sang.

oOo

Lorsqu'elle trouva la force de passer la porte de Kaerndal Hall, le palais était plongé dans le noir, à l'exception du couloir de l'aile est. La porte d'un bureau était entrouverte – c'était la pièce où Rosier l'avait emmenée, le soir où elle avait appris qu'elle deviendrait mangemort.

Elle trouva Evan avachi dans un fauteuil, le visage douloureusement concentré sur le petit flacon qu'il tenait entre ses mains. La lumière des chandelles faisait miroiter le liquide luminescent qui se trouvait à l'intérieur. La grande comtoise postée dans un coin indiquait plus de minuit.

— Tu n'es pas couché ? demanda-t-elle en s'avançant.

Elle ne se sentait pas elle-même, comme si une part d'elle était tombée de la falaise. Elle tressaillait encore sous les ordres furieux de Lothaire, tout le reste lui paraissait aseptisé. Evan rangea rapidement le flacon dans sa poche et lui offrit un sourire distrait.

— Je t'attendais, dit-il en se levant.

Elle savait qu'il mentait, mais elle le laissa s'approcher et lui passer un bras autour des épaules. Aussitôt, la chaleur de ses bras la happa toute entière et dissipa ses frissons glacés. Elle appuya la tête contre sa poitrine pour retrouver les battements familiers de son cœur. Elle connaissait désormais si bien son rythme tranquille que cela aurait pu être le sien. Cette mélodie la ramena à la vie, après des heures passées sur le bord de la route, à tenter d'émerger de la terrible épreuve que lui avait fait passer Lothaire. Il lui avait fallu du temps pour s'assurer qu'elle était toujours de ce monde et hors de danger, pour assimiler tout ce que Selwyn lui avait révélé.

— Tu savais pour Vicky ? C'est horrible, ce qui lui est arrivé. Je n'ai même pas pris de ses nouvelles. Je n'ai pas pensé qu'il aurait pu lui arriver quelque chose.

— Je le savais.

Il y eut un silence, et elle posa la question qui lui consumait les lèvres, alourdissait sa langue.

— Et pour Maria ?

Sa voix se brisa légèrement, mais elle ne pleura pas. Elle n'avait plus de larmes en réserve pour qui que ce fût.

— Je ne suis même pas allée à son enterrement. Personne ne m'a prévenue. Personne... Je ne sais même pas si c'était encore mon amie, nous ne nous parlions plus. Je n'ai pas pensé à elle, toutes ces semaines... Mais elle n'était plus là.

— Ce n'est pas ta faute.

— Je ne savais même pas, pour elle et Rodolphus.

— Ils ont gardé ça secret.

Ils restèrent ainsi, l'un contre l'autre. Aidlinn se sentait vide, vulnérable, et en même temps extrêmement soulagée de ne pas être morte. Ces deux sentiments contraires l'empêchaient de bouger. La voix d'Evan résonna finalement, dissipant en douceur les nuées orageuses qui s'accumulaient autour d'elle.

— Tu n'as pas à te soucier de cela. C'est arrivé, c'est ainsi. Ça n'a rien à voir avec toi, tu n'as rien à regretter.

Il prit son visage entre ses mains, et en le contemplant, elle plongea dans son monde à lui, ténébreux, chaotique, infiniment complexe pour elle, mais éblouissant, magnifique. Un monde qu'elle ne voudrait jamais quitter.

— Alors, dois-je m'inquiéter ? Pourquoi est-ce que tu te rends chez Selwyn ? Tu ne pouvais pas me le cacher éternellement.

Mais elle refusa de lui répondre et il n'insista pas, même si son beau visage avait quelque chose de résigné et de triste. Elle n'était de toute façon plus sûre de la dernière fois où elle l'avait vu heureux.


Me voilà, avec énormément de retard je vous l'accorde, pour ce nouveau chapitre.
Un immense merci à tous ceux qui ont pris le temps de m'encourager (j'en avais bien besoin haha) : Lilemesis, feufollet, Baccarat V, Maya et Ccie, Rhumframboise, Marly, Zod'a, leleMichaelson, LRose90, Guest.

Je vous dis à dans deux semaines si tout va bien les prochains chapitres.