« J'aime pas trop l'idée de m'en prendre à eux personnellement… Je me dis que certains font juste leur travail…
– Et c'est pour cette raison que tu es un si mauvais politicien, Potter. Tes adversaires, eux, ne s'en privent pas. »
Cela faisait plusieurs heures qu'ils planchaient sur le sujet. Drago avait même fini par accepter que Potter ramène dans son bureau un plateau plein de ses fameux sandwiches à la moutarde qu'il s'était mis à dévorer comme s'il mourait de faim. Drago avait hésité en s'interrogeant sur ce que Kieran Price penserait de ce déjeuner improvisé, et puis il avait décrété que l'heure du repas et le lieu étaient suffisamment neutres pour ne pas avoir à se justifier.
« Adversaire, tu y vas un peu fort… Ils écrivent ce que les gens ont envie de lire et…
– Potter, j'ai passé suffisamment de temps à jouer avec ta réputation à Poudlard pour savoir exactement ce qu'ils sont et ce que les gens ont envie de lire. Maintenant, parle moi du premier moldu avec qui tu as eu une relation. C'était sérieux ?
– Et par Merlin, j'ai encore moins envie d'exposer ma vie privée à tout le monde. Ça les regarde pas.
– Dis-toi que tu ne racontes ça qu'à moi. »
Potter sourit bravement en récupérant des miettes de pain sur le bureau avec son doigt humide.
Il n'était pas tout à fait assez coopératif, il avait ses exigences. Il tenait absolument à ce que le mot « pansexuel » soit utilisé à la place de « bisexuel ». Probablement une distinction moldue que Drago n'avait pas bien comprise, mais qu'il avait acceptée. Plus Potter passait pour une personne à l'aise avec les termes, mieux c'était.
Quand vint la fin d'après-midi, ils avaient rédigé des communiqués à l'intention de la Gazette, de Sorcière-Hebdo, du Chicaneur, et même de la Revue du Gallion. Drago avait sélectionné trois journalistes facilement influençables qu'il avait conviés à une conférence de presse par cheminette. Et un autre qu'il avait invité sur l'île avec son photographe pour créer une rivalité. Il aurait préféré avoir une belle histoire d'amour contrarié sur laquelle baser son récit, mais avait dû faire autrement puisque Potter n'était pas homme à se caser. Peu importait : il avait rédigé la présentation émouvante d'un jeune garçon perdu entre un monde Sorcier trop vaste pour lui et un monde moldu qui l'avait rejeté. Il avait brodé des fioritures à partir de ses précédentes mésaventures avec la presse, et avait même évoqué la façon dont Skeeter vérifiait ses sources à l'époque où Drago lui-même la rencardait.
Drago se sentait dans son élément : gérer ce genre de scandale et manipuler l'opinion étaient ce pour quoi il avait été élevé. L'époque où ce genre d'exercice l'amusait était loin derrière lui – il avait depuis été la cible des racontars bien plus souvent qu'à son tour – mais il y excellait toujours.
Il avait pris un peu de retard dans son travail, mais estimait avoir passé une journée intéressante et très productive.
Potter étira ses bras loin au-dessus de son crâne et fit craquer sa nuque.
« Putain, je suis crevé. Je suis même pas sûr d'être en état d'aller au Hangar…
– Et bien n'y vas pas. Ça ferait mauvais genre, de toute façon, d'aller t'amuser à ça après avoir raté une journée complète de travail, fit observer Drago tout en relisant la dernière version de l'une de ses lettres. Prétends plutôt que tu étais malade. »
Satisfait, il y apposa le sceaux d'Azkaban, avant de la glisser dans une enveloppe qu'il cacheta. Il releva ensuite les yeux vers Potter. Ses vêtements étaient toujours crottés et sa tignasse abominable, mais son visage paraissait un peu plus détendu.
Ils s'observèrent un moment, et Drago s'étonna de trouver l'ambiance plutôt agréable. Drago avait presque envie de lui sourire, pouvait presque comprendre ce qui avait pu le séduire chez cet homme.
Comme toujours, Potter décida de tout gâcher :
« Je t'aime. »
Drago fronça les sourcils et se recula dans son fauteuil.
« Arrête », exigea-t-il au bout d'un moment.
Potter éclata de rire :
« De t'aimer ou de te le dire ?!
– Ça ne devrait pas être compliqué, Potter : Souviens-toi que nous sommes ennemis, que je suis un Mangemort, que je déteste tout ce que tu adores et que la réciproque est tout aussi vraie. »
Il s'empara des enveloppes cachetées, puis se leva pour ouvrir la fenêtre et appeler les albatros. Presque aussitôt, deux individus s'échouèrent sur la rambarde, claquant des ailes l'un contre l'autre pour amortir l'atterrissage et se gênant mutuellement.
« Qu'est-ce que tu adores que je déteste ? »
Drago leva les yeux au ciel et accrocha le petit paquet de lettres à la patte de Lady Rowena. Il lui accorda ensuite une caresse, un encouragement, et l'aida à prendre son envol en la soulevant et la jetant le plus haut possible.
« Rien, Potter. Je n'aime rien. »
Il valait mieux admettre une erreur et mettre fin à la conversion plutôt que Potter ne se décide à lui offrir un nouvel élément de mobilier de façon détournée.
« Je veux dire : à part ton nouveau coupe-papier, évidemment. »
Drago soupira et gratouilla le crâne de l'albatros qui était resté là et le fixait d'un œil attentif, la tête penchée. Le coupe-papier provenait du grenier de l'Épouvantard. Un endroit dans lequel il n'était pas censé aller et où Potter n'aurait jamais dû cacher un objet s'il espérait que son prisonnier le trouve. Il donnait parfois l'impression de savoir lire dans ses pensées, de pouvoir prévoir le moindre de ses mouvements. Drago ne se sentait même pas manipulé, simplement peiné pour les efforts inutiles déployés par son vis-à-vis.
« Tu devrais aller donner ton cours de Patronus, Potter, souffla-t-il.
– Ça ne fait plus mauvais genre, finalement ?
– Tu devrais sortir d'ici », explicita Drago, puisque la politesse ne donnait rien.
Sur une ultime caresse à l'oiseau, il referma la fenêtre. Potter n'avait pas bougé, et sans doute ne le ferait-il pas. Drago ne lui accorda pas un regard et commença à ranger ses affaires pour le lendemain.
Sa voix s'éleva pourtant, hésitante, de nouveau rauque :
« Je… Concernant Price, je… J'essaye de ne pas interférer…
– J'espère que tu n'attends pas des félicitations de ma part. Ça me semble être la moindre des choses.
– Non, mais… Enfin, c'est difficile pour moi.
– J'imagine, soupira Drago sans lever les yeux. Je suis désolé pour toi, mais je n'y peux rien.
– Je peux pas m'empêcher de penser à toi, et… Enfin, hum. Le… Les cours de Patronus : si tu viens plus, c'est à cause de moi ou à cause de lui ?
– À cause de vous deux, répondit Drago mais il regretta immédiatement de ne pas avoir présenté ce choix comme une décision personnelle et purement réfléchie.
– Ça me fait du bien de te voir, même sans te parler… Tu voudrais pas revenir ? Je te laisserais tranquille, je voudrais juste…
– Non.
– Je… J'ai recommencé à faire des cauchemars. »
Drago fronça les sourcils en fixant sans le voir le document dans sa main. Il se souvenait des cauchemars de Potter. Il se souvenait de la froideur du lit et de…
Il ferma les yeux. Comme toujours quand il forçait sur sa mémoire abîmée, un mal de tête lancinant commençait à poindre.
« Je me doute… reprit Potter. Enfin, je me doute que t'en as pas grand-chose à foutre… »
Drago haussa les épaules et se força à penser à autre chose.
« Enfin, bref, tout ça pour te dire… Tout ça pour te dire… que… j'apprécie vraiment ton aide, pour le coup. Je sais… Enfin, je me doute que ça doit pas t'enchanter de perdre ton temps à gérer mes états d'âme, mais…
– Inutile de me remercier, Potter : je me doute que tu en ferais autant pour moi.
– Ouais. Ouais sauf que moi, je pourrais pas m'empêcher d'espérer quelque-chose en retour. À quel moment exactement t'as arrêté de vouloir me voir aller mal ?
– Exactement, je ne saurais pas dire… »
Drago soupira. Potter était patient avec lui. Respectueux. Peut-être… Peut-être que s'il n'y avait pas eu Kieran Price, leurs repas auraient pu mener à un rapprochement qui aurait pu mener à… Mais non.
« Les meilleurs attrape-rêves sont fabriqués au Canada, indiqua-t-il enfin. Je te commanderai un catalogue. »
Il reposa les documents qu'il tenait encore en un tas bien net et prit la direction de la sortie. Il avait envie d'aller sur la plage pour s'aérer, d'aller voir le pommier de Gregory, de goûter la douceur de la lune.
« Drago ? »
Il se retourna, un peu malgré lui.
« Tu pourrais… Tu crois que tu pourrais te renseigner aussi sur l'endroit où on peut se procurer des pensines ? Je… »
Drago fit volte face et quitta les lieux sans lui laisser l'occasion de terminer ses explications.
·
Si Drago avait méthodiquement ratissé le château à la recherche de fournitures et d'accessoires pour aménager puis décorer son bureau, il n'avait en revanche rien modifié dans sa petite cellule : toujours les quatre cartons empilés en guise d'étagère, la souche, le tapis élimé, le paravent et le lit métamorphosés, le calendrier punaisé au mur et méthodiquement mis à jour chaque matin… Avec sa baguette, il aurait pu transformer le petit robinet surplombant ses toilettes en cabine de douche ou réparer définitivement les fissures du mur du fond… Parfois, il s'en voulait de ne pas profiter de sa chance, anticipait le jour où sa baguette lui serait reprise et où il regretterait tout ce potentiel magique inutilisé… D'autres fois, il se félicitait pour cette patience et cette confiance en l'avenir qui le poussait à croire qu'il n'y avait rien d'urgent. En outre, sa vie avait été bien trop chamboulée, et sa cellule représentait un abri stable sur lequel basset tout le reste.
Il était installé dans son lit, sens de la largeur, et occupé à relire un roman moldu dont il comprenait bien mieux les tenants et les aboutissants maintenant qu'il savait à quoi servait un flingue. Il avait encore un doute sur le colt, mais cet accessoire-là était moins important à l'intrigue.
Le grincement le fit sauter hors du lit et serrer les mâchoires à s'en faire mal. Par réflexe, il s'empara de sa baguette avant de jurer. Il s'apprêterait à hurler à Potter qu'il regrettait de s'être intéressé à ses problèmes et qu'il pourrait se débrouiller seul à l'avenir, mais ce ne fut pas sa silhouette trapue qui se présenta devant sa cellule.
C'était largement pire.
Dès que Drago reconnut la haute taille de Kieran Price, la panique le gagna : Il eut soudain honte de la pénombre, du mobilier de fortune, de la grille qui rendait l'ensemble impudique…
Aucun architecte n'avait pénétré ce couloir jusqu'ici.
Le sort lui échappa sans même qu'il réalise avoir ouvert la bouche :
« Nox. »
Prononcé avec un tel besoin, une telle urgence, que les torches du couloir s'éteignirent toutes en même temps que sa petite lampe à pétrole.
Kieran Price étouffa un hoquet et eut un sursaut.
« Qu'est-ce que tu fous ? s'exclama-t-il.
– Tu n'as pas le droit d'être là ! répliqua Drago sur le même ton. Ce couloir n'est pas…
– Lumos.
– Par Merlin ! »
Il rangea sa baguette en panique, poussa la grille de sa cellule et s'empara du bras de Kieran Price pour l'éloigner de son antre. Celui-ci se dégagea d'un mouvement d'épaule.
« Qu'est-ce tu essayes de me cacher ?! »
Il leva sa baguette pour éclairer le visage de Drago qui grimaça sous la lumière directe et recula en cherchant une excuse pour emmener l'homme ailleurs. La baguette se décala ensuite pour révéler l'intérieur de la cellule, et le rictus de Drago s'accentua.
« Tu dors vraiment dans une vraie cellule, constata Kieran Price avec une voix pensive.
– Bien-sûr que j'ai une vraie cellule, grinça Drago, agressif malgré lui. Tu t'attendais à quoi ? À une niche ?!
– Je veux dire que c'est une vraie cellule de prisonnier. Je pensais que tu aurais un petit logement de fonction…
– Et bien non. Je suis prisonnier. »
Puisque Kieran Price semblait calmé, Drago s'avança à nouveau pour lui prendre le bras et le tirer doucement en arrière.
« Pourquoi tu n'améliores pas les choses avec un sort ou deux ? demanda l'architecte en se laissant traîner.
– Parce que je n'en ai pas le droit, mentit Drago sans l'ombre d'une hésitation. Je n'ai pas récupéré ma baguette pour améliorer mon petit confort pers… »
Un nouveau grincement, un nouveau « Lumos », et les torches du couloir crachèrent des flammes si hautes qu'elles en léchèrent le plafond.
Potter.
