Drago fut surpris de constater qu'on était déjà en 2006. Cela allait donc bientôt faire six ans qu'il était à Azkaban. Il ne pensait pas qu'il tiendrait aussi longtemps, il ne savait pas non plus si cela le déprimait ou non. Il n'avait pas encore fait la moitié de sa peine toutefois, le chemin était donc encore long. Il n'y avait pas grand-chose à dire sur sa vie, tous les jours se ressemblaient. Il y avait les colis tous les mois, avec des livres, des friandises et des choses pour l'occuper. Il y avait la radio qui le reliait faiblement au monde extérieur. Il y avait Franck dont il n'était finalement plus amoureux depuis longtemps et qui était pour lui plus un grand frère qu'autre chose. Il y avait Clia qui lui offrait une bulle de douceur et de compréhension, une bulle qui l'empêchait peut-être de perdre l'esprit. Il y avait Petronilla qui lui disait comme ça lui faisait peur de savoir que Luke était sorti d'Azkaban. Il y avait Rabastan Lestrange qui l'évitait tout en lui lançant des regards haineux. Il y avait les pompes dans la cellule et les courses dehors, pour se maintenir en forme. Il y avait le ciel par la petite fenêtre. Il y avait la solitude et en même temps, cette absence perpétuelle de solitude qui était difficile à supporter. Il y avait Kyle, tapi dans les cauchemars, toujours à l'affût d'un moment de faiblesse pour attaquer. Il y avait Harry, flottant quelque part dans les pensées de Drago, plus idée que personne. Il y avait la douleur et le chagrin.

OoOoOoO

Albus eut deux ans et ils fêtèrent son anniversaire dans la grande maison du Square Grimmaurd. Tout le monde était là ou presque, toujours les mêmes, comme d'habitude. Albus reçut beaucoup de cadeaux et de câlins, on s'extasiait de voir à quel point il ressemblait à Harry avec ses cheveux noirs et ses yeux verts. Hermione était enceinte et Ron ne parlait plus que de ça. Ils étaient perdus dans leurs rêves et leurs projets, ils avaient l'air heureux. Harry les voyait beaucoup moins qu'avant mais il se disait que c'était sans doute normal, c'était ça être adulte. Ils avaient leur vie et leur travail, il y avait les enfants, on avait moins de temps… Il y avait moins d'envie aussi. Harry n'arrivait pas à mettre de mots sur ce qu'il ressentait exactement pour Ron et Hermione mais il savait que ce n'était plus comme avant. Il essayait de ne pas y penser, de ne pas le montrer. En fait, il avait l'impression de passer toute sa vie à faire semblant.

Au printemps, Kreattur mourut. Harry en fut choqué, Ginny aussi. Ils n'avaient aucune idée de l'âge de l'elfe mais si l'on considérait qu'il s'occupait déjà de Sirius quand il était petit, il devait effectivement être vieux. Il avait toujours paru vieux à Harry. Il ne connaissait rien sur l'espérance de vie des elfes de maison. Il avait vu l'elfe se fatiguer et s'affaiblir, il n'était donc pas surpris mais cela le bouleversa quand même. Ils l'enterrèrent dignement, avec Ron et Hermione qui tinrent absolument à être là. Après cela, la maison parut vide et silencieuse. Ni Harry ni Ginny n'évoquèrent l'idée d'embaucher un autre elfe et ils durent donc réorganiser leur vie pour s'occuper des repas et du ménage, ce qu'ils ne faisaient pas jusqu'à présent. Harry se rendit compte qu'on ne s'habituait décidément jamais à la mort des gens. Il savait pourtant ce qu'on ressentait, il avait perdu des proches qu'il avait davantage aimés que Kreattur mais cela ne l'empêcha pas de souffrir. Peut-être parce que l'elfe était celui qui était resté le plus longtemps à ses côtés, parce que l'elfe était ce qui le liait encore à Sirius. Dans tous les cas, Harry se sentit encore plus accablé que d'habitude.

En été, il y eut la Coupe du monde de Quidditch qui se déroulait cette fois-ci en Nouvelle-Zélande. Ginny devait y aller pour suivre la compétition et tenir les lecteurs du Sorcier Libre informés de tout ce qui se passait. Elle rentrerait de temps en temps, en coup de vent, pour voir Albus et Harry mais elle allait être absente pendant presque un mois. La Nouvelle-Zélande était très loin, il fallait prendre plusieurs Portoloins pour s'y rendre et le décalage horaire était infernal. Ginny allait rentrer, bien sûr, mais il était tout de même plus simple qu'elle dorme là-bas la plupart du temps, dans les hôtels magiques réservés aux joueurs, à leurs équipes, aux journalistes, etc. Harry ne chercha pas à la contredire, ça ne le dérangeait pas spécialement qu'elle s'absente un peu. Il en ressentait même un certain soulagement. Quant à Ginny, il était clair qu'elle en avait envie elle aussi.

Ce fut un mois étrange où Harry se retrouva souvent seul avec Albus. Il s'arrangeait pour partir plus tôt du Ministère et aller récupérer son fils chez Molly. Souvent, c'était elle qui venait au Square Grimmaurd pour garder Albus, c'était plus pratique. Harry se rendit compte qu'il aimait être seul avec Albus. Il n'avait pas besoin de faire semblant, il n'avait pas besoin de parler plus que nécessaire, pas besoin d'avoir l'air heureux à tout prix. Albus lui racontait des choses avec ses petits mots d'enfant et c'était moins pénible à écouter que les récits de Ginny. Albus n'attendait pas de lui de longues réponses. C'était moins dur de sourire à Albus que de sourire à Ginny. Il savait que s'il ne parlait pas, Ginny en souffrait, que s'il ne la touchait pas, elle en souffrait aussi. Avec Albus, c'était différent. Avoir un père peu bavard ne semblait pas le chagriner plus que ça. Il lui grimpait dessus sur le canapé, se lovait contre lui et semblait se contenter de ça. Ils construisaient des tours, des châteaux et des maisons avec des planchettes de bois, ils n'avaient pas besoin de parler plus qu'il ne le fallait. Le soir, Harry surveillait le brossage de dents, le bain et le pyjama, racontait une histoire, faisait un bisou, le bordait puis le laissait s'endormir. Ça ne l'épuisait pas autant que le reste, il aimait plutôt ça. Sans doute qu'Albus aurait préféré un père qui riait, qui lui courait après dans la maison, qui faisait des blagues, mais Harry ne pouvait pas lui donner ça. Et peut-être qu'après tout, Albus s'en fichait, c'était dur à dire. Il était encore trop petit pour ça.

Ginny revint enfin pour de bon après la finale de la Coupe du monde. Elle avait des étoiles plein les yeux, elle avait vu des choses incroyables et des joueurs formidables. Harry l'écouta avec un peu d'intérêt, parce qu'il aimait quand même bien le Quidditch. Elle n'en parla pas beaucoup toutefois, il s'était attendu à plus d'enthousiasme. Ça n'avait pas d'importance. Elle fut heureuse de retrouver Albus qu'elle serra fort dans ses bras et dont elle tint à s'occuper elle-même pendant la semaine qui suivit. De toute évidence, les bains, les histoires et les jeux lui avaient manqué. Harry la comprenait. Elle n'eut pas l'air aussi heureuse de revoir Harry, ses yeux ne brillèrent pas et elle n'essaya pas de rattraper les dernières semaines en faisant passionnément l'amour avec lui comme elle l'aurait fait avant. Ça ne perturba pas beaucoup Harry.

Et puis un soir, un mois après son retour, Ginny s'assit à la table de la salle à manger, en face de Harry. Il terminait d'écrire un mot à Andromeda qui l'invitait à venir prendre le thé le dimanche qui arrivait. Ginny le laissa envoyer la lettre et lui demanda doucement de se rasseoir. Elle avait quelque chose à lui dire.

- Lors de la Coupe du monde, j'ai rencontré beaucoup de personnes, dit-elle sans le regarder. Il y avait un joueur russe, notamment, avec qui je m'entendais bien.

Harry se crispa nettement et elle leva les yeux vers lui. Elle secoua vivement la tête.

- Non, il ne s'est rien passé, ce n'est pas ça que je veux dire.

- D'accord.

- Il ne s'est rien passé mais je voyais bien que je lui plaisais. Moi, je n'arrêtais pas de penser à toi. Mikhaïl me souriait dès qu'il me croisait, il me faisait des compliments. Il était drôle, il espérait gagner mais il a perdu en demi-finale et il l'a plutôt bien pris. Il me disait des choses très intéressantes sur le Quidditch et il me posait des questions sur l'Angleterre.

Ginny avait rougi, ignorant le regard sombre de Harry qui la fixait sans rien dire.

- Et moi, continua Ginny, je ne pensais qu'à toi. Je pensais à toi parce que tu ne souris pas quand tu me vois et que tu ne me fais jamais de compliments. Parce que tu ne ris jamais, que tu ne me parles jamais d'un rêve ou d'un projet. Parce que tu ne me parles quasiment jamais de toi et que tu ne t'intéresses pas à ce que je te raconte.

Harry eut l'impression de recevoir une gifle. Plus que ça, même. Il eut le souffle coupé et fut incapable de répondre. Dans la bouche de Ginny, cela sonnait affreusement.

- Non, bafouilla-t-il. Ce n'est pas vrai, je…

- Nous ne sommes pas heureux ensemble, n'est-ce pas Harry ?

Elle avait posé la question avec une certaine douceur. Il n'y avait pas vraiment d'accusation dans sa voix, plutôt une immense tristesse. Harry eut envie de mentir, de l'assurer qu'il était heureux avec elle mais elle le devança.

- Moi, en tout cas, je ne suis pas heureuse. Et je ne te croirais pas si tu prétendais l'être, toi. Au début, je savais que tu n'allais pas bien mais j'ai pensé que ça changerait. J'ai pensé que si je t'aimais assez, tu serais plus heureux. J'ai cru que ça avait marché quelques temps mais finalement… Je ne sais plus quoi faire, Harry. Je voudrais être avec quelqu'un qui me sourie, qui me fasse rire, qui ait des rêves, qui m'écoute et me parle.

Il y avait d'autres choses que Ginny aurait pu dire, que Harry ne lui avait pas manqué pendant ce mois d'aller-retour, qu'elle n'avait pas été particulièrement heureuse de le retrouver. Qu'elle avait crevé d'envie de coucher avec Mikhaïl, juste pour se sentir vivante, désirée et aimée. Qu'elle en avait pleuré de devoir le quitter pour retrouver le silence, la morosité et l'apathie de Harry. Elle ne le dit pas, elle n'avait jamais été cruelle.

- J'ai essayé, Ginny, dit Harry d'une voix cassée. Je te jure que j'ai essayé. Mais je ne sais pas ce qui ne va pas chez moi, je ne sais pas quoi faire.

Il eut envie de lui promettre qu'il ferait des efforts, qu'il allait essayer de se soigner, qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour la rendre heureuse et pour changer. Il n'eut pas la force de le faire. Il savait que ce seraient des mensonges. Il savait aussi qu'elle lui avait laissé plusieurs chances et qu'elle en avait assez. Il savait qu'il l'aimait et qu'il voulait qu'elle soit heureuse. Il savait qu'il ne la rendrait jamais heureuse.

Harry et Ginny divorcèrent en automne 2006 et se rendirent compte, en se rendant au Ministère, que c'était quelque chose de très rare chez les sorciers. Eh bien voilà, encore un truc qu'il ne faisait pas comme tout le monde. Molly et Arthur eurent l'air abasourdis et effondrés par la nouvelle. Ne pouvaient-ils pas essayer davantage ? Ne pouvaient-ils pas… Non, répondit fermement Ginny. Ils ne pouvaient pas. Hermione n'eut pas l'air plus surprise que ça et Harry réalisa que Ginny et elle devaient discuter depuis bien longtemps des problèmes de couple qu'ils traversaient. Ron fut choqué, vraiment, encore une séparation ? Harry sentit nettement les jugements, même s'ils n'étaient pas dits à voix haute. Les jugements d'Arthur et Molly, les jugements de Percy et de Ron. Les « normalement, ça ne se fait pas vraiment », les certitudes sur leurs visages que Harry avait rendu leur petite chérie malheureuse, encore une fois. Il y eut les remarques faussement innocentes, « vraiment, une semaine sur deux ? N'est-ce pas trop perturbant pour un enfant aussi petit ? ». Et Harry ressentit brusquement le désir de ne plus les voir.

Tout bien réfléchi, non, ce n'était pas brusque. Ça avait commencé le jour où Molly Weasley avait qualifié son histoire d'amour avec Drago d'erreur. Ces gens ne le comprenaient pas. Ces gens – et Harry avait mis du temps à le voir – n'étaient pas si ouverts d'esprit qu'ils le prétendaient. Ces gens avaient une vision du monde étriquée. Ces gens n'étaient pas ce que Harry voulait être. Et si ces gens n'étaient pas capables de concevoir qu'il puisse aimer un homme, qu'il puisse ne pas vouloir se marier, qu'il puisse ne pas vouloir d'enfant, qu'il puisse divorcer, eh bien Harry ne verrait plus ces gens. Il en avait assez.

Et puisque sa vie était de toute façon un énorme échec, puisqu'il venait de perdre la femme qu'il aimait et puisqu'il en avait assez des mensonges, Harry démissionna du Ministère. Il ignora les protestations d'Agatha et l'anxiété de son assistant qui ne savait pas quoi faire de tous les dossiers en cours que Harry traitait. Il s'en foutait. Il arrêta de venir du jour au lendemain et il se sentit libéré d'un poids énorme. Il erra dans sa grande maison vide – et vraiment vide cette fois – but beaucoup trop, fit des crises à répétition lors desquelles il criait de douleur, allongé dans son salon.

Il alla à Pré-au-Lard et but avec Hagrid et Abelforth. Hagrid était triste pour Harry mais il ne jugea pas. Il n'avait jamais été marié, il ne savait pas ce que c'était et il se garda bien de faire des commentaires. Abelforth dit à Harry qu'il avait bien fait, que ça ne servait à rien de se forcer à être ce qu'on n'était pas et que ce n'était pas juste pour Ginny. Ce fut la seule personne à lui dire ça aussi clairement.

- Et puis le Ministère, c'est un trou à rats, dit Abelforth. Ils sont tous aussi pourris les uns que les autres, ils veulent simplement du pouvoir. Tu as bien fait de quitter tout ça aussi.

Harry hocha la tête. Le discours d'Abelforth était un peu extrême mais il n'avait pas la force de le contredire. Et il pensait également qu'il avait bien fait de se tirer de là.

- Tu vas faire quoi maintenant ? demanda Hagrid avec une inquiétude sincère.

Harry haussa les épaules, désabusé. Il revenait au point de départ, encore une fois.

- Tu peux rester là, si tu veux, dit la voix bourrue d'Abelforth.

Harry leva la tête vers lui, surpris. Le vieil homme haussa les épaules lui aussi.

- Je suis fatigué et je suis vieux. Ça devient dur de tenir cet endroit tout seul.

- Je croyais que vous ne vouliez personne…

- Je ne voulais personne qui me fasse chier. Toi, je sais que ce sera différent. Tu es aussi muet et taciturne que moi.

- Il y a… il y a mon fils. Une semaine sur deux, il sera là.

- Eh bien il pourra dessiner sur la table du fond ou aller jouer dehors avec les poules. Tant qu'il ne fait pas n'importe quoi…

Harry écarquilla les yeux.

- Il y a une deuxième chambre à l'étage, elle n'a jamais servi, ajouta Abelforth.

Harry devina alors que le vieil homme avait envie qu'il vienne. Peut-être même en avait-il envie depuis longtemps. Peut-être qu'il faisait exprès de refuser d'embaucher quelqu'un et de se plaindre qu'il serait dérangeant, juste pour signaler que quelqu'un comme Harry ne le dérangerait pas. Après tout, vieillir seul devait être quelque chose de difficile, s'approcher de la mort seul, aussi. Harry regarda autour de lui. Il serait bien ici, il le savait. C'était isolé du reste du monde, personne ne lui demanderait de parler et de sourire, les gens étaient habitués à l'attitude d'Abelforth et personne ne venait à la Tête de sanglier pour bavarder avec le tavernier. Il était proche de Poudlard et de Hagrid, loin de Londres et du Terrier. C'était rude comme endroit, sombre et froid l'hiver. C'était parfait pour Harry.

- D'accord, accepta-t-il. Je veux bien venir vous aider ici.

OoOoOoO

L'arrivée de nouveaux prisonniers était toujours source de curiosité et de légère excitation. Après tout, c'était bien la seule animation réelle dans leur triste vie. Drago les regardait toujours entrer dans le réfectoire avec pitié, parce qu'ils avaient tous ou presque le même air de sidération et de terreur. Il se disait parfois qu'il avait eu de la chance, lui, d'être accueilli immédiatement par son père, même si ça n'avait pas duré longtemps. Et d'être tombé sur Franck, évidemment. Drago n'avait jamais eu beaucoup de chance dans sa vie mais il devait reconnaitre que son séjour à Azkaban aurait pu être dix fois pire que ce qu'il avait été jusqu'à présent.

Ils avaient été prévenus qu'il y avait une arrivée aujourd'hui, les gardiens le leur disaient toujours. La plupart des gardiens parlaient avec les prisonniers et leur racontaient plein de trucs, certains étaient même plus ou moins amis avec des détenus. C'était une façon de garder son humanité, sans doute. Drago se tourna donc vers l'escalier pour regarder le nouveau descendre lentement. Il avait exactement cette expression de sidération et de terreur qui déprimait Drago. Il était jeune, trop jeune sans doute. Il devait avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Il était blond, mince et plutôt beau. Il avait quelque chose d'un peu féminin qu'on ne pouvait pas nier, quelque chose qui fit frissonner Drago quand il entendit des sifflements dans la salle.

- Regardez la petite princesse qui nous arrive, plaisanta quelqu'un.

Drago songea que le nouveau était exactement le genre de garçon que Connor aurait coincé dans une douche. Heureusement, Connor était sorti d'Azkaban depuis longtemps. Et de toute façon, il n'était plus en état de faire des choses pareilles. Il n'y avait pas que Connor cependant, il y en avait d'autres, qui lorgnèrent le garçon avec un sourire dégoutant. Le nouveau le devina peut-être. Il alla s'asseoir à la table des vieux, comme ils disaient. Ils étaient une quinzaine de prisonniers à être là depuis très longtemps et à être devenus des vieillards à moitié séniles à force d'être à Azkaban. Ils avaient connu l'ancienne prison, ils avaient connu les Détraqueurs. Drago songea qu'ils n'étaient pas une menace pour le garçon et qu'il avait bien fait. Ce dernier resta donc assis à cette table, ne mangea rien et ignora les clins d'œil et les sifflements.

Le lendemain matin, Drago l'avait oublié. Se préoccuper du sort de quelqu'un d'autre était trop coûteux pour lui, surtout si ce quelqu'un était un inconnu. Il sursauta donc franchement quand, au petit déjeuner, le nouveau s'assit juste à côté de lui, posant son plateau contre le sien. Franck, Owen et Achille jetèrent un regard au garçon qui garda la tête baissée. Il s'était assis bien trop près de Drago pour que ça ait l'air d'un hasard.

- Qu'est-ce que tu veux ? demanda froidement Drago.

- Rester avec toi, souffla le garçon.

- Pourquoi ?

- Parce que je sais pourquoi tu es là, parce qu'il parait que tu as cassé la gueule de Sebastian Luke et que les autres ne t'embêtent pas. On m'a dit que si je restais avec toi, je ne risquerais rien et que tu ne me ferais rien.

- Qui t'a dit des conneries pareilles ?

- Un gardien.

Drago se sentit agacé. Avait-il envie que ce gamin le colle ? Non. Il ne le connaissait même pas. Et il s'imaginait déjà les problèmes que ça allait lui causer.

- Ecoute, je n'ai pas…

- Ils veulent me manger, murmura le garçon.

- Quoi ?

- Je vois leurs yeux qui me regardent, ils veulent me manger. Ils vont planter leurs dents et me dévorer.

Un silence lugubre suivit la déclaration. Franck, Owen et Achille fixèrent le garçon avec stupeur, leur cuillère immobile dans les airs. Drago eut un frisson.

- Comment tu t'appelles ?

- Jeremy Lehmann. Tout le monde m'appelle Jimmy.

- Fais ce que tu veux Jimmy.

Jimmy le collait donc dès qu'il le pouvait. Aux repas, il s'asseyait à côté de Drago, presque contre lui. Dans la cour, il restait près de Drago, dans les douches aussi. Il avait l'air absolument terrifié par tout ce qui se passait, même quand il ne se passait rien. Son visage était souvent figé, pâle et sans expression, comme si faire le mort allait le sauver. Il ne parlait pas beaucoup, il restait là, c'est tout. Drago et Franck le trouvaient bizarre mais ils avaient pitié de lui, comme ils en convinrent tous les deux en discutant.

Il y eut bien un crétin, un jour, qui s'approcha de Jimmy dans la file de la douche pour lui faire une proposition vulgaire. Le visage de Jimmy resta aussi imperturbable qu'un masque funéraire et Drago se mit devant lui pour repousser l'homme, avec un rictus menaçant et un regard mauvais. L'homme eut un sifflement de mépris et de dépit mais s'en alla sans insister davantage. Jimmy colla encore plus Drago après ça.

Il ne leur fallut que quelques jours pour comprendre que Jimmy ne se lavait pas quand il allait dans la douche et qu'il faisait semblant.

- Pourquoi ? demanda Drago, perplexe.

- Je vais disparaitre si je me lave, dit Jimmy sans le regarder. L'eau va m'emporter dans les égouts et je vais disparaitre.

- Quoi ? s'écria Owen. Qu'est-ce que tu racontes comme…

Franck le fit taire d'un coup de genou sous la table.

- Si tu es d'accord, Drago va venir avec toi dans la douche et il te tiendra pour que l'eau ne t'emporte pas, ok ? proposa Franck.

Drago lui lança un regard indigné mais Jimmy hocha la tête. Drago accompagna donc Jimmy dans la douche et vérifia qu'il se lave. Evidemment, il eut droit aux remarques moqueuses et salaces des autres prisonniers mais tant pis. Au moins, Jimmy était propre. C'était comme avoir un chiot égaré et s'en occuper. Drago comprit enfin ce que Franck avait ressenti quand il était arrivé dans sa cellule, ça devait être la même chose que ce que Drago ressentait pour Jimmy. Plus ils passaient de temps ensemble et plus Drago s'attachait à lui.

Jimmy était un garçon bizarre qui disait des choses bizarres et angoissantes. Il évitait généralement de les regarder dans les yeux, il parlait très peu, ne mangeait pas beaucoup. Il semblait vide et sans vie. Parfois, il riait pour rien. Parfois, il semblait terrifié par quelque chose que les autres ne voyaient pas. Il s'accrochait à la manche de Drago et l'agrippait, comme un bébé. Puis ça passait. Il ne parlait jamais de ce qu'il avait fait pour atterrir ici, il ne parlait pas de ses parents ou de sa vie d'avant. Personne ne cherchait à le forcer. Son pilier, c'était Drago. De toute évidence, il était la figure qui rassurait Jimmy et lui permettait de se maintenir debout.

Au bout d'un mois, il se sentit un peu plus en confiance avec eux, surtout avec Drago. Il lui parla un peu plus. Il n'avait pas vu son père depuis des années, parce qu'il y avait eu une dispute entre sa mère et lui et qu'il était parti. Jimmy vivait avec sa mère et sa mère lui manquait. Sa mère venait le voir à chacune des visites et elle pleurait beaucoup. Jimmy ne savait pas quoi faire quand il la voyait pleurer. Il était sorti de Poudlard deux ans plus tôt mais il ne savait pas quoi faire de sa vie.

- Dans quelle maison étais-tu ? demanda Drago pour faire la conversation.

Ils étaient assis sur la couchette de Drago. C'était l'heure où tout le monde pouvait sortir et se balader comme il le voulait. Jimmy venait toujours voir Drago à ce moment-là, terrifié de voir les autres bouger. Franck était parti, il était allé courir avec Owen dans la cour.

- A Poufsouffle. J'ai peur des trains. Mon grand-père avait un petit train électrique dans son grenier, il m'emmenait souvent le voir quand j'allais chez eux. Je ne suis jamais monté dans le Poudlard Express, je n'y arrivais pas.

- Vraiment ? Pourquoi as-tu si peur des trains ?

- Mon grand-père avait un train dans son grenier.

Drago commençait à s'habituer aux conversations étranges de Jimmy. Il avait le don de sortir une information complètement hors contexte ou de donner des réponses vraiment à côté de la plaque. Au début, c'était pénible et agaçant. Maintenant, Drago se disait que c'était comme ça. Ils arrivaient à avoir de vraies conversations, parfois. Drago le devinait quand ils pouvaient. C'était quand il y avait plus de vie dans les yeux de Jimmy et qu'il lui rendait son regard. Ça pouvait durer une semaine ou deux. Jimmy arrivait même à sourire et à comprendre les blagues d'Achille. Et puis quelque chose craquait chez lui et son visage redevenait aussi lisse que celui d'un cadavre. Il refusait de sortir de cellule, il disait :

- Non, si je descends, ils vont me regarder, ils vont entrer dans ma tête et écouter ce que je pense. Il ne faut pas, il ne faut pas qu'ils écoutent !

A chaque fois, ça rendait Drago triste. Il se disait que la prison le faisait péter les plombs et le rendait cinglé. Quand il en parla à Franck, ce dernier secoua lentement la tête, l'air triste aussi.

- La prison ne doit pas aider mais je ne pense pas que ce soit ça le problème.

Un jour, Jimmy se fit casser la gueule par son camarade de cellule qui en avait assez de lui. Pas trop fort, mais assez pour avoir des bleus sur le visage. Drago alla trouver le camarade, le lendemain et le gars le regarda venir avec anxiété et colère.

- Il parle tout seul, il disait des trucs de malade, ça m'a fait flipper !

- C'est-à-dire ?

- Je ne sais pas, il… il a l'air de se disputer avec quelqu'un alors qu'il n'y a personne.

- Ce n'est pas une raison pour le frapper. Si tu le touches encore, je te tue.

Souvent, quand c'était l'heure de temps libre, Jimmy s'endormait sur la couchette de Drago. Il ne devait pas beaucoup dormir la nuit, il devait être envahi d'angoisses qui le maintenaient éveillé et il attendait de se sentir en sécurité. Il posait sa tête sur les genoux de Drago et il s'endormait. Au début, Drago était gêné et ne savait pas quoi faire. Au bout d'un moment, il se mit à lui caresser les cheveux, doucement, pour le rassurer. Au bout de trois mois, Jimmy attrapa sa main, lui embrassa le bout des doigts et fixa Drago avec une attente évidente. Drago caressa les lèvres de Jimmy, le cœur battant, sans trop savoir ce qu'il faisait. Son cœur s'accéléra quand Jimmy ouvrit la bouche pour sucer ses doigts, l'un après l'autre. Jimmy était bizarre et il souffrait mais il était aussi attachant, fragile et solide en même temps. Il aimait les papillons et les plantes, il aimait lire les livres de Drago et lui donner son avis après. Il aimait chanter avec la radio. Drago le laissa donc sucer ses doigts, excité puis il se redressa pour se mettre au-dessus de Jimmy et sucer le reste.

OoOoOoO

Abelforth habitait l'étage au-dessus de la taverne. Harry y était déjà entré, une fois, cette fameuse nuit où il avait transplané à Pré-au-Lard avec Ron et Hermione avant d'atteindre Poudlard et de combattre Voldemort. Il avait oublié à quoi ça ressemblait mais quand Abelforth l'invita chez lui pour lui montrer où il vivrait, Harry s'y sentit bien. Il y avait un salon, ni trop petit ni trop grand, une cuisine et une salle de bain aux dimensions tout aussi correctes et deux chambres. Dans le salon, il y avait une vaste cheminée en pierre qui promettait de bons feux de bois. Abelforth lui fit savoir que s'il désirait plus d'intimité, il pouvait s'installer au deuxième étage.

- Ce sont les chambres de l'auberge, pour les clients, fit remarquer Harry.

- Personne ne loue de chambres de toute façon, répondit Abelforth en haussant les épaules.

Cela ne dérangeait pas Harry d'habiter avec lui. C'était plus réconfortant que de vivre seul dans sa grande maison du Square Grimmaurd. Il savait que s'il restait là-bas, il plongerait dans un état qui lui donnerait un peu trop envie de mourir. Or il avait un fils, il ne pouvait pas mourir. Il préférait donc rester avec Abelforth. Il savait que le vieil homme ne le ferait pas chier, qu'ils pourraient se croiser sans s'importuner et sans avoir besoin de se parler. Cela convenait parfaitement à Harry.

Il emménagea à Pré-au-Lard à la fin de l'automne, emmenant son lit, une commode et un lit pour Albus. Ils dormiraient tous les deux dans la même chambre, ce serait un peu étroit mais l'idée ne dérangeait pas Harry non plus. Il vendit tous les meubles et bibelots du Square Grimmaurd qu'il refourgua à un magasin d'antiquités sur le Chemin de Traverse puis alla voir la seule agence immobilière sorcière qui existait pour mettre la maison en vente. Il était finalement soulagé que Kreattur soit mort avant de pouvoir assister au démantèlement de la maison Black. Il ne prévint que Ginny de son déménagement puisqu'il fallait bien qu'elle sache où vivrait son fils une semaine sur deux et elle ne fit aucun commentaire.

Harry s'habitua rapidement à sa nouvelle vie. La rumeur se propagea que Harry Potter travaillait à la Tête de Sanglier et ils eurent une recrudescence de clients. Quand les gens comprirent que Harry ne serait pas plus souriant, aimable et bavard qu'Abelforth, ils laissèrent tomber. Il y eut toutefois un peu plus de passage qu'avant. Les élèves de Poudlard vinrent plus facilement boire leurs bièraubeurres et leurs chocolats chauds ici, comme si la présence de Harry Potter rendait l'endroit plus fréquentable. Il apprit le nom des bières et des alcools sorciers qu'ils servaient. Abelforth n'était pas un professeur patient mais Harry retenait vite. Il apprit que c'était une elfe qui s'occupait de la cuisine, qui restait cachée derrière et ne sortait jamais. Harry alla se présenter et eut la surprise de trouver Winky, l'ancienne elfe de Croupton.

- Bonjour Harry Potter, dit Winky en le reconnaissant. Maitre Abelforth avait prévenu Winky que vous viendriez vivre chez nous.

- Qu'est-ce que tu fais là, Winky ?

- Winky était malheureuse à Poudlard, monsieur. Winky préfère travailler pour quelqu'un. Le professeur Dumbledore a proposé que Winky vienne ici, avec son frère. Winky aime travailler ici.

- D'accord, tant mieux alors. Tu dors ici aussi ?

- Oui, Winky a une chambre au grenier.

- D'accord…

Elle avait l'air contente, c'était le plus important. Elle cuisinait bien et les clients ne se plaignaient jamais des pâtisseries ou des repas. Il n'y avait pas beaucoup de choix dans le menu mais ça n'avait pas d'importance. Harry, lui, aimait assez jouer au barman. Il servait les bières, ramenait le tout sur un plateau ensorcelé et surveillait la vaisselle qui se faisait toute seule. Parfois, il échangeait quelques mots avec un client qui s'asseyait au comptoir, il n'était pas sauvage non plus. Il faisait toutefois en sorte que ça ne soit jamais très long. Il lavait les tables, passait le balai, entretenait le grand feu qui brûlait dans l'immense cheminée de la grande salle. S'il y avait des clients qui restaient dormir, il changeait les draps, aérait les chambres. Comme l'avait dit Abelforth, ça n'arrivait pas souvent.

Derrière le comptoir, dans le coin de la grande salle, il y avait une porte qui donnait sur le jardin. Il était derrière le bâtiment et était donc globalement dissimulé à la vue des passants, en dehors d'un petit portillon branlant qui permettait d'accéder à la rue. Le jardin était bien plus grand que Harry l'avait imaginé mais ce n'était toutefois pas très surprenant. La Tête de Sanglier n'était pas dans le centre de Pré-au-Lard, elle était un peu plus éloignée et il n'y avait pas grand-chose aux alentours à part des maisons occupées par des sorciers. Pas étonnant qu'il y ait la place d'avoir un grand jardin. Il n'était pas très entretenu, toutefois. Il y avait quelques arbres fruitiers au fond, des pommiers pour la plupart. Des ruches aussi, près des arbres. A l'avant, en revanche, il y avait une petite cour bordée d'un potager envahi de mauvaises herbes. Abelforth n'avait plus la force de s'en occuper. Autour de la cour, il y avait un poulailler et une sorte d'étable à l'abandon. Harry nourrissait les poules et ramassait les œufs, partageant la corvée avec Winky. Son travail était plus physique qu'avant mais il aimait ça. Il y avait quelque chose d'apaisant à remettre de la paille aux poules et à leur donner des graines, à s'asseoir dans la terre du potager pour retirer les mauvaises herbes. Ce n'était pas difficile, c'était calme et silencieux.

Harry avait craint qu'Albus s'ennuie et déteste venir vivre avec lui mais ce fut tout le contraire. Albus adorait observer les poules et accompagner Harry pour leur donner à manger. Il leur courait après, les faisant caqueter de frayeur et ça le faisait rire. Il aimait aider Harry à retourner la terre dans le potager. Dans l'appartement de sa mère, à Londres, il n'avait pas l'occasion de faire ce genre de chose. Au Terrier, pas vraiment non plus car, maintenant qu'ils avaient plus d'argent, les Weasley avaient délaissé leurs activités potagères et porcines. Il connaissait donc la campagne chez ses grands-parents mais il ne mettait pas les mains dans la terre comme avec Harry. Ce dernier n'utilisait pas beaucoup la magie pour ce genre de chose, il préférait le faire lui-même et Albus aimait ça. Ils pouvaient jouer à cache-cache dans le jardin ou au loup. Il ne savait pas pourquoi mais maintenant qu'il se retrouvait seul avec son fils ici, sans personne pour l'observer et le juger, il se sentait plus libre et désireux de jouer avec lui.

La Tête de sanglier n'ouvrait qu'à 11h, ce qui laissait à Harry toute la matinée pour s'occuper de son fils. Ensuite, Albus restait sur une petite table près du comptoir, dessinait, coloriait, jouait et déjeunait sous la surveillance de Harry et d'Abelforth. Quand il n'y avait pas grand monde, Harry s'asseyait avec son fils. Après ça, Albus allait faire la sieste et Harry pouvait s'occuper de la taverne jusqu'à ce que le petit garçon se réveille. Là, il fallait l'occuper mais Albus n'était pas un enfant compliqué. Il pouvait rester seul et calme, il pouvait aller jouer dehors tout seul. Il n'y avait pas grand-chose de dangereux dans le jardin et Harry ne s'inquiétait pas plus que ça. Il passait la tête par la porte toutes les dix minutes pour vérifier que tout allait bien et tout allait bien. Certains auraient pu lui reprocher de ne pas assez surveiller son fils mais là, à la campagne, dans un minuscule village de sorciers perdu au pied de Poudlard, il doutait qu'il puisse arriver grand-chose à Albus. Albus aimait venir le voir, c'était évident et ça réchauffait le cœur de Harry. Il aimait dormir dans la même chambre que son père aussi, blotti dans son petit lit, en sachant qu'il était en sécurité. Il aimait se lover contre Harry sur le canapé, devant le feu, quand Abelforth était en bas à la taverne. C'étaient des moments paisibles, doux et agréables.

Ron et Hermione vinrent le voir, quand Ginny leur apprit que Harry était venu vivre ici. Ils étaient furieux et blessés.

- Tu ne nous as rien dit ! reprocha Hermione.

- Je savais que Ginny s'en chargerait.

- Ce n'est pas la même chose.

Il haussa les épaules et ne répondit pas.

- Maman se demande si tu reviendras les voir un jour. Elle dit qu'elle est triste à cause du divorce mais que ça ne veut pas dire que tu n'es plus le bienvenu chez eux. Tu es le père d'Albus…

- Je n'ai pas envie d'y aller, dit froidement Harry.

- Pourquoi ?

- Pourquoi ? Parce que j'en ai assez des reproches et des jugements sur ma façon de vivre. J'ai rendu Ginny malheureuse, nous avons divorcé, je ne fais rien de bien, j'ai bien compris.

- Non, dit Hermione. Ce n'est pas ce que…

- Si. Je veux qu'on me fiche la paix, je ne veux plus avoir de compte à rendre. Je ne veux pas l'avis de Molly sur la façon dont je vis et la façon dont je m'occupe de mon fils.

- Tu es injuste, rétorqua sèchement Ron. Maman t'a toujours bien traité, elle t'a toujours considéré comme son fils ! A t'entendre, on croirait qu'elle se comporte mal avec toi.

Harry serra les dents et ne répondit pas. Ils se disputèrent, Ron et Hermione repartirent de Pré-au-Lard choqués et déçus. Harry l'était plus encore, peut-être. Ses deux amis ne l'avaient jamais vraiment soutenu, ni pour Drago, ni pour Ginny, ni pour Albus. Ce ne serait pas si grave s'ils arrêtaient de se parler quelques temps.

OoOoOoO

Drago et Jimmy passaient tout leur temps libre ensemble. Jimmy parlait beaucoup plus qu'avant et il racontait des tas de choses à Drago, sur son enfance, sur ce qu'il aimait, sur ce qu'il voulait faire. Ce n'était pas toujours très cohérent et parfois, c'était même un peu délirant mais Drago faisait semblant d'y croire. Il avait compris que ça ne servait à rien de contredire Jimmy pour lui faire entendre que non, les prisonniers ne pouvaient pas entrer dans sa tête ou encore que non, il n'y avait pas de vampires qui voulaient le vider de son sang. Ça ne servait qu'à le rendre furieux et angoissé et Drago avait laissé tomber. Ça n'empêchait pas Jimmy d'être passionnant, quand il était de bonne humeur. Il aimait les insectes, il voulait les étudier. Ses préférés, c'étaient les papillons et il connaissait des dizaines d'espèces de papillons différentes dont Drago n'avait jamais entendu parler. Jimmy les dessinait sur les carnets de Drago. Il était vraiment doué pour ça, lui.

Lors des temps libres, Jimmy virait Franck de sa cellule et grimpait sur Drago avec enthousiasme, dès qu'il le pouvait. Il l'embrassait passionnément, se laissait caresser partout, rendait les caresses. Ils oubliaient la prison pendant quelques minutes, leurs angoisses et tout le reste.

Drago avait écrit un nouvel album avec Petronilla Le Fay. Elle avait fait une pause après sa tournée, pour se remettre de sa fatigue, des émotions qu'avaient fait naitre en elle son album sur Sebastian Luke et pour se guérir de ses souffrances. Tout n'était pas terminé, certes, et elle n'était pas entièrement guérie mais elle se sentait maintenant prête à reprendre le travail. Elle était donc venue voir Drago, comme la dernière fois, et ils avaient écrit ensemble. Il trouvait cela vraiment dur et frustrant de travailler en prison avec elle, de ne pas assister aux transformations et enregistrements des chansons, de ne pas pouvoir s'impliquer davantage. Frustrant aussi de ne pas vivre ses succès avec elle. C'était une torture qui lui rappelait sans cesse qu'il était coincé ici et que le monde tournait sans lui.

Agatha Greengrass vint le voir, un jour, pour lui faire signer des contrats venant de la maison de disques de Petronilla Le Fay. Il gagnait beaucoup d'argent sur les chansons qu'ils avaient écrites et qui avaient du succès, argent qui allait directement dans son coffre-fort et dont il ne voyait pas vraiment la couleur. C'était Agatha qui gérait ça. Il avait toutefois des choses à signer et il le fit de bonne grâce.

- Je ne sais pas si c'est vraiment légal que vous travailliez de cette façon tout en étant à Azkaban, avoua Agatha en récupérant les documents.

- Je ne sais pas mieux que vous, rétorqua cyniquement Drago.

- Je n'en ai parlé à personne, pour éviter qu'on vienne poser trop de questions.

- Merci.

Elle prit de ses nouvelles, elle ne l'avait pas vu depuis longtemps. Drago lui répondit sans entrer dans les détails, il n'avait pas vraiment envie de se confier à Agatha Greengrass. Elle était son lien avec le monde extérieur mais elle lui rappelait sans cesse le procès et l'enfermement.

- Au fait, vous connaissez Jeremy Lehmann ? demanda Drago.

Agatha leva des yeux hésitants vers lui.

- Je me souviens de son cas, oui. Pourquoi ?

- Nous sommes devenus plutôt proches, dit Drago en souriant. J'espère qu'il n'a pas tué de Moldus ou massacrer toute sa famille…

Il l'avait dit d'un ton léger, comme une plaisanterie mais tout de même, il n'aimait pas ne pas savoir ce que Jimmy avait fait. Le visage d'Agatha s'assombrit un peu et Drago perdit son sourire.

- Non, il n'a rien fait de la sorte. Mais vous ne devriez pas être trop proche de lui. Enfin… Vous devriez faire attention à vous.

- Pourquoi ?

- Je n'ai pas le droit de vous le dire.

- Trop tard. Pourquoi devrais-je faire attention ?

- Il peut être… imprévisible.

- Oui, j'ai remarqué mais et alors ? Il ne peut pas me faire de mal, si ?

Agatha soupira et rangea les papiers devant elle.

- Vous êtes proches à quel point ? demanda-t-elle sans le regarder.

- Autant que vous pouvez l'imaginer.

Agatha hésita un peu. En réalité, aucune loi ne l'empêchait de parler des détenus, ce genre de chose n'existait pas chez les sorciers. Elle le faisait par principe et par souci d'éthique mais elle n'y était pas contrainte. Elle soupira.

- Jeremy Lehmann a étranglé son ami d'enfance, un soir qu'il était venu dormir chez lui. L'ami n'est pas mort, il s'est débattu et les parents ont entendu des bruits. Ils sont entrés dans la chambre juste avant. L'ami a fait un séjour à Ste Mangouste mais aujourd'hui, il va bien. Jeremy a été condamné à cinq ans de prison parce qu'il ne l'a pas tué mais c'était clairement une tentative de meurtre.

- Cinq ans, ce n'est pas tant que ça pour une tentative de meurtre… Pourquoi l'a-t-il étranglé ?

- Parce que d'après lui, son ami était un vampire qui voulait l'attaquer et le mordre. Il a soutenu au procès qu'il avait été vidé de son sang par son ami, qu'on pouvait l'examiner et vérifier si on le souhaitait. Il a dit qu'il voulait simplement se défendre.

- Son ami n'était pas un vampire, n'est-ce pas ? souffla Drago.

- Non, pas plus que Jeremy n'avait été vidé de son sang. Il y croyait dur comme fer pourtant, c'était évident. Ce garçon est complètement fou. C'est pour ça qu'il n'a eu que cinq ans, il n'a pas toute sa tête.

- Pourquoi n'est-il pas à Ste Mangouste ?

- Comment ça ? s'étonna Agatha.

- Jeremy est malade, pas fou. C'est à Ste Mangouste qu'il devrait être, pas ici.

Agatha eut un rire étonné et triste.

- Vous parlez comme un Moldu, Mr Malefoy. Il n'y a pas de telles choses chez les sorciers.

Drago le savait bien, c'était justement le combat de Clia Klein et de Gabriela Flores, autrefois. Il retourna dans sa cellule, déprimé. Il était soulagé que l'ami de Jimmy ne soit pas mort mais il était terriblement triste pour Jimmy. Il se demandait si Jimmy pourrait l'étrangler un jour mais il n'y croyait pas. Il songea au conseil d'Agatha, il envisagea de prendre ses distances avec Jimmy mais quand il le retrouva le soir pour le repas, il comprit qu'il ne pourrait pas faire ça. Parce que, contre toute attente, Drago était complètement amoureux de lui.

Il ne parla jamais à Jimmy du drame qui l'avait conduit ici et la vie continua, toujours la même. Ils étaient assis dans la cour, sous les rayons de soleil d'hiver, froids mais bienvenus. Jimmy observait un groupe de prisonniers, réunis un peu plus loin.

- Je veux essayer, dit-il pour la quinzième fois. Ça a l'air génial.

- Non, les Oubliettes abîment ton cerveau et te rendent accro, il ne faut pas, répéta Franck pour la quinzième fois aussi.

- Mais ils ont l'air tellement bien ! Trevor m'a dit qu'il n'avait plus peur de rien quand il en fumait.

- Peut-être mais…

- Tu n'es pas mon père, Franck, déclara Jimmy en se levant.

Drago ne le retint pas. Il regarda Jimmy rejoindre Trevor, un gars qui revendait des Oubliettes, et avoir une discussion animée avec lui. De toute évidence Jimmy obtint ce qu'il voulait et alluma son Oubliette avec un des briquets qui circulaient dans la cour. Drago observa le visage de Jimmy s'illuminer, son sourire s'élargir et ses yeux s'agrandir un peu. Il échangea quelques mots avec Trevor, éclata de rire et revint vers eux. Il s'assit près Drago et s'appuya contre lui.

- C'est incroyable, dit-il d'une voix éthérée. Je me sens tellement bien… Trevor a dit qu'il m'offrait la première.

- Sans blague, dit Franck d'un ton acide.

Jimmy l'ignora et se tourna vers Drago.

- Tu veux essayer ? Tu vas voir, c'est magique.

Drago hésita, échangea un regard avec Franck qui secouait la tête.

- Je peux bien essayer juste une fois, dit Drago d'un ton presque enfantin.

Il observait le phénomène depuis des années après tout et il n'avait jamais essayé. Il était curieux lui aussi, il voulait savoir ce que ça faisait. Ce ne serait pas si grave s'il en goutait une. Et puis, il fallait l'admettre, les années passaient mais les souvenirs de Kyle Long le faisaient toujours souffrir, sa vie en prison le rendait cinglé, il trouvait insupportable d'être là et si une potion pouvait l'aider à rendre tout cela plus tolérable, il voulait bien tenter le coup, ne serait-ce qu'une fois. Drago tendit la main, attrapa l'Oubliette de Jimmy et tira dessus, maladroitement. Il prit plusieurs bouffées et la rendit au jeune homme.

Il ne se passa rien au début, puis Drago le ressentit violemment, l'effet qu'ils désiraient tous. C'était mieux qu'un orgasme, c'était indescriptible. Comme ressentir la paix elle-même courir dans ses veines et faire disparaitre tout le reste. Drago eut envie de sourire, il ne savait même pas pourquoi. Kyle n'existait plus, la prison non plus. Il flottait dans une brume de joie et de sérénité qu'il n'avait jamais connue auparavant. Jimmy fuma un peu puis rendit l'Oubliette à Drago qui fuma à son tour. Tout irait bien maintenant, il n'y aurait plus jamais de peur, plus jamais d'obscurité. Quand ils retournèrent à leur cellule, Drago se sentait léger et heureux. Franck lui rétorqua que c'était à cause de la potion mais Drago éclata de rire. Peut-être mais et alors ? Franck ne répondit pas, s'allongea sur sa couchette et lui fit clairement la gueule. Drago s'en moqua éperdument.

Les effets diminuèrent progressivement dans l'après-midi. La prison redevint une prison, la cellule redevint trop petite et la vie redevint étouffante. Et puis, elle devint pire que ça. Drago savait qu'il y avait un contre-coup à l'Oubliette, Franck le lui avait dit et il l'avait souvent observé chez les prisonniers qui en fumaient. Il ne s'était toutefois pas préparé à ce que ce soit aussi violent. L'abattement qui lui tomba dessus l'écrasa complètement, comme le corps de Kyle sur lui. Il fut envahi de pensées sombres et angoissantes, de souvenirs traumatisants et d'émotions douloureuses. Il entendait la voix de Kyle dire « A qui est-ce que tu appartiens maintenant ? », il se souvenait de son corps contre le sien et il eut envie de vomir à nouveau. Il voyait Harry entrer dans la chambre, il ressentait la honte et la terreur. Il repensa à Voldemort, aux tortures et à la tension constante qu'il ressentait à ses côtés. Il pensa à son père qui le trouvait anormal, à Rabastan qui avait dit « Tu n'es bon qu'à te faire baiser ». Ils avaient raison, sans doute. Tout comme Connor avait eu raison de lui casser la gueule. Il ne valait rien, il était faible et pitoyable, il se détestait lui-même. Évidemment que Harry avait épousé quelqu'un d'autre, qu'est-ce qu'il avait cru ? Evidemment que son père ne voulait plus lui parler. Franck arrêta de faire la gueule et essaya de le réconforter. Il lui répéta que c'était l'Oubliette qui parlait et que ça passerait mais Drago ne l'entendait pas.

Evidemment, ça passa et Drago se sentit moins abattu. Il décréta qu'il n'en fumerait plus jamais. Jimmy n'avait pas l'air aussi touché que lui, bizarrement. Il était déprimé mais pas tellement plus que d'habitude. Ils ne touchèrent plus aux Oubliettes pendant une ou deux semaines puis ils recommencèrent, malgré ce que Drago avait dit. Parce que c'était bon, parce que ça leur permettait d'oublier leur vide de merde. Ils laissaient l'Oubliette apaiser leurs esprits et leurs corps, ils riaient et passaient de bons moments. Ils adoraient faire l'amour après avoir fumé, ça rendait la chose encore meilleure. Les contre-coups étaient plus ou moins violents mais ils ne s'en préoccupaient plus tellement. Parce que quand ils se sentaient déprimés, ils avaient la solution : il suffisait d'en fumer une autre.

OoOoOoO

Serena et Leo Black débarquèrent à Pré-au-Lard, un jour, et entrèrent à la Tête de sanglier. Harry fut surpris de les voir et se crispa un peu. Il ne savait pas ce qu'ils lui voulaient et il craignait que leur visite soit présage de mauvaises nouvelles, de reproches ou de questions désagréables. Il les regarda venir s'asseoir au comptoir et demander une bière qu'il leur servi sans faire d'histoire. Il n'avait pas agi comme s'il ne les connaissait pas mais presque. Serena Black le regarda dans les yeux en saisissant sa chope.

- Nous étions inquiets pour toi, dit-elle. Tu as quasiment disparu du jour au lendemain. Agatha est terriblement inquiète aussi. Andromeda nous a rassurés et nous a dit où tu vivais.

- Je n'avais pas spécialement envie que les gens sachent où j'étais.

- Les gens, c'est nous aussi ? demanda Serena d'un ton amer.

Harry évita son regard et se sentit coupable.

- Non, ce n'est pas vous. C'est simplement que ça a été dur après le divorce, j'avais besoin de prendre de la distance.

Il y eut un court silence pendant lequel il sentit la colère de Serena disparaitre.

- Et alors, comment ça va ? demanda Leo Black. Est-ce que tu te sens mieux, ici ?

Harry hésita un instant mais il sentait qu'il pouvait être honnête avec eux, qu'ils ne le jugeraient pas comme les autres.

- J'ai cru que la normalité me rendrait heureux mais j'avais tort. Je n'étais pas heureux, je détestais mon travail au Ministère, ma famille ne m'apportait pas ce que j'espérais.

- Tout le monde n'est pas fait pour la normalité, dit sérieusement Leo en le regardant dans les yeux. Et si le fait de se marier avec une femme, de faire des gosses et d'avoir un boulot stable et honorable rendait heureux, on le saurait.

- Je voulais être sûr d'avoir tout essayé. Au moins maintenant, je sais. Ici, je suis tranquille, j'aime bien. C'est moins… étouffant.

- Tant mieux.

Leur présence fit du bien à Harry. Après le divorce, les jugements des Weasley, les disputes avec Ron et Hermione, il avait presque oublié qu'il avait des amis et des gens qui tenaient à lui. Ce fut plaisant de bavarder avec eux, de les entendre dire qu'ils reviendraient lui rendre visite, s'il voulait bien. Il voulait bien. Il voulait bien aussi que Leo Black lui redise qu'il n'y avait aucun problème à ne pas vouloir de cette vie normée avec laquelle tout le monde le faisait chier.

A Noël, il se disputa avec Ginny pour l'organisation. Ils ne s'étaient pas crié dessus lors du divorce, ça s'était plutôt bien passé. Ils désiraient tous les deux se séparer et ils l'avaient fait à l'amiable. Ça ne voulait cependant pas dire qu'il n'y avait pas de tensions et de rancunes et elles émergèrent là, pour les fêtes de fin d'année. Ginny voulait prendre Albus le 24 au soir et le garder jusqu'au 25 à midi, pour qu'il assiste à la soirée au Terrier et qu'il ouvre ses cadeaux le matin avec eux. Ensuite, Harry pourrait le récupérer et l'avoir tout le reste du 25. Il irait chez Andromeda pour fêter Noël avec Teddy. C'était plutôt équitable en soi mais Harry en éprouva de l'amertume, sans qu'il puisse vraiment l'expliquer.

- Donc il sera toujours avec toi pour le réveillon et le matin de Noël, c'est ça ? demanda-t-il durement.

- C'est le plus pratique, tu le sais bien. Mes parents font le réveillon le 24 pour que les autres puissent aller dans leurs belles-familles le 25.

- Je sais bien, oui. Mais ça veut dire que je serai toujours seul pour le réveillon de Noël, que je ne pourrai jamais le regarder se réveiller et découvrir ses cadeaux au pied du sapin.

- Et alors ? Pas besoin d'être sentimental maintenant, tu n'en avais rien à faire de tout ça avant.

- C'est faux, j'ai toujours aimé vivre ces moments avec Albus !

- Et donc qu'est-ce que tu veux ? Qu'il soit privé de la fête de Noël avec ses grands-parents, ses cousins et ses oncles ? Tout ça pour quoi ? Pour rester ici, dans cette taverne miteuse avec toi ?

- Pour être avec son père ! Je sais bien que je n'ai jamais été suffisant pour toi Ginny mais figure-toi qu'Albus aime passer du temps avec moi, lui. C'est le plus important !

- Je n'ai jamais dit que tu ne me suffisais pas ! Et en fait, si, tu ne me suffisais pas, il n'y avait pas assez de joie et de vie en toi, ça me faisait crever. Et le plus important, c'est qu'Albus soit avec toi ? Quelle blague ! Si on t'avait écouté, il ne serait jamais né !

Après s'être hurlé dessus dans la taverne vide et s'être reproché tout ce qu'ils pouvaient, Ginny obtint gain de cause. Harry n'était pas assez cruel pour priver son fils de sa famille et il savait qu'il offrirait moins de joie à Albus que ses cousins et ses grands-parents ne le feraient. Du moins, c'était ce qu'il pensait, puisqu'il était un père de merde, comme prévu. Il passa donc le réveillon du 24 à la Tête de sanglier, avec Abelforth, à accueillir les gens seuls comme lui, qui venaient boire ensemble pour se remonter le moral. Ça ne remonta pas le moral de Harry.

Il transplana au Terrier, le 25 décembre à midi, mal à l'aise et fermé. Molly lui ouvrit la porte et parut aussi mal à l'aise que lui. Albus n'était pas prêt et Harry fit sèchement remarquer qu'ils avaient dit midi. Ginny ne lui adressa pas la parole et Harry prit son fils dans ses bras, impatient de se barrer de là. Arthur le retint par le bras et lui adressa un regard triste.

- Harry… Nous sommes tous affectés par ce qui s'est passé entre vous mais… ça ne veut pas dire que nous ne voulons plus te voir. Tu as toujours été le bienvenu chez nous et nous nous faisons du souci pour toi.

Molly était débout juste à côté de son mari et hocha la tête pour dire qu'elle pensait la même chose que lui. Harry frissonna et détourna le regard.

- Vous n'aimez pas ce que je suis et les choix que je fais, répondit-il.

- Ce n'est pas vrai, Harry, dit Molly d'un ton buté.

- Je… j'y penserai.

Il s'enfuit avec Albus. Il se rendit chez Andromeda où l'ambiance était bien plus légère. Les enfants ouvrirent leurs cadeaux sous le sapin, avant de déjeuner. Teddy et Albus parurent ravis, les adultes aussi. Ils mangèrent tous ensemble, un repas moins long et officiel que chez les Weasley mais tout aussi agréable, voire plus. Andromeda semblait fatiguée et demandait régulièrement à Harry de l'aider à amener ou rapporter les plats. Ils ne parlèrent pas beaucoup, se contentèrent de regarder les garçons jouer. C'était peut-être dans ce foyer que Harry se sentait le mieux.

En février, Harry eut la surprise de voir Hermione sonner chez lui, un matin. La taverne n'était pas ouverte mais il l'accueillit dans la grande salle et alluma un feu. Elle voulait bien un café. Ils s'assirent tous les deux à la table la plus proche de la cheminée, un peu gênés. Ils ne s'étaient pas vus et pas parlé depuis plusieurs mois, pour la première fois de leur vie. Hermione jouait avec sa tasse et Harry attendait. Il se doutait bien qu'elle était venue pour lui dire quelque chose.

- J'ai beaucoup repensé à ce que tu nous as dit, la dernière fois que nous nous sommes vus.

Harry hésita à s'excuser mais il ne le fit pas. Il poussa un genre de grognement « mmh », pour l'encourager à continuer.

- Je me suis rendu compte que tu n'avais pas entièrement tort.

- Ah…

- J'ai vu Ginny l'autre jour, ça ne s'est pas bien passé.

- Pourquoi ? demanda Harry, étonné.

- Elle… Tu sais qu'elle sort avec un joueur de Quidditch russe, n'est-ce pas ?

- Oui, Mikhaïl Yanovski. Apparemment, il a eu un coup de cœur pour l'Angleterre et s'est acheté une maison près d'Oxford. Je suppose que la présence de Ginny a dû motiver son choix.

Il n'avait pas pu retenir le cynisme dans sa voix et Hermione lui jeta un regard hésitant.

- Oui… Ginny me parlait de lui l'autre jour, elle… enfin, elle me parlait de leur couple et parfois elle faisait des allusions à toi et votre histoire. Elle faisait des comparaisons et j'ai réalisé que certains de ses reproches n'étaient pas vraiment justifiés. J'ai réalisé que ça m'agaçait de l'entendre parler de toi de cette façon. Je me suis rappelée que, même si Ginny est mon amie, c'était toi mon meilleur ami, bien avant elle. Alors je lui ai dit deux ou trois vérités que j'avais sur le cœur et nous nous sommes disputées.

Harry ne savait pas trop comment le prendre. Il ne pouvait toutefois nier qu'il était heureux de savoir qu'Hermione l'avait défendu.

- Tout ça pour te dire, Harry, que tu avais raison. J'aurais dû davantage t'écouter et te soutenir quand Ginny est tombé enceinte puis quand vous vous êtes séparés. J'aurais dû essayer de te comprendre, je n'ai pas… Je n'ai pas été une bonne amie, Harry, je suis désolée.

Il se sentit terriblement mal de lui avoir reproché ça.

- Non, tu es une bonne amie, c'est simplement que… je me suis senti vraiment seul pour affronter tout ça.

- Je suis désolée. Tu n'aurais pas dû te sentir seul. Je savais très bien que tu n'étais pas heureux avec Ginny et à ton travail, j'aurais dû parler avec toi.

Il hocha la tête, reconnaissant qu'elle l'admette. Cela le soulageait d'un poids énorme.

- Est-ce que Ron pense comme toi ? demanda-t-il, fébrile.

- Non… Ron est coincé entre sa loyauté envers sa sœur et sa loyauté envers toi. Moi j'ai fait mon choix, tant pis si je me brouille avec Ginny. C'est plus dur pour lui. Mais je suis sûre qu'au fond, il sait bien qu'il t'a laissé tomber et qu'il s'en veut.

Harry dut se contenter de ça. La vie devint toutefois un peu plus légère maintenant qu'il s'était réconcilié avec Hermione. Il aimait toujours autant vivre ici, avec Abelforth qui était silencieux et rassurant, avec Albus quand il venait, avec Teddy quand ils se voyaient. Hermione vint le voir régulièrement et Ron finit par l'accompagner. Ce fut tendu la première fois mais ils essayèrent de se retrouver et ils y arrivèrent plutôt bien. Après tout, ils avaient surmonté pire que ça.

Le printemps arriva et Ginny alla vivre avec Mikhaïl Yanovski dans sa grande maison à la campagne. C'était rapide mais elle était complètement folle de lui et c'était son droit. Harry n'aimait pas l'idée que Mikhaïl s'occupe de son fils une semaine sur deux et il demandait souvent à Albus si tout allait bien. Apparemment, oui. Harry le rencontra quelques fois, le trouva prétentieux mais rien de très bizarre venant d'un joueur de Quidditch professionnel, adulé et trop payé. Il n'avait pas l'air méchant et Ginny l'aimait. Harry faisait quand même confiance à Ginny pour veiller sur leur fils et il ne fit pas de scandale. Les choses s'apaisèrent un peu entre eux, ils arrivaient à se parler cordialement quand ils se voyaient pour se rendre Albus. Maintenant que Ginny était amoureuse et heureuse, elle en voulait moins à Harry. Tant mieux pour elle.

Harry découvrait avec plaisir la vie dans un village de sorciers. Les gens s'entraidaient facilement et tout le monde se saluait dans l'épicerie. Les enfants faisaient de la magie dans les rues et personne ne s'en formalisait. On pouvait se comporter comme on le voulait sans avoir peur des Moldus, c'était apaisant. Harry restait taciturne et bourru mais il disait bonjour et se montrait toujours serviable quand il le fallait. Les gens l'aimaient bien. Il reçut la visite de deux femmes et un homme qui lui firent savoir qu'ils donnaient des leçons à plusieurs enfants du village. Ils savaient que c'était parfois difficile pour les parents d'apprendre à leurs enfants à lire et à compter, surtout pour ceux qui travaillaient. Donc si Harry le souhaitait, quand Albus aurait six ans, ils pourraient s'en occuper. Harry remercia, plutôt tenté par l'idée. Il faudrait qu'il en parle avec Ginny. En attendant, il y avait Winifred, une dame veuve d'une cinquantaine d'années qui gardait les enfants plus jeunes quand les parents étaient au travail. S'il voulait…

Albus passait donc ses après-midis chez Winifred, c'était mieux que de s'ennuyer tout seul à la taverne. De plus, il pouvait jouer avec d'autres enfants de son âge et ça lui faisait du bien. Harry ne voulait pas que son fils soit seul comme lui. Il était souvent avec ses cousins et cousines chez les Weasley mais il lui fallait aussi des amis. Maintenant, il en avait. Il faisait des batailles de boules de neiges avec les autres enfants, il jouait aux Bavboules, au loup et à tous ces jeux que font les enfants. C'était bien. Pour parfaire le tout, quand la chienne d'une voisine mit bas, Harry prit un des chiots. C'était un croisé, mi berger allemand mi on ne savait quoi. Il était noir, petit et adorable. Harry l'avait choisi parce qu'il lui rappelait Sirius. Il l'appela donc Vega et le ramena chez lui. Albus était complètement dingue de Vega. Ils pouvaient courir dans le jardin pendant des heures tous les deux, Albus lançant son bâton vingt fois sans se lasser. Abelforth les surveillait de loin, souriant malgré lui, un peu heureux d'assister à ça.

Un jour, au printemps 2007, Andromeda vint voir Harry. Elle vint un matin, avant l'ouverture, sans Teddy. Elle l'avait laissé à une voisine, elle voulait parler à Harry sans être dérangée. Il avait reçu son mot et il était inquiet, il se demandait de quoi elle voulait lui parler. Il lui servit un thé et ils s'assirent tous les deux près de la cheminée, dans le salon de Harry, pendant qu'Abelforth faisait le ménage dans la taverne.

- Je ne vais pas y aller par quatre chemins, Harry, déclara Andromeda d'une voix brusque. Je suis malade.

- Malade ? Répéta-t-il.

Il avait bien remarqué qu'elle semblait plus fatiguée, qu'elle cherchait ses mots de plus en plus souvent et que ses mains tremblaient un peu. Il n'avait cependant jamais envisagé qu'elle puisse vraiment être malade.

- Oui. Je vais devoir aller à Ste Mangouste.

- Pendant combien de temps ?

Elle le fixa une seconde.

- Pendant longtemps… Pour toujours, j'en ai peur.

- Mais…

Harry se sentait un peu perdu et choqué par la nouvelle.

- Je… je pensais que les sorciers n'avaient pas de maladies graves de ce genre, à part la dragoncelle. Je… Est-ce que c'est grave ?

- Oui c'est grave. Et tu te trompes, Harry, les sorciers sont malades. Il y a une maladie qui court dans la famille Black et dans les familles de Sang Pur, amplifiée par la consanguinité. Ne t'es-tu jamais demandé pourquoi les parents de Sirius étaient morts aussi jeunes ? Ou encore mes parents ? Ne t'es-tu jamais demandé pourquoi ton ami Ron n'avait déjà plus ses grands-parents ?

Harry frissonna, comme frappé par la foudre. Elle avait raison, il n'y avait jamais vraiment pensé. Pourtant c'était vrai, ils étaient tous morts à la cinquantaine ou soixantaine, par là. Il aurait dû trouver cela étrange. Il regarda soudain Andromeda avec horreur.

- Vous… vous allez mourir ?

- Oui, fatalement. Les guérisseurs ont fait des progrès depuis l'époque de mes parents mais je doute qu'ils puissent vraiment me guérir.

- Je suis désolé, je…

- Je ne suis pas venue là pour du pathos, coupa Andromeda d'une voix ferme. Je suis venue là parce que j'ai quelque chose à te demander, quelque chose de très important.

- Teddy ?

- Oui, Teddy. Tu dois le prendre avec toi. Pas pour une semaine, pas pour un mois. Pour toujours. Tu dois le prendre et t'occuper de lui, maintenant. Il n'aura plus que toi.

Harry ne chercha pas à nier ou à se dérober. Il était le parrain de Teddy et son rôle était justement de prendre soin de lui si sa famille ne le pouvait plus. La nouvelle le laissa quand même choqué quelques secondes. Il regarda autour de lui, les deux chambres trop petites, le salon, il se demanda comment il allait faire mais il dit :

- Oui, bien sûr, je vais le prendre, évidemment.

Andromeda eut l'air soulagée et ses épaules se détendirent. Elle prit sa tasse de thé qui trembla dans ses mains et la but lentement. Ce serait plus facile pour elle d'affronter la suite si elle savait Teddy en sécurité avec Harry. Elle expliqua à Harry qu'elle lui laissait deux semaines pour s'organiser puis qu'elle serait accueillie à Ste Mangouste. Elle avait tenu le plus longtemps possible mais elle n'était plus en état de s'occuper seule de Teddy. Il lui fallait des soins, des potions. Elle allait dépérir, elle allait souffrir, perdre ses forces et certainement mourir. Elle n'allait surement pas le faire au quotidien devant Teddy. Harry attendit qu'elle s'en aille pour se mettre à pleurer puis il essuya ses larmes et rejoignit Abelforth pour lui faire part de la nouvelle.

Harry réfléchissait déjà à se renseigner sur des maisons à vendre à Pré-au-Lard ou même à faire construire, pour pouvoir y loger Albus et Teddy. Il savait qu'ils ne pourraient pas dormir tous les trois dans sa chambre à lui, ce serait invivable. Et de toute façon, il n'y avait pas la place. Abelforth le rassura rapidement, l'air blasé et indifférent, comme à son habitude.

- Nous allons faire quelques travaux, c'est tout, ne t'inquiète pas.

Abelforth fit venir des architectes sorciers qui observèrent l'étage, les plans et les murs. Ensuite, ils firent eux-mêmes venir des ouvriers, qui, baguettes à la main, changèrent les murs de place, agrandirent des pièces, en firent apparaitre une autre, rétrécirent un peu par ci et par là. Harry vécut tout cela avec un peu de fascination. La magie le surprenait toujours. Il se dit toutefois que oui, évidemment, si les sorciers pouvaient avoir des tentes contenant une maison entière, ils pouvaient bien jouer aussi avec leurs propres habitations. Ils se retrouvèrent donc avec une troisième chambre. Celles d'Abelforth avait été un peu réduite, celle de Harry aussi, mais ça ne faisait rien. Harry acheta un lit superposé pour Albus et Teddy, le monta, dut refaire le papier peint, le tout en écoutant la radio et en fredonnant les chansons qui passaient.

Il avait essayé d'ignorer le dernier album de Petronilla Le Fay mais il l'avait écouté dès le deuxième jour de sa sortie, après avoir constaté que D. Black avait encore collaboré à l'écriture. Il était masochiste, il ne savait même pas pourquoi il faisait ça. Est-ce que ça lui plaisait d'écouter les chansons d'amour que Drago avait écrites pour lui ? Oui, peut-être bien que oui. Le deuxième album, en tout cas, n'était pas aussi passionné que le premier. Il parlait moins d'amour. Le premier single de l'album, Plus forte que ça, était signé D. Black et parlait de résilience. De colère aussi, de persévérance, de hargne à vivre et à s'en sortir. Harry pouvait reconnaitre Drago dans chacune des paroles et il se disait que Petronilla devait partager ces sentiments avec lui.

Plus forte que les barreaux derrière lesquels ils ont voulu m'enfermer

Plus forte que la douleur que tu m'as laissée

Plus forte que les injures et les avis méprisants

Plus forte que les larmes sur mes joues et le froid dans mes veines

Je suis plus forte que toi, je suis plus forte que ça.

La chanson terminait ainsi, avec la voix vibrante de Petronilla :

Et je sais qu'un jour viendra où tu mourras avant moi.

Dans ton tombeau, raide et froid, tu seras mort et pas moi.

Ils ont beau dire ce qu'ils veulent, je sais que tu as perdu et je sais que j'ai gagné.

Parce que je suis plus forte que ça, parce que je suis plus forte que toi.

Et Harry se disait que Drago était sacrément gonflé d'écrire des trucs comme ça. Quant à Petronilla, elle était gonflée aussi de le chanter. L'autre single qui avait eu énormément de succès, c'était une balade romantique, la seule de l'album. Elle avait été écrite par D. Black aussi, évidemment, et elle avait perturbé Harry bien plus qu'elle l'aurait dû. Elle s'appelait Le seul et il était sûr qu'elle lui était destinée. Le rythme était lent, mélancolique, doux. C'était une chanson pour guérir, pour guérir celui ou celle qui la chantait en tout cas.

Tu es le seul à me regarder comme ça, avec douceur, amour et compassion.

Quand les autres me traitaient de menteur et de moins que rien, tu es le seul à m'avoir cru.

Tu es le seul à me toucher comme ça, avec respect et délicatesse, comme si je valais quelque chose.

Tu es le seul à m'écouter, même quand rien ne t'y oblige.

Tu es le seul à veiller sur moi, à me coucher quand je suis ivre et à admirer mes œuvres.

Tu es le seul à me sauver, encore et toujours, à faire disparaitre tous les monstres de ma vie.

Tu es le seul à vouloir me suivre, malgré mes fautes, à vouloir t'enfuir avec moi.

La chanson continuait ainsi, dans une liste romantique à souhait où Harry ne pouvait s'empêcher de se reconnaitre. Puis il y avait un pont musical assez long et le rythme changeait, s'accélérait, devenait plus joyeux et moins mélancolique.

Mais tu n'es plus le seul car maintenant c'est fini ! J'ai trouvé quelqu'un d'autre qui me regarde comme tu le faisais.

J'ai trouvé quelqu'un d'autre qui me touche et me sourit, qui m'écoute et me sauve quand ma vie part en vrille.

Tu n'es plus le seul mais tu étais le premier et pour tout ça, mon amour, je te dis merci.

Harry ne savait pas ce que cela lui inspirait. Est-ce que Drago voulait dire qu'il aimait quelqu'un d'autre ? Était-ce à lui qu'était adressé ce message ? Ou bien Harry se faisait-il des films ? Souvent, il se disait que oui, que tout cela était délirant. Les chansons ne le concernaient pas, Drago n'avait écrit cela que pour plaire à Petronilla. Les chansons d'amour se ressemblaient toutes de toute façon, ça pouvait parler de n'importe qui. Mieux valait donc se concentrer sur le papier peint de la chambre des garçons et ne plus penser à cela. Harry éteignit la radio d'un geste déterminé.