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Chapitre 92
La vérité, c'est qu'il faut supporter la vie et la vivre.
Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel
— Ouvre l'œil, Pethick, lui glissa Maugrey avant de se fondre dans la foule.
Bartholomew aurait pu se passer de la plaisanterie, mais il fit exactement ce que son supérieur lui avait ordonné : il darda son unique œil sur la foule agitée qui s'installait dans la salle d'audience. De loin, il ne voyait qu'une mer mouvante d'uniformes sévères, de sourires glacés, une mer troublée par les violents remous des passions qui s'entrechoquaient ; il voyait parfois poindre à la surface un monstre connu, les crocs rangés, mais bien présents sous ses lèvres fermées, et il devait lutter contre l'instinct qui lui soufflait d'attaquer. Les luttes politiques se tissaient comme des toiles, il n'était pas question de faire trembler le moindre fil – autrement l'araignée se réveillait et vous emportait.
C'était un jour important et il prenait sa tâche très au sérieux. Il avait à cœur de montrer à quel point Maugrey avait eu raison d'insister pour le réhabiliter. Après l'explosion, il était resté plusieurs semaines alité, ses membres et son visage dénaturés par le feu entourés par d'épais bandages, et il avait eu peur de voir ce qu'il restait de son existence s'écrouler. Qu'aurait-il fait si, après sa famille, ses amis, on lui retirait son emploi ? La vocation d'auror était sa seule raison de se lever le matin, la seule étoile qui subsistait dans son horizon enfumé. Il avait eu de la chance, selon les médecins – plus de chance que le regretté Jerry –, car il avait gardé ses bras et ses jambes, mais sa chance restait relative : un de ses yeux avait fondu durant l'explosion, son visage était marqué par les flammes, le côté droit de son crâne n'avait plus de cheveux, si bien qu'il devait porter une perruque pour ne pas effrayer les enfants.
Bartholomew ne se considérait pas comme un être superficiel ; il n'avait jamais tiré beaucoup de fierté de son apparence, mais il n'avait jamais été dans l'embarras à cause d'elle non plus. Il découvrait désormais l'existence d'un être marginal : on le dévisageait avec méfiance ou curiosité quand on pensait qu'il ne s'en apercevait pas, on évitait de croiser son regard, il ne connaîtrait plus le confort d'un préjugé favorable à son avantage.
Toutefois, il était en vie ; il respirait, il se souvenait ; il lui restait une note à jouer dans cette cacophonie infernale. Il se disait que ce petit malheur avait été placé sur sa route dans l'unique but de lui faire poursuivre sa vengeance. Il traquerait les mangemorts, il les tuerait s'il le fallait, mais ils ne s'échapperaient pas – plus jamais. Il jetterait sa vie dans cette tâche, s'il le fallait.
La salle d'audience du ministère était bondée. Les magistrats s'étaient emparés des sièges les plus élevés, ensuite venaient les directeurs des départements, puis les chefs des partis politiques et tous leurs membres les plus influents. Il y avait les progressistes, massés bruyamment autour de Howel Moss en un essaim vindicatif ; les conservateurs, hautains et silencieux à la suite de Dorélius Lestrange ; Mézélias Moon et sa suite bourgeoise de l'Union Souveraine ; les adeptes de l'Alternative pour un Mouvement Populaire, qui avaient été relégués à l'autre bout de la salle avec leur chef Koby Johnson.
Toutefois, lorsque les portes s'ouvrirent sur le ministre de la magie et sa garde rapprochée, toutes les voix moururent, toutes les têtes pivotèrent, toutes les oreilles se tendirent dans l'expectative. Harold Minchum avait un discours à prononcer – certains se demandaient s'il allait finalement acter sa démission.
C'était un homme d'une bonne cinquantaine d'années, légèrement bedonnant, empreint d'un calme déconcertant. Il parlait bien, mais avec l'étrange manie de hausser exagérément les sourcils, ce qui lui conférait un air d'étonnement permanent. De l'avis général, Harold Minchum était un dirigeant juste, clément et disposé à la coopération, mais sa poigne manquait de fermeté. En cinq années de mandat, il n'avait guère pris de décision extraordinaire et ne cachait pas son aversion pour les grandes révolutions ; ce qu'il aimait, c'était l'harmonie et la stabilité. Lorsqu'il avança sur l'estrade et prit la parole, les politiciens s'échangèrent des sourires ironiques. Personne, ou presque, n'avait remarqué Bartemius Croupton qui se tenait en bas, à sa droite, la figure aussi implacable que la justice. Bartholomew l'avait vu, car il avait su où regarder, il savait ce qui se tramait dans les bureaux des aurors, de la brigade : la grande riposte était en marche et commençait à frapper. Les opprimés se relevaient et réclamaient le sang qu'ils avaient perdu.
Harold Minchum remercia l'assemblée de s'être déplacée et, une fois son introduction terminée, il fit une pause et s'essuya fébrilement la lèvre avec un mouchoir de soie, avant de poursuivre plus fermement :
Je ne vous mentirai pas : nous traversons des heures sombres. Vous le savez tous, nous nous y sommes lâchement habitués. Nous avons fermé les yeux des années entières sur la menace qui se formait autour de nous. Nous avons été généreux envers les différences, nous avons tendu la main et nous nous sommes fait mordre.
Il y a parmi nous des individus qui ne croient plus en nos valeurs fondamentales ; il y a parmi nous des individus qui se placent en juges suprêmes de notre race et qui se vantent d'en déduire nos destins. Nous le savons tous, il fut un temps où la pureté du sang était considérée comme un indicateur sûr de nos mœurs. Nous avions l'habitude d'étudier le pédigrée avant d'étudier l'homme, de traquer les tares dans l'ascendance avant de porter notre regard sur ce qui aurait dû être le premier objet de notre attention.
Nous savons à présent qu'il n'y a rien de plus absurde ; je peux sans hésiter affirmer que cette époque est révolue.
Combien, parmi nous, n'ont pas un peu de sang moldu rapporté par un aïeul ? Combien n'ont pas étudié avec, sur le banc à leur droite, un nouveau sorcier fraîchement apparu ? La superbe de notre peuple a-t-elle pâti de ce métissage ? Certainement pas ! Le chaos et la médiocrité ont-ils gagné nos rangs comme le prédisaient nos détracteurs ? Certainement pas !
Tous ceux qui se trouvent capables de manier la magie sont des sorciers et doivent être acceptés en tant que tels et ce, quelle que soit la manière dont ils ont acquis ce don. Ce droit fondamental ne devrait plus jamais être remis en cause et il ne le sera jamais plus tant qu'il sera en mon pouvoir de le garantir.
Toutefois, il y a des individus qui ne partagent pas cet avis. Ces divergences ont dispersé dans nos rangs des germes de terreur, ont répandu la violence dans nos contrées. Le sang de notre peuple a coulé férocement sous la main d'assassins masqués. Nos propres forces de police ont bravement répondu et ont subi de lourdes pertes pour garantir à tous la liberté et la sécurité. Je salue aujourd'hui, une fois de plus, leur courage infini, leur vaillance sans borne.
Mais voilà que quatre années ont passé et que rien n'a changé. Que tout a empiré. Est-ce notre gouvernement qui est en cause ? Je ne le crois pas. Nous nous sommes battus, et nous nous battons encore, jour après jour, contre l'effondrement de tout ce que nous avons bâti. L'engagement a été total, il n'y en a pas un ici qui n'a pas fait sa part. Malgré cela, la corruption et la cruauté ont continué à gangréner nos racines.
Il faut désormais que cette guerre intestine cesse.
Je somme, pour la dernière fois, ces agents de la discorde d'abandonner leurs résolutions. Ils se cachent au milieu de nos confrères conservateurs, mais ils ne conservent rien : ils détruisent. Ils précipitent notre société dans sa chute en brûlant ses fondations. Ils n'ont aucun droit de faire cela.
Cela doit s'arrêter. Je ne laisserai plus notre peuple se faire martyriser.
Cela s'arrêtera, par la force s'il le faut. Nous avons renforcé nos forces de police, nous leur avons donné les pleins pouvoirs pour exercer la justice. Car c'est contre la justice que se soulèvent ces criminels et c'est à la justice qu'ils se heurteront fatalement.
À présent, je le déclare solennellement, la justice frappera plus dur, plus longtemps. Il n'y aura plus de concessions.
Si c'est une guerre totale qu'ils veulent, alors ils l'auront. Et la justice triomphera. Nous triompherons !
Une grande clameur traversa la foule. Une onde où s'affrontaient courroux et plaisir, exaltation et indignation, se propagea dans la salle, s'écrasa contre les murs. Il y eut un instant de latence où Bartholomew crut que tout allait exploser ; un instant durant lequel les conservateurs jetèrent des regards glacés aux progressistes qui leur hurlaient des insultes. Bartholomew savait ce qui se murmurait : les aurors auraient aimé enfermer la totalité du parti s'ils avaient pu, car il n'y avait rien à sauver. Mais les libertés individuelles, la présomption d'innocence, toutes ces absurdités pour lesquelles ils se battaient jouaient aussi contre eux.
L'onde retomba alors que le président des magistrats faisait résonner son marteau.
— Mesdemoiselles, mesdames, messieurs, calmez-vous, je vous prie. Passons aux questions.
Les journalistes s'animèrent comme des automates affamés : « Monsieur le ministre, quelles mesures de sécurité prévoyez-vous pour les plus vulnérables ? Les rumeurs sur un couvre-feu sont-elles fondées ? On parle de la réhabilitation du baiser du détraqueur pour les homicides de catégorie 2, est-ce vrai ? Allez-vous renforcer la sécurité à Poudlard ? Que prévoyez-vous en termes de politique étrangère ? Eliphalet Edminston, président du MACUSA, a déclaré qu'il suivait de près l'évolution de la situation et se tenait prêt à fermer les frontières, qu'avez-vous à répondre ? Qu'en est-il des rumeurs sur le mage noir à l'origine des attaques terroristes ? Connaissons-nous son identité ? »
Finalement, le président fit de nouveau retentir son marteau :
— La séance est terminée !
Et la mer de monstres s'écoula par les portes grandes ouvertes, sous la vigilance impitoyable des aurors et des gardiens de sécurité.
— Ridicule, soufflait une femme à son voisin, il ferait mieux d'organiser de nouvelles élections.
— Il n'a pas les épaules. Moss le dévorerait au petit-déjeuner.
— Tu as vu la tête que faisait Lestrange ? gloussait un autre. Je ne l'avais plus vu aussi furieux depuis l'annonce de la mort de Rosier.
— Après ce discours, ça ne m'étonnerait pas qu'il décide d'attaquer Minchum pour diffamation.
— Après tout ça, le seul à se frotter les mains semble être Mézélias Moon. Il doit bien s'amuser.
— On l'a connu en meilleure forme. Il avait des marques bizarres sur le visage.
— Je l'ai vu boiter.
— Moi, je préférerais que Millicent Bagnold se présente.
— Tout plutôt que Johnson et les illuminés de l'AMP.
Tout se serait terminé sans encombre si Bartholomew ne l'avait pas aperçu qui se levait au troisième rang. Il attendait son tour en chuchotant à l'oreille de son voisin, un sourire arrogant aux lèvres, les yeux lançant des éclairs bleus en direction du ministre. Edern Avery. On aurait dit qu'il sortait d'une représentation. Il prit son temps et sortit parmi les derniers. Bartholomew ne put s'empêcher de le suivre dans le couloir, le cœur battant la chamade. La main qui tenait sa baguette tremblait d'indignation.
— Arrête-toi !
Avery se retourna, les bras ballants, et afficha une moue moqueuse en le remarquant :
— Pethick, quelle surprise ! Je t'ai à peine reconnu, tu t'entraînes pour Halloween ?
Il s'était arrêté et son compagnon continua sans lui. Bartholomew se rapprocha, les mâchoires serrées et baissa la voix autant qu'il put le supporter :
— Je sais que c'était toi. L'été dernier. La bombe au ministère.
Il avait longtemps imaginé cette scène, mais elle ne prit pas la tournure glorieuse qu'il avait imaginée. Avery ne parut pas impressionné, il se pencha vers lui et sa voix s'alourdit :
— Vraiment ? Tu penses que c'était moi ou tu voudrais que ce soit moi, Pethick ? Ce sont des choses très différentes. J'ai moi-même mis du temps à saisir la nuance.
Il eut un sourire fugitif, comme s'il se souvenait d'une plaisanterie amère. Bartholomew aurait donné cher pour le tuer de ses mains sur le champ, mais quelque chose l'en empêchait. C'était ce quelque chose qui le séparait des gens qui prenaient tout ce qu'ils voulaient.
— Tu te crois au-dessus de tout le monde, n'est-ce pas ? Un jour tu tomberas, exactement comme l'a dit notre ministre. Toi et tes amis, vous ne resterez pas éternellement impunis.
Avery se mit à rire, mais tout amusement, toute disposition un tant soit peu insouciante avait disparu ; il avait fait tomber le masque et ressemblait exactement à ce qu'il était : un tueur, un terroriste fanatique, un fidèle halluciné. Une bête aux mâchoires baveuses, avides, prête à éviscérer Bartholomew. Un monstre qui en avait assez de se cacher. Et la bête murmura à son oreille :
— Écoute-moi, Pethick. Tu n'es rien qu'une poussière sur mon chemin. Si je le voulais, je te balayerais comme tes parents ont été rayés de la carte. Je n'attends que ça, en vérité. Donne-moi une raison, une occasion. Une simple erreur, Pethick, une porte laissée déverrouillée, une fenêtre entrouverte, et je serai derrière toi. Est-ce vraiment ce que tu veux ?
Est-ce vraiment ce que tu veux ? La question rebondissait contre les murs alors qu'Avery s'éloignait. Lorsqu'il eut disparu, Bartholomew n'avait pas trouvé de réponse.
Merci beaucoup à leleMichaelson, Lauren, et aux Guests pour leurs reviews sur le dernier chapitre. Je ne suis pas très satisfaite de ces chapitres, mais je pense qu'il faut simplement passer à la suite haha, j'espère qu'ils vous apporteront quelques éclaircissements.
Désolée pour le retard, j'essaierai de publier la suite avant Noël !
