C'était samedi matin et Harry n'avait pas encore ouvert le pub. Des touristes canadiens avaient passé la nuit à l'auberge et étaient partis à pied vers le Loch Ness. Harry avait donc occupé sa matinée à retirer les draps et ranger la chambre. C'était assez rare pour ne pas être pénible. Winky leur avait fait un bon petit déjeuner et ils étaient repartis contents, apparemment. D'un coup de baguette, Harry referma les fenêtres de la grande salle qu'il avait ouvertes pour aérer. Il songeait qu'il devrait peut-être partir faire un voyage de la sorte, dans un pays étranger. Pas avec Albus, il était encore trop jeune mais avec Teddy. Ce serait bien de se faire une petite expédition tous les deux, de dormir dans des auberges sorcières et de se promener dans des paysages époustouflants. Il faudrait qu'il y réfléchisse.

Harry jeta un coup d'œil à l'escalier qui menait à leur appartement. Teddy dormait toujours. Plus il grandissait, plus il trainait au lit le matin. Harry ne le réveillait jamais, il n'en voyait pas l'utilité. Le garçon pouvait bien faire ce qu'il voulait. Harry alla ouvrir la porte de l'auberge pour retourner le petit panneau Open/Closed qui pendait un peu misérablement. Il pourrait peut-être en acheter un nouveau. Harry regagna le comptoir et s'y accouda en faisant mentalement la liste des choses qu'il devait faire la semaine prochaine. Nox ne devait arriver que dans l'après-midi et il voulait mettre sa solitude à profit pour réfléchir. Il fallait acheter de nouveaux vêtements à Albus, les siens commençaient à être trop petits. Harry avait reçu un mot de McGonagall indiquant que le prochain mercredi libre où les élèves de Poudlard pourraient descendre à Pré-au-Lard serait à la fin mai. Ça lui laissait le temps de s'organiser et de commander un peu plus de stock. Les gamins aimaient bien venir à la Tête de Sanglier pour l'observer de loin et se montrer non conventionnels. Et puis il faudrait qu'il parle avec l'enseignant d'Albus. Le petit garçon n'assistait aux leçons qu'une semaine sur deux, faisant le travail chez ses grands-parents le reste du temps. Est-ce que ça se passait bien ? Il avait appris à lire sans de difficultés particulières et Harry espérait qu'il en était de même pour la suite.

Harry leva la tête quand la porte s'ouvrit et le tira de ses réflexions. Il salua la femme qui pénétra dans la taverne en jetant des coups d'œil curieux autour d'elle. Harry se dit qu'il l'avait déjà vue quelque part et qu'elle lui rappelait vaguement quelque chose. Quand elle s'avança jusqu'au comptoir et se planta devant lui, il se rendit compte que c'était Petronilla Le Fay. Ses cheveux roux n'étaient pas coiffés comme sur les photos des magazines et elle n'était pas maquillée. Elle était pâle, fatiguée et nerveuse. Il se demanda ce qui allait encore lui tomber sur la tête et pourquoi elle se pointait dans son pub un samedi matin.

- Un café s'il vous plait, demanda Petronilla.

Il le lui servit et attendit, tendu.

- Vous savez qui je suis ? demanda-t-elle sans le regarder.

- Oui, Mrs Le Fay.

- Je suis contente de vous rencontrer enfin en vrai.

Il ne sut pas quoi répondre. Il aurait aimé qu'elle prenne sa tasse et aille s'asseoir plus loin. Il était définitivement mal à l'aise avec les gens. Petronilla passa ses mains sur son visage et il se rendit compte qu'elle avait les yeux rouges. Il se demanda encore une fois ce qu'elle faisait là, toute seule, à Pré-au-Lard. Quelque chose clochait.

- Ce ne sont surement pas mes affaires, dit Harry d'un ton bourru. Mais est-ce que tout va bien ?

- Non, Mr Potter, tout ne va pas bien.

- Ah.

- Un ami très cher a fait une overdose hier soir, alors que nous faisions la fête. J'ai cru qu'il était mort et que je l'avais perdu.

Harry tressaillit et la dévisagea un instant.

- Et ? demanda froidement Harry. Il n'est pas mort ?

- Non, grâce au ciel, il n'est pas mort. David Morton a fait quelque chose à son cœur, je ne sais pas quoi, pour qu'il continue de battre en attendant qu'une guérisseuse arrive.

Harry resta silencieux. Il savait très bien qui était David. C'était étrange d'entendre parler de gens qu'il connaissait à travers la bouche de cette femme qu'il n'avait jamais vue.

- Vous parlez de Drago, lâcha enfin Harry.

- Oui.

- Pourquoi me dites-vous tout ça ? Vous n'êtes pas là par hasard, n'est-ce pas ?

- Non, avoua Petronilla. Je suis venue vous voir pour vous parler de Drago.

- En quoi ça me concerne ? Je n'ai rien à vous dire sur Drago.

Petronilla se mordit la lèvre et fixa son café. Harry se sentit coupable de lui parler de cette manière mais il trouvait agaçant qu'une inconnue vienne ici pour discuter de Drago.

- Mr Potter, dit Petronilla en relevant la tête. Drago est addict à la drogue d'Azkaban, celle qu'on appelle l'Oubliette. Il ne peut pas s'en passer et il va tellement mal qu'il en a trop pris hier soir. Drago est mon ami et je l'aime énormément. Je voudrais l'aider mais je ne sais plus quoi faire. Il ne sait pas quel but donner à sa vie, il a l'impression qu'il ne vaut rien et qu'il ferait mieux de mourir. Il est brisé en tellement de morceaux que même quand on en recolle quelques-uns, ce n'est pas suffisant. Je ne sais plus quoi faire. Hier soir, il est quasiment mort là, sur le tapis, et je n'ai rien pu faire.

Elle ferma les yeux une seconde pour chasser la tristesse et la peur que ce souvenir lui inspirait. Harry s'était figé et l'écoutait sans parler, incapable de l'interrompre. Quand il vit qu'elle attendait une réponse, il déglutit lentement.

- Pourquoi me racontez-vous tout cela ?

- Parce que je ne sais plus quoi faire pour l'aider alors je me suis dit, foutu pour foutu, pourquoi ne pas venir vous voir ?

Elle eut un éclat de rire amer, signifiant qu'elle ne croyait pas elle-même à sa démarche.

- Il pense que vous le détestez et il sait que vous ne voulez plus le voir. Ça le fait souffrir.

- Je…

- Vous avez le droit de le faire, je sais bien qu'il vous a mal traité par le passé. Mais si jamais vous aviez encore un peu d'affection pour lui… vous pourriez aller le voir et… je ne sais pas, lui parler. Vous pouvez refuser, je comprendrais. Drago a des amis, il n'est pas tout seul, nous prendrons soin de lui. Mais vous, c'est différent.

- Qu'est-ce qui vous fait croire que ce serait différent avec moi ? Nous ne nous sommes pas vus pendant plus de dix ans !

- Ne faites pas comme si vous ne saviez pas que vous étiez important pour lui. Drago m'a dit que vous étiez au courant pour les chansons. Pendant longtemps, il ne parlait que de vous, dans toutes ses chansons. Je le connais bien, vous savez. Il m'a envoyé une lettre un jour, pour me dire qu'il aimait mes chansons et que les écouter à la radio était la seule distraction à laquelle il avait le droit en prison. Il m'avait joint deux textes, sans trop d'attente, disant qu'il s'était amusé à écrire des chansons. Il était enfermé dans ce lieu horrible et personne ne voulait entendre ce qu'il avait à dire. Alors il a lancé une bouteille à la mer, sans trop y croire. Il a eu raison, ça a marché. Ces deux chansons c'était Regarde et Dans les escaliers. Elles ont changé ma vie. Rencontrer Drago m'a libérée et donné du courage pour affronter l'homme qui détruisait ma vie.

Elle se tut une seconde, pour remettre ses pensées en place.

- Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, admit-elle. Je voulais juste vous faire comprendre à quel point Drago compte pour moi. Et si jamais il compte encore un peu pour vous, eh bien, s'il vous plait, essayez de l'aider. Parce que moi je ne sais plus comment faire.

- Je ne sais pas quoi vous dire, je ne suis pas sûr que…

- Pas besoin de me répondre tout de suite, pensez-y, c'est tout. Je ne vous embête pas plus longtemps. Tenez, merci pour le café.

Elle déposa des mornilles sur le comptoir et s'en alla rapidement, comme si elle préférait fuir avant que Harry refuse catégoriquement. Il resta planté là, ahuri et un peu sonné par sa visite. Il pensait comprendre ce qu'elle voulait, il devinait qu'elle était inquiète et désespérée. C'était surement grave. Il n'avait pas spécialement envie que la drogue tue Drago mais il continuait tout de même à penser que ce n'était pas son problème et qu'il ne pouvait pas y faire grand-chose. Il doutait sincèrement de pouvoir aider Drago. Et au fond de lui, il n'était pas sûr d'en avoir envie. Ils ne se devaient rien, rien ne l'obligeait à se préoccuper du sort d'un homme qu'il n'avait pas vu depuis des années.

Malgré les divers clients qui vinrent déjeuner au pub et prendre un verre, Harry eut du mal à penser à autre chose, évidemment. Tout d'abord, il pensa à Petronilla et au fait qu'elle soit venue jusque-là pour lui demander de l'aide. Il trouvait cela déplacé, intrusif et agaçant. D'un autre côté, il se disait qu'elle devait être sacrément à court d'idées pour venir le voir lui. Ensuite, il mit Petronilla de côté et pensa à Drago. Il essaya de l'imaginer, mourant sur le tapis de son salon, complètement dépendant à la drogue d'Azkaban. La drogue d'Azkaban… Il y avait passé onze ans, réalisa Harry. Cela faisait longtemps qu'il n'y avait pas réellement réfléchi. Onze ans. C'était énorme. Qu'avait-il fait pendant tout ce temps ? A quoi donc avait ressemblé sa vie ? Et maintenant, à quoi pouvait ressembler la vie d'un homme comme Drago après tout ce temps en prison ?

Dire qu'il ne ressentait pas de la compassion pour Drago aurait été un mensonge. Il en ressentait. Il en ressentait d'autant plus qu'il savait parfaitement que c'était en grande partie sa faute si Drago avait été enfermé. Il l'avait envoyé là-bas et Drago en ressortait en lambeaux. Était-ce étonnant ? Non. Devait-il quelque chose à Drago pour autant ? Il n'en était pas sûr. Drago s'était envoyé là-bas lui-même en commettant un crime, il était aussi responsable que Harry. Il n'y avait pas de bonne réponse, tout semblait toujours douloureux, compliqué et sale.

Et puis il repensa à nouveau à ce que Petronilla avait dit et aux chansons que Drago lui avait envoyées. Il s'était souvent demandé de quelle façon Drago en était venu à écrire pour Petronilla et il avait enfin sa réponse. Enfermé à Azkaban depuis déjà plusieurs années, avec peu d'espoir d'avenir sans doute et une blessure béante en guise de passé, Drago avait envoyé deux chansons à Petronilla, dans une dernière tentative de hurler au monde quelque chose que personne ne désirait entendre. Il avait utilisé cela pour lancer deux messages : dire à Kyle Long d'aller se faire foutre et supplier Harry de le sauver.

Harry attendit que Nox arrive en début d'après-midi pour lui annoncer qu'il devait sortir. Nox grimaça un peu, c'était le samedi qu'ils avaient le plus de monde en général.

- Teddy est levé, il a dit qu'il viendrait t'aider si tu en as besoin. Je suis désolé, je dois aller quelque part.

Il avait appelé Teddy, une heure plus tôt. Le garçon était descendu, en pyjama, de l'encre sur les doigts. Visiblement, il faisait ses devoirs dans son lit. Harry lui avait annoncé qu'il devait partir et lui avait demandé s'il acceptait d'aider Nox.

- Tu vas où ? avait demandé Teddy d'un air suspicieux.

- Voir Drago Malefoy. Il… est malade, il a besoin d'aide.

- Vous vous êtes réconciliés alors ?

- Non, pas vraiment.

Teddy l'avait scruté, méfiant et perplexe, l'air de se demander ce que son parrain trafiquait. Il avait cependant accepté de descendre aider Nox quand il aurait fini son parchemin de Potions.

Et voilà donc que Harry se retrouva sur un sentier perdu dans les landes, devant une vaste maison en pierre recouverte de chaux avec des ardoises noires et des cheminées dressées vers le ciel. Les longues fenêtres rectangulaires et symétriques donnaient à la façade un air à la fois parfait et sévère qui n'était pas sans rappeler le manoir des Malefoy. Ce petit manoir-là était toutefois plus accueillant grâce à la pierre plus claire, le petit muret recouvert de lierre et le jardin à moitié sauvage. Harry trouva que l'endroit allait bien à Drago.

Il passa le portillon abîmé, traversa l'allée envahie de mauvaises herbes et frappa à la porte. Il ne savait pas vraiment pourquoi il était là mais il avait conclu qu'il devait venir. Il se sentirait coupable de ne pas le faire. Un homme ouvrit la porte et Harry le dévisagea un instant. Il l'avait déjà vu, il avait dû aller à Poudlard avec Drago. Il avait oublié son nom.

- Harry Potter, dit l'homme d'une voix lasse.

- Tu étais à Poudlard, n'est-ce pas ?

- Blaise Zabini.

Harry hocha la tête. Il était à peu près sûr qu'il n'avait jamais parlé à cet élève autrefois. Blaise le fit entrer en disant que Petronilla l'avait prévenu de son acte désespéré. Visiblement, Blaise était surpris que Harry soit venu. Petronilla était rentrée chez elle pour manger et dormir. C'était à son tour de veiller. Elle reviendrait le remplacer plus tard. Harry n'avait pas souvenir que Drago soit ami avec Blaise autrefois, à l'époque de Kyle mais il ne s'y intéressa pas plus que ça.

- Comment va-t-il ? demanda Harry en observant autour de lui.

Toute la maison semblait en travaux, ce qui était normal puisque Drago l'avait achetée depuis peu et avait des rénovations à faire. Il trouvait quand même que ça prenait beaucoup de temps. Les travaux sorciers, grâce à la magie, étaient généralement très rapides et efficaces. Ils montèrent un imposant escalier à la rambarde de bois vernis et arrivèrent à l'étage.

- Il ne va pas bien. Déjà parce qu'il est à moitié mort hier soir, ensuite parce qu'il commence à être en manque. Je doute qu'il soit capable de résister très longtemps.

- Pourquoi n'est-il pas à Ste Mangouste ?

- Ce n'est pas si évident d'hospitaliser les gens de force, maugréa Blaise. J'imagine bien la scène, pas toi ? L'enfermer contre son gré dans une chambre d'hôpital, l'attacher sur le lit pour qu'il y reste et qu'il n'essaie pas de partir chercher n'importe quelle drogue à prendre… Que des choses réjouissantes qui lui feraient du bien, pas vrai ?

Blaise se retourna pour regarder Harry dans les yeux, l'air sombre.

- Nous aimerions bien qu'il décide d'y aller lui-même, conclut Blaise.

- Alors c'est ça que vous voulez ? Que j'arrive à le convaincre de le faire ?

- Je ne veux rien, ce n'est pas mon idée. Mais si tu arrives à allumer une petite lueur de vie et d'espoir en lui, ne t'en prive pas.

Zabini s'arrêta devant une porte entrouverte et posa la main dessus. Il poussa légèrement pour laisser passer Harry et retourna dans le salon. Harry entra dans la chambre, lentement, regrettant déjà un peu d'être venu. La fenêtre était ouverte et il y avait un léger courant d'air, sans doute pour masquer l'odeur de transpiration, de maladie et de désespoir. Drago était adossé à ses oreillers, pâle, cerné, les yeux fermés. Pendant une seconde, Harry se demanda à quoi il pouvait penser dans un moment pareil. Il regarda le verre d'eau posé sur la table de chevet, le t-shirt gris que portait Drago, le tatouage sur son bras, sa poitrine qui se soulevait un peu trop vite. La fenêtre et le verre d'eau, c'était sans doute Petronilla et Blaise qui s'en étaient occupés.

- Drago, dit Harry en s'approchant de la chaise installée près du lit.

Drago ouvrit brutalement les yeux et fixa Harry avec stupeur. Il était trop faible pour dissimuler la honte et l'anxiété que la présence de Harry fit naitre chez lui. Ce dernier les vit nettement. Harry s'assit sur la chaise et posa ses mains sur ses cuisses, hésitant. Il ne savait pas quoi dire à Drago.

- Qu'est-ce que tu fais là ?

- J'ai appris que tu n'allais pas bien.

- Et alors ?

- Tu as failli mourir.

- Et alors ? répéta Drago. Qu'est-ce que ça peut te faire ? Ne me fais pas croire que mon sort t'intéresse brusquement.

- N'inverse pas les rôles, dit Harry d'une voix morne. Ton sort m'intéressait jusqu'à ce que tu me demandes de ne plus venir te voir.

Drago ferma les yeux et appuya sa tête contre l'oreiller.

- Je suis faible et fatigué, je ne suis pas en état d'avoir cette conversation avec toi. Je t'ai dit ce que j'avais à te dire dans ma lettre.

- Je sais, je l'ai lue.

Ils se turent tous les deux. Drago ne voulait pas lui parler et n'en avait pas la force, Harry le comprenait bien. Malgré cela, il n'avait pas envie de partir. Ça ne le dérangeait pas de rester assis sur la chaise à écouter le silence de la chambre. Il avait toujours aimé les silences de Drago.

- Ta lettre m'a perturbé, dit-il en regardant par la fenêtre ouverte. Je me suis rendu compte que j'avais été égoïste moi aussi et que je n'avais pas non plus fait attention à toi. J'aurais dû me rendre compte moi-même que tu n'étais pas capable de donner ce que je demandais. J'aurais dû te laisser tranquille à Munich.

Ça semblait facile de le dire maintenant, parce que Drago avait les yeux fermés et paraissait trop faible pour se défendre. Il y eut un silence qui dura longtemps, à tel point que Harry crut que Drago allait l'ignorer.

- Je me suis toujours demandé pourquoi je ne t'avais pas détesté d'être venu me chercher à Munich et de m'avoir livré aux Aurors. Je crois…

Drago reprit son souffle comme si c'était difficile de parler.

- Je crois qu'une partie de moi était heureuse que tu sois venu. Une très grosse partie.

Harry hocha la tête inutilement puisque Drago ne pouvait pas le voir. Il ne savait pas vraiment s'il était venu parler de leur histoire on non mais après tout, de quoi d'autre pourraient-ils parler ? Ils s'étaient aimés à leur façon, il y avait eu quelque chose de fort entre eux, ils ne pouvaient pas le nier. Harry ne savait pas comment aborder la question de la drogue et du reste. Il ne s'en sentait pas le droit. Et de toute façon, il n'était pas doué pour parler. Sa tirade sur la lettre de Drago lui avait déjà demandé un certain investissement. Ils restèrent donc silencieux quelques minutes avant que Drago cède.

- Tu crois que tu vas me sauver de ce cauchemar-là aussi ? demanda-t-il d'un ton clairement cynique et méprisant.

- Je ne t'ai jamais sauvé de rien…

- Tu m'as sauvé de beaucoup de choses.

- Pour ce que ça a servi, rétorqua Harry avec amertume. Mais je le ferais si je pouvais.

- Pourquoi ?

- J'ai dit que je ne t'aimais plus mais ça ne veut pas dire que je souhaite te voir mourir à cause de cette drogue et de tout le reste.

Drago tourna la tête vers la fenêtre et ouvrit les yeux. Il ne savait pas quoi répondre. La présence de Harry l'angoissait et lui faisait du bien en même temps. Comme d'habitude. Il n'y avait pas de bruit dans la chambre et un léger souffle d'air entrait par la fenêtre. Drago avait mal à la tête malgré les potions d'Iris et il avait terriblement envie d'une dose d'Oubliette, pour oublier qu'il avait failli mourir et qu'il avait survécu parce qu'un Moldu avait fait battre son cœur avec ses mains. N'était-ce pas stupéfiant ? Qu'est-ce que son père dirait à cela ? Aurait-il préféré que son fils meure plutôt que de devoir son salut à un Moldu ? Drago se demandait s'il arriverait à croiser le regard de David sans ressentir de la honte. Et Harry, assis à côté de lui, qui ne disait rien. Pourquoi était-il venu ? Par pitié et compassion ? Sans doute, c'était bien son genre. Aussi parce qu'il se sentait coupable, assurément. C'était toujours la même chose. Et Drago avait beau le savoir, ça accélérait les battements de son cœur, ce qui n'était pas vraiment une bonne chose dans l'état actuel des choses. Le manque d'Oubliette l'accélérait déjà trop. Il avait envie que Harry dise quelque chose, n'importe quoi, pour le réconforter.

- Je me souviens de la fois où tu es resté avec moi parce que j'étais saoul, dit Drago en fixant toujours la fenêtre. Je ne me souviens pas exactement de ce qui s'est passé ce soir-là mais je me souviens de ce j'ai ressenti le lendemain matin, quand j'ai compris que tu étais resté veiller sur moi. Tu m'as mis au lit, tu m'as fait un thé avec de la potion contre la gueule de bois. J'avais honte et je me sentais pathétique. Mais j'étais heureux que quelqu'un s'occupe de moi.

- Je sais.

- Pourquoi faut-il que tu assistes à tous les pires moments de ma vie ? Je suis pathétique aujourd'hui encore. Je suis là, faible à cause de l'accident mais j'ai mortellement envie de prendre de l'Oubliette, je ne pense qu'à ça. Et toi tu es là, je ne sais même pas pourquoi…

- Tu vas continuer à prendre cette saloperie ?

- Cette saloperie m'a permis de supporter mes dernières années à Azkaban et me permet de supporter l'absurdité qu'est ma vie. Je sens vos jugements et votre pitié mais vous n'avez aucune idée de ce que c'est.

- Non, c'est vrai. Et si j'avais eu cette drogue à portée de main, autrefois, pour oublier Voldemort et faire cesser mes crises, je l'aurais certainement prise aussi.

Drago se retourna pour regarder Harry. Il avait les yeux rouges et des gouttes de sueur perlaient sur son front. Ses mains tremblèrent légèrement sur la couverture.

- Merci pour cette honnêteté. Nous aurions dû faire ça à l'époque, nous droguer ensemble pour oublier Voldemort, Long et toute la merde qu'étaient nos vies.

- Je suis content que nous ne l'ayons pas fait.

Drago eut un éclat de rire amer qui se transforma presque en sanglot. Il posa ses mains sur ses yeux et appuya vivement. Le manque d'Oubliette allait le rendre cinglé. Il aurait pu se lever et en prendre mais il ne voulait pas faire ça devant Harry.

- Est-ce que tu fais encore des crises ? demanda-t-il pour se distraire.

- Non, ça s'est arrêté il y a longtemps.

- Tant mieux.

Harry ne faisait aucun effort pour alimenter la conversation et Drago allait devenir fou. Il retira ses mains et se redressa dans son lit.

- Juste un peu, dit-il. Je dois en prendre juste un peu.

Harry se demanda s'il devait l'en empêcher ou non mais il estima que ça ne servirait à rien. Il y avait peu de chance que Drago arrive à arrêter la drogue seul, Harry s'en rendait compte maintenant qu'il le voyait. Pour cela, il faudrait qu'il aille à Ste Mangouste et qu'il se fasse aider. Il regarda Drago ouvrir le tiroir de sa table de chevet, sortir un flacon et se verser un peu de poudre sur la main.

- Tu es sûr que tu n'en mets pas trop ? Je doute que ton corps puisse supporter une autre dose trop forte.

- C'est bon.

- Mets-en moins.

- Je ne le sentirai pas si je…

- Mets-en moins, ordonna sèchement Harry. Je n'ai aucune envie que tu meures devant moi alors mets-en moins. Quand je serai parti, tu feras ce que tu voudras.

- Pourquoi ne partirais-tu pas dans ce cas ?

- J'ai quelque chose à te demander.

Ils se regardèrent dans les yeux une seconde. Drago avait l'air au bord de la crise de nerf, Harry le sentait. Pour autant, il remit un peu de poudre dans le flacon.

- Encore, ordonna Harry.

Drago lui jeta un regard hargneux mais obéit. Avant que Harry puisse dire autre chose, il porta sa main à son nez et inspira vivement la poudre. Il se laissa retomber sur son lit, la main droite toujours crispée sur le flacon, comme si sa survie en dépendait. Harry attendit, un peu nerveux. Au bout de longues secondes, il put nettement voir le visage de Drago se détendre et sa poitrine se soulever moins rapidement.

- Ce n'est pas assez, murmura Drago.

- Ce sera suffisant pour l'instant.

- Que voulais-tu me demander ?

Harry se pencha, attrapa le flacon, l'arracha des mains de Drago et le reposa sur la table de chevet. Ce dernier ne réagit pas vraiment, comme si ça ne le dérangeait plus tant que ça d'être séparé de son flacon.

- Je suis là parce que Petronilla est venue me voir. Elle était inquiète pour toi et elle ne savait plus quoi faire pour t'aider. Elle semblait penser que tu voudrais me voir.

- Non, je… Je ne sais pas.

- Pourquoi es-tu venu me voir à l'auberge l'autre jour, après tout ce temps ? Qu'est-ce que tu espérais ?

- Je ne sais pas, je voulais simplement te revoir.

- Pourquoi ? Je ne te croirai pas si tu me dis que tu m'aimes encore. Des années sont passées, tu m'as dit toi-même que tu avais aimé d'autres personnes.

- Je ne t'aime plus comme autrefois, c'est vrai. Mais je voulais juste te revoir.

Harry claqua des doigts pour obliger Drago à le regarder.

- Drago, concentre-toi et arrête de répéter ça. Qu'est-ce que tu attends de moi ? Dis-moi ce que tu veux. Tu es venu me voir et tu m'as écrit une lettre. Pourquoi ?

Drago ferma les yeux à nouveau. Harry se sentit exaspéré et eut envie de s'énerver. Il n'aurait pas dû le laisser prendre l'Oubliette, c'était stupide. Maintenant Drago planait et ils ne pouvaient plus discuter. Harry se trompait cependant, Drago ne planait pas. Il n'avait pas pris assez de drogue pour que ça le coupe de la réalité, il lui en fallait beaucoup plus que ça désormais. Drago inspira profondément et ouvrit les yeux. Il fixa le bord du lit, près de Harry.

- Je voudrais que tu existes dans ma vie, souffla-t-il. De la façon que tu voudras, ça n'a pas d'importance. Tu peux te contenter d'être le barman du village qui me salue quand on se croise, ça me va.

Harry regarda Drago, surpris et chamboulé par sa réponse. Il ne comprenait pas. Pendant un instant, il ne trouva rien à répondre. La demande semblait ridicule et absurde, comme un enfant qui demanderait une babiole à un puissant génie. Harry contempla Drago, son visage pâle et moins crispé, ses cheveux décoiffés, le désespoir, la honte et la fragilité qui se dégageaient de lui, encore et toujours. Harry frissonna.

- Je peux faire ça, dit-il.

- Merci, murmura Drago.

- Mais si tu veux que j'existe dans ta vie, il faut que tu en aies une. Si tu meures dans trois jours à cause de ta drogue, ça n'aura servi à rien.

- C'est du chantage ? demanda Drago d'une voix faible.

- Non, juste un constat. Je te saluerai même si tu continues à en prendre. Ce sera simplement plus court que prévu.

Drago écarquilla un peu les yeux, comme s'il avait du mal à conceptualiser ce que Harry lui disait. Puis la sérénité de son visage disparut et sa bouche trembla légèrement.

- Je ne sais pas comment faire, avoua-t-il. Je ne sais pas quoi faire de ma vie, je ne sais pas quel sens lui donner. J'ai l'impression d'être vide et de n'être personne. Qu'est-ce que je dois faire ? Ça fait douze ans que je n'existe plus vraiment, je ne sais pas comment recommencer.

Il y avait une détresse absolue dans sa voix et elle fit mal à Harry. C'était la même qu'autrefois, quand Drago l'avait supplié d'emmener Kyle.

- Alors commence par quelque chose de petit, dit Harry. Personne ne te demande de trouver un sens à ta vie tout de suite, laisse tomber. Trouve-toi quelque chose qui rendrait ton quotidien plus agréable, un animal de compagnie, de la musique, je ne sais pas… Et vis au jour le jour, pas plus loin que ça. Trouve-toi quelques objectifs à faire dans une journée, fais-les et le soir, dis-toi que finalement, ça a été une bonne journée. Et peut-être que le sens de tout cela apparaitra tout seul à un moment donné.

- Je… je ne sais pas, répondit Drago, déstabilisé. C'est déjà un peu ce que je fais, je…

- Non. Tu prends de la drogue pour passer les journées, c'est différent. Moi je te dis de t'accrocher à des choses simples et saines qui te font du bien. Et va à Ste Mangouste, tu n'y arriveras pas tout seul. Ta vie aura peut-être plus de sens quand ton cerveau fonctionnera normalement.

Drago cligna des yeux, un peu perdu. Harry se leva et le regarda doucement.

- Je vais y aller maintenant. Nox m'attend au pub.

Drago ne savait pas qui était Nox et il s'en foutait. Il évita le regard de Harry quand il le rappela.

- Attends… Est-ce que tu peux rester jusqu'à ce que je m'endorme ? Je suis épuisé, je n'en peux plus.

- D'accord.

Harry se rassit sur la chaise et regarda Drago s'endormir. Quand ce fut le cas, Harry sortit silencieusement de la chambre et rejoignit Blaise Zabini en bas.

- Si dans une semaine il n'est toujours pas allé à Ste Mangouste de lui-même, écris-moi, dit Harry. Moi ça ne me dérange pas de l'y emmener de force.

Blaise ne répondit pas et regarder Harry s'en aller, un peu étonné de cette visite.

OoOoOoO

Blaise ne contacta jamais Harry car Drago se rendit tout seul à Ste Mangouste. Il mit plusieurs jours à prendre cette décision mais il finit tout de même par la prendre. Harry était venu le voir pour l'aider et acceptait d'exister dans sa vie. Drago voulait bien tenter le coup et essayer de vivre un peu plus longtemps, juste pour voir. Il savait parfaitement qu'il ne pourrait pas arrêter l'Oubliette en restant seul chez lui et qu'il avait besoin d'aide pour y arriver. Il pensa beaucoup à Jimmy aussi, pendant ces quelques jours d'hésitation. Jimmy l'avait fait, lui. Pas vraiment de son plein gré certes mais il était allé à l'hôpital et il s'était battu. Drago pouvait le faire lui aussi, ça les mettrait à égalité. Il pourrait revoir Jimmy et lui dire qu'il avait arrêté l'Oubliette lui aussi. Ils se soutiendraient. Drago pensa à Franck aussi. Il pourrait aller lui rendre visite et lui dire « Oui, j'ai fait une overdose mais c'est fini maintenant » et il savait que Franck serait fier de lui.

S'accrochant désespérément à la pensée de ces trois hommes qu'il avait aimés et qui l'avaient aidé chacun à sa manière quand personne d'autre ne le faisait, Drago se rendit à Ste Mangouste. Clia Klein n'était plus sa thérapeute mais elle vint le voir tout de même dès qu'il fut installé. Ils l'avaient envoyé au troisième étage, comme lors de son overdose, au Service d'empoisonnement par potions et plantes. Clia Klein savait néanmoins que c'était davantage une question psychologique qu'une question d'empoisonnement.

- Quand le sevrage en lui-même sera terminé, viens me voir. J'ai une collègue géniale qui pourra parfaitement s'occuper de toi et t'écouter comme je l'ai fait.

- Oui, promit Drago.

Il ne se sentait pas honteux face à Clia ou en tout cas, moins qu'avec les autres. Il lui avait révélé tellement de choses sur lui-même qu'elle devait être la personne qui le connaissait le mieux. Ou presque. Il était heureux qu'elle prenne le temps de venir le voir.

- Jimmy a dit que c'était terrible et qu'il avait été malade comme un chien… C'est vrai ?

- Oui, confirma Clia. Et ce sera encore pire pour toi, parce que toi tu prends la poudre pure. Mais ce ne sera pas très long.

- Combien de temps ?

- Entre cinq et huit jours.

- C'est long ! s'écria Drago, horrifié.

- Peut-être mais tu as survécu à pire que ça, pas vrai ? Tu survivras à ces quelques jours, je n'en ai aucun doute.

Elle eut raison sur tous les points. Ce fut horrible, bien plus qu'il l'avait imaginé. Les guérisseurs et guérisseuses lui donnèrent des potions pour atténuer ses symptômes mais cela ne l'empêcha pas d'être malade à crever. Il fut incapable de dormir plusieurs jours de suite, il eut des douleurs dans tous les membres qui l'obligeaient à se recroqueviller dans son lit comme un insecte mourant. Il passa des heures aux toilettes à vomir et se vider. Il n'arrêtait pas de transpirer et de frissonner, glacé jusqu'aux os malgré la chaleur de la chambre. Son cœur battait bien trop vite. Et puis bien sûr, il y avait le manque. Ça le plongeait dans des états d'angoisse insupportables où il se mettait à pleurer comme un enfant. Il était agressif avec toute personne qui entrait dans sa chambre. Il hurla sur les guérisseurs qui vinrent lui donner des potions, il les supplia de lui donner un tout petit peu de drogue. Ils ne cédèrent jamais.

Clia eut également raison quant à la suite : Drago réussit à survivre. Au bout de huit jours, les symptômes diminuèrent grandement. Il dormit enfin, épuisé, pendant presque une journée entière. Après cela, il se sentit totalement vide, physiquement et mentalement. Il avait toujours envie de prendre de l'Oubliette mais ce n'était plus exactement comme avant. Clia, qui vint le voir à la fin du sevrage, lui dit que c'était simplement parce qu'il était éreinté. L'envie reviendrait.

- L'envie sera certainement toujours là, dit-elle franchement. Il faut que tu apprennes à combattre cette envie et à vivre avec. Il y aura des jours où ce sera facile et des jours où ce sera dur. Peut-être que tu finiras par céder et reprendre de l'Oubliette. Ce ne sera pas grave, ça arrive presque tout le temps. Il suffira de tout recommencer.

- Pour rien au monde je ne veux recommencer ça, souffla Drago d'une voix faible.

- C'est un bon état d'esprit.

Il resta encore un peu à Ste Mangouste pour se remettre. On lui donna une potion à prendre si vraiment le manque devenait trop intense, pour l'atténuer un peu. Drago rencontra Meredith Hope, une guérisseuse formée à la psychologie par Clia. Elle serait sa nouvelle thérapeute. Drago devrait venir la voir deux fois par semaine. Et s'il se sentait sur le point de rechuter, il pouvait lui écrire n'importe quand. Meredith était plus âgée que Clia, elle devait avoir entre cinquante et soixante ans. Elle lui inspira confiance et il accepta tout ce qu'elle proposait. Finalement, il rentra chez lui, accompagné par Petronilla et Blaise qui étaient venus le chercher. Avant cela, ils avaient soigneusement vidé la maison de Drago de toute trace d'Oubliette et avaient tout jeté dans les toilettes. Drago fit semblant que ça ne l'affectait pas. Ils lui proposèrent de venir habiter chez lui quelques temps, pour ne pas le laisser seul. Petronilla dit qu'il pouvait reprendre son ancienne chambre chez elle s'il le souhaitait. Drago ne savait pas ce qu'il voulait mais il voulait être chez lui.

Ce furent des semaines étranges où Blaise et Petronilla se relayèrent régulièrement chez lui pour lui tenir compagnie. Pour vérifier qu'il ne prenait pas de drogue et qu'il allait voir Meredith Hope. Il se passa des choses surprenantes durant ces semaines-là. Quand il allait se promener dans la lande, Drago était persuadé de ressentir beaucoup plus qu'avant la caresse du vent sur son visage. Il aimait ça. Il se rendit compte qu'il mettait beaucoup moins de temps à lire ses romans aussi. Et qu'il comprenait vachement mieux les livres de sortilèges de bricolage qu'il avait achetés. Il n'osa pas le dire à ses amis, il avait honte et il savait ce qu'ils répondraient : que c'était forcément plus facile maintenant que son cerveau fonctionnait à nouveau comme il fallait. A Ste Mangouste, on l'avait prévenu qu'il parviendrait sans doute à récupérer une bonne partie de ses capacités intellectuelles. Il y avait aussi des choses qu'il ne récupérerait pas, il le savait, même s'il n'en parlait jamais. Il avait des souvenirs de vie entiers qui avaient disparu. Il ne se souvenait presque pas de son enfance, en dehors de quelques images vagues et imprécises. Il devinait qu'il avait oublié des mois de vie à Azkaban, avec Franck et Jimmy. Ce n'était pas très grave. Il ne se souvenait pas vraiment des mois qui avaient suivi sa sortie d'Azkaban non plus. Tant pis. Il trouvait que son cerveau n'avait pas été très coopératif car il n'avait pas oublié Kyle Long. Bien que, ce n'était pas tout à fait vrai, en toute honnêteté. Certaines choses étaient devenues un peu floues. Quand une guérisseuse lui avait posé la question, il avait été franc : oui, il avait des trous dans ses souvenirs. Elle avait été aussi franche que lui : ça ne reviendrait pas. L'Oubliette les avait effacés.

Maintenant qu'il était sobre et que Meredith l'aidait à se maintenir à flots, il repensa aux conseils que lui avaient donnés Harry. Ils ne lui semblaient pas si stupides que ça et il essaya de les mettre en pratique. Il reprit les exercices physiques comme au temps d'Azkaban et il alla courir sur les sentiers autour de chez lui. Il avait de nombreux travaux à faire, il établit une liste et se fit un emploi du temps précis de ce qu'il devait faire. Il savait à quelle heure il devait se lever, à quelle heure il devait bricoler, à quelle heure il devait manger, à quelle heure il devait lire, à quelle heure il devait courir. Meredith disait que c'était un peu obsessionnel comme façon de vivre mais que ça ne faisait rien, tant que ça l'aidait. Ça l'aidait. Il était moins angoissé quand il savait ce qu'il avait à faire. Ça lui laissait moins le temps de penser à la drogue.

Il alla rendre visite à Franck qui s'était inquiété de ne pas avoir de nouvelles de lui pendant un long moment. Drago s'excusa, il avait eu quelques problèmes. Il tourna autour du pot un moment, honteux et mal à l'aise. Finalement, il baissa les yeux pour éviter le regard de Franck.

- Tu te souviens quand tu m'as dit que Jimmy fumait tellement d'Oubliette que tu craignais qu'il ne se réveille pas ?

- Oui.

- Eh bien ce n'est pas à Jimmy que c'est arrivé, c'est à moi.

Drago lui raconta vaguement l'accident puis assura qu'il avait arrêté et qu'il faisait de son mieux pour se reprendre. Franck eut l'air triste mais fier de lui, comme Drago s'y attendait. Il le serra dans ses bras, lui dit « C'est bien petit », et Drago repartit d'Azkaban un peu plus apaisé qu'avant.

Il n'avait pas attendu Harry pour se dire qu'il lui faudrait peut-être de la compagnie dans sa grande maison. Blaise et Petronilla avaient arrêté de venir, maintenant que les choses s'étaient stabilisées. La chanteuse avait du travail, un album à préparer, des interviews à donner. Blaise disparut à nouveau à la recherche d'une sculpture antique. Drago se rendit dans une animalerie, sur le Chemin de Traverse, là où il avait acheté son hibou autrefois, pour sa première rentrée à Poudlard. Il le savait mais il n'avait aucun souvenir de la scène. Drago observa les animaux à adopter, sans trop savoir ce qu'il désirait. Finalement, il s'arrêta devant un petit fléreur à la fourrure grise tachetée de noir. Cette créature ressemblait à un chat à grandes oreilles. La vendeuse expliqua qu'il était le dernier de la portée à ne pas avoir trouvé preneur. Drago décida de l'adopter sur le champ, sans trop savoir pourquoi. Ces choses-là ne s'expliquaient pas toujours. Il lui fallait un permis du Ministère pour posséder cette créature magique et il l'obtint facilement. C'était essentiellement pour s'assurer que le sorcier ou la sorcière resterait discrète avec son fléreur et n'attirerait pas l'attention des Moldus. Puisque Drago habitait dans un domaine perdu près de Pré-au-Lard, il n'y avait pas de risques que des Moldus s'intéressent à son animal.

Le fléreur était un mâle et n'avait que quelques mois. Il avait d'immenses oreilles propres à son espèce, une queue léonine et un regard doux. Drago le baptisa Fitz et le ramena chez lui après avoir dépensé une fortune en nourriture, jeux, paniers et toutes sortes d'accessoires. Ils s'entendirent bien. Drago adorait caresser Fitz dont les poils soyeux le réconfortaient. Fitz s'endormait contre Drago, le soir, et c'était apaisant. C'était rafraichissant aussi de devoir s'occuper d'une autre vie que la sienne, ça obligeait à être responsable. C'était une motivation comme une autre pour ne pas faire n'importe quoi et rester en vie. Accompagné de Fitz, Drago avança dans l'entretien de son jardin et de sa maison.

Il assista à de nombreuses séances d'écriture avec Petronilla et Cyprian. Ils furent tous d'accord pour dire que les idées de Drago étaient bien meilleures que ses dernières propositions. Il les aida avec les paroles mais pas seulement, donna son avis sur la structure des chansons, les arrangements. Il passait toujours beaucoup de temps à écouter des chansons et à analyser ce qui marchait ou non. Le titre que sortit Cyprian par la suite fut un succès qu'il devait entièrement à Drago ou presque.

Parfois, bien sûr, le manque d'Oubliette était insupportable. Dans ces moments-là, Drago sortait de chez lui et allait marcher au hasard dans la lande, jusqu'à ce que ça passe. Ce fut lors d'une telle promenade qu'il croisa Harry un jour. Ce dernier était seul avec son chien, un gros animal noir qui tourna autour de Drago avec méfiance. Harry le rappela près de lui et avança vers Drago. Il n'y avait qu'un sentier et ils n'avaient pas d'autre choix que de se croiser. Comme promis, Harry le salua. Ce n'était pas chaleureux mais ce n'était pas hostile non plus.

- J'ai fait ce que tu m'as dit, déclara Drago. Je ne m'en sors pas trop mal.

- Tant mieux. Je suis content pour toi.

Ce fut tout. Drago ne s'en formalisa pas et rentra chez lui sans être accablé.

OoOoOoO

Harry avait suivi de loin les progrès de Drago. C'est-à-dire qu'il s'était assuré qu'il n'était pas mort et qu'il était allé à l'hôpital. Le reste ne le concernait pas. Harry était confus dans ses sentiments envers Drago, il devait bien l'avouer. Il n'expliquait pas pourquoi Drago lui inspirait autant de méfiance et de répulsion mais c'était un fait. Il n'aimait pas penser à lui, il n'aimait pas le croiser, il n'aimait pas parler de lui. Pour autant, cela ne l'avait pas empêché d'aller lui rendre visite quand il avait frôlé la mort. Et Harry savait bien que, sur sa chaise au chevet de Drago, il avait senti naitre en lui des désirs qui lui rappelaient ceux d'autrefois : désir de l'aider, de le protéger, de le sauver. Il avait ressenti pour Drago la même pitié, la même impuissance triste, la même compassion qu'autrefois. Cela lui faisait peur, sans qu'il sache vraiment pourquoi. Alors, puisque tout était confus, Harry préférait ne pas trop y penser.

Heureusement, il avait d'autres choses à penser dans sa vie. Il devait accueillir Albus qui rentrait manger à l'auberge tous les midis avant de repartir travailler chez la sorcière de Pré-au-Lard qui donnait des cours aux enfants. Souvent, il raccompagnait Albus à pied, ce n'était pas très loin. Il échangeait quelques mots avec la sorcière qui lui assurait qu'Albus était intelligent, sage et travailleur. Même si c'était dommage qu'il ne soit là qu'une semaine sur deux… Harry ne savait pas trop quoi répondre à ça. Albus ne disait jamais grand-chose mais il répondait tout de même aux questions de Harry. Oui, il aimait aller à l'école. Oui il avait des amis. Et puis, oui, il aimerait bien ne pas manquer la moitié de l'école. Harry songea que cela allait être une nouvelle conversation délicate avec Ginny. Il aviserait.

Il devait s'occuper de Katerina jusqu'au moment où il la déposait chez la voisine qui gardait les enfants de trois ans à cinq ans. L'école finissait vers trois heures de l'après-midi et Harry allait les chercher. Ils allaient jouer à l'étage ou dehors ou dans la grande salle. Harry jetait un œil sur eux et, quand il n'y avait pas grand monde, laissait la taverne à Nox pour passer du temps avec les enfants. Les habitants de Pré-au-Lard et des environs s'étaient habitués à la présence régulière des enfants de Harry à la Tête de Sanglier. Teddy était grand et il aidait de temps en temps au comptoir. Albus et Katerina, eux, étaient souvent quelque part dans la salle, devant la cheminée à faire des puzzles, courant entre les tables après Sunday le chat qui n'avait rien à faire là. Les gens les aimaient bien. Harry trouvait l'ambiance plus apaisée quand ses enfants étaient dans les parages, comme si cela dissuadait les clients de boire trop. De toute façon, les clients ivres et dérangeants, Harry les foutait dehors sans trop de scrupules. Il avait autre chose à faire.

Ce fut la saison du miel et ils s'en occupèrent avec soin. Albus adorait ça, Harry le savait. Ils travaillèrent soigneusement, remplirent une vingtaine de pots qu'ils iraient vendre au marché de Pré-au-Lard. Ils étaient de plus en plus compétents et leur miel était de plus en plus bon. Harry avait fabriqué d'autres ruches, ce qui leur permettait maintenant d'avoir une récolte digne de ce nom. Ils y allèrent dès le samedi suivant et installèrent leur étal. Ils avaient du lait, du beurre, du miel, de la confiture de cerise et de la confiture de fraise. Généralement, c'était Teddy qui gérait les ventes, parce que c'était le plus à l'aise. Harry surveillait et le laissait faire, se contentant de saluer les gens qui passaient.

Il se força donc à saluer Drago Malefoy quand ce dernier s'arrêta devant leur étal. Ce n'était pas la première fois que Harry le voyait au marché mais jusqu'à présent, Drago n'était pas venu le voir aussi franchement. Teddy s'était tendu lui aussi, prêt à jouer au vendeur.

- Bonjour ! dit-il d'un air enthousiaste. Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ?

Drago observa rapidement Harry qui s'était détourné de lui pour empaqueter il ne savait quoi puis revint vers Teddy. Le jeune garçon le regardait avec curiosité et interrogation. Drago balaya l'étal du regard et ne put s'empêcher d'avoir l'air surpris.

- Vous avez vraiment fait tout ça vous-mêmes ? Demanda-t-il.

- Oui, dit fièrement Teddy. C'est nous trois, Harry, Albus et moi. Nous avons ramassé les cerises et les fraises et nous avons fait les confitures. Harry et Albus se sont occupés du miel, moi j'étais à Poudlard… Et Harry a fait le beurre tout seul, c'est le plus dur. Même si Albus aurait bien aimé… Albus ? Viens dire bonjour, arrête de jouer avec Vega !

Drago suivit le regard de Teddy qui avait baissé la tête vers le sol. Il ne savait pas qui était Albus et il tressaillit légèrement quand un enfant se redressa et apparut derrière l'étal. L'enfant se tourna vers lui et le considéra une seconde, le visage indifférent.

- Bonjour, marmonna Albus sans grande motivation.

Le cœur de Drago rata un battement et il ne put s'empêcher de fixer l'enfant avec stupeur. Il ressemblait à Harry, terriblement, avec ses cheveux noirs en bataille et ses grands yeux verts. Albus se pencha et Drago aperçut le dos noir du chien qui se redressait et s'étirait.

- Il veut se promener, dit la voix d'une petite fille.

- Plus tard, dit Harry.

La petite fille devait être accroupie près du chien, comme Albus, car Drago ne l'avait pas vue avant qu'elle se relève aussi. Elle dépassait à peine de l'étal mais il pouvait deviner ses cheveux roux et les taches de rousseur sur ses joues. Elle ressemblait à Ginny Weasley. Drago se tourna vers Harry et constata que ce dernier l'observait, le visage fermé, comme s'il surveillait ses réactions.

- Oh… bafouilla Drago, nerveux. Tu as des enfants ? Je ne savais pas.

- Oui, ce sont mes enfants, confirma Harry.

Ils se regardèrent dans les yeux une seconde. Drago réalisa que Harry semblait mal à l'aise. Il baissa la tête à nouveau vers les produits proposés puis se reprit.

- Je vais prendre une confiture de cerise et un pot de miel, annonça-t-il à Teddy.

Pendant que Teddy gérait la transaction, Albus et Katerina s'étaient détournés de Drago pour parler à leur père.

- On pourra aller le promener après ?

- Oui, dit doucement Harry. Quand nous aurons tout vendu.

Drago écouta l'échange, malgré lui. La façon qu'avait Harry de parler à son fils, Drago ne l'avait pas entendue depuis des années. Pourtant, il savait que Harry lui avait parlé comme ça, autrefois. Harry lui avait parlé avec douceur et tendresse, de nombreuses fois, quand ils étaient ensemble, quand il disait « Je t'aime », quand il caressait la peau de Drago et disait « Je n'aime pas quand tu pleures ». Drago frissonna et récupéra sa monnaie. Il aura dû s'en aller tout de suite, il le savait, mais il contempla les pots de confiture, essayant d'imaginer Harry faire tout ça. Il l'imagina perché sur une échelle, à attraper les cerises avec ses enfants en bas qui tenaient les paniers. Il l'imagina ramasser le miel dans ses ruches, délicatement. Cuisiner les confitures dans la cuisine de l'auberge et les verser soigneusement dans les pots. C'était étrange de penser à Harry de cette manière, ça ne collait pas avec l'image que Drago avait de lui. Drago l'imaginait plus facilement avec une baguette à la main, combattant un mage noir, ou au Ministère, défiant des instances en place pour changer les choses. Mais Harry, il le réalisait pleinement maintenant, n'était pas cet homme-là. Et Drago eut soudain très envie de connaitre l'homme que Harry était, de le voir à quatre pattes dans son potager, sur son échelle dans le verger ou au-dessus de sa marmite de confiture.

Harry posa un peu brutalement un nouveau pot sur l'étal et Drago sursauta. Il s'était attardé trop longtemps, il devait partir. Teddy l'observait avec une attention qui mettait Drago mal à l'aise et il jeta un dernier regard à Harry. Il regarda ses cheveux trop longs, sa barbe trop fournie, ses yeux verts qui lui demandaient de s'en aller. Cela lui fit mal. Il regarda sa main sur le pot de confiture et se détourna pour partir. En marchant au milieu des étals, Drago pensa à la main de Harry. Il voulait la main de Harry sur lui. Il voulait le regard de Harry sur lui. Il voulait cette douceur que Harry ne réservait qu'à peu de personnes. Il voulait se promener dans la lande avec Harry et son chien. Il voulait rester près de lui sur le sentier, sans parler, simplement respirer près de lui. Drago tenta de calmer les battements de son cœur qui s'emballait mais c'était difficile. Parce qu'il venait de formuler une idée claire, évidente et inattendue : il voulait quelque chose. Dans sa vie de merde qui n'avait aucun sens, dans sa vie de merde broyée par Kyle et Azkaban, il voulait quelque chose. Il voulait Harry. Il l'avait toujours voulu et il le voulait encore. Ça n'avait pas changé.