Harry avait reçu une lettre d'Azkaban et il l'avait laissée trainer sur la table toute la journée comme un objet maudit. Le simple fait de voir le sceau de la prison l'angoissait terriblement. La lettre ne pouvait vouloir dire qu'une seule chose, il le savait : Drago était mort. Pourquoi lui aurait-on écrit autrement ? Il savait qu'il était la personne à contacter en cas de décès et voilà, ils y étaient. Harry n'avait pensé qu'à cela toute la journée, peu concentré et peu efficace. Il avait subi les regards inquiets et agacés de Nox et il avait fini par sortir dans l'air glacial de janvier pour promener Vega. Leurs pas les avaient conduits jusqu'à la Cabane Hurlante puis ils avaient continué dans les collines. La buée s'échappait de la bouche de Harry à chaque expiration et la neige crissait sous ses bottes. Il remonta son écharpe sur son visage.
Que ressentait-il à l'idée de la mort de Drago ? Il n'en savait trop rien. A vrai dire, il ne ressentait pas grand-chose. L'idée le perturbait, oui, mais le rendait-elle triste ? Non, pas vraiment. Il n'avait pas vu Drago depuis près de dix ans, il ne l'aimait plus. Drago ne faisait plus partie de sa vie depuis longtemps et de son quotidien encore moins. Qu'il soit vivant ou mort ne changeait rien pour Harry. D'ailleurs, Drago était comme mort pour lui depuis des années. Sans les chansons absurdes de Petronilla Le Fay, Drago serait mort et oublié pour Harry. Alors vraiment, quelle différence ? Non, Harry n'était pas triste. Il ressentait un vide étrange et une désagréable sensation d'inachevé. Il aurait peut-être dû écrire à Drago pour lui demander si c'était vraiment lui qui écrivait les chansons. Il aurait peut-être dû lui écrire pour prendre de ses nouvelles, quand la loi avait autorisé les lettres à Azkaban. Il aurait peut-être dû y retourner, insister, juste pour revoir Drago une dernière fois et finir leur histoire différemment. Harry se trouva absurde. Leur histoire n'aurait pas pu se finir différemment.
Il fit demi-tour en sifflant pour que Vega revienne et le suive jusqu'à la maison. En marchant, il essaya de se souvenir des moments passés avec Drago. Ils étaient peu nombreux, ternis et un peu flous. Il se souvenait du jour où il était entré dans la chambre de Kyle, ça il ne l'oublierait jamais. Il se souvenait du match de Quidditch et du sourire de Drago. Il se souvenait de la pommade contre les limaces et du « je t'aime » de Drago. Le reste était moins précis, évaporé. Ils s'étaient écrit, ils avaient dîné ensemble. Ils avaient couché ensemble, Drago avait pleuré la première fois. Puis il y avait eu le cadavre de Kyle Long. Les souvenirs d'après se passaient tous dans une prison. Harry remonta une nouvelle fois son écharpe sur son nez. Quelle étrange histoire il avait vécu avec Drago… C'était déroutant. C'était inconcevable aujourd'hui.
Harry rentra chez lui, échangea un signe de tête avec Nox et observa qu'il n'y avait pas grand monde dans l'auberge. En semaine et en plein après-midi, c'était souvent désert. Ou alors, c'était les deux mêmes vieillards alcooliques qui venaient boire ensemble pour se tenir chaud. Nox pouvait largement gérer ça sans Harry. Il monta l'escalier de bois aux marches grinçantes et pénétra dans sa maison. Résigné, Harry décacheta la lettre d'Azkaban et y jeta un coup d'œil. Ce n'était pas du tout ce qu'il avait envisagé. Drago n'était pas mort, non, Drago était libéré. Harry fit un rapide calcul et eut la confirmation qu'il n'était pas fou : Drago sortait plus tôt que prévu. Harry reposa la lettre sur la table, un peu sonné. A vrai dire, en toute honnêteté, la sortie de Drago le chamboulait bien plus que sa mort. Du moins, c'est ce qu'il pensa quelques minutes avant de se reprendre puis de constater que finalement, ça ne changeait rien pour lui. Que Drago sorte d'Azkaban ou non n'était pas son problème. Harry jeta la lettre et descendit rejoindre Nox.
Quelques jours plus tard, Harry alla rendre visite à Andromeda avec Teddy. Ils avaient fêté l'anniversaire d'Albus la veille et Harry avait allumé sept bougies sur le gâteau qu'il avait lui-même préparé. Il avait été choqué de constater que son fils était aussi grand. Ça allait trop vite. Une fois n'est pas coutume, Ginny était venue et ils s'étaient retrouvés tous ensemble, Harry, Ginny, Teddy, Albus et Katerina pour manger le gâteau. Cela avait été un bon moment, paisible et heureux. Harry et Ginny s'entendaient mieux depuis quelques temps maintenant, ils étaient presque redevenus amis. Elle lui avait pardonné ses manquements et elle lui était reconnaissante de prendre soin de sa fille. Il lui avait pardonné ses exigences et ses rejets. Ils pouvaient largement passer un après-midi ensemble pour faire plaisir à Albus.
Quand il entra dans la chambre d'hôpital, Harry eut la bonne surprise de trouver Agatha et Serena, assises au chevet d'Andromeda. Cette dernière était dans un fauteuil, près de la fenêtre, un châle sur les épaules. Elle avait maigri, elle était pâle et elle avait les traits tirés. Ses cheveux étaient gris et ternes. Malgré cela, elle sourit à Teddy quand elle le vit et lui tendit les bras. Il s'y glissa doucement, avec moins de fougue qu'avant. Il semblait avoir peur de lui faire mal.
- Tu as grandi depuis la dernière fois, non ? demanda Andromeda. Par Merlin, les garçons de treize ans poussent sans arrêt !
- Tous ses pantalons sont trop petits, se plaignit Harry. Je n'arrête pas de lui en racheter.
- Tu exagères, rétorqua Teddy.
- Oui, admit Harry.
Il embrassa Andromeda puis Agatha et Serena. Il y eut un moment brouillon, désordonné et joyeux, pendant lequel Harry refit du thé dans la petite bouilloire qu'Andromeda avait dans sa chambre. Teddy répondait obligeamment aux questions, gêné d'avoir sur lui l'attention de trois dames à l'âge honorable qui le détaillaient sans vergogne. Il se tortillait sur sa chaise, comme le grand garçon trop mince qu'il était, empêtré dans ce nouveau corps dont il se savait que faire, essayant désespérément de dissimuler le bouton qui avait poussé sur son front avec ses mèches brun foncé. Harry avait pitié de lui, un peu. Il discuta avec Andromeda, prit de ses nouvelles, raconta l'anniversaire d'Albus. Ils burent du thé, grignotèrent quelques gâteaux puis Agatha et Serena annoncèrent qu'elles partaient. Harry proposa de les raccompagner.
- Je te laisse tranquille avec ta grand-mère, dit Harry en souriant.
Dans le couloir, Agatha, Serena et Harry marchèrent silencieusement, leur sourire envolé. Ils s'arrêtèrent au salon de thé, pour ne pas gêner les guérisseurs et guérisseuses qui passaient rapidement.
- Elle a l'air encore plus faible que la dernière fois, dit Harry.
- Oui, admit doucement Serena. Les potions l'empêchent de trop souffrir et de perdre la tête mais ça n'arrête pas la maladie. Ça ne fait que la ralentir.
- Elle n'en a plus pour très longtemps, n'est-ce pas ?
- Non, sans doute pas. Mon père est mort à peu près à son âge.
Harry regarda Serena Black avec compassion. Il se demanda si elle avait peur d'être malade elle aussi. Après tout, elle était une Sang-Pur de la famille Black, tout comme Andromeda. Elle dut penser la même chose car elle se tourna pour contempler la fenêtre.
- Je suis étonnée de ne toujours pas être malade, murmura-t-elle.
- Nous ne sommes pas tous touchés par cette maladie, temporisa Agatha.
- Non mais bon, regarde autour de toi. Connais-tu beaucoup de sorciers Sang-Pur âgés de plus de soixante ans ?
- J'en connais mais pas beaucoup en effet. Edward Nott résiste bien, Horace Slughorn aussi. Horace est certainement le plus vieux encore en vie, avec Caractacus Beurk, ce vieux sournois.
Harry eut une pensée pour les Weasley qui ne rajeunissaient pas. Echapperaient-ils au destin tragique des Sang-Pur ? Harry le leur souhaitait. Serena secoua la tête, pour confirmer qu'elle avait peu de chance de s'en sortir en mourant aussi vieille que Dumbledore. Agatha non plus. Elles étaient cousines à peu près de la même manière qu'Andromeda et Serena, même si elles n'avaient pas le même nom. Ils étaient tous cousins de toute manière et c'était justement le problème.
- En tous cas, c'est bien de venir régulièrement la voir avec Teddy, dit Serena. Le voir grandir un peu plus, c'est tout ce qu'elle désire maintenant.
- Je sais…
- Et Teddy, comment est-ce qu'il vit ça ?
Harry haussa les épaules.
- Teddy est un adolescent de treize ans. Je ne sais donc pas ce qu'il pense et ce qu'il ressent, il se garde bien de me le dire.
Serena pinça les lèvres, l'air sceptique.
- J'ai toujours su ce que mon fils pensait et ressentait, quel que soit son âge, rétorqua-t-elle. Il suffit de s'y intéresser et de demander.
- Je fais ce que je peux, dit sèchement Harry. Parler de la mort imminente de sa grand-mère n'est pas si simple.
- Non, bien sûr, je ne voulais pas… Excuse-moi.
Il y eut un silence gênant et Harry se tourna vers Agatha.
- J'ai reçu une lettre d'Azkaban, lâcha-t-il presque durement. Il parait que Drago sort.
- Oui, confirma Agatha. Les Aurors ont arrêté un groupe important de fanatiques qui s'en prennent aux femmes moldues et…
- Oui, j'ai lu ça dans le journal.
- Et ils vont avoir besoin de place à Azkaban pour tous ces criminels. On nous a demandé de faire une liste de prisonniers qui pourraient être libérés plus tôt, pour gagner quelques lits. Le nom de Drago est sorti et nous en avons discuté. J'ai été surprise de voir que de nombreux membres du Magenmagot pensaient qu'on l'avait condamné un peu durement, les plus jeunes surtout. On s'est dit que onze ans c'était assez.
Harry fixa Agatha, bouche bée.
- Vous lui avez dit ça, à Drago ? Demanda-t-il.
- Pas tout à fait, je n'ai pas dit que certains remettaient la sentence en question, plusieurs années après.
- Tant mieux, ça aurait surement été dur à entendre.
- Il sort lundi, je vais le chercher. Il ne semblait pas… très heureux à l'idée de sortir.
Harry eut envie de dire « Ah non, pourquoi ? » mais il se tut. Il hocha la tête, ne posa pas d'autres questions et retourna dans la chambre d'Andromeda après avoir salué les deux femmes. Drago sortait lundi et il n'était pas heureux. Bien. Ça ne concernait pas Harry.
OoOoOoO
Drago resta trois jours enfermé dans la chambre du Chaudron Baveur, mangeant à peine, fumant des Oubliettes et attendant d'avoir le courage de se tuer. Il ne l'avait pas, de toute évidence, et il finit par se dire qu'il ferait mieux de faire d'abord les choses qu'il devait régler avant de mourir. Acheter de nouveaux vêtements ne serait finalement pas nécessaire, il ne comptait pas vivre assez longtemps pour les porter. En revanche, il avait promis à Franck qu'il irait mettre des fleurs sur la tombe de Gabriela et il se décida à sortir. Il prit son ancien manteau qui avait des tâches douteuses sans doute dues à l'humidité et une odeur tout aussi douteuse et l'enfila d'un geste résigné. Il était dégoûté par ses anciens vêtements, vraiment. Il avait l'impression de porter les habits d'un mort. Drago prit sa baguette, sans trop savoir ce qu'il allait en faire. Il s'était entrainé à transplaner dans la chambre, à aller d'un coin à l'autre de la pièce. Ça n'avait pas été très concluant, il n'était pas arrivé exactement là où il le désirait. Tant pis, il y penserait plus tard.
Sortir sur le Chemin de Traverse le plongea dans une angoisse largement atténuée par l'Oubliette qu'il avait fumée. En fait, ça allait, il se sentait plutôt bien. Drago se promena dans les rues, découvrant avec des sentiments partagés qu'il y avait bien plus de boutiques qu'autrefois. On avait rajouté des rues aussi, la magie était formidable. Il se perdit avant de trouver la boutique de fleurs qu'il cherchait et y entra en faisant sonner la clochette. Il regarda autour de lui, un peu enchanté. Il n'avait pas vu de fleurs depuis dix ans et il se fit la réflexion que c'était beau. Jimmy aimerait ça. Il erra dans la boutique, ne sachant que prendre. Il y avait des dizaines de fleurs, ensorcelées pour durer même si ce n'était pas la saison. Il se décida pour des dahlias rouge foncé, ils lui plaisaient, il avait toujours aimé ces fleurs. Son bouquet à la main, Drago quitta le Chemin de Traverse et se concentra pour transplaner.
Il n'arriva pas au cimetière mais dans le centre du village où vivaient les parents de Gabriela, pas très loin de Londres. Drago jura, resserra son manteau autour de lui. Il aurait pu demander aux passants où était le cimetière mais adresser la parole à des inconnus le terrifiait. Et puis c'étaient des Moldus. Il marcha vers la place, au hasard et finit par trouver des panneaux à moitié délabrés. Une flèche indiquait le cimetière et Drago la suivit. Il craignait de transplaner à nouveau et de s'éloigner davantage, il fit donc le trajet à pied. Il n'avait pas autant marché depuis longtemps, dehors encore moins. Il faisait terriblement froid mais cela lui plut de se promener dans le village. C'était assez calme, il ne croisait que des personnes âgées. Il n'y avait pas autant de bruit qu'à Londres. Il pensa au manoir de ses parents et il songea qu'il aimerait vivre à la campagne. S'il survivait, évidemment.
Le cimetière était vide et silencieux, comme on pouvait s'y attendre. Il dut parcourir plusieurs allées pour trouver la stèle qui l'intéressait. Gabriela Flores reposait là, sous la terre glacée. Cette idée perturba Drago. Il déposa son bouquet et hésita. Devait-il partir immédiatement ? Il avait envie de rester un peu, il était bien ici. Il fixa le prénom sur la pierre tombale, il aurait aimé voir une photo d'elle, juste une fois. Il faudrait qu'il demande à Clia.
- Je connais Franck, dit Drago dans le cimetière désert.
Sa voix lui parut étrange, comme enrouée.
- Il m'a beaucoup parlé de vous. Vous aviez l'air… épatante. Vous lui manquez.
Drago se pencha, mit son bouquet parfaitement droit et regarda le rouge des dahlias dans la neige. Il se dit que Kyle méritait de mourir mais pas Gabriela. Il se demanda ce qu'on ressentait quand la personne qu'on aimait mourait et était enterrée comme ça, pour pourrir dans le sol. Ça devait rendre complètement fou. Il eut envie de voir Franck pour lui dire qu'il était venu. Il eut envie de voir Jimmy pour vérifier qu'il n'était pas mort et le serrer dans ses bras. Il eut envie de fumer une autre Oubliette pour oublier tout ça.
Drago quitta le cimetière à pas lents et sortit le morceau de papier qu'il avait dans sa poche. C'était l'adresse d'Evelyn Long. Elle habitait dans un village elle aussi, à l'ouest de l'Angleterre, dans les Cotswolds. Drago ferma les yeux, se concentra le plus possible et se laissa emporter. Il fut sincèrement surpris d'arriver devant la maison et il vacilla légèrement avant de retrouver son équilibre. Au moins, sa magie revenait peu à peu. Il était au bout d'un chemin de terre, dans la campagne. Les voisins les plus proches étaient plus loin sur la colline. Drago observa la petite maison en pierre, le portillon branlant, le jardin bien entretenu. Il hésita à s'en aller mais il avait envie de savoir. Il poussa le portillon, ses chaussures crissèrent sur les cailloux de l'allée. La porte lui sembla loin puis brusquement juste là, sous son nez. Il frappa, espéra qu'elle serait absente, se figea en entendant du bruit à l'intérieur. Une femme ouvrit, assez âgée, les cheveux gris et coiffés dans un chignon élégant. Les yeux de la femme se posèrent sur Drago et s'écarquillèrent. Elle pinça les lèvres, tendue.
- Vous m'avez envoyé des colis, dit Drago stupidement.
Evelyn le fixa une seconde puis poussa un soupir et s'écarta de la porte.
- Entrez, proposa-t-elle. Voulez-vous du thé ?
Il accepta, s'assit dans un fauteuil dont le vert foncé semblait délavé et attendit. Elle disparut dans la cuisine. Drago posa ses mains sur ses cuisses, sans trop savoir quoi en faire. Il se sentait moins nerveux qu'il l'aurait dû. L'Oubliette aidait. Elle revint enfin, avec un plateau, et posa le tout sur la table basse. Elle servit le thé, il prit un biscuit qu'il eut du mal à avaler. Evelyn s'assit face à lui.
- J'ai reçu une lettre du Ministère qui me prévenait de votre sortie anticipée, dit Evelyn sans le regarder. Vous avez dû être heureux de sortir plus tôt.
Il leva les yeux sur elle et la fixa sans répondre.
- Je ne m'attendais pas à vous voir. J'avais demandé que mes colis restent anonymes.
- Je ne l'ai appris qu'à ma sortie, un gardien me l'a dit. Toutes ces années, je me suis demandé qui c'était mais j'avais peur de savoir. Je préférais imaginer des choses. Je n'ai jamais pensé que ça pouvait être vous.
Evelyn le regarda dans les yeux, pour la première fois depuis qu'il était arrivé. Elle avait les yeux bleu clair, les mêmes que Kyle.
- Je m'en doute, je ne voulais pas que vous le sachiez.
- Vous m'avez envoyé beaucoup de choses.
- Oui, je sais. Vous portez un de mes pulls.
Elle tendit la main vers lui, pour désigner le pull.
- J'ai tué votre fils.
Evelyn ne tressaillit pas. Elle baissa la tête et mélangea son thé lentement, pour remettre ses idées en place ou pour gagner du temps. Drago la regardait, attendant sa réponse.
- Je le sais bien.
- Alors pourquoi ? Pourquoi m'envoyer des pulls, des livres et du chocolat ? Qu'est-ce que vous me voulez ?
La mâchoire d'Evelyn Long se contracta une seconde et elle releva la tête vers lui.
- J'étais là à votre procès, Mr. Malefoy, dit-elle doucement.
- Et ? demanda Drago avec un air de défi.
Elle le regarda sans répondre, ses yeux bleus posés sur lui. Drago pâlit, puis rougit, puis détourna la tête. Il se demanda pourquoi il était venu. Il n'avait rien à dire à cette femme, il ne voulait pas lui parler et il ne voulait pas la voir. Tout ceci était inutile. Il se leva à moitié, reposant la tasse de thé sur la table.
- Je crois que je vais vous…
- Quand l'article est sorti dans la Gazette, j'étais en colère, coupa Evelyn Long. Pansy Parkinson, vous et les autres, accusiez mon fils de choses ignobles.
Elle avait parlé froidement et il se rassit, comme un enfant. Il resta immobile, respirant à peine, attendant la suite.
- Je me disais que vous exagériez, que vous n'auriez pas dû parler publiquement. C'est affreux pour une mère de lire ce genre de choses. Le plus affreux, sans doute, c'est que je me doutais, au fond de moi, que c'était vrai. Kyle est venu me voir, il m'a assurée que c'était faux. Il disait que vous mentiez pour le faire tomber. Il parlait de vous, vous Mr. Malefoy, en des termes plus que dégradants. Il disait que vous l'aviez piégé, que vous vous étiez joué de lui. Je m'en souviens bien, il était debout, là, près de la cheminée. Moi j'étais assise à votre place. Il était furieux. Plus il parlait et plus je savais qu'il mentait. Je savais qu'il mentait et que vous disiez la vérité et j'avais tellement de rancœur envers vous pour avoir parlé, j'avais tellement…
Elle secoua la tête pour chasser ses pensées. Drago n'avait pas envie d'entendre ça mais il en avait envie quand même, par pur masochisme. Il voulait savoir ce qu'elle avait à dire.
- J'avais peur du procès, j'avais peur de ce que vous alliez dire et de ce qu'on allait entendre sur Kyle. J'avais l'espoir que vous abandonniez avant, que le procès n'ait jamais lieu. Je ne voulais pas entendre ce que vous aviez à dire. Finalement, vous l'avez tué.
Drago tressaillit. Il affronta le regard d'Evelyn Long, près à subir sa haine mais il n'y avait pas de haine. Elle avait exposé le fait calmement, sans émotion particulière.
- Je vous ai détesté d'avoir tué mon fils. J'avais de la haine pour vous, vous n'imaginez pas.
- Je… je comprends.
- Je vous ai haï d'autant plus que je savais Kyle coupable. Je vous ai haï parce que, pour dire vrai, j'ai ressenti du soulagement quand j'ai appris sa mort.
Drago écarquilla les yeux. Evelyn secoua la tête.
- Pas tout de suite et pas… Je veux dire, le soulagement était caché sous ma tristesse mais il était là. Et je savais qu'il était là.
- …
- Je suis allée à votre procès, pleine de haine pour vous. Et puis je vous ai vu… Vous aviez l'air tellement jeune, par Merlin, tellement jeune… Et vous aviez l'air… Votre visage quand on vous posait des questions, il était insupportable à regarder. Mais le pire, bien sûr, ça a été le témoignage de l'elfe. Non, en fait, ce n'était pas le pire. Le pire ça a été votre voix quand vous lui avez hurlé de se taire. Le pire ça a été votre regard quand l'elfe a continué à parler.
Drago se figea et son visage devint livide. Evelyn le vit parfaitement et se tut. Elle tourna la tête et regarda par la fenêtre. Un moineau sautillait dans la neige sur le rebord de la fenêtre.
- Je n'ai pas arrêté d'y penser ensuite, continua Evelyn. A Kyle et vous, à ce qu'il vous avait fait. Vous aviez presque l'âge d'être son fils.
Elle eut un éclat de rire dépourvu de joie.
- Je sais ce qu'il vous a fait, je sais pourquoi vous l'avez tué. Et je vais être honnête, Drago, je n'ai pas les mots pour vous dire à quel point je suis désolée.
Elle se tourna à nouveau vers lui et Drago tressaillit. Ils se regardèrent dans les yeux un instant, sans parler. Elle semblait sincère. La boule dans la gorge de Drago l'empêchait de respirer correctement. Evelyn porta sa tasse de thé à ses lèvres et but une gorgée.
- Vous savez, j'ai entendu beaucoup de choses après le scandale, de la part de ma famille et de mes amis. On dit qu'une mère aime son fils inconditionnellement, quoi qu'il fasse. On dit que l'amour d'une mère pardonne tout. Ce n'est pas vrai. En tout cas, ce n'est pas vrai pour moi. Je suis soulagée de savoir qu'il est mort et qu'il ne recommencera plus jamais. Je suis soulagée de ne pas avoir à le regarder dans les yeux en sachant le monstre qu'il était. Quand je pense à Kyle… Je repense à lui quand il était enfant. C'était un enfant mignon et curieux. J'aimais cet enfant mais je l'ai perdu. L'homme que vous avez connu, je ne l'aime pas.
Evelyn sourit à nouveau mais son sourire n'atteignit pas ses yeux. Elle semblait vraiment vieille.
- Je suis une mère monstrueuse, n'est-ce pas ?
- Je n'en sais rien.
- C'est ce que certains de mes proches ont pensé. J'ai voulu vous envoyer des livres et des vêtements chauds pour rendre votre vie à Azkaban moins pénible. Je ne pouvais rien faire d'autre. Les gens n'ont pas compris. Je m'en fiche. J'ai fait ce qui me semblait juste. Vous avez souffert à cause de mon fils, je me sens coupable, je voulais… vous aider un peu.
La boule dans la gorge de Drago était trop douloureuse et il se laissa aller. Il sentit les larmes couler sur ses joues, essaya de les essuyer avec sa manche. Evelyn sortit sa baguette et fit venir un mouchoir qu'elle tendit à Drago. Il remercia, se moucha, essaya de reprendre contenance. Il ne savait même pas pourquoi il pleurait, à vrai dire. Peut-être que tout cela, c'était simplement trop pour lui.
- Voulez-vous une autre tasse de thé ?
Il hocha la tête et but le liquide chaud qui apaisa un peu sa douleur. Evelyn semblait attendre.
- Je ne sais pas quoi vous dire, dit honnêtement Drago. Merci pour les colis, je les attendais avec impatience.
- Vous n'avez pas à me dire quoi que ce soit, assura doucement Evelyn. Vous vouliez savoir pourquoi je vous avais envoyé les colis, maintenant vous savez.
Drago finit son thé puis se leva. Elle avait raison, il avait sa réponse, il pouvait partir. Il reprit son manteau posé sur l'accoudoir du fauteuil et l'enfila lentement. Il était un peu sonné, cette journée était vraiment éreintante. L'Oubliette ne faisait plus effet, il commençait à se sentir déprimé. Il repensa à Gabriela et aux dahlias.
- Est-ce que Kyle est enterré ici ? Demanda-t-il.
- Oui, avec son père.
Silence.
- Vous voulez y aller ? proposa Evelyn.
- Je ne sais pas. Non. Si. Je veux bien y aller.
- Je vais vous montrer.
Elle prit son manteau elle aussi et ils sortirent de la maison. Drago posa sa main sur le bras d'Evelyn et ils transplanèrent ensemble jusqu'au petit cimetière du village. Il la suivit docilement entre les tombes, jusqu'à trouver celle de Kyle. Drago ne savait pas ce qu'il foutait ici. Evelyn marchait devant lui et il posait ses pieds dans les empreintes qu'elle laissait dans la neige.
- Il y a une rumeur dans le village, dit Evelyn sans se retourner. On dit qu'une nuit, Harry Potter est venu ici, ivre, et a pissé sur la tombe de Kyle.
- Quoi ? demanda Drago, ahuri.
- Je ne sais pas si c'est vrai, précisa Evelyn.
Elle s'arrêta devant une stèle recouverte de mousse. Voir le nom de Kyle agressa Drago mais il fit un effort pour rester calme. C'est lui qui l'avait tué et qui l'avait mis ici. C'était il y a longtemps mais il s'en souvenait bien quand même. Il se souvenait de l'odeur du sang de Kyle sur les draps du lit.
- Il n'y a pas de fleurs, fit remarquer Drago.
- Je ne viens jamais.
Il ne sut pas quoi répondre et observa la stèle plantée près de celle de Kyle. John Long était mort depuis longtemps. Evelyn suivit son regard.
- Le père de Kyle était un vrai raté.
Sa voix ne montrait pas vraiment de compassion. Elle enfouit ses mains dans les poches de son manteau pour se protéger du froid. Des mèches grises s'étaient échappées de son chignons et volaient avec le vent.
- Il bégayait beaucoup quand il était jeune et à cause de ça, il n'a jamais pu faire les études qu'il voulait faire. Il travaillait à la poste du village. D'après lui, c'était un travail inintéressant et dégradant. Il disait qu'il méritait de faire bien mieux, qu'il était plus intelligent que ça. John semblait toujours croire qu'il méritait mieux que ce qu'il avait. Il aurait mérité une maison plus grande, il aurait mérité plus d'argent, il aurait mérité une femme plus belle. Il ne lui vint jamais à l'esprit qu'il avait peut-être exactement ce qu'il méritait.
Evelyn renifla dans le froid.
- Excusez-moi, vous n'êtes pas là pour entendre ça.
- Je vous en prie, continuez.
- John mettait des idioties dans la tête de Kyle. Il lui répétait sans cesse qu'il devait mieux réussir que lui, qu'il devait être un homme plus fort, plus doué, pour ne pas se retrouver à la poste du village à son tour. Il était tyrannique avec les notes de Kyle. Il disait que Kyle devait bien travailler à l'école pour avoir une bonne place et faire un travail intéressant. Qu'il deviendrait puissant et riche, qu'il pourrait avoir tout ce qu'il voudrait. Qu'il pourrait avoir une grande maison et pas une chaumière minable comme la nôtre. De beaux habits et pas de la seconde main. Qu'il pourrait avoir toutes les femmes qu'il voudrait au lieu de se marier avec une mégère comme moi.
Elle rit. Ce n'était pas plus joyeux que son précédent rire.
- Il ne savait pas que Kyle aimait les garçons. Il ne l'a jamais su d'ailleurs. Kyle n'a jamais osé le lui dire.
- Il parlait vraiment de vous comme ça à Kyle ? demanda Drago, choqué.
- Oui. Mais je suis restée avec lui, même s'il n'était pas un bon mari. On n'apprend pas aux filles à partir, on leur apprend à rester et à subir.
- Euh… peut-être…
- John s'est pendu dans le grenier quand Kyle avait quinze ans.
Drago ne dit rien.
- J'ai regardé Kyle devenir exactement ce que son père attendait de lui : un homme riche et puissant. Je l'ai vu gravir les échelons un par un, ce n'était jamais assez. Il aurait pu devenir Ministre si vous n'aviez jamais parlé. Il est devenu cet homme qui réussit, qui gagne, qui méprise les plus faibles et qui prend tout ce qu'il veut, sans se soucier des autres.
- En effet, dit froidement Drago.
Ils se turent et observèrent les tombes en silence. Connaitre le passé de Kyle n'excusait rien à son comportement et Drago n'avait aucune compassion pour lui. Il se demanda si Evelyn se sentait seule sans son mari et son fils mais il estima que non. Elle avait dû être soulagée à la mort de John, pensa Drago avec cynisme. Soulagée d'avoir perdu les deux hommes de sa vie. Il était finalement plus seul qu'elle.
- J'ai tué votre fils, répéta Drago.
- Mon fils s'est tué tout seul en devenant l'homme qu'il est devenu. Personne ne l'a forcé à vous faire ça.
- Je l'ai quand même tué.
- Est-ce que vous regrettez de l'avoir fait ?
- Non.
- Cela va peut-être vous étonner mais je ne vous en veux pas. Plus maintenant en tout cas. C'est surtout à Kyle que j'en veux.
- Vous savez… Je ne veux pas paraitre grossier mais en toute franchise, je me fiche de votre pardon, ça ne change rien. Ce que Kyle m'a fait, c'était… C'était entre lui et moi. Je le hais et j'avais besoin qu'il meure. Que vous me pardonniez ou non n'a aucune importance.
- Je ne vous demande pas de me remercier, je ne vous dis pas cela pour ça. Je voulais simplement que vous sachiez que j'étais désolée pour la façon dont Kyle a gâché votre vie.
- D'accord.
- Si ça ne vous dérange pas, j'aimerais rentrer. J'ai froid. Il n'y a rien d'autre à voir de toute façon.
Il hocha la tête et suivit Evelyn à l'extérieur du cimetière. Ils transplanèrent ensemble jusqu'à la petite chaumière en pierre puis ils hésitèrent. C'était étrange de se dire au revoir ici, c'était étrange de s'être rencontrés et d'avoir parlé de Kyle. Drago ne savait toujours pas si ça avait été une bonne idée ou pas.
- Eh bien, si vous voulez partir, je… commença Evelyn.
- Vous m'avez dit, coupa Drago. Vous m'avez dit que je devais être heureux d'être sorti plus tôt.
Evelyn le regarda avec curiosité, attendant la suite. Drago fut incapable d'expliquer pourquoi il avait brusquement le besoin de lui dire tout cela mais les mots sortirent de sa bouche sans qu'il puisse les retenir.
- C'est faux, je ne suis pas heureux. Je n'ai plus personne dans le monde extérieur, je n'ai pas de famille et pas d'amis. J'aime quelqu'un mais il est encore à Azkaban, lui. Et je ne sais plus comment on fait pour vivre dehors, j'ai oublié. Je me sens perdu et seul et je ne sais pas quoi faire. Tout le monde agit comme si c'était un cadeau qui m'était fait mais ils m'ont enfermé à Azkaban pendant onze ans et moi je…
Il n'alla pas au bout de sa phrase et il regretta d'avoir dit ça. Evelyn le contemplait avec tristesse mais ne semblait pas vraiment surprise.
- Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça, oubliez ça, dit Drago en détournant le regard. Merci pour le thé.
- Si jamais vous vous sentez vraiment trop seul et que vous avez envie d'un bon thé, vous serez le bienvenu chez moi, dit doucement Evelyn.
Drago en resta bouche-bée et sa gorge se serra à nouveau. Il avait du mal à respirer.
- D'accord, je m'en souviendrai. Au revoir Mrs Long.
Il transplana rapidement, désireux de s'en aller, conscient qu'une partie de lui avait envie de rester. La compassion de cette femme lui faisait du bien, même si ça le rendait furieux. Il avait été privé de chaleur humaine pendant trop longtemps. Il arriva à Londres, il n'était pas dans le bon quartier. Il se mit à jurer d'exaspération.
Drago avait déposé les fleurs sur la tombe de Gabriela et il avait rencontré l'inconnue qui lui envoyait des colis. Il avait fait le plus important. Il pouvait mourir maintenant, plus rien ne le retenait. Quoique… Il écrivit une lettre à Petronilla et à Clia pour les informer qu'il était sorti d'Azkaban et qu'il n'était plus utile de lui écrire là-bas ou même de venir le voir. Il ne dit pas à Clia qu'il viendrait la voir à Ste Mangouste, il ne promit rien à personne. Et puis, avant de mourir, il fallait quand même qu'il revoie Franck et Jimmy une dernière fois. Le prochain jour de visite était bientôt, il pouvait attendre jusque-là.
Il était allongé sur le sol de sa chambre, comme d'habitude, à fixer le plafond d'un regard vide quand on frappa à la porte. Il se dit que c'était certainement l'elfe qui venait faire le ménage et il alla ouvrir en trainant les pieds. Il sursauta quand il se retrouva face à Petronilla Le Fay et il la fixa avec sidération. Avec un peu de crainte aussi.
- Drago, par Merlin, tu es sorti ! s'écria-t-elle en le prenant dans ses bras. Comment vas-tu ?
Il recula et elle l'observa plus attentivement. Elle dut avoir sa réponse car son sourire disparut.
- Je peux entrer ? Demanda-t-elle.
Il la fit entrer et elle balaya la chambre du regard. Il fut certain qu'elle sut, en regardant la pièce, dans quelle détresse il se trouvait. Elle s'assit lentement sur la chaise et Drago resta debout au milieu de la chambre. Il ne portait qu'un pull d'Evelyn et un pantalon trop serré pour lui, il n'était pas rasé et il planait encore un peu de sa dernière Oubliette. Ce fut pour cette raison qu'il ne parvint pas à avoir honte. Il aurait honte plus tard.
- Alors, est-ce que tu as vu Mrs Greengrass ? Sais-tu comment les choses vont se passer ?
Il lui raconta ce qu'il savait. Elle allait chercher un appartement pour lui. En attendant, il restait ici. Petronilla détourna la tête et fixa la bûche qui se consumait dans la cheminée.
- Tu as vraiment l'intention de rester ici tout seul ?
- Oui, où veux-tu que j'aille en attendant ?
Elle hésita.
- J'ai une grande maison. Une grande maison dans laquelle je vis seule. J'ai des chambres accueillantes.
Drago lui lança un regard méfiant.
- Tu me proposes de venir habiter chez toi ?
- Oui, si tu veux.
- Pourquoi ?
Petronilla eut l'air étonnée de la question.
- Pourquoi ? Parce que tu es mon ami et qu'il est évident que tu ne vas pas bien. Je ne peux pas imaginer ce que tu ressens à cet instant mais je peux deviner que sortir d'Azkaban après onze ans d'enfermement, ça perturberait n'importe qui.
- Je suis ton ami, répéta Drago dans un souffle, comme s'il en doutait.
- Bien sûr. Nous nous connaissons depuis longtemps maintenant. Que crois-tu être pour moi ?
- Je ne sais pas. Le type qui t'écrit des chansons qui marchent.
Elle fut surement blessée par la réponse mais elle le cacha bien. Au lieu de ça, elle se leva de la chaise et se rapprocha de lui. Il la regarda venir avec terreur et envie.
- Drago. Si tu ne m'avais pas écrit cette fichue lettre et ces fichues chansons, je serais peut-être encore sous le joug de Sebastian aujourd'hui. Tes chansons, ta compréhension et nos discussions m'ont aidée à supporter tout cela. Tu le sais, n'est-ce pas ? Je te dois beaucoup plus que tu le crois. Nous ne sommes plus à Azkaban ici, nous sommes dans la vraie vie. Et tu es mon ami. Je sais que faire confiance, c'est difficile mais crois-moi, je tiens à toi. Je ne peux pas te laisser ici, seul et déprimé. Tu as l'air à moitié mort. Viens avec moi.
Elle avait raison, c'était dur de faire confiance. Elle en savait quelque chose. Pour autant, il avait envie de prendre la main qu'elle lui tendait. Jusqu'à présent, Petronilla avait été l'étoile éblouissante et lointaine qui brillait hors de la prison. Maintenant, il était hors de la prison, il pouvait toucher l'étoile. Elle pouvait être à lui. C'était cela l'amitié, sans doute. Il la suivit donc. Il remit toutes ses affaires dans son sac, ce qui ne fut pas très long, et il quitta l'auberge.
Elle vivait dans une immense maison à Notting Hill, belle et chère. Ce n'était pas très étonnant si l'on considérait que Petronilla était peut-être la chanteuse sorcière la plus en vogue de ces dernières années. Drago observa le salon avec stupeur, comme s'il avait oublié à quoi le confort pouvait ressembler. Petronilla avait un style plutôt bohème, s'il fallait lui donner un nom. Il y avait des coussins, des plaids, des poufs et des plantes partout. Drago jeta un coup d'œil au piano qui trônait dans un coin du salon mais se laissa conduire jusqu'à sa chambre.
- Je vais te donner la meilleure suite, celle que je garde pour mes invités préférés.
Elle lui fit un sourire espiègle qu'il n'arriva pas à lui rendre.
- Combien y a-t-il de suites ? Demanda-t-il.
- Une seule, rit Petronilla. J'ai trois autres chambres d'amis plus simples.
La suite en question c'était une chambre, un petit salon et une salle de bain, à l'usage personnel de Drago. Il posa son sac dans le salon, perdu et nerveux. Il détonnait vraiment avec l'endroit.
- Tu seras tranquille ici, dit Petronilla. Si tu ne veux pas me voir, tu peux rester ici. Je ne t'oblige à rien. Si tu veux me voir, je serai ravie de passer du temps avec toi. J'ai une elfe de maison, elle viendra te voir pour les repas. Tu peux manger ici ou en bas avec moi. Fais… fais comme tu veux mais surtout n'oublie pas que je suis ton amie.
Il hocha la tête, remercia du bout des lèvres et elle le laissa s'installer. Il ne savait pas s'il avait bien fait de venir ici. Il avait peur et il était étourdi par le brusque changement mais il était indéniablement attiré par Petronilla et par ce qu'elle semblait lui proposer. Et cela l'effrayait. Il resta donc enfermé dans la suite tout le reste de la journée, la soirée et le lendemain matin aussi. Enfin, il se décida à sortir. Il chercha Petronilla dans la maison et la trouva dans une pièce au rez-de-chaussée, pas très loin du salon. C'était un atelier de peinture, de toute évidence. Elle était assise devant un chevalet, ses cheveux roux relevés en un chignon qui partait dans tous les sens, un pinceau à la main. Elle se tourna vers lui quand il entra et lui sourit. Il s'excusa.
- Non, viens. Tu as bien dormi ?
Il haussa les épaules et montra le chevalet.
- Tu peins ?
- Oui. Je ne suis pas très bonne mais j'aime ça. J'adore la musique mais parfois, j'ai besoin de faire autre chose.
Elle reposa son pinceau, s'étira et se leva.
- J'ai faim, allons manger un morceau. Tu veux visiter ?
Elle lui fit visiter la maison. Il se rendit compte qu'elle n'était pas si grande que ça une fois qu'on était dedans. Il posa des questions sur elle, il savait qu'elle avait fini sa dernière tournée depuis plusieurs mois maintenant et qu'elle devait travailler sur un nouvel album.
- Ça tombe bien, tu es là ! dit-elle en souriant. Nous allons pouvoir travailler correctement ensemble !
- Je ne sais pas si je vais y arriver, avoua Drago. Je ne me sens pas très… inspiré.
- Nous verrons bien. Ce n'est pas grave. Je peux écrire avec d'autres gens même si c'est toi que je préfère.
Elle l'accompagna sur le Chemin de Traverse où il se rendit chez un tailleur et se fit faire de nouveaux habits. On lui assura que ce serait prêt rapidement. Il en fut soulagé. Il laissa Petronilla pendant quelques minutes, elle voulait aller à la librairie et il inventa une excuse pour aller ailleurs. Il marcha jusqu'à une petite boutique, un apothicaire. Ce n'était pas sur l'Allée des Embrumes, c'était avant. Une boutique respectable en apparence. Drago put voir la surprise feinte sur le visage de l'apothicaire quand il lui parla des Oubliettes. L'homme vérifia qu'ils étaient seuls et emmena Drago dans l'arrière-boutique.
- On ne peut pas vendre des Oubliettes, dit l'apothicaire. C'est illégal. Elles sont tolérées à Azkaban mais au dehors, c'est une autre affaire.
- Mais Trevor a dit que…
- Trevor a raison mais écoutez-moi. Je ne peux pas vous vendre des Oubliettes comme vous en fumiez là-bas. En revanche, je peux vous vendre la poudre que j'y mets. La poudre n'est pas interdite, elle sert à différentes choses et est utilisée dans plusieurs potions. Felix Felicis par exemple.
- Très bien, donnez-moi la poudre alors.
- C'est plus cher, je vous préviens.
- L'argent n'est pas un problème.
L'apothicaire retint un sourire. Un beau pigeon que Trevor lui avait envoyé. Il lui donna un flacon de poudre d'Oubliettes en lui expliquant comment s'en servir puis il prit humblement les Gallions que Drago lui tendit. Avant que Drago reparte, l'apothicaire lui attrapa le bras.
- La poudre est beaucoup plus forte, il faut vraiment en prendre par toutes petites quantités. Vous pouvez mourir sinon.
- J'ai bien compris. Merci.
Drago se dépêcha de sortir, son précieux flacon dans sa poche et retrouva Petronilla. Il n'osa pas lui dire ce qu'il avait acheté, il avait un peu honte de lui-même. Il ne voulait pas non plus de ses jugements et de son inquiétude. Il avait trop besoin de ça pour supporter sa vie actuelle, il ne voulait même pas en discuter.
Quand ce fut un jour de visite à Azkaban, Drago s'y rendit. Il hésita à aller voir Franck ou Jimmy mais choisit Jimmy. Il avait trop envie de le voir, de le toucher, de s'assurer que tout allait bien. Il irait voir Franck la prochaine fois. De toute façon, maintenant, il y avait beaucoup plus de jours de visite qu'avant. Dans son impatience de revoir Jimmy, Drago avait oublié qu'il devrait retourner à Azkaban. Quand il passa la porte, il ne sut pas s'il ressentait de la paix ou de l'angoisse. C'était étrange d'y revenir, étrange d'être de l'autre côté de la grille. Il se leva quand il vit Jimmy entrer dans la salle et le rejoignit rapidement. Jimmy le serra contre lui et Drago se sentit tout de suite plus calme. Il croisa le regard des autres prisonniers qu'il avait quittés dix jours plus tôt mais il les ignora et s'assit avec Jimmy. Ce dernier ne semblait pas aller très bien mais Jimmy allait rarement bien. Son visage n'était toutefois pas immobile et figé. Il semblait vraiment heureux de revoir Drago. Il était plutôt dans sa phase enfantine.
- Alors, s'écria-t-il avec excitation. Qu'est-ce que tu as fait en premier ? Dis-moi !
- Je me suis assis devant un bon feu de cheminée.
Jimmy ferma les yeux, comme s'il se représentait la scène.
- Oh oui, ça doit être bien d'être devant un feu. Et après ?
- J'ai pris un bain.
Jimmy sourit.
- J'aime bien les bains. L'eau ne sort pas et ne peut pas nous emporter.
- Oui, c'était apaisant, acquiesça Drago.
Les remarques bizarres de Jimmy lui avaient manqué. Il prit sa main dans la sienne, la serra, caressa ses doigts.
- Tu me manques, je suis vraiment heureux de te revoir, dit Drago.
- Je suis content de te voir aussi. C'est… froid depuis que tu es parti. Il y a de la solitude partout.
- Je sais. Quand tu sortiras, tu pourras venir avec moi.
- C'est dans longtemps.
- Ça passera vite.
Jimmy hocha la tête, l'air absent. Sa sortie lui paraissait encore floue. Drago caressa sa main.
- Et toi, qu'est-ce que tu voudras faire quand tu sortiras ?
Jimmy sourit.
- Il faudra que ce soit le printemps. Je sortirai et j'irai à la campagne, chez ma mère sans doute. Je m'allongerai dans l'herbe. J'ai envie de m'allonger dans l'herbe. J'adore sentir le sol juste en-dessous, c'est comme si je faisais partie de la terre, tu vois ? Et puis j'attendrai de voir un papillon.
- C'est un beau programme, dit Drago en souriant à son tour. J'aimerais beaucoup faire ça avec toi.
- Quand je sortirai, on le fera.
- Oui, promis.
Ils discutèrent un peu de Franck, qui veillait sur Jimmy de loin mais à qui il ne parlait pas trop. Franck n'était pas content parce que Jimmy passait trop de temps avec Trevor à fumer des Oubliettes. Drago eut très envie de revoir Franck. Au lieu de ça, il dit qu'il habitait chez Petronilla, le temps de trouver un appartement.
- Tu n'es pas tout seul alors, commenta Jimmy.
Et il y avait comme de l'amertume dans sa voix.
- J'aurais préféré rester avec toi, avoua Drago à voix basse.
- Idiot, répondit Jimmy.
Drago baissa la tête, triste et déprimé. Jimmy se leva et fit le tour de la table. Il s'assit sur les genoux de Drago, face à lui, et le serra dans ses bras. Drago échangea un regard avec le gardien qui s'était rapproché d'eux et le fixa avec une supplique évidente. Il referma ses bras autour de Jimmy et le serra à l'étouffer.
- J'aime bien entendre ton cœur battre, dit Jimmy. Ces derniers jours, je me demandais si tu avais réellement existé, je n'en étais plus tout à fait sûr. Le guérisseur dit que les voix que j'entends n'existent pas vraiment et j'ai cru que je t'avais inventé aussi.
- Bien sûr que j'existe, assura Drago, le cœur serré.
Le gardien les obligea à se séparer, l'air gêné.
- Bon, normalement, il n'y a pas le droit de faire ça, tu le sais bien Malefoy.
Jimmy retourna s'asseoir sur la chaise. Le moment était trop court, c'était insupportable. Drago aurait voulu toucher Jimmy davantage, le garder contre lui pendant longtemps. Il se sentit désespéré quand il fallut repartir. Il embrassa Jimmy une dernière fois et lui promit de revenir. Ensuite, il se retrouva seul sur le quai d'Azkaban, dans le vent glacial qui soufflait sur la mer du Nord. C'était atroce. Sur le bateau, il pensa à Harry. Les visites avaient dû être dures pour lui aussi, finalement. Drago fut envahi par la même douleur qu'il éprouvait autrefois quand Harry repartait. Cela allait être difficile d'abandonner Jimmy encore et encore, il le savait. Même si ce n'était que pour un peu plus d'un an, ça allait être difficile.
Drago rentra chez Petronilla, s'enferma dans sa chambre et sortit le flacon de poudre d'Oubliettes. Il en versa un petit peu sur le dos de sa main gauche puis se pencha et inspira vivement la poudre par le nez. L'effet était grisant, bien plus rapide qu'avec une Oubliette normale. Il se sentit mieux, il allait pouvoir affronter ça finalement.
