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Chapitre 93
Ils sont partis et m'ont laissé seul. Ils ont emporté le monde avec eux. Question : Quelle différence y a-t-il entre ne sera jamais et n'a jamais été ?
Cormac McCarthy, La Route
Petra était rentrée. Petra était à la maison, avec son parfum de miel, avec ses légers froissements de velours, avec ses sourires resplendissants et ses mains douces qui caressent. Il savait qu'il rêvait, parce que Petra ne pouvait pas être revenue, mais l'espace de quelques battements de cœur, il crut que tout était réel. Il se tenait dans la cuisine auréolée de lumière et Petra s'affairait devant le plan de travail, fredonnant une chanson qu'il reconnaissait.
Un air comme une traîne immense
Un air qui ne finit jamais
Un air d'octobre une romance
Plus douce que le mois de mai
Ses mains pétrissaient la pâte à répétition. Maman. Il aurait voulu que le mot jaillît de sa gorge, que la bulle de douleur qui creusait sa poitrine éclatât dans l'atmosphère sereine et confortable. Petra était là, vivante, plus solaire que toutes ces années à l'hôpital. Petra était revenue, comme si elle n'était jamais partie, comme si elle avait simplement patienté dans l'ombre épaisse de l'escalier grinçant. Il avait tant à lui dire ! Il voulait lui dire qu'il l'aimait, qu'elle lui avait désespérément manqué, que son absence avait créé un étrange élancement quelque part dans son flanc et qu'il le sentait encore lorsqu'il s'étendait le soir, lorsqu'il accueillait à cœur ouvert la souveraine fatigue.
Un air qui toujours recommence
Elle continuait à chanter, sa voix s'envolait vers le plafond, papillonnait d'une pièce à l'autre. Elliot surgit, de nouveau petit, ce qui ne le surprit pas – dans sa tête, son frère avait éternellement onze ans. Elliot croisa son regard ; il hésita sur le comportement à adopter. Est-ce qu'il devait se mettre en colère ? Après tout, Elliot l'avait abandonné.
Un air Elsa de la démence
Un air qui ne finit jamais
Petra adressa à Elliot un de ses sourires éblouissants. Non ! aurait-il voulu crier. Il ne le mérite pas. Elliot est parti. Parti. Mais Maman ne l'entendait pas.
Lorsqu'il émergea du rêve, il était au beau milieu du noir de la nuit, dans son lit, seul, seul dans sa maison vide, sous le plafond grinçant des murmures du grenier, seul entre les murs humides et les tapisseries déchirées, seul dans une maison mourante qu'il ne pouvait pas quitter ; seul, assourdi par le cri qu'il avait retenu, et qui avait irrémédiablement effrité les parois de son esprit.
oOo
L'air continua de le hanter toute la matinée. Il prit son petit-déjeuner dans la cuisine – la même cuisine – pour conjurer le sort. Il s'assura qu'aucun fantôme n'était posté à ses côtés – il ne vit que des grains de poussière étinceler sous les rayons. Le pain grillé et noir crissait trop fortement sous des dents, lui coupait l'appétit. Ça avait un goût de charbon, il sentait sa langue devenir noire et moisir, pourrir comme un membre amputé. Ça ne l'aurait pas dérangé, il aurait pu accepter de ne plus jamais parler.
Est-il assez profond sanglot
Pour dire les déserts physiques
Il se leva pour allumer la vieille radio qui sommeillait sous la fenêtre. Au-delà de la vitre, il voyait les horizons pétrifiés, où la neige se mêlait à la boue, et cette scène se confondait avec d'autres, déjà vécues ou imaginées. Des scènes immobiles, couronnées de la plénitude des songes, des scènes où il y avait en fond Petra et Irving qui se tenaient sans rien dire et même parfois Mr Brown qui ronronnait mystiquement, couché dans une flaque. Le poste se mit à crachoter les nouvelles du jour et couvrit pour un temps la voix de sa mère.
Une nouvelle manifestation s'est tenue hier après-midi à Bristol, à la suite de la disparition de la famille d'Olak Vizorek, secrétaire du parti progressiste. Les manifestants ont notamment reproché aux autorités les actions insuffisantes pour garantir leur sécurité. Plusieurs boutiques moldues ont été incendiées en marge de la manifestation, bien que les leaders rejettent toute responsabilité... Une douzaine d'Oubliators a dû être dépêchée sur place en urgence après l'apparition d'un Feudeymon qui a ravagé le poste de garde sorcier du centre-ville et qui a causé douze blessés, dont huit moldus. Refusant de répondre aux questions de la presse ce matin, le ministre a annoncé qu'il s'exprimerait cet après-midi lors de...
Il éteignit la radio.
Pareils aux ronds qu'on fait dans l'eau
Il avait prévu de passer la journée à se reposer. Il comptait faire un gâteau, ou quatre – Petra aurait suggéré quatre –, lire une heure ou quatre, peut-être jouer du vieux piano – il faisait attention à ce qu'il ne restât pas trop longtemps endormi. Il descendit d'abord à la cave, passa devant les rangées de bouteilles poussiéreuses – c'étaient les vins conservés minutieusement par son père, il ne se sentait pas en droit d'y toucher. Il s'était toujours dit que, dans le cas contraire, Irving rentrerait, en rage, pour lui briser les os – il avait passé tant de temps à les arranger ! Au milieu de la cave, il y avait les cinq daims empaillés, leurs yeux de verre figés, brillants de larmes. Walden passa la main tour à tour sur leurs dos constellés de taches blanches. Qu'ils auraient été beaux, au milieu du parc, par ce temps, songeait-il. Et il resta là, à leur murmurer des choses, à leur parler de son étrange rêve et des raisons pour lesquelles il l'avait fait.
— Je ne pouvais pas y aller, leur répéta-t-il pour la centième fois. Je ne pouvais pas.
D'une main indolente, il agita sa baguette et les daims reprirent vie. Ils se mirent à dresser l'encolure, agiter les oreilles, cligner de leurs lourdes paupières comme des automates. Ils observaient un recoin de la cave sans le voir réellement, ils tendaient le mufle pour capter un effluve inexistant, et ils recommençaient vers le coin opposé de la pièce, dans un ballet sans fin.
Les mots valent-ils la musique
Du long désir au cœur enclos
Elliot avait-il remarqué son absence ? En avait-il été blessé ? Ou indifférent ? Pourquoi ne lui avait-il pas envoyé de lettre pour l'accuser de ne pas être venu ? Devait-il aller le voir pour s'expliquer, mettre un terme à ses questions une fois pour toutes ? Devait-il aller tuer son frère pour se venger ? Resterait-il pour toujours cet être lâche qui avait tant rebuté son père ? Ces questions tourmentaient Walden, grouillaient désagréablement dans sa tête. Il aurait voulu le calme, la tranquillité, il aurait voulu devenir aussi creux que le vieux chêne du jardin.
Un air d'octobre une romance
Plus doux que n'est le mois de mai
Il était tard lorsqu'il sortit du four son quatrième gâteau, aussi brûlé que les précédents. Walden n'y pouvait rien, il y avait toujours un instant fatidique où le temps accélérait, où le réel se distordait, un instant qui lui volait son objectif. Combien de plats avait-il ratés ces dernières années ? En avait-il seulement réussi un ? Parfois, lorsqu'il était trop affamé, il partait chez ses voisins moldus et les forçait à cuisiner pour lui – la femme faisait de bons gratins. Pour la remercier, il obligeait le mari indolent à réparer la porte cassée, la fenêtre abîmée – il faisait en sorte qu'il se blesse une ou deux fois durant le procédé –, et il volait quelques jouets au dernier enfant de la famille, parce qu'il avait d'affreuses taches de rousseur.
Un air comme une traîne immense
Il resta de longues minutes à considérer la croûte calcinée et à s'attarder sur le néant qui l'habitait. Ce furent les violentes flammes vertes de la cheminée qui le firent revenir à lui. Antonin Dolohov venait d'apparaître dans sa cuisine et époussetait la suie de sa veste. Lorsqu'il eut fini, il considéra le plan de travail encombré par les quatre moules pleins, la farine, les débris de coquilles d'œufs et le fouet abandonné.
— En pleine rechute, on dirait, dit-il seulement.
— Les trois premiers étaient ratés, s'agaça Walden.
Dolohov ne rétorqua pas tout de suite, il fit quelques pas dans la pièce, de son pas souple de panthère, inspecta le parc envahi de ronces par la fenêtre, ainsi que les cadavres de daims qui pourrissaient sous les arbres.
— Le Maître a quelque chose pour nous. Pour toi.
Le Maître devinait toujours quand Walden allait mal – c'était pour cela qu'il était le Maître. Qui d'autre que lui le connaissait aussi bien ? Qui d'autre aurait pu le repêcher lorsqu'il coulait si profondément en lui-même ? Et pourtant, parfois, Walden aurait aimé qu'il y eût quelqu'un d'autre. Était-ce une mauvaise pensée ?
— Où est-ce qu'on va ? demanda-t-il seulement.
La voix de sa mère s'estompait déjà de son esprit, il en oubliait ses inflexions chéries. Il n'y avait plus que les yeux hypnotisants de Dolohov, son immobilité étudiée de prédateur.
Un air Elsa de la démence
— Londres.
Le sourire de Dolohov étincela subitement.
— Le sursis de Minchum est écoulé.
oOo
L'assaut explosa subitement dans la nuit noire et glaciale. Ils s'étaient tenus des heures en embuscade dans la rue résidentielle, non loin des hautes grilles de fer de l'hôtel particulier des Minchum. Jaurel Travers et Augustus Rookwood avaient longtemps tenté de forcer les barrières magiques tandis que les autres avaient rôdé comme des loups faméliques au crépuscule. Ils s'étaient tant bien que mal débarrassés du corps d'un auror en faction dans un jardin d'enfants – Jugson l'avait laborieusement métamorphosé en tronc, mais une main dépassait encore, provoquant l'hilarité de Rabastan Lestrange. Ils avaient passé le temps en terrorisant les passants moldus des environs, en les tourmentant jusqu'à les laisser en pleurs et suant misérablement sur les trottoirs et ils s'étaient repus de leurs gémissements comme des démons libérés des enfers.
Et puis ils avaient déferlé dans l'hôtel particulier si charmant, si ordonné, renversant les meubles, brisant les tableaux. Ils avaient amené trois des énormes molosses des Lestrange ; les bêtes furieuses s'étaient jetées sur les elfes de maison, avaient broyé leurs petits crânes sans effort. La surprise passée, un des chiens était mort dans un affreux hurlement, empalé sur un sabre d'honneur, et Rookwood s'était chargé de l'elfe qui l'avait brandi.
C'était Jaurel Travers qui avait débusqué la mère et la fille, cachées à l'étage. Il avait rameuté le reste de la bande et ensemble ils avaient encerclé les deux femmes en riant. Ils étaient dans la chambre de la fille, et la chambre avait tout des vieux fantasmes adolescents de Macnair. Il y avait la coiffeuse débordant de cosmétiques, la penderie remplie de robes de satin, les tiroirs débordant de dentelle coûteuse. Hilard avait porté l'un des sous-vêtements contre sa joue rugueuse et l'avait jeté à Walden.
Le tissu était doux, d'un rouge profond, indécent pour une jeune fille, et il finit par le laisser tomber.
Pas ma fille prenez-moi et laissez-la s'il vous plaît pas ma fille je vous en supplie monstres je vous en supplie, disait la femme. Maman maman maman, répétait la fille. Walden aurait été d'avis de tuer la plus vieille ; elle était devenue laide avec le maquillage qui coulait en même temps que ses pleurs et sa poitrine flétrie qui palpitait. Et puis, il n'aimait pas la façon dont elle enlaçait sa fille ni la façon misérable dont la chair de ses bras pendait alors qu'elle le faisait. Dolohov se contenta de l'attacher au lit.
— On s'en va, ordonna Dolohov tandis que Rookwood se saisissait de la fille.
— Rachel Rachel Rachel, susurrait joyeusement Yaxley en ricanant. La jolie Rachel.
Et la fille hurlait à pleins poumons, sans que personne ne fît rien pour la faire taire. Jaurel finit par la frapper au visage ; un craquement se fit entendre et les cris se muèrent en gargouillements.
— À bientôt, Mrs Minchum, passez donc le bonjour à votre mari, s'inclina théâtralement Rabastan Lestrange.
En bas, dans un salon, Walden s'attarda pour regarder les deux molosses restants déchiqueter leur ancien compagnon. Ils avaient la tête plongée dans les entrailles ; à son approche, ils levèrent leur nez ensanglanté vers lui et grognèrent brièvement.
C'était dommage, Walden aurait aimé ramener la carcasse chez lui.
Un air qui ne finit jamais
