Agatha Greengrass avait trouvé un appartement qui avait plu à Drago et il l'avait loué. Petronilla l'aida à s'installer, ce qui avait été plus compliqué que prévu puisque Drago s'était rappelé qu'il ne possédait rien en dehors de ses nouveaux habits. Ils avaient donc acheté des meubles et tout ce dont Drago avait besoin pour vivre. Drago avait étouffé son amour-propre et était allé chez Fleury et Botts pour trouver des livres. 100 sortilèges du quotidien et 100 recettes pour sorciers débutants. Il fallait qu'il réapprenne ce qu'il avait oublié. Ils étaient tous les deux un peu tristes que Drago s'en aille mais ils savaient aussi que c'était important. Il fallait que Drago retrouve sa vie. Ou plus exactement, qu'il s'en crée une nouvelle, une rien qu'à lui. Cette idée le terrifiait et même la poudre d'Oubliettes ne camouflait pas complètement sa peur.
Drago s'acheta un tourne-disque magique et des dizaines de vinyles. Il passait des heures, allongé dans son salon, à écouter toute la discographie sorcière qui existait. C'était passionnant. Ça le rendait un peu cinglé mais ça lui donnait aussi plein d'idées pour ses futures chansons avec Petronilla. Il s'amusait parfois à prendre un titre médiocre et à imaginer ce qu'il pourrait faire pour l'améliorer. Il s'avéra qu'il était plutôt bon pour ça. Au studio de Petronilla, il avait découvert un monde qui lui plaisait et c'était bien la seule chose qui le motivait un peu dans sa vie actuelle.
Sortir de son appartement l'angoissait. De toute façon, la vie l'angoissait. C'était sans doute pour cela qu'il mettait chaque objet à sa place avec un soin délirant. Qu'il remettait droites les chaises quand elles n'étaient pas parfaitement alignées. Qu'il vérifiait dix fois si la porte était bien fermée. Ça le rassurait. Ça le rassurait de se lever toujours à la même heure aussi, de suivre un emploi du temps précis et invariable. Comme à Azkaban. Il ne se sentait pas bien quand quelque chose venait interrompre sa routine. Il se lavait trop et trop souvent, les mains surtout. Maintenant qu'il n'avait plus peur des douches, il pouvait se laisser aller. Quand il prenait de la drogue et qu'il se sentait nul, il se lavait. Quand il se rappelait son père qui ne le trouvait pas normal, il se lavait. Quand il pensait à Connor et aux douches d'Azkaban, il se lavait. Quand il se sentait déprimé et misérable, il se lavait. Quand il pensait à Kyle… il se lavait deux fois plus. Il l'avait dit à Clia, elle disait que ça s'appelait des TOC. Elle disait que ce n'était pas forcément un problème qu'il en ait, surtout si ça l'empêchait de péter les plombs. Ça deviendrait un problème s'il commençait à en souffrir.
Il ne sortait que pour aller chez Petronilla ou pour se rendre à Azkaban. Il continuait d'écrire très souvent à Franck et d'alterner ses visites entre Franck et Jimmy. C'était de plus en plus douloureux de voir Jimmy, de plus en plus destructeur aussi. Drago aurait dû s'y attendre mais il ne s'était pas suffisamment préparé. Il ne s'était pas préparé au regard vide de Jimmy défoncé par l'Oubliette, il ne s'était pas préparé aux jours où Jimmy délirait et ne voulait pas le voir, aux conversations chaotiques et incohérentes qui laissaient Drago sur sa faim. Cela dura plusieurs mois puis un jour, au début de l'été, Jimmy rejoignit Drago dans la salle des visites et fixa la table d'un regard angoissé. Il refusa de prendre Drago dans ses bras et s'assit face à lui, aussi raide qu'un pantin.
- Comment vas-tu ? demanda Drago, crispé.
- Je suis avec Trevor maintenant, lâcha Jimmy.
Drago inspira brutalement, comme s'il avait reçu un coup.
- Comment ça ?
- Je suis avec Trevor, répéta Jimmy. Je ne pouvais pas rester tout seul.
- Pourquoi ? demanda froidement Drago, en songeant qu'il restait bien tout seul, lui.
- Ça fait peur, souffla Jimmy. Ils disent que je ressemble à une fille. Trevor leur a interdit de s'approcher.
Drago inspira brutalement à nouveau.
- Ils t'ont fait du mal ? Jimmy, est-ce qu'ils t'ont fait quelque chose ?
- Ils ont essayé mais Trevor a dit non.
Jimmy eut un rire presque enfantin.
- Trevor donne les Oubliettes donc personne n'a envie de l'emmerder, ajouta-t-il.
Drago baissa la tête.
- Donc tu es avec Trevor parce qu'il te protège ?
- Oui. Et il me donne des Oubliettes gratuites parfois, c'est bien.
- C'est comme ça que ça marche alors ? Tu le suces et il te donne une Oubliette gratuite ?
Jimmy écarquilla légèrement les yeux. Drago se sentit misérable.
- Non, dit Jimmy d'un air angoissé. Non, ce n'est pas comme ça. Il me fait des cadeaux c'est tout, parce qu'il m'aime bien !
- Et toi, tu l'aimes ?
- Non mais je l'aime bien. Il me protège.
Drago regarda Jimmy qui évitait son regard.
- C'était pareil avec moi ? Tu étais avec moi simplement parce que je te protégeais ?
- Au début oui, tu sais bien. Après, non. Ce n'est pas pareil avec Trevor, ce n'est pas comme avec toi. Mais…
- Mais ?
- Tu es parti.
Comme si c'était ma faute ! pensa Drago avec amertume. Il n'était pas parti, il était sorti de prison. Jimmy aurait pu attendre, ce n'était pas si long un an.
- Un jour ici c'est interminable, dit Jimmy. Le temps ne passe pas.
Drago se tut, abattu. Il savait que c'était vrai, que le temps qui passait vite dehors ne passait pas vite à Azkaban. Qu'un jour en prison était rempli de menaces, d'angoisse et de tension. Que c'était plus dur de survivre ici que dehors.
- Est-ce que tu m'aimes, moi ? demanda Drago.
- Oui, je crois.
- Tu crois ?
- Trevor ne voulait pas que je vienne te voir aujourd'hui. Il a dit que j'étais avec lui maintenant et que je n'avais plus rien à faire avec toi. Je suis venu quand même. Je voulais te le dire et je voulais… te voir quand même une dernière fois.
Drago avala sa salive et tendit la main pour caresser celle de Jimmy. Ça lui faisait mal mais d'un autre côté, il n'arrivait pas vraiment à en vouloir à Jimmy.
- Donc… Tu ne veux plus que je vienne ?
- Ce n'est pas la peine, je suis avec Trevor, il… Tu n'es plus obligé de venir.
- Quand tu sortiras, tu pourras venir me voir, dit Drago. Et tu peux m'écrire des lettres. Si tu veux que je vienne, écris-moi.
- Oui.
Drago repartit, le cœur brisé. Ce n'était pas vraiment le fait que Jimmy couche avec Trevor qui lui faisait mal. Ça, il pouvait le supporter et même, il s'en moquait un peu. C'était plutôt le fait que Jimmy lui demande de ne plus venir, que Jimmy se débarrasse de lui de cette façon parce qu'il n'avait plus besoin de lui. Drago se sentait remplacé par Trevor et il n'avait donc plus de place dans la vie de Jimmy. Cette idée était terriblement douloureuse, terriblement cruelle et terriblement injuste.
Le pire fut sans doute la lettre de Franck que Drago reçut le lendemain.
« Hier soir, après ta visite, Jimmy est descendu dîner avec la lèvre fendue et une marque sur la joue. D'après ce que j'en sais, Trevor était furieux que Jimmy soit venu te voir. Je sais que tu vas avoir mal et je sais que tu ne veux pas entendre ça mais je pense que tu ne devrais plus venir. Jimmy est avec Trevor maintenant et ce dernier n'est pas partageur. Jimmy risque d'avoir des ennuis si tu reviens.
Je sais ce que tu vas penser mais je te le dis tout de suite : non, je n'irai pas régler son compte à Trevor. Premièrement parce que je ne suis pas ton soldat personnel et ensuite parce que je vieillis. Je n'ai plus ni l'envie ni la force de faire ce genre de choses.
Ecoute mon conseil, laisse tomber Jimmy et trouve-toi quelqu'un d'autre. Il ne te rendra pas heureux. Il fume tellement d'Oubliettes que je m'attends chaque matin à apprendre qu'il ne s'est pas réveillé. Je ne sais pas vraiment si on peut faire une overdose en fumant cette merde mais tu m'as compris. Jimmy n'a pas besoin d'une histoire d'amour, Jimmy a besoin de soins et de potions. Tu ne peux pas les lui apporter et tu n'y peux rien. T'aimer ne le guérira pas. L'aimer ne te guérira pas non plus. Trouve-toi quelqu'un qui te rendra heureux. »
Drago pensa : que Franck aille se faire foutre. De quel droit donnait-il des conseils à Drago sur sa vie amoureuse ? De quel droit lui disait-il de trouver quelqu'un d'autre ? Drago réagit comme toutes ces personnes amoureuses et stupides à qui leurs amis donnaient des conseils rationnels et pertinents. Il les refusa, insulta Franck tout seul dans son appartement, ne prit pas la peine de lui répondre. Le plus dur, c'était la petite voix au fond de lui qui lui susurrait que Franck avait raison. En plus, il était obligé de faire ce que Franck lui disait puisqu'il n'avait pas l'intention de retourner à Azkaban pour voir Jimmy. Mais ça, il n'avait pas besoin de Franck pour le savoir. L'idée que Trevor ait frappé Jimmy parce qu'il était venu lui rendre visite le rendait malade. Oui, il avait envie de frapper Trevor et de lui casser la gueule. Oui, il avait envie d'y retourner, de prendre Jimmy, de le sortir de cet enfer, de l'emmener à Ste Mangouste et de supplier « Sauvez-le par pitié, sauvez-le ». Il ne pouvait pas faire ça.
Il alla voir Petronilla pour lui raconter qu'il s'était fait quitter. Il était anéanti, triste et pessimiste. Le contre-coup mélancolique de la poudre d'Oubliette n'aidait pas non plus.
- Peut-être que ce n'est pas fait pour moi, disait Drago. Je n'arriverai jamais à être heureux avec quelqu'un. Je n'ai pas pu avoir Harry, Franck ne voulait pas de moi et maintenant Jimmy… Mon père a raison, je ne suis pas normal, je suis incapable de garder les hommes que j'aime.
Petronilla l'écouta avec un mélange de compassion et d'exaspération. L'amour était vraiment quelque chose de nuisible qui rendait les gens pathétiques.
- Bien sûr que tu y arriveras, dit-elle fermement. Je sais ce qu'il te faut, Drago. Il faut que tu sortes et que tu rencontres des gens comme nous.
- Des gens comme nous ? demanda Drago avec méfiance.
- Oui… Ecoute. Quand tu as retrouvé Harry, tu étais détruit par Kyle. Ensuite, Franck était clairement hétéro et enfin, Jimmy est un détenu d'Azkaban qui a des troubles mentaux non traités et toi, tu n'allais pas tellement mieux. Comment voulais-tu que ces histoires fonctionnent ? Je veux dire, tu n'étais pas en état d'avoir des relations saines avec eux. Le contexte n'était pas favorable à une histoire d'amour. Maintenant, tu es sorti d'Azkaban, tu vas voir Clia, tu essaies de reprendre ta vie en main, c'est bien. C'est le moment de rencontrer des gens sains, des gens qui t'apporteront de la joie et de la paix. Tu as passé ta vie à fréquenter des criminels, des psychopathes, des intégristes et des gens tout aussi détruits que toi. Il faut que ça change. Viens à ma prochaine soirée, rencontre mes amis. Viens voir comme la vie peut être différente et bien plus belle de ce côté-ci.
Drago l'avait écoutée, bouche bée. Il la trouvait dure mais il devinait qu'elle avait mis le doigt sur quelque chose.
- Tes amis, tu veux dire… des homos comme Leo Black ?
- Oui Drago. J'ai des amies d'enfance que je connais depuis Poudlard, qui sont mariées et qui ont leur famille. Je les adore et je les vois régulièrement mais nous vivons dans deux univers complètement différents. Parfois, c'est nécessaire d'être avec des gens qui nous ressemblent. Des gens qui ne pensent pas que tu es anormal, des gens qui ne pensent pas que Kyle Long est une victime à qui tu as gâché la vie, des gens qui estiment que les hommes toxiques comme Long et Luke sont des plaies pour l'humanité, qui pensent que le mariage et les enfants ne sont pas nécessaires au bonheur, qui savent qu'on peut vivre comme on l'entend et que tous les choix de vie sont honorables et respectables, couple ou non, mariage ou non, enfant ou non, exclusivité ou non, homme ou femme.
Il trouva cela terrifiant et il refusa. Il resta chez lui pendant un mois à se complaire dans sa douleur, à prendre de l'Oubliette et écouter des chansons tristes. Il perdit du poids, eut franchement honte de l'image qu'il donnait à Clia quand il allait la voir à Ste Mangouste. Ce fut sans doute grâce à elle qu'il parvint à se ressaisir. Il avait écrit des chansons de ruptures tristes qui plurent à Petronilla.
- Les gens adorent écouter ça et souffrir, je ne sais pas pourquoi mais tant mieux, ça devrait bien marcher !
Il accepta de venir à sa prochaine soirée, presque malgré lui. Il était effrayé, il avait peur de rencontrer les amis de Petronilla, peur de ne pas être à sa place. D'ailleurs, il savait qu'il ne l'était pas.
- Tu les as prévenus ? demanda-t-il pour la cinquième fois. Ils n'ont peut-être pas envie de passer une soirée avec un meurtrier qui est allé à Azkaban ou qui a la marque des Ténèbres sur le bras. Je ne sais pas si c'est une bonne idée, je devrais peut-être…
- Drago ! coupa Petronilla, agacée. Ils savent que tu seras là, ils s'en moquent. Tu as déjà rencontré Leo plusieurs fois, tu connais déjà Clia. Bon… en toute franchise, je ne suis pas amie avec tous les sorciers homosexuels d'Angleterre, tu t'en doutes. Mes amis sont globalement tous riches ou célèbres, forcément, on s'est rencontrés à des événements officiels ou à des soirées privées chez d'autres artistes. Mais tu es parfaitement à ta place.
- D'accord.
Malgré la boule qui lui pesait sur l'estomac, Drago resta pour la soirée. Ils ne seraient pas très nombreux, d'après Petronilla, mais Drago savait qu'ils n'avaient pas la même vision du mot « nombreux ». Plus mort que vif, il les vit tous arriver et dut serrer des tonnes de mains. Ils se présentaient tous brièvement, se prenaient dans les bras les uns des autres, riaient, saluaient Drago avec curiosité. Il y avait Leo Black et son copain moldu David. Il y avait Iris Morgan et Edith Bones, du Sorcier Libre. Il y avait Daniel et Alex, les propriétaires du seul bar sorcier queer qui existait à Londres. Il y avait Maxime Adamson, le copain d'Alex. Il y avait Tina Johnson, que Drago connaissait déjà. Il y avait Clia et sa copine. Il y avait une certaine Ophelia, joueuse de Quidditch aussi et un certain Cyprian, un jeune chanteur aux débuts prometteurs.
Il y avait une bonne ambiance, il était évident qu'ils avaient l'habitude de se retrouver tous ensemble. Petronilla déposa les bières sur la table et les laissa se servir avant d'apporter des bouteilles d'alcool plus forts. Personne ne semblait choqué outre mesure de la présence de Drago mais ils étaient curieux et intéressés. Était-il vrai qu'il écrivait pour Petronilla ? Ses textes étaient beaux, ils marchaient bien. Cyprian serait ravi de travailler avec lui, s'il voulait bien… Un peu plus loin, il y avait d'autres conversations.
- Vous avez pu venir tous les quatre, disait Daniel. Qu'avez-vous fait de votre fille ?
- Elle est chez mes parents, répondit Edith.
- Et toi, qu'as-tu fait de ton Auror ? demanda David en souriant.
- Il travaille, grimaça Daniel. Mais je ne peux pas lui en vouloir. Avec mes horaires au bar, c'est presque moi qui suis le plus occupé !
Drago posa des questions sur le bar, intrigué. Il n'en avait jamais entendu parler. Il ne fut pas surpris d'apprendre qu'il avait été créé pendant son séjour à Azkaban et il se sentit en décalage, encore une fois. Daniel et Alex lui firent cependant une description si enthousiasmante qu'il promit d'y passer. Drago les aimait bien. A vrai dire, ils étaient tous plus sympathiques qu'il l'avait craint. Alex et Maxime étaient deux hommes transgenres qui semblaient vouer à Clia une admiration sans borne.
- Elle a fait la Une de la Gazette et du Sorcier Libre, elle a un département à elle toute seule à Ste Mangouste. Tu es la fierté de toute la communauté, tu le sais ça hein ?
- Tu en fais trop Alex, répondit Clia en rougissant.
Drago rencontra la compagne de Clia, une femme d'une quarantaine d'années qui n'était autre que Margot Prescott, la fille du directeur de Ste Mangouste. Son père était âgé et sur le déclin, tout le monde savait que c'était Margot qui dirigeait l'hôpital depuis déjà plusieurs années et qu'elle reprendrait le poste officiellement quand son père accepterait de prendre sa retraite. Elle était dans le bureau avec son père quand ils avaient reçu Clia pour discuter sérieusement de son projet d'ouvrir une section psychiatrique à Ste Mangouste.
- Mon père était contre, évidemment, c'est un vieux réactionnaire qui ne comprend rien à la vie, dit Margot d'un air détaché. Mais moi j'ai écouté attentivement Clia. Elle était tellement passionnée et passionnante, elle était pleine d'idées merveilleuses pour améliorer le monde, elle était stupéfiante. Je ne pouvais pas ne pas accepter.
- Tu dis n'importe quoi, souffla Clia qui semblait aussi gênée que ravie par les compliments de sa compagne.
Drago sourit, amusé. C'était désespérant comme tous ces couples semblaient heureux, complices et à l'aise les uns avec les autres. Il n'avait jamais connu ça, pour être honnête. Il n'avait pas le même passé qu'eux non plus.
- Est-ce que tu vas être là à toutes les soirées maintenant ? demanda Clia à Drago.
- Euh je ne sais pas. Pourquoi ?
- Parce que si c'est le cas, il va falloir que je te trouve une autre thérapeute. Nous ne pouvons pas être amis et travailler ensemble. Bon sang, je suis ta psy, tu ne peux pas me voir ivre ou me voir avoir des comportements suggestifs avec ma copine !
- Oui, c'est vrai que ce serait un peu bizarre…
- J'aurais horreur que mes patients me voient dans ces états-là, dit Iris Morgan en riant.
Ils devraient en reparler. La sonnerie de la porte d'entrée retentit, signe que le dernier invité était enfin arrivé. Petronilla alla ouvrir et Drago regarda avec étonnement l'homme entrer dans le salon. Il était grand, avait la peau noire et un maquillage parfait. Ses lèvres rouges allaient très bien avec sa chemise de la même couleur et les boucles d'oreilles en or qui pendaient presque jusqu'à ses épaules faisaient scintiller toute la tenue. Drago ne put s'empêcher de le dévisager.
- Blaise ? finit-il par dire, stupéfait.
- Salut Drago, dit Blaise Zabini avec une voix un peu maniérée qu'il n'avait jamais eue à Poudlard. Ça fait longtemps.
Il y eut un malaise palpable qui se dissipa quand Blaise s'éloigna pour saluer les autres. Drago ne s'attendait pas à tomber sur un ancien camarade de classe qui connaissait parfaitement son passé. Il resta volontairement loin de lui, il y avait suffisamment de monde pour cela. La soirée avança joyeusement, ils mangèrent les pizzas que David Morton avait commandées. Les pizzas moldues, quelle incroyable bonne idée ! Drago n'en avait jamais mangé, on se moqua un peu de lui. Il dit :
- Il n'y avait pas de pizzas à Azkaban. Etonnant, non ?
L'Oubliette qu'il était allé prendre dans les toilettes le rendait moins tendu et le débridait. Il y eut un léger silence quand tout le monde l'observa, un peu embarrassé.
- Et il y avait quoi ? demanda sincèrement David.
Cela détendit l'atmosphère. Drago parvint à plaisanter sur la bouffe répétitive et vraiment sans saveur d'Azkaban. Il était complètement défoncé mais au moins, ça lui permettait de survivre à cette discussion. Il ne voyait pas les regards vaguement inquiets qu'échangeaient Leo Black et Petronilla. Les autres commençaient à être un peu saouls et ne se rendaient pas vraiment compte. Tout allait bien.
Il sursauta quand il entendit la voix de Blaise Zabini, juste à côté de lui.
- Tu as changé, constata Blaise.
- Surement.
- Changé en bien, j'ai l'impression. Je m'étais dit qu'Azkaban allait peut-être te radicaliser.
- C'est le cas, répondit Drago.
Il sentit que Leo et Edith écoutaient, déformation professionnelle. Il fallait toujours qu'ils écoutent quand la conversation devenait vaguement sociale ou politique.
- Je suis radical dans mes idées sur les Mangemorts et Voldemort.
Il y eut un tressaillement général. Les yeux de Blaise brillèrent un peu.
- Tu dis son nom maintenant…
- Oui je dis son nom et je m'en fous. Je ne veux plus rien avoir à faire avec ces gens-là, ce sont des cinglés. Je me suis battu avec Rabastan Lestrange une fois, c'était tellement bon. Je lui ai cassé la gueule. L'un des meilleurs moments de ma vie.
Drago éclata de rire, un rire pas très normal. Blaise eut un geste vers lui, agitant la main de sa tête à ses jambes.
- Et comment tu as fait pour gagner ces muscles sexy et impressionnants ?
- J'ai fait des pompes, beaucoup de pompes. Il n'y avait pas grand-chose d'autre à faire dans la cellule.
- Ce côté taulard te va assez bien, qui l'eut cru ?
Drago mit du temps à se rendre compte que Blaise le draguait effrontément, ce que les autres avaient bien compris, eux. Il ne sut pas trop quoi faire de l'information.
- Tu as changé toi aussi, commenta Drago. C'est drôle, ça me fait penser à ton beau-frère.
- Mon beau-frère ? demanda Blaise en fronçant les sourcils.
- Oui tu sais, celui qui se maquillait et s'habillait comme une femme.
- Ah.
Blaise resta silencieux un instant puis regarda Drago dans les yeux.
- Mon beau-frère de l'époque, ce cher Hector, n'a jamais fait ça. C'était moi qui le faisais, je parlais de moi. Bien sûr, je n'aurais jamais osé le dire mais je ressentais le besoin d'en parler, pour voir comment vous réagiriez. J'ai donc inventé cette histoire sur Hector. Je sais que vous vous reteniez devant moi mais que vous vous moquiez de lui dans mon dos. J'ai donc arrêté d'en parler. De toute façon, nos parents ont divorcé peu après et je ne l'ai plus revu depuis.
Drago assimila ce que Blaise venait de dire et se revit ricaner avec Gregory et Vincent, se moquant du beau-frère travesti de Blaise. Il revit nettement le sourire méprisant de Theodore à chaque fois qu'ils en parlaient. Il se rendit compte que c'était de Blaise qu'ils se foutaient et que Blaise le voyait et l'entendait. Drago cligna des yeux, il avait un peu trop chaud.
- Pardon, dit-il. Je suis désolé.
Blaise eut l'air surpris.
- Tu ne t'excusais pas autrefois.
- Je ne suis plus comme autrefois.
- De toute évidence.
Blaise eut un sourire un peu crispé mais sincère quand même. Drago se détendit. Ils discutèrent plus posément. Drago apprit que Blaise était un amateur d'art qui voyageait dans le monde entier pour chercher des œuvres uniques et rencontrer d'autres passionnés comme lui.
- Je suis atrocement riche et je me fais atrocement chier, riait Blaise avec un air désabusé. Donc je vais de ci, de là, je rencontre plein d'autres gens aussi riches et oisifs que moi.
Drago ne fut pas étonné, c'était globalement la vie qu'il avait imaginée pour Blaise, autrefois. Le rouge à lèvres en moins. La vie était surprenante parfois. Surprenante comme lorsque Drago réalisa qu'il passait une bonne soirée et que Petronilla avait raison, il se sentait bien avec ces gens. Ce n'était pas toujours facile, certes. Il ne pouvait pas trop parler d'Azkaban, il ne fallait pas plomber l'ambiance. Il ne pouvait pas faire de blagues de sexe aussi légères que David et Iris qui, de toute évidence, adoraient en faire. Pour autant, il put dire qu'il aimait quelqu'un mais que c'était fini, que Jimmy était avec quelqu'un d'autre. Quand il raconta son histoire et qu'il entendit les paroles de soutien des autres, il eut l'impression étrange d'être un jeune homme normal, pour la première fois depuis très longtemps. Il avait un chagrin d'amour, ses amis le réconfortaient, c'était normal, tout allait bien. C'était apaisant.
Il alla à d'autres soirées après celle-ci et il revit Blaise Zabini seul à seul. Blaise vint lui rendre visite dans son appartement à Londres et ils purent discuter plus sérieusement de leurs vies. De Blaise qui s'était réveillé après la guerre, qui avait compris qu'il ne voulait plus de tout ça. Il l'avait compris à Poudlard d'ailleurs, lors de la bataille finale contre Voldemort. Ce monde de haine, de mort, de cruauté, ce n'était pas ce qu'il voulait. Il avait vrillé, pendant quelques temps, il était allé vraiment très mal. Il avait été sincèrement touché et choqué d'apprendre ce qui était arrivé à Pansy, Gregory, Drago et Theodore.
- Vous étiez mes amis, je vous connaissais depuis toujours. C'était tellement… horrible de découvrir ça.
Ils parlèrent des viols, de Long, de la prison. Blaise ne semblait pas chagriné par le fait que Drago ait tué Kyle.
- C'était un violeur, grimaça Blaise avec dégoût. Je me fous qu'il soit mort. Bien fait pour lui.
Drago alla dîner dans le somptueux manoir campagnard que Blaise avait reçu en cadeau de la part de sa mère pour ses vingt ans. Il le dit d'un air blasé, comme s'il se rendait compte lui-même de l'absurdité de la chose. Une chose absurde qu'il n'avait cependant pas refusée et qu'il aimait bien.
Après le dîner, ils arrêtèrent de faire semblant et montèrent dans la chambre de Blaise pour coucher ensemble. C'était bien au début, quand ils s'embrassèrent et se touchèrent un peu partout puis Drago se sentit mal à l'aise et ne réussit pas à bander. Quelque chose clochait, il ne savait pas quoi. Il bafouilla pour dire que finalement, il n'était pas sûr que ce soit une bonne idée de faire ça. Assis sur le lit, à moitié nu, Blaise éclata de rire devant son air honteux.
- Première fois que ça t'arrive ? Demanda-t-il.
- Quoi ?
- C'est la première fois que tu trouves un homme attirant, que tu te retrouves à poil avec lui et que tu réalises que finalement, il ne te plait pas tant que ça ?
- Euh… souffla Drago en rougissant. Oui. Désolé. Je… ferais sans doute mieux de rentrer chez moi. Je… désolé.
Blaise l'attrapa par le bras et le retint.
- Attends ! D'accord, c'est vrai que ça faisait un peu bizarre le sexe avec toi. On se connait depuis trop longtemps je pense. Mais tu n'es pas obligé de partir. On peut simplement être amis. Tu veux un verre ?
Drago hocha la tête, soulagé. Ils pouvaient être amis, ça lui allait très bien.
L'été se termina, l'automne arriva. Il y avait des moments où Drago se sentait mieux, presque heureux. Petronilla avait raison, rencontrer tous ces gens lui avait donné un nouveau souffle. Il continuait d'aller voir Franck, il ne lui en voulait plus pour sa lettre. Il lui racontait les soirées, il lui parlait de Blaise qui était devenu un excellent ami. Il avait besoin de ça. Il se rendait compte qu'il n'avait jamais eu d'amis avant Franck, et encore moins des amis avec qui il pouvait plaisanter, rire, boire, sortir, discuter. Il se rendait compte à quel point c'était bon et à quel point ça lui avait manqué.
Il pensait à Jimmy, souvent, mais quelque chose s'était cassé. Il s'inquiétait pour lui et il demandait souvent à Franck comment il allait. Il regrettait de ne pas l'avoir davantage protégé, il regrettait d'être parti trop tôt d'Azkaban. Et en même temps, maintenant, il était bien content d'être parti. Cela lui fit donc mal de recevoir une lettre de Franck, au début de l'hiver lui apprenant que Jimmy avait fait une autre crise et avait complètement déliré. Il s'était mis à dire qu'il voulait rentrer chez lui, que sa mère l'attendait. Il disait qu'il pourrait y aller en volant, que ses papillons le porteraient. Il était un papillon lui-même d'ailleurs, c'était facile. Il avait entendu sa mère l'appeler, il fallait qu'il sorte de là. Il avait essayé de se jeter du haut des falaises, dans la cour. Trevor l'avait rattrapé à temps. A partir de là, Jimmy avait complètement pété les plombs et avait été transporté à Ste Mangouste. Franck disait qu'il ne reviendrait sans doute jamais à Azkaban et qu'il finirait sa peine à l'hôpital. C'était surement mieux ainsi.
Drago fut horrifié en lisant cela et se rendit à Ste Mangouste. Clia en personne vint l'accueillir pour lui dire qu'il ne pouvait pas voir Jimmy.
- Il faut qu'il soit tranquille maintenant, expliqua Clia. Il faut qu'il reste un peu seul et qu'on l'aide à guérir. Il faut le sevrer de la drogue qu'il prend et qui a détraqué son cerveau encore plus. Les visites sont interdites pour le moment.
Drago était frustré mais il se sentait tout de même soulagé de savoir que Jimmy était avec Clia. Il y avait peut-être de l'espoir. Il songea à arrêter la drogue lui aussi mais il en était incapable. Il arrivait à en prendre moins parfois mais il en avait besoin, il ne s'imaginait pas vivre sans sa poudre. Petronilla avait essayé de lui en parler, Blaise aussi. Clia bien sûr, avec qui il en avait souvent discuté. Mais Drago ne pouvait pas arrêter. Il essayait de faire semblant, de ne pas en prendre juste avant de les voir, pour avoir l'air sobre. Il se disait qu'il donnait le change. Il sentait l'inquiétude et les jugements mais il ne pouvait rien y faire. Il devenait agressif quand on abordait le sujet, agressif quand il n'en prenait pas de la journée. Il préférait se sentir bien.
L'automne devint froid, Blaise disparut deux semaines à la recherche d'un tableau rare et précieux et revint avec un nouveau bien qu'il accrocha dans son manoir. Drago l'enviait un peu pour cette passion qui motivait la vie de son ami. Lui-même n'avait guère de passion. Drago fut presque surpris que Noël arrive, il avait oublié que ça existait. Pas vraiment oublié, bien sûr, mais il ne l'avait pas fêté depuis des années. Il n'avait personne avec qui le faire, plus aucune famille avec qui partager ce moment. Il s'avéra que Blaise non plus. Sa mère était partie vivre en Espagne avec son nouveau mari et ne semblait pas très encline à revenir pour voir son fils. Pas très encline à l'inviter non plus. Blaise était finalement bien seul, songea Drago. La richesse ne faisait pas tout, loin de là. En tout cas, ils fêtèrent Noël tous les deux et ce fut un bon moment.
OoOoOoO
Maintenant, Harry n'était plus seul pour le réveillon de Noël puisqu'il avait Teddy avec lui. Il avait Nox aussi. Ils avaient fermé l'auberge plus tôt et ils étaient montés à l'étage pour dîner tous les trois. Nox aurait pu rester avec sa famille mais les repas de fête étaient plus un enfer qu'autre chose. Ils ne comprenaient pas, ils faisaient des remarques désobligeantes, son oncle tenait même des propos insultants sous couvert de blagues douteuses. Nox souffrait de ces réunions de famille et avait eu le courage, cette année, de refuser d'y aller. A la place, Nox passait la soirée avec Harry, qui lui avait gentiment proposé et avec Teddy. Puis le 25 décembre, Harry accueillit son fils et Katerina. L'année précédente, Ginny était même restée un peu avec eux mais ce jour-là, elle confia ses enfants à Harry avec enthousiasme puis s'en alla avec Oliver pour un petit séjour en amoureux dans l'est de la France. Ça convenait à tout le monde.
Il ne fêtait pas la nouvelle année, il n'en avait rien à faire et ces grandes fêtes n'étaient vraiment pas sa tasse de thé. Il préférait ouvrir l'auberge et offrir un peu de chaleur aux gens seuls qui viendraient se retrouver ici. Sans surprise, Nox vint travailler avec lui ce soir-là. C'était une nouvelle année dont Harry n'attendait pas grand-chose, à part peut-être qu'elle soit aussi paisible que la précédente. Albus allait avoir huit ans, ce qui affolait un peu Harry. Teddy allait avoir quatorze ans. Katerina venait d'avoir trois ans deux mois plus tôt. Elle avait l'air plus âgée et parlait mieux qu'Albus à son âge. C'était sans doute l'intérêt d'avoir un grand frère. Harry se disait que la vie passait à une vitesse effrayante mais parfois, il trouvait que c'était plutôt une bonne chose. Il n'avait pas spécialement envie de s'attarder plus que nécessaire.
- Papa ! cria la voix juste à côté de lui.
Harry sursauta et baissa les yeux vers Katerina.
- Oui ?
Elle lui tendit la brosse et l'élastique d'un air déterminé et vaguement agacé, signe qu'elle avait dû l'appeler plusieurs fois.
- Je voudrais une tresse.
- Bien.
La petite fille se tourna et Harry brossa ses longs cheveux roux. Elle ressemblait de plus en plus à Ginny avec ses taches de rousseur sur le visage. Elle avait les yeux bleus de son père. Harry espérait qu'elle n'avait rien pris d'autre de lui, il ne le méritait pas. Il n'était pas venu à Noël, il avait envoyé un cadeau, un gros, un cheval à bascule enchanté. Comme si la taille ferait oublier l'absence. Ginny avait regardé le cadeau avec dégoût puis l'avait apporté chez Harry.
- Kate a assez de jeux comme ça chez nous. En revanche, elle en a moins ici. Peut-elle mettre le cheval dans sa chambre ?
Harry avait accepté, ne relevant pas le geste mesquin et un peu puéril de Ginny qui refourguait le cadeau du père de Katerina à l'homme qui l'élevait vraiment. Harry devinait que ça ferait chier Mikhaïl s'il l'apprenait. Ça ne le dérangeait pas de faire chier Mikhaïl.
Harry termina de brosser les cheveux de Katerina puis lui tressa les cheveux et attacha soigneusement les mèches rousses. Katerina eut l'air contente et se précipita vers la fenêtre.
- Il neige ! On sort ?
Harry hocha la tête. D'une certaine façon, heureusement qu'ils étaient là pour mettre un peu de joie dans sa vie. Ils allèrent se promener, avec leurs bottes et leurs gants. Albus et Teddy se lancèrent des boules de neige puis se liguèrent contre Harry. Ensuite ils acceptèrent de jouer avec Katerina, veillant à faire de plus petites boules et à les lancer moins fort. Harry les observait, les mains enfoncées dans son manteau chaud. Il était heureux, sans doute, du mieux qu'il le pouvait.
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Drago avait envie de s'acheter une maison à la campagne. C'était le seul vrai projet de vie auquel il tenait. Vivre à Londres le rendait malheureux, il y avait trop de gens, de bruits, d'odeurs désagréables. Il rêvait de calme, de silence, de paysages à perte de vue. Il voulait sortir de chez lui et aller courir ou marcher, sans croiser personne. Il voulait pouvoir sortir de chez lui sans se sentir écrasé d'angoisse. Il ne voulait pas d'un manoir comme celui de Blaise, il n'avait plus besoin de ça. Kyle avait détruit le sien. En revanche, une maison le tentait. Ils s'amusèrent, avec Petronilla et Blaise, à parcourir les annonces. Il y en avait plus que Drago le pensait. Beaucoup de sorciers âgés possédaient de telles maisons et leurs héritiers les revendaient à leur mort, préférant se rapprocher des villes. Drago se moquait de l'endroit mais il souhaitait être à côté d'un village sorcier, si possible. Petronilla dit que ce n'était pas nécessaire, il pourrait bien transplaner pour se rendre à la ville sorcière la plus proche mais Drago voulait pouvoir s'y rendre en courant. Il aimait cette idée. Il existait plusieurs communes habitées presque essentiellement par des sorciers, disséminées au Royaume Uni, ils cherchèrent donc par là. Drago ne voulait pas se presser, il voulait être sûr de lui. Il disait que ça ne faisait rien s'il y avait des travaux à faire, ça l'occuperait.
En parallèle, il reçut une lettre de Ste Mangouste. C'était Jimmy qui l'informait qu'il allait mieux et qu'il pouvait recevoir des visites. Si Drago voulait venir… Drago s'y rendit rapidement, désireux de revoir Jimmy et toujours inquiet pour lui. Il se sentit nerveux en parcourant les couloirs de l'hôpital et il frappa à la porte de la chambre avec appréhension. Il ne savait pas vraiment de quoi il avait peur. Quand il entra, il vit tout de suite Jimmy, assis dans un lit. Il y avait une femme blonde installée près de lui qui se leva en le voyant entrer. Drago s'approcha du lit et la femme tendit la main vers lui d'un geste chaleureux.
- Vous êtes Drago Malefoy, n'est-ce pas ? Je suis ravie de vous rencontrer. Jimmy m'a tellement parlé de vous ! Je sais que vous avez veillé sur lui à Azkaban, je vous remercie du fond du cœur.
C'était la mère de Jimmy. Drago rougit sous l'accueil et la reconnaissance qu'il n'estimait pas vraiment mériter mais cela le rassura. Il échangea quelques mots avec la mère puis elle s'en alla pour les laisser seuls. Drago prit sa place sur la chaise et contempla Jimmy. Il était pâle et semblait épuisé. Le cœur de Drago se serra.
- Comment ça va ? demanda-t-il avec hésitation.
- Je suis fatigué mais ça va mieux.
A voix lente et un peu pâteuse, Jimmy raconta qu'il prenait des potions. Les potions avaient fait taire ses voix et il se sentait soulagé de ne plus les entendre. C'était apaisant. Elles lui manquaient parfois mais il était moins angoissé. Il se sentait quand même un peu endormi à cause des potions.
- Mrs Klein dit que ça va passer quand ils baisseront les doses. Ils m'en donnent beaucoup parce que je délirais beaucoup.
Jimmy ferma les yeux et avala sa salive avec difficulté.
- J'ai essayé de sauter de la cour d'Azkaban, je ne m'en souviens plus vraiment. Je voulais m'envoler, apparemment.
- Franck me l'a dit, avoua Drago.
- Je suis complètement fou.
Ça avait été dit avec tristesse et lassitude. Drago se fit la réflexion qu'il n'avait jamais vu Jimmy aussi lucide. C'était presque pire, d'un certain côté. Il ne put s'empêcher de tendre la main pour attraper la sienne et la serrer doucement. Jimmy ouvrit les yeux.
- Est-ce que tu me détestes ? Pour Trevor et pour t'avoir quitté comme ça.
- Non, dit sincèrement Drago. Tu essayais de survivre, c'est tout. J'ai fait la même chose.
Jimmy eut l'air soulagé. Drago le regarda avec douceur. Il n'avait jamais vraiment pensé que Jimmy puisse se sentir coupable et anxieux vis-à-vis de cette histoire mais il s'était trompé. Le jeune homme était peut-être malade et avait assurément des difficultés avec les émotions mais il n'était pas insensible pour autant, loin de là. Drago se fit la réflexion que Jimmy avait dû être chamboulé par son départ d'Azkaban, bien plus qu'il le pensait. En vérité, Jimmy avait perdu son seul repère et la seule personne qui le maintenait à peu près stable. Quand Drago était parti d'Azkaban, Jimmy s'était brisé petit à petit. Drago réussit à ne pas s'en sentir coupable. Il était simplement triste.
Il tressaillit quand Jimmy serra sa main un peu brutalement.
- Est-ce que tu en as ? souffla Jimmy sans le regarder.
Drago comprit tout de suite de quoi Jimmy parlait, parce que c'était une obsession qu'ils partageaient. Et même si Drago essayait de se faire croire le contraire, il ne pensait presque qu'à ça toute la journée.
- Non, je ne voulais pas en emmener ici. Je sais que tu as arrêté.
La déception sur le visage de Jimmy fut proche de la douleur. Sa main se contracta sur celle de Drago, moite et crispée.
- Tant mieux, réussit à dire Jimmy. C'est bien.
Drago admira le courage qu'il fallait à Jimmy pour dire ça. Ce dernier le lâcha puis posa ses mains sur son visage, comme pour se cacher.
- J'ai tellement envie d'en prendre que j'ai envie de mourir.
Drago se sentit immédiatement angoissé et eut soudain l'envie dévorante d'en prendre aussi. Son cœur s'accéléra dans sa poitrine et ses mains devinrent aussi moites que celles de Jimmy.
- Mrs Klein dit que l'Oubliette est un piège, qu'elle me donne l'impression d'aller mieux mais qu'elle abîme mon cerveau et me fait délirer encore plus. Elle dit que si j'en fume encore, mon état ne fera que s'aggraver.
- Elle a raison.
- Je sais. Ils m'ont obligé à arrêter quand je suis arrivé à l'hôpital. Ils m'ont donné des potions pour m'aider. Mais c'était horrible, j'étais tellement malade que j'ai cru que j'allais mourir.
L'angoisse de Drago augmenta sensiblement et devint presque insupportable. Il avait envie de sortir, de rentrer chez lui et de prendre de l'Oubliette.
- Mais tu as réussi, dit-il à la place. Tu as réussi à arrêter. C'est bien, je suis fier de toi.
- Merci.
Et il devina que Jimmy était vraiment touché. Il changea de sujet, pour diminuer son angoisse et raconta qu'il cherchait une maison. Jimmy s'anima un peu, il adorait le projet.
- Quand j'irai mieux, je viendrai te voir, dit Jimmy. Je pourrai m'allonger dans l'herbe et regarder le ciel.
- Oui, nous ferons ça. Quand vas-tu sortir de l'hôpital ?
- Pas tout de suite. Mrs Klein dit que les potions ne sont qu'une première étape pour que je me sente moins angoissé et que mes voix me laissent tranquilles. Mais après, elle dit que le vrai travail va commencer.
- D'accord. Mrs Klein sait de quoi elle parle, elle est douée. Elle m'a beaucoup aidé.
- Vraiment ? Tant mieux alors.
Ils se turent. Jimmy avait l'air épuisé d'avoir autant parlé, comme s'il sortait d'une longue et grave maladie. Sans doute que c'était le cas.
- Je suis content d'être sorti d'Azkaban, dit Jimmy en frissonnant. Je suis content de ne plus y retourner.
- Moi aussi, admit Drago.
Il resta encore un peu puis laissa Jimmy se reposer. Jimmy avait dit qu'ils pourraient s'écrire mais qu'il serait peut-être mieux qu'ils ne se voient pas trop dans les mois à venir. Il devrait se concentrer sur sa rémission et cela allait lui demander beaucoup d'efforts. Et puis surtout, voir Drago était douloureux pour Jimmy.
- Je sais que tu en prends toujours, souffla Jimmy. Quand je te vois, j'ai terriblement envie d'en fumer.
- Pardon, dit Drago sans trop savoir de quoi il s'excusait.
Il repartit en se sentant comme une merde, pour ne pas changer. Il avait la ferme conviction que Jimmy était plus courageux et plus fort que lui, ce qui le rendait à la fois fier, triste et misérable. L'idée que Jimmy était mieux sans lui se fit destructrice et omniprésente. Ils étaient tous mieux sans lui.
Drago vécut plusieurs jours difficiles, déprimé par sa rencontre avec Jimmy, officiellement. En réalité, il était déprimé tout court et toute excuse était bonne à prendre pour sombrer. Il resta enfermé chez lui, délaissa momentanément son projet de maison, erra dans son appartement, sniffa de l'Oubliette. Il était tellement défoncé qu'il ne savait plus vraiment où il était. Il se promenait chez lui, sans aucun but, parlait à des camarades imaginaires – Franck sans doute – mangeait à peine. Et puis il se retrouva dans une rue inconnue de Londres, brutalement, et il regarda autour de lui avec stupéfaction. Les effets de la drogue s'étaient dissipés et Drago reprit conscience, comme s'il se réveillait d'un long sommeil. Il observa la rue, le trottoir où il était, les gens qui passaient sans faire attention à lui. Il ne savait pas où il était, il ne savait pas comment il était arrivé là. Il n'avait pas de manteau et il frissonna, terriblement angoissé. Il s'éloigna de la rue animée, chercha un endroit calme et transplana jusqu'à chez lui. Il atteignit son appartement et s'y enferma comme s'il était poursuivi par des monstres, haletant, tremblant et humide de transpiration. Il regarda l'heure sur l'horloge de son salon, elle indiquait six heures du soir. De quel jour ? Drago saisit le dernier journal qu'il avait reçu. On était jeudi. Il était allé voir Jimmy mardi. Il n'avait aucun souvenir de ce qu'il avait fait ces deux derniers jours.
Il n'en parla à personne et, apeuré, diminua ses prises d'Oubliette. Il se sentait honteux et misérable, encore, ça n'avait pas changé. Il continua à chercher des maisons. Au fil des annonces, il y en avait trois qui se dégageaient et lui plaisaient plus que les autres. Il alla visiter la première avec Petronilla. Elle venait de sortir son nouvel album qui marchait aussi bien que les autres. Elle partirait bientôt en tournée et Drago pourrait venir la voir chanter. Il pourrait même discrètement l'accompagner sur quelques dates. Ça lui plaisait bien.
Cela lui donna envie de faire quelque chose qu'il avait repoussé jusque-là, par timidité peut-être : écouter les albums de Petronilla sur lesquels il avait travaillés quand il était en prison. Il ne savait pas vraiment pourquoi il ne l'avait pas fait plus tôt. Il avait eu peur de ne pas les aimer, peur d'être triste en découvrant ce qu'il avait manqué, peur de souffrir en repensant à ces périodes de sa vie. Il n'en était pas certain. En tout cas, il mit le disque sur la machine et frissonna en entendant les premières notes. C'était le tout premier album qu'ils avaient écrit ensemble et la première chanson parlait de Kyle Long et de Sebastian Luke. Drago ne l'avait pas entendue depuis très longtemps, depuis l'époque où elle était passée à la radio. Il écouta tout le reste, ému. L'album parlait de Harry et cela le renvoya des années auparavant. C'était étrange, lointain, brumeux.
Il se dit qu'il pourrait aller voir Harry, juste comme ça, pour voir ce qu'il devenait. Il chassa cette pensée mais elle revint le hanter, persistante. Il ne pensa plus qu'à ça. Il lui demanderait comment il allait, depuis le temps, s'il était heureux. Il lui dirait qu'il était sorti et qu'il essayait de vivre. Il pourrait lui dire qu'il était désolé pour ce qui s'était passé entre eux. Peut-être que Harry n'en aurait plus rien à faire. Surement même. Ça faisait des années. Harry avait dû l'oublier. Après des semaines d'atermoiements, Drago se décida quand même à y aller. Il était trop stressé pour faire la démarche sobre et il prit un peu d'Oubliette avant, pour se donner du courage. Il transplana au Square Grimmaurd au dimanche, pour être certain de le trouver chez lui et sonna à la grande maison. Il n'était pas venu là depuis des années mais il ne ressentit pas grand-chose. Il pensait qu'il serait assailli de souvenirs mais ce ne fut pas le cas. C'était la drogue qui cachait tout mais Drago ne s'en rendait plus compte. Il se crispa quand une femme ouvrit, une femme qu'il ne connaissait pas. Il s'excusa, demanda si Harry Potter était là. La femme eut l'air surprise.
- Harry Potter ? Il n'habite plus ici depuis des années !
Ce fut au tour de Drago d'être surpris.
- Oh… Savez-vous où il habite maintenant ?
- Non, désolée.
Il s'en alla, à la fois soulagé et déçu. Il se sentit idiot de croire que Harry était resté dans cette maison, comme s'il n'avait rien fait d'autre que d'attendre Drago, coincé ici pour toujours. Et d'un autre côté, la curiosité de Drago s'était éveillée. Où était Harry, dans ce cas ? Que devenait-il ? Etait-il parti de Londres ? Que faisait-il ? Il voulait savoir. Il n'avait jamais parlé de Harry avec les amis de Petronilla, il n'avait jamais posé de questions et on n'avait jamais évoqué le sujet. Drago se rendit compte que personne ne parlait jamais de Harry Potter. Il se dit que quand même, Leo Black devait bien savoir, il était journaliste. Il attendit donc patiemment la soirée suivante qui eut lieu à nouveau chez Petronilla. Il n'y avait pas tout le monde ce soir-là, c'était un dîner plus tranquille. Black était là cependant et Drago dut se retenir de se jeter sur lui dès qu'il entra. Il trépigna intérieurement, angoissé sans savoir pourquoi puis s'assit face à Leo dans le salon.
- Je me demandais, Leo, si tu avais des nouvelles de Harry Potter.
Leo Black braqua ses yeux sombres sur Drago et le fixa un instant. Drago se sentit stupide.
- Je voulais simplement savoir ce qu'il devenait… Il n'habite plus au Square Grimmaurd.
- Tu y es allé ? demanda Leo avec perspicacité.
- Oui, avoua Drago en rougissant. Je pensais que peut-être… Enfin… Il ne vit plus là.
Leo hésita une seconde.
- En effet, il a déménagé après son divorce.
Drago eut une réaction légère que Leo vit nettement.
- Son divorce ? Tu veux dire qu'il n'est plus avec Ginny Weasley ?
- Non, depuis des années.
- Ah. Et… Est-ce qu'il s'est remarié ?
- Non.
- Alors… Est-ce qu'il est avec quelqu'un ?
- Non.
Drago déglutit, un peu sonné. Ce n'était pas exactement comme il l'imaginait. C'était perturbant. Il y avait une lueur d'amusement dans le regard de Leo Black mais Drago décida de l'ignorer.
- Je ne t'entends jamais parler de Harry. Il n'est pas devenu Ministre ou quelque chose comme ça ?
- Non, dit Leo qui ne put retenir un sourire cette fois-ci.
- Alors qu'est-ce qu'il fait ?
Leo n'était pas sûr que Harry serait content qu'il parle de sa vie à Drago Malefoy. Et en même temps, ce n'était pas vraiment un secret. Si Drago voulait vraiment savoir, il finirait bien par trouver l'information.
- Il tient l'auberge La tête de sanglier à Pré-au-Lard.
Drago écarquilla les yeux, sidéré. Il ne s'était vraiment pas attendu à ça.
- Mais… Pourquoi ?
Leo haussa les épaules.
- Stop, je ne dirai plus rien. Harry est un ami, pour être honnête. Je n'ai pas à te raconter sa vie privée de cette manière. Si tu veux savoir, tu n'as qu'à aller le voir et le lui demander toi-même.
Drago médita les paroles de Leo Black pendant des jours. Il ne savait pas ce que cela lui inspirait. La vie de Harry, qu'il avait imaginée des centaines de fois à Azkaban, n'était finalement pas celle qu'il croyait. La Tête de sanglier lui évoquait vaguement quelque chose, il avait dû passer devant lorsqu'ils descendaient à Pré-au-Lard. Il ne s'en souvenait pas. Il essaya d'imaginer Harry au comptoir d'une taverne ou en aubergiste accueillant. Il n'y arriva pas. Cela lui fit un peu peur et il repoussa sa décision d'aller lui parler. Il en avait toujours envie mais il appréhendait cette rencontre. Il avait eu le courage d'aller sonner au Square Grimmaurd, il n'était pas sûr de trouver le courage d'y aller une seconde fois.
Il alla visiter les deux autres maisons. Il y en avait une à quelques miles de Pré-au-Lard, justement, dans la campagne écossaise. Elle était belle, elle avait besoin de travaux. Il décida de l'acheter. Il essaya de se persuader que ça n'avait aucun rapport avec le fait que c'était proche de chez Harry, que ce n'était pas un acte impulsif totalement irrationnel, mais il n'y arriva pas. Tant pis. Si on lui posait la question, il dirait que c'était le hasard et qu'il n'en savait rien.
