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Chapitre 94
Des roses sur la mer, des roses dans le soir,
Et toi qui viens de loin, les mains lourdes de roses !
J'aspire ta beauté. Le couchant fait pleuvoir
Ses fines cendres d'or et ses poussières roses…
Des roses sur la mer, des roses dans le soir.
Un songe évocateur tient mes paupières closes.
J'attends, ne sachant trop ce que j'attends en vain,
Devant la mer pareille aux boucliers d'airain,
Et te voici venu en m'apportant des roses…
Renée Vivien, Évocations
Elle apprit à tuer. Elle poignardait à la chaîne Richard Jones, Sylvia et Maria, elle étranglait la silhouette sans visage d'Edgar Bones. Les monstres s'éteignaient entre ses mains, le sang visqueux lui collait les doigts. Elle n'avait jamais qu'un seul essai avant leur riposte violente ; elle dut apprendre à s'exécuter sans réfléchir. C'était exactement ce que Lothaire voulait et, dans ses instants de miséricorde, l'épreuve s'arrêtait à la mort de Maria.
Parfois, cependant, il lui opposait des adversaires plus délicats : sa mère, qu'elle devait noyer en évitant son regard trahi, son père, qui tentait frénétiquement de lui arracher les yeux ; lorsqu'ils lui eurent fait endurer mille tortures plus vraies que nature, qu'ils lui eurent griffé le visage jusqu'au sang, qu'ils l'eurent traînée jusque dans les flammes pour la brûler vive, elle consentit à se jeter mortellement sur eux dès qu'ils apparaissaient. C'était douloureux, mais moins douloureux que d'endurer sa propre mort. Et c'était exactement le but de la leçon.
Mais il arrivait que Lothaire lui présentât un autre rival, quelqu'un dont la mort la terrifiait, qui se présentait à elle dans tous ses cauchemars et prenait toujours le dessus. Lorsque Evan Rosier surgissait des flots pour l'achever, elle se contentait de le regarder approcher et de le supplier pour qu'il ne lui broyât pas le cou. Invariablement, il la fixait d'un regard noir et absent alors qu'il l'étranglait méthodiquement.
— Tu dois le faire, lui intima calmement Lothaire. Au moins une fois.
Ils étaient dans la bibliothèque. Dehors, les flocons tourbillonnaient dans le vent et obstruaient l'horizon.
— Je ne peux pas.
Elle avait l'impression qu'elle en mourrait. Pourquoi ne pouvait-elle pas tuer quelqu'un d'autre ? N'importe qui, sauf Evan. C'était pire, car après chaque leçon, elle le retrouvait, bien vivant, entre les murs de Kaerndal Hall, et elle en était réduite à comparer son cadavre fantomatique à sa version de chair et de sang ; c'était pire, car elle l'aimait, elle avait l'impression de l'aimer plus qu'elle-même.
— Parce qu'il est dans tes cauchemars, Aidlinn.
Il devait avoir écouté son esprit, mais elle s'y était habituée ; dès que son assurance faiblissait, il lisait en elle.
— C'est la dernière étape.
— Ça semble tellement réel.
Alors qu'elle murmurait cela, elle se remémorait en frissonnant les sensations si vives de ses rêves, comme d'infimes pointes de flèches qui transperçaient sa peau.
— Que se passera-t-il si je réagis de la même façon, un jour ? Si je brandis un couteau et que je le poignarde ?
— Ça n'arrivera pas.
Mais elle savait que Lothaire se moquait bien de savoir si elle assassinerait Evan. Peut-être même que cela lui ferait plaisir, pour ce qu'elle en savait.
— En vérité, je serais plutôt embarrassé si cela arrivait maintenant, reprit-il. Pour de multiples raisons. Maintenant, concentre-toi.
Avant qu'elle lui eût demandé quoi que ce fût, il posa une main sur son crâne et elle se retrouva dans le lac.
L'eau était glaciale, mais elle s'était habituée au choc qui lui étreignait invariablement la poitrine. Elle se débattit furieusement au milieu des monstres et des morts-vivants et elle regagna la plage. La mince bande de galets bordait la paroi de la caverne, elle appuya son dos contre la roche froide et humide. Il régnait une lueur froide et diffuse qui se répercutait sur les eaux immobiles.
Elle attendit, le cœur battant, ce qui lui sembla une éternité ; elle guetta des ombres sous les eaux. Finalement, des remous apparurent à la surface et elle sut que c'était le moment.
C'était un rendez-vous qui lui serrait toujours les tripes d'une drôle de façon.
Rosier émergea, le visage dégoulinant de l'eau froide du lac, la peau étrangement luisante. Il s'approcha sans un bruit, effleurant le sol à la manière d'un fantôme, mais il ne disparut pas lorsqu'elle imprima ses mains sur son torse. Ses vêtements étaient aussi glacés que sa peau, elle ne sentit pas son cœur, mais lorsqu'elle leva le regard, c'était lui, c'était lui. C'était ce visage qu'elle chérissait par-dessus tout, et elle n'aurait plus douté si ses yeux n'avaient pas été entièrement noirs, opaques comme des lames de charbon. Des yeux de possédé. La panique la reprit soudainement, elle sentit les larmes obstruer sa vision – elle connaissait la suite par cœur.
Sans s'occuper de ses états d'âme, les mains de Rosier effleurèrent ses bras, remontèrent sur son cou et serrèrent, serrèrent...
— S'il te plaît, non. Non...
Mais il ne l'entendait pas et, d'une certaine façon, ça ne pouvait pas être Rosier. Maintenant, souffla la voix de Lothaire dans son crâne. Tu dois le faire. Mais elle le regarda une nouvelle fois la surplomber avec indifférence, sans émotion, alors qu'elle agonisait entre ses mains. Sa trachée la brûlait, elle chancelait, entendait son cœur vaciller pitoyablement dans sa cage d'os. Elle endura la douleur, la panique, les laissa l'irradier toute entière durant d'insupportables secondes, et puis elle s'éteignit.
L'instant d'après, elle retombait dans l'eau glacée, encore bouleversée par sa dernière mort. Pourquoi cela semblait-il plus réel à chaque épisode ? Elle nagea difficilement jusqu'à la rive, et cette fois, elle s'assit et pleura. Et si Lothaire, excédé, la plongeait dans ce supplice sans fin ? Et si elle ne se réveillait jamais, et mourait pour de bon ? Et si elle mourait avec pour seule compagnie cette pâle version d'Evan, ce spectre implacable qui ne la reconnaissait jamais ?
Son désespoir était si grand qu'elle fut soulagée de voir Rosier apparaître sur la rive. Elle l'observa approcher de sa démarche céleste avec la même étrange fascination qui la prenait toujours.
Toutefois, lorsqu'il fut assez proche pour la violenter, elle se leva et s'écarta promptement. Il la suivit, évidemment, et resta sourd à ses suppliques. Tout se déroulait exactement comme ses cauchemars de petite fille : elle trébuchait sur les galets, alors que le monstre évoluait sans effort et gagnait du terrain.
Le couteau apparut à ses pieds au moment où elle se résignait à lui faire face. La lame d'argent étincelait d'un éclat lunaire. Elle vit les mains de Rosier s'avancer sur son cou, et elle songea à la douleur qui la submergerait, à cet enfer qui se répétait trop de fois, et elle en eut assez.
Elle poignarda Rosier. Il ne cilla pas ; il interrompit son geste, alors qu'elle enfonçait la lame, la ressortait et l'enfonçait de nouveau. C'était difficile de se frayer un chemin au milieu des viscères, bien plus difficile que ce qu'elle avait toujours imaginé, et le sang atrocement rouge macula ses mains, les gouttes tombèrent au hasard sur les galets clairs. Il fixa son étrange regard voilé d'onyx sur elle, noble, aussi figé que ceux des statues de pierre enfermées dans les temples, et il s'éteignit.
Lorsqu'elle se réveilla enfin, elle était fourbue, à bout de souffle et affreusement mal. Elle se releva en titubant, s'écartant de Selwyn.
— C'était bien, dit-il seulement.
Mais elle ne l'écoutait pas, le sang rugissait à ses oreilles. Elle avait envie de vomir.
— Ne t'approche pas de moi.
Elle avait l'impression que ses mains étaient encore souillées. Elle se mit à pleurer sous le choc, sa poitrine s'abaissant et se gonflant violemment. Si elle baissait les paupières, elle revoyait Rosier s'affaisser lentement face à elle, sans la moindre stupeur, ainsi qu'un automate en panne.
— Tu m'avais dit que ça me ferait me sentir mieux, mais c'est encore pire !
C'était douloureux, terriblement douloureux. Elle sentait que des mains invisibles lui broyaient le cœur. Elle avait follement tué l'objet de ses rêves, de toute son adoration ; que lui restait-il ? Que lui restait-il ?
— J'avais dit que ça te donnerait de la force, la corrigea Lothaire. Tu sais bien qu'on ne peut pas évoluer sans abandonner quelque chose.
Elle aurait pu s'allonger à même le sol et sentir tous ses espoirs se déverser par la plaie béante qui s'était ouverte dans son flanc. Que lui restait-il, si Rosier était mort ? Comment avait-elle pu le tuer ? Comment avait-elle pu ?
Elle se sentait bouleversée, sa mort prenait une affreuse réalité. Et si Rosier était réellement mort, quelque part ? Il fallait qu'elle rentrât pour vérifier. Il devait aller bien, il ne pouvait pas être mort. Elle sentait sa raison vaciller à la manière d'un funambule. Et Lothaire s'amusait à faire trembler le fil.
Il ne la raisonna pas, ne la fit pas s'asseoir pour reprendre ses esprits, il ne lui adressa aucun regard de sympathie. Il se contenta d'attendre qu'elle reprît un peu contenance et il accusa le regard débordant de haine et de douleur qu'elle lui lança en rassemblant ses affaires :
— Je ne reviendrai pas. J'en ai assez, je n'aurais jamais dû venir. C'était ridicule.
Il la suivit à distance alors qu'elle se fuyait furieusement vers la sortie.
— Tu n'as pas besoin de revenir. Mon travail est terminé.
Elle claqua la porte sans se retourner.
oOo
Rosier n'était pas mort.
Les cauchemars ne revinrent pas les nuits suivantes, les nuits se muèrent en puits d'encre sans fond. Lorsque revenait le matin salvateur, Aidlinn se faisait violence pour ne pas se jeter au cou d'Evan et lui demander pardon.
Toutefois, le désespoir devait se lire sur son visage, parce qu'il lui adressait toujours un regard compatissant par-dessous ses cils alourdis de sommeil, puis il lui posait une main apaisante sur le front.
— Encore un mauvais rêve ?
Une simple caresse suffisait à chasser temporairement sa culpabilité ; il percevait ses tourments et lui donnait l'absolution.
oOo
Le dîner du parti conservateur se tiendrait chez les Avery, car il était de tradition que le président se fît inviter. Aidlinn avait sérieusement envisagé de ne pas y aller, mais Rosier lui avait si galamment proposé de s'y rendre avec lui qu'elle n'avait pas pu refuser. C'était la première fois qu'elle apparaîtrait quelque part à son bras ; elle était si heureuse qu'elle aurait pu l'accompagner n'importe où – elle l'aurait suivi sur l'escalier brûlant menant aux enfers, si cela avait été la seule façon de ne pas le quitter.
Elle se rendit en compagnie d'un elfe de Kaerndal Hall sur le Chemin de Traverse chez Seam come true, le plus bel atelier de couture sorcière de Londres. C'était la première fois qu'elle reprenait contact avec la réalité, se glissait de nouveau dans la foule – elle n'était pas préparée à l'hostilité qu'elle rencontrerait.
Elle se faufila d'abord dans l'allée sans difficulté. L'animation était plus pauvre qu'à une autre époque, malgré l'imminence des fêtes de fin d'année. Les boutiques arboraient des décorations animées dans les vitrines, on voyait là un père Noël qui faisait signe aux passants, ici de grandes cannes à sucre géantes qui changeaient de couleur, des guirlandes de gui qui sifflaient et ondulaient comme des pythons. Les enfants se pressaient pour entrer dans les magasins de jouets et de confiseries, mais les parents ne pouvaient que remarquer les établissements fermés qui jalonnaient l'avenue.
Seam come true se situait à l'écart de l'effervescence, au bout d'une ruelle sombre et peu fréquentée ; Aidlinn avait espéré trouver la boutique vide, mais en y entrant, elle vit au fond un groupe de plusieurs femmes qui essayaient des robes de soirée. Parées de longues robes de soie et de précieux gilets d'hermine, elles parlaient fort avec de grands gestes tout en s'inspectant tour à tour dans une glace. Une jeune vendeuse en uniforme s'approcha d'Aidlinn en s'inclinant et pâlit légèrement lorsque celle-ci s'annonça.
— Miss Rowle, si je puis me permettre, je pense que vous devriez repasser plus tard.
— Plus tard ? répéta Aidlinn. Mais c'est assez urgent.
Il lui fallait la robe pour la fin de la semaine.
— Ou bien, si vous le voulez, vous pouvez patienter dans l'arrière-boutique. Nous vous préparerons un thé et vous apporterons notre catalogue, le temps que nous finissions avec ces dames.
L'une des femmes s'était justement éloignée pour se diriger vers le comptoir. Lorsqu'elle vit Aidlinn, elle marqua un temps d'arrêt et fit demi-tour. Aussitôt tout le groupe récupéra ses affaires et s'approcha. C'était toutes des femmes qui avaient dépassé la cinquantaine ; il n'y avait plus aucune excitation dans leurs manières, leurs yeux étaient hargneux et leurs bouches serrées tremblaient d'indignation.
— Mesdames, si vous permettez que je finisse avec cette cliente, je suis à vous tout de suite.
— Non, je ne vous le permets pas. Il est hors de question que je passe après ça.
Celle qui avait pris la parole avait la stature la plus imposante du groupe, des yeux durs et un chignon sévèrement attaché qui tirait la peau de son front. Aidlinn ne la reconnut pas, mais elle remarqua à l'arrière du groupe Mrs Prewett, la mère de Sylvia, qui semblait éteinte. La culpabilité la frappa en plein visage.
— N'avez-vous pas honte de vous afficher ainsi en public ? l'agressa une autre. Vous n'avez aucune décence.
— Les gens comme vous ne devraient même pas sortir de chez eux !
— Vous ne méritez rien de mieux que de finir à Azkaban comme votre criminel de père.
— Retournez dans vos châteaux si vous ne voulez pas qu'on vous coupe la tête.
Aidlinn, encerclée, prise au dépourvu, ne savait comment réagir. Elle jeta un regard désarmé à la vendeuse, qui bafouillait, tentant vainement de se faire entendre.
— Mesdames, je vous en prie...
— J'ai autant le droit que vous d'être ici, asséna Aidlinn en redressant le menton.
— Ah oui ? s'énerva une femme en la bousculant.
— Ne me touchez pas.
— Espèce de salope. Ose lever ta baguette et tu vas voir ce qu'on va te faire.
Une femme tenta de lui arracher son sac, une autre la gifla. La décharge laissa des picotements désagréables sur sa joue. Aidlinn n'était pas sûre de la conduite à adopter : on ne lui avait jamais manqué de respect en public de cette façon. Elle se sentait geler irrémédiablement depuis l'intérieur, elle coulait encore une fois dans le lac souterrain.
— Mesdames, s'il vous plaît, reprit la vendeuse. Ne m'obligez pas à appeler la police.
— Ne commencez pas ! Je trouve scandaleux que vous acceptiez encore ce genre de personne dans votre boutique ! hurlait celle qui l'avait giflée.
Elle coulait dans le lac et la lumière s'éteignait. Des mains la saisirent violemment pour la pousser à l'extérieur. Déséquilibrée, elle se retrouva à genoux sur le trottoir. Ses genoux s'écorchèrent sur le bitume.
— Pitoyable !
La voix froide de Lothaire se moquait à nouveau d'elle. Avoir si peur du noir.
— Je vous l'avais dit, gloussait l'une des femmes au-dessus d'elle, tous les mêmes. Ils n'ont rien dans le ventre. Ce ne sont même pas eux qui se battent.
Une semelle écrasa les doigts d'Aidlinn. La douleur lui fit un choc. Elle repensa aux victimes de ses rêves, à la manière dont elle les avait étranglées, poignardées. Elle aurait pu faire la même chose à ces femmes, ce n'aurait pas été si différent. Elle avait recommencé à nager, elle voyait encore la surface.
— C'est pourtant à ce genre de personne que vous avez léché les bottes toute votre vie, siffla Aidlinn en se dégageant.
— Comment osez-vous ? Petite folle prétentieuse...
La femme au chignon avait levé la main pour frapper, mais le maléfice jaillit de la baguette d'Aidlinn et l'atteignit en plein front, ce qui la fit tomber à la renverse. Son visage se recouvrit d'affreuses cloques purulentes. Une autre femme brandit sa baguette, mais Aidlinn la désarma promptement, et ligota la troisième, qui était restée immobile, d'un mouvement du poignet.
Elle touchait presque la surface brillante et tout apparaissait splendide sous les rayons. Peut-être qu'une citée enchantée l'attendait hors des eaux. Hors des eaux, loin des monstres. Loin des griffes et des dents qui raclaient, déchiraient la peau.
Les femmes la regardaient avec de grands yeux outragés, engoncées dans leurs robes affriolantes. Et la grosse femme criait et tenait son visage rouge et déformé entre ses mains.
— Ça brûle ! Faites quelque chose !
— Mon Dieu, criait la vendeuse qui s'était agenouillée près d'elle. Ne bougez plus. Aidez-moi, tenez-la !
— Que quelqu'un arrête cette fille ! hurla la femme ligotée. Débarrassez-moi de ces chaînes et je la rattraperai moi-même.
Aidlinn éclata de rire et s'enfuit. Elle courut dans les rues étroites et humides, entre les hauts immeubles, ses semelles claquant dans les flaques laissées par les dernières pluies. Elle riait encore nerveusement, d'un rire noir qui provenait du fond des nœuds tortueux de son ventre, et sa poitrine était vide, gelée.
La surface. C'était toujours la même caverne. Toujours les mêmes remparts de roches lisses et tristes. Les rayons de lumière entraient par une faille lointaine près du plafond. Elle était sauve, sauve ! Mais hélas ! si loin du ciel, hélas ! si loin du soleil.
oOo
L'incident resta gravé en elle, une marque au fer rouge qui lui rappelait durement qu'elle n'avait plus d'échappatoire. Elle s'intéressa aux journaux qu'elle avait ignorés, lut sur sa famille, ses amis et ses alliés, sur les horribles choses dont on les soupçonnait. Elle n'osait même pas demander à son frère ou à Evan si c'était vrai, parce qu'elle se doutait déjà que ces histoires avaient un fond de vérité.
À la suite de ces lectures, elle ne pouvait s'empêcher d'observer son frère et Evan et de comparer cette version aux terribles portraits qu'on faisait des mangemorts dans la presse. Lorsqu'elle examinait Rosier, elle ne voyait rien du tueur implacable, de l'être dégoûtant et foncièrement mauvais qui était dépeint ; elle ne voyait qu'un général de campagne tout éblouissant dans son armure d'argent, qu'un héros qui rentrait le soir harassé par la guerre et ses implacables manœuvres. Elle avait beau essayer, elle ne trouvait rien qui n'était pas admirable chez lui.
— Tu aurais dû me dire que tu te rendais là-bas, observa Rosier lorsqu'elle lui rapporta l'incident d'une voix émue. Ma mère avait l'habitude de privatiser la boutique, nous aurions fait pareil pour toi.
Elle regretta immédiatement de lui en avoir parlé.
— Ce n'était pas si dérangeant.
Il lui décerna un regard attentif, mais opaque – aussi opaque que son alter ego démoniaque.
— Tu n'as pas besoin de me prouver quelque chose, Aidlinn, lui dit-il seulement.
Quelques jours plus tard, La Gazette du Sorcier mentionnait en dernière page la fermeture définitive de Seam come true à la suite d'un terrible incendie qui avait ravagé leur boutique et leur entrepôt. Jody Mejia, la célèbre propriétaire du magasin, n'avait pas souhaité porter plainte et s'était refusée à tout commentaire. Lorsque Aidlinn se décida à en parler à Rosier, il se contenta de hausser les épaules, tout en continuant à lire un long parchemin derrière son bureau – ce n'était jamais une bonne idée pour elle de le déranger lorsqu'il s'enfermait dans son cabinet de travail.
— Que voulais-tu que je fasse ? Nous ne pouvions pas laisser cette offense impunie.
— Rien, justement, souffla-t-elle. Tu aurais pu ne rien faire. J'avais réglé le problème moi-même.
— Ne dis pas de sottises. Tu es revenue sans robe.
— J'ai beaucoup d'autres robes, ce n'est pas un problème.
Il ne lui adressa pas un seul autre regard.
— En effet, ce n'est plus un problème. Je t'en ai commandé une.
Le lendemain soir, la robe l'attendait sur son lit, son pâle jupon de mousseline rose joliment étalé sur le couvre-lit. Le bustier de cristal scintillait sous les rayons de l'après-midi. C'était un très beau vêtement et lorsqu'elle l'essaya face au grand miroir à pied dans le secret de sa chambre, elle dut se rendre à l'évidence : la coupe était parfaitement ajustée.
oOo
Le soir tant attendu arriva ; Aidlinn et Evan se rendirent ensemble à Harwood Palace. La neige était moins épaisse ici ; on apercevait des touffes d'herbes sombres entre les maigres amas blancs. La forêt de Harwood se massait, noire et terrifiante, au bord de la longue pelouse, sa large gueule hérissée de bois prête à engloutir les imprudents. Aidlinn était nerveuse, terriblement excitée et fière de se tenir près d'Evan, triomphante et en même temps extrêmement intimidée, car elle n'avait jamais eu l'opportunité de passer une soirée mondaine entière avec lui. Et si elle faisait mauvaise impression à ses côtés ? Et si elle ne se montrait pas à la hauteur ? Que penserait-on ? Que penserait-il ? Elle se sentait aussi pitoyable et impuissante qu'un chien frétillant, gambadant autour de son maître.
Lorsqu'ils franchirent la porte d'entrée et pénétrèrent dans le vestibule, ils furent reçus par Edern Avery, visiblement désigné pour cette tâche. Il semblait s'être amaigri, ses pommettes saillantes donnaient un éclat violent à ses yeux, mais il avait toujours son bel air défiant.
— Quelle charmante surprise, les salua-t-il alors que des elfes se chargeaient de leurs manteaux. Serait-ce enfin une présentation officielle ?
Aidlinn détourna les yeux et s'accrocha vainement au bras de Rosier, alors que celui-ci ne semblait pas s'émouvoir. Il ne répondit pas à la question, comme d'autres invités entraient soudainement, et ils pénétrèrent tous les deux dans l'immense salon de chasse. Il régnait une atmosphère joyeuse et fébrile. On avait accroché une grande affiche du parti conservateur au-dessus de la cheminée, des guirlandes de fleurs fraîches entre les effrayants trophées de chasse, de multiples tables rondes avaient été disposées et dressées pour le dîner, décorées de délicats bouquets de jacinthes. Pour l'heure, les nombreux convives discutaient vigoureusement entre les tables, échangeaient sourires vainqueurs et éclats de rire.
— Pourquoi ont-ils l'air si excités ? souffla Aidlinn à Rosier.
— Tu vas voir, je ne veux pas te gâcher la surprise.
Des regards se tournèrent désagréablement vers eux, certaines femmes murmurèrent dans l'oreille de leurs voisins lorsqu'ils passèrent. Aidlinn crut se faire des idées, tant Rosier y semblait imperméable. Il l'entraîna saluer Cyrus Avery et sa femme, occupée à orchestrer une escouade d'elfes ; puis ils virent Dorélius Lestrange, entouré de sa cour et de ses fils, tous les deux très élégants, ainsi que les Greengrass, les Travers, venus en nombre, les Yaxley, les Flint, les Malefoy, regroupés dans un coin et jetant des regards dédaigneux, quelques représentants discrets des Fawley et des Nott, dont Thorfin, qui semblait avoir eu le nez récemment cassé, le fils Shafiq accompagné d'un mystérieux Russe au regard patibulaire, Dolohov, fumant près d'une fenêtre en compagnie de Jugson, Rookwood et Gibbon, Bellatrix Black qui ricanait à l'oreille d'Igor Karkaroff.
Lorsqu'ils eurent fait le tour de la salle, ce fut aux sang-mêlé et aux membres les moins influents de venir présenter leurs hommages à Rosier, qui leur répondit de manière flegmatique, son beau regard glissant avec ennui sur les visages attentifs. Aidlinn les comprenait trop bien ; elle savait comme une simple parcelle de l'attention de Rosier pouvait ressembler à un royaume. Rosier leur serrait brièvement la main, se souvenait habilement du nom de chacun, et s'ils avaient de la chance, répondait parfois à leurs requêtes par quelque chose comme « Envoyez-moi donc un hibou prochainement pour que nous en rediscutions. »
Tout à coup, Mr Lestrange grimpa sur l'estrade, sous les applaudissements et les acclamations enthousiastes.
— Merci à tous, merci d'être venus, commença-t-il en levant une main. La plupart d'entre vous sont déjà au courant, alors je ne perdrai pas de temps en long discours. Mesdames et messieurs, quelle meilleure façon d'ouvrir ce dîner que d'annoncer la démission imminente de notre ministre ?
La salle explosa sous les acclamations ; on se tapait dans le dos, on riait comme après une finale de Quidditch. Aidlinn resta abasourdie, tira sur la manche d'Evan.
— Comment cela se fait-il ? Il n'y avait rien dans les journaux.
Rosier n'eut pas le temps de répondre que Lestrange reprenait, levant son verre :
— Mr Minchum nous a aussi aimablement promis son soutien pour notre campagne à venir. Chers amis, ce sera notre heure, vous savez qu'il le faut. Le Seigneur des Ténèbres se joint à moi pour vous souhaiter un bon repas et féliciter les courageux membres qui ont rendu cela possible et qui se reconnaîtront.
Il y eut encore des applaudissements fournis, quelques sifflements hystériques – dont plusieurs d'Edern et de Rabastan Lestrange –, puis les convives se dirigèrent dans un joyeux désordre vers les tables qui leur étaient attribuées. Tandis qu'ils se rendaient à leur place, Aidlinn en profita pour insister, et Rosier finit par lui dire :
— Des mangemorts se sont introduits chez Minchum et ont kidnappé sa fille.
— Rachel ?
— C'est ça. Il a été convenu de la relâcher à la fin des prochaines élections, à la condition de notre victoire.
Un poids tomba dans l'estomac d'Aidlinn. Elle se souvenait bien de Rachel Minchum, qu'elle avait côtoyée un peu à Poudlard, un être auréolé de réussite et de confiance ; ce même être attendait désormais au fond d'une cave, sans lumière, sans chaleur. Rachel était courageuse, mais elle était sûrement terrifiée, à l'heure qu'il était. Dans quel était se trouvait-elle seulement ?
— Aucun mal ne lui a été fait, n'est-ce pas ?
Elle chercha avec inquiétude la grosse face de Goyle dans la foule, mais il ne s'y trouvait pas. Evan lui jeta un regard oblique.
— Pas pour le moment.
Elle eut un léger vertige en prenant l'ampleur de la spirale de souffrances qui régissait son existence. Les humains seraient-ils pour toujours destinés à tant de malheur ? Où disparaissaient toutes les roses qui parsemaient autrefois ces sentiers boueux ? Ce n'était évidemment pas des pensées à avoir ; en temps de guerre, il fallait oublier ces beaux fantasmes : tous les chemins n'étaient pas censés mener quelque part, les plus belles fleurs ne poussaient jamais à l'ombre. Rosier n'avait sûrement pas tous ces états d'âme : s'il ne les avait pas, elle ne devait pas les garder non plus. Tout serait plus simple, si elle s'appliquait à lui ressembler – Rosier était le seul joyau qui ne s'altérait pas.
Ils furent séparés lorsqu'un groupe d'hommes tira soudainement Rosier vers leur table. Aidlinn se retrouva face à une rangée de dos infranchissable. Lothaire Selwyn surgit subitement du groupe et la toisa de ses yeux d'or fondu. Il était tout habillé de blanc, on aurait dit qu'il se rendait à son propre mariage.
— Toujours furieuse ? se moqua-t-il. Mais plus de mauvais rêves, n'est-ce pas ?
Elle n'eut pas le temps de rétorquer quelque chose, car il s'éloignait déjà. Ce fut Edern Avery qui le remplaça ; il s'était approché par-derrière, en silence, à la manière d'un loup. Il semblait aussi heureux et fébrile que les autres.
— Alors, tu es heureuse ?
Elle plissa seulement les lèvres, sans répondre.
— C'est une simple question, Aidlinn, reprit-il en surprenant sa réaction de défense.
— Je ne souhaite pas te parler, marmonna-t-elle en se tournant de l'autre côté.
Il revint dans son champ de vision, farceur, avec toutefois un soupçon d'étrangeté dans son attitude, une trace de voracité qu'elle ne reconnaissait pas.
— Tu ne pourras pas m'éviter pour toujours.
— J'y compte bien, pourtant.
Il la mettait mal à l'aise, et, en dépit des répétitions secrètes qu'elle avait organisées face à sa coiffeuse, elle n'était pas prête à l'affronter. Elle aperçut Evan s'extirper plus loin de la mer d'hommes, fit quelques pas pour se réfugier dans son giron, mais il était déjà à leur place, en compagnie d'Odélie Greengrass. Son pas marqua une hésitation.
— Très heureuse, commenta Avery avec satisfaction derrière elle. Comment se sent-on en tant que jouet préféré de Rosier ?
— Tu ne sais pas ce que tu dis, dit-elle.
Elle était lasse ; se tenir dans la demeure des Avery lui rappelait les moments qu'ils avaient partagés plus jeunes. Combien de fois avaient-ils joué dans ce salon ? Combien de fêtes adolescentes avaient laissé l'immense pièce en désordre, le carrelage collant de mélanges, les fauteuils renversés et couverts de miettes de gâteau ? Edern avait été son ami et peut-être le serait-il encore, un jour. En attendant, elle garderait ces précieux souvenirs dans un coin calme de son esprit, loin de la tempête de doutes et d'angoisses qui ravageait la majeure partie de sa conscience, et elle pourrait y revenir quand bon lui semblerait.
— Alors, raconte-moi. À quoi passes-tu tes journées, dans ce grand palais vide ? Laisse-moi deviner : tu t'es mise à la peinture ? Je ne t'imagine pas t'intéresser à la couture. Tu décores un vieux salon ? Et le soir, tu pars te promener dans le parc ; peut-être que tu attends Evan sur le perron de longues minutes dans l'espoir qu'il vienne avec toi, mais bien souvent il n'a pas daigné te prévenir qu'il rentrerait tard, et tu te retrouves à dîner face à un siège vide.
Elle ne fut pas impressionnée par sa description. Ils avaient tous les deux grandi dans ce monde conservateur, impitoyable envers les femmes. C'était injuste et hypocrite de sa part de sous-entendre qu'elle aurait pu prétendre à autre chose si elle avait préféré être avec lui.
— Et si c'est ce qui me rendait heureuse ? demanda-t-elle plus doucement. Est-ce que ce serait si mal de simplement vouloir vivre à ses côtés ?
Serait-ce si mal d'accepter d'évoluer dans un univers régi par Evan ? De se placer sous la protection de ses rayons chaleureux, d'accorder son rythme au sien ? Elle imaginait qu'elle pourrait être heureuse de seulement lier ses respirations aux siennes. Il y avait encore cette obsédante curiosité en elle, cette fascination candide qui lui faisait croire qu'il n'y aurait rien de plus merveilleux que d'envisager la ronde des jours à sa façon.
— Ce serait seulement désespérément banal et triste, dit-il.
Elle secoua la tête et eut un rire résigné, parce qu'Avery ne comprenait pas ce qu'elle commençait à envisager. L'amour n'était peut-être pas toujours un champ éclatant de coquelicots, ravagé par le feu solaire et les lourdes bourrasques grisantes du printemps ; l'amour pouvait ressembler à la douce pénombre d'un salon éclairé par les flammes, son chant pouvait s'harmoniser avec la pluie lente d'une soirée d'automne.
— Bien sûr, ça te ferait plaisir que je sois malheureuse, n'est-ce pas ? J'ai voulu être avec Evan, alors tu serais bien content si je pouvais regretter ce choix jusqu'à la fin de ma vie.
Elle n'attendit pas sa réponse et s'en fut à leur table. À mesure qu'elle progressait, elle ne pouvait quitter du regard le visage attentif de Rosier, entièrement tourné vers Odélie. Cette dernière rayonnait triomphalement dans sa longue robe de satin vert, assortie à ses yeux. Ses cheveux bruns tombaient en cascade autour de ses épaules, les lumières des chandelles faisaient luire sa peau olivâtre. Elle était belle et Aidlinn eut soudain peur d'arriver et d'être comparée à cette jeune femme. Mais elle ne pouvait pas reculer, elle imaginait le regard intransigeant d'Avery lui vriller le dos. Peut-être avait-il même placé Odélie ici à dessein.
Elle se posta à leur hauteur, et Odélie fut la première à réagir :
— Oui ?
Elle fut soudain désarmée, car elle n'avait rien répété et avait vainement espéré pouvoir se laisser porter par le flot de leur conversation. Elle chancela intérieurement, prête à marmonner une excuse et battre en retraite, mais Evan lui tendit gracieusement la coupe de Champagne qu'il n'avait pas touchée.
— Je me demandais justement où tu étais. Tu te souviens peut-être d'Odélie Greengrass ? Elle était quelques années au-dessus de toi à Poudlard.
La remarque altéra un instant la défiance d'Odélie, mais elle garda une maîtrise parfaite, son rire carillonna dans l'atmosphère :
— En tout cas, je me souviens bien de ton frère, Isaac. D'ailleurs, je me demande où il se trouve.
— Occupé ailleurs, malheureusement, rétorqua Evan.
— Il rate une si belle soirée, une si belle soirée, répétait Odélie en penchant élégamment la tête.
— Est-ce vrai ce qu'on dit ? lança un jeune Fawley excentrique à leur table. (On l'avait placé là car c'était un bon ami du fils aîné Greengrass.) Il y a eu un kidnapping ? Vous y étiez, n'est-ce pas, Mr Rosier ?
— Je ne crains de n'avoir participé à aucun enlèvement.
— Allons bon ! N'aurons-nous rien le droit de savoir ?
— Tu ne t'adresses pas à la bonne personne, Jamie, le réprimanda Elbert Greengrass. Evan nierait jusqu'à la mort, même s'il en était le responsable.
— Ce devrait être une condition indispensable pour le poste, plaisanta Odélie.
Le dîner se déroula dans cette étrange atmosphère, surplombée par le brouhaha des conversations mêlé aux tintements de verres, d'argenterie et d'ivoire. Les mets se succédaient en un bal ininterrompu et Aidlinn entendait à côté Odélie s'entretenir avec Evan, Elbert Greengrass, Senan Fawley et Xalème Shafiq de choses qu'elle ne connaissait que vaguement.
— Le chef mérite des félicitations, disait Fawley. J'aurais aimé lui serrer la main.
— Bruno Demaret, répondit Odélie. J'ai déjà mangé dans son ancien restaurant à Paris.
— Je me rappelle, tu faisais des clins d'œil au serveur, ricana Elbert. Il a fini par en faire tomber son plateau.
— Mon frère, tu exagères toujours !
— C'était certainement l'événement le plus mémorable de la soirée. Avec qui étions-nous déjà ?
— J'ai toujours eu mauvaise mémoire en ce qui concerne les restaurants, confia Fawley à Aidlinn.
— Nous étions avec les Delacour, répondait Odélie. C'était au moment où tu envisageais encore de te fiancer avec leur fille.
— Evan, je te vois rire, sourit Elbert.
— Edmée Delacour ? relevait Fawley. Était-ce le prodige du violon ?
— Oh ! une gentille fille, vraiment, continuait narquoisement Odélie, et son regard se planta cruellement dans celui d'Aidlinn.
Après les desserts, des hommes se levèrent pour un digestif et les groupes éclatèrent, se reformèrent. Aidlinn resta près d'Evan, déterminée à éviter Edern. Ils eurent peu de temps pour eux ou pour leurs amis, Rosier était souvent interrompu et ils se retrouvaient à converser avec des hommes et des femmes dont les visages se succédaient à l'infini, jusqu'à s'estomper et fusionner dans un flou partiel, alors que les échanges de convention se répétaient, se répétaient... Aidlinn ne pouvait que s'appuyer contre Rosier, se solidifier à ses côtés, disparaître et s'immerger dans son parfum. Elle était comblée et désespérément en manque à la fois. Elle n'aurait pu être plus proche de lui, elle sentait son bras chaud se glisser parfois autour de sa taille lorsqu'il la guidait à travers la salle, mais son attention, et ses pensées mystiques lui échappaient.
Quelquefois, un mangemort lui glissait des félicitations discrètes sur son intégration imminente, ce qui la faisait invariablement frissonner d'angoisse ; même Dorélius Lestrange lui fit un clin d'œil paternel :
— J'ai appris que c'est pour bientôt ? Gordon sera très fier.
Elle jeta à Rosier un énième regard de détresse, qu'il aperçut finalement et comprit, car une dizaine de minutes plus tard il s'excusait et l'entraînait enfin jusqu'au vestibule. Ils prirent leurs manteaux et sortirent sous le dôme indigo du ciel, surpris par l'air gelé de la nuit. Les rumeurs des conversations et de la musique disparurent dès que la porte claqua derrière eux, il ne restait plus que les silhouettes sombres des convives qui se dessinaient sur la neige illuminée. Aidlinn et Evan se tinrent un instant immobiles, comme abasourdis par ce retour brutal à leur solitude. Leur haleine montait brièvement en nuages vers les étoiles et se dissipait inlassablement. Finalement, ils longèrent le lac partiellement gelé et ses roseaux immobiles, puis regagnèrent la longue allée qui s'enfonçait sous les arbres. C'était une nuit fantastique, particulièrement belle, froide et dure ; c'était une de ces nuits qui appelaient aux prophéties.
Kaerndal Hall scintillait sous les astres lorsqu'ils regagnèrent le domaine. L'air était plus doux près de la mer, le vent ne s'était pas levé. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient toutes allumées, comme si le palais les attendait – et peut-être était-ce le cas. Ils pouvaient entendre au loin le chant d'une fontaine troublant le calme absolu et ils sentaient les parfums des massifs de fleurs enchantées qui s'ouvraient au pied des marches. La vision n'avait rien de comparable ; s'il existait quelque part sur Terre un royaume enchanté, alors ce ne pouvait être qu'ici.
Un elfe les accueillit en clignant des yeux de sommeil. Rosier insista pour qu'ils prissent un verre dans le grand salon, déjà chauffé par un grand feu. On avait placé un grand bouquet de roses sur un guéridon près d'une fenêtre, ses effluves légers flottaient agréablement jusqu'à eux. Aidlinn, abattue et vidée par la soirée, s'affala dans un sofa. Elle repensait aux mangemorts qu'elle avait croisés, à leur sourire approbateur, à ce qu'il devait rester de la pauvre Rachel Minchum qui régnait autrefois sur Poudlard, et elle sentait le sang pulser douloureusement contre ses tempes.
Rosier but son Cognac en silence, posté près de la cheminée, tandis qu'elle soufflait sur l'infusion qu'on lui avait amenée. Elle voyait son beau visage à moitié ombré par les flammes, la scène lui rappelait d'autres nuits, plus lointaines, où ils s'étaient tenus ensemble à Poudlard, à l'abri du monde.
— Tu n'aurais rien à craindre de Lord Voldemort, jamais, dit Rosier soudainement. Il ne te fera rien, je te le promets.
Il savait déchiffrer toutes les lignes de ses états d'âme. En cet instant, elle aurait voulu qu'il la prît dans ses bras, elle aurait voulu fusionner avec lui et ne jamais réchapper de cette étreinte. Le monde était peut-être trop difficile.
— Comment peux-tu le savoir ?
Il continua à la considérer, une main dans la poche, jouant avec son verre vide, disséquant peut-être en esprit une énième énigme à son sujet. Il finit par s'approcher lentement et s'accroupit devant elle. Elle ne vit plus que ses yeux, deux plaines brunes ravagées par les feux, et elle retint son souffle devant ce monde qui s'ouvrait face à elle, ce monde qu'elle aurait voulu rejoindre de toute son âme, mais qui lui échapperait toujours.
Rosier sortit un écrin de sa poche et l'ouvrit devant elle.
— Il ne te fera rien si tu es à mes côtés.
Il se contenta de la scruter, alors qu'elle s'était immobilisée, le cœur battant, face à la bague étincelante. C'était un rubis des plus purs, d'un rouge profond et saisissant, couronné de rangées de diamants éclatants. Elle resta interdite, tremblante, à contempler la bague, les reflets chauds qui bouillonnaient au cœur de la pierre, incapable de seulement effleurer l'idée que le bijou soulevait.
— Je veux que tu sois ma femme, Aidlinn, insista Rosier.
Toujours stupéfaite, elle entendait le crépitement des flammes et le profond silence du palais. Il lui prit doucement la main, glissa la bague à son annulaire.
— Tu n'as qu'à accepter de m'épouser.
Elle accepta et fut incroyablement heureuse et en même temps terriblement bouleversée. Alors qu'il l'étreignait, elle ne put retenir ses larmes ; elle pleura de soulagement et de peur et de gratitude, elle enfouit sa tête dans le torse de Rosier et perdit de vue le somptueux salon, ses dorures, ses velours, ses tableaux et leurs paysages enchanteurs, les roses rouges qui se penchaient gracieusement vers eux ; elle pleura alors qu'il lui caressait tendrement les cheveux et qu'il lui promettait que tout irait bien, qu'il la protégerait toujours, toujours, et elle pensa, soulagée, qu'enfin, enfin, son vœu le plus cher s'était réalisé, qu'Evan ne l'abandonnerait plus, jamais plus, que l'avenir revêtirait peut-être, un jour, un jour, la forme d'un vaste champ de blé et de coquelicots. Et elle voulut s'accrocher à cette conviction éperdument.
Me revoilà parmi vous avec deux chapitres !
Un tel retard se passe de justifications. Je vais me contenter de remercier du fond du cœur toutes les personnes qui m'ont encouragée à continuer, sans vous il est bien probable que j'aurais clos cette histoire (et ça aurait été dommage).
Merci donc à Baccarat V, Lilemesis pour revenir avec des encouragements envers et contre tout, merci à Blackbutterfly207 et HelAndNiflhel qui ont gracieusement pris le temps de venir lire cette histoire (je ne sais pas si elles verront un jour cette dédicace, le chemin est long), merci à Lauren, FelicityCarrow, Ell, LRose90, audreyjn, Eloise, aux Guest et puis bien sûr à feufollet, Maya, Rhumframboise et Marly (même si elle ne publie que des reviews trolls cette ingrate !) qui excusent mes inconstances et supportent encore miraculeusement leurs respectueux favoris et merci Louvrine (qui revient parfois avec des petites flammes, ce qui est déjà incroyable). (On sent l'émotion après sept mois.)
Pour ceux qui auraient besoin d'une dose supplémentaire de Rosier, d'Aidlinn ou d'Edern, j'ai publié un OS UA intitulé Sous les cerisiers, qui est disponible sur mon profil. À très bientôt, j'espère !
