La première neige se mit à tomber alors que Harry changeait la paille de l'étable. Il faisait très froid depuis plusieurs jours, signe que le mois de décembre ne serait pas clément. Harry ratissa le sol pour retirer la paille souillée, ignorant l'odeur et ses doigts rougis par le froid. Même lors d'une journée comme celle-ci, il préférait faire les choses lui-même sans utiliser la magie. Il aimait se fatiguer et travailler, cela l'aidait à s'endormir.
Harry rassembla la paille sale devant l'étable et s'arrêta pour resserrer son écharpe autour de son cou. Albus s'approcha de lui, tout aussi emmitouflé que son père. Il lui tendit une paire de gants.
- Tiens papa, dit Albus.
Harry remercia, enfila les gants et fit descendre une botte de paille propre de la mezzanine qui surplombait l'étable. Pour cela, la magie était quand même utile. Il remit soigneusement de la paille sur le sol de l'étable, aidé d'Albus et de Katerina. La vache les observait sans broncher, habituée à eux. Katerina préférait aller la caresser et délaissa la paille. Elle sourit quand May lui lécha la main.
- Il va falloir que je recommence le sortilège, maugréa Harry plus pour lui-même que pour les enfants. Elle arrive au bout de son lait.
- Je pourrai la traire ce soir ? demanda Albus.
- Si tu veux mais il ne reste plus grand-chose.
Harry n'emmenait pas sa vache se faire saillir par un taureau à chaque fois que son lait se tarissait. Déjà parce qu'il avait autre chose à faire et ensuite parce que quand Teddy et Albus avaient compris que les veaux qui naitraient seraient vendus pour être mangés, ils avaient été chamboulés. Comme beaucoup d'autres éleveurs sorciers, donc, Harry se contentait d'ensorceler sa vache pour qu'elle continue à produire du lait. C'était moins traumatisant pour tout le monde.
Harry entassa la paille sale au milieu de la cour puis y mit le feu avec sa baguette et attendit que tout brûle. Il fit disparaitre les traces, frotta ses mains l'une contre l'autre malgré les gants et se sentit apaisé d'avoir fait son travail. Albus et Katerina regardaient les flocons de neige se poser doucement autour d'eux. Ils tombaient dru et sans discontinuer, la neige allait tenir. Peut-être pourraient-ils faire un bonhomme de neige le lendemain. Harry savait que les enfants adoraient ça. Il eut une pensée pour Teddy, au chaud dans les salles de Poudlard, attendant les vacances qui arriveraient bientôt. Ce serait sans doute un Noël calme et agréable, comme les autres années. Harry ne savait pas s'il avait hâte d'y être ou hâte que ce soit passé. Avant cela, il y aurait l'anniversaire de Katerina qui allait avoir quatre ans. Est-ce que Mikhaïl se déplacerait pour l'occasion ? Quand était-il venu pour la dernière fois, d'ailleurs ? Harry appela les enfants et rentra au chaud en tapant ses bottes sur le seuil. Peu importe que ce connard vienne ou pas, songea-t-il. Il serait là pour Katerina, lui, et il espérait que ça lui suffirait.
Harry fut réveillé dans la nuit par Albus qui était malade, fiévreux et enrhumé. Même si les enfants sorciers étaient moins sensibles aux microbes que les Moldus, Albus était malade de temps en temps et, par manque d'habitude, cela l'angoissait toujours. Harry se moquait de lui gentiment, disant que les enfants moldus vivaient cela très souvent et qu'il n'y avait rien à craindre. Non, il ne mourrait pas d'un rhume, tout irait bien. Pendant quelques jours, Nox s'occupa de l'auberge presque sans Harry et ouvrit plus tard, pour avoir moins de travail. Harry resta à l'étage avec son fils pour veiller sur lui et lui donner ses potions quand il le fallait. Il était allé chez le petit apothicaire de Pré-au-Lard qui vendait des potions et des remèdes de base et qui dépannait bien les sorciers en cas d'urgence, leur évitant de transplaner à Londres dans la cohue du Chemin de Traverse. Harry avait acheté de la Pimentine et les oreilles d'Albus fumaient depuis maintenant plusieurs minutes, ce qui amusait franchement Katerina. Quand Albus était pris d'une quinte de toux, en plus de ses oreilles sifflantes, Harry le prenait vraiment en pitié.
Ginny arriva dès qu'elle le put, pour récupérer Katerina. Elle n'avait pas envie qu'elle attrape les microbes de son frère, ça n'aiderait personne. Elle l'emmènerait chez Molly et Arthur pour le reste de la journée. Ginny embrassa Albus et disparut dans la cheminée avec sa fille. Harry fut content de se retrouver seul avec Albus. Il avait déjà entendu Ron et Hermione se plaindre de devoir garder leurs enfants malades mais cela ne dérangeait pas Harry. Il s'assit sur le canapé, étendit correctement la couverture sur son fils et le garda contre lui. Il n'avait rien de mieux à faire que de rester là, de toute façon. Même si Albus ne le disait pas, Harry savait qu'il aimait ça lui aussi. C'était agréable, parfois, de se sentir un peu faible et de savoir que son père était là pour veiller sur lui. C'était son rôle après tout, et Harry était heureux quand il pouvait le faire.
Quand Harry déposa Albus chez Ginny, à la fin de la semaine, le petit garçon allait beaucoup mieux. Les potions étaient bien plus efficaces que les médicaments moldus, heureusement. Ginny remercia Harry de s'être occupé d'Albus et il la soupçonna d'être secrètement soulagée que ce soit tombé sur sa semaine à lui et pas sa semaine à elle.
- Tu as vu qu'il va y avoir une tempête vers chez toi ? demanda Ginny. C'est mon père qui me l'a dit. Il est obsédé par la météo moldue en ce moment.
- Non, je n'ai pas vu.
- Si le temps est trop mauvais, préviens-moi, je ne t'enverrai pas Albus.
- Je vais encore manquer l'école ! s'alarma Albus.
- Tu viens d'être malade, tu ne vas pas ressortir s'il y a une tempête.
Harry hocha la tête et rentra chez lui. Mr Weasley était toujours aussi fasciné par les Moldus, à ce que Harry voyait. Quand il était plus jeune, il trouvait cela drôle. Aujourd'hui, il se demandait si ce n'était pas triste. En tout cas, Arthur avait raison, le temps devint épouvantable dans cette région de l'Ecosse. Le vent se mit à souffler violemment, accompagné d'une neige qui ne voulait pas s'arrêter. Harry et Nox regardèrent le temps se dégrader par la fenêtre toute la journée, jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus rien voir à cause de la tempête de neige. Il fit nuit dès trois heures de l'après-midi ou presque et les rares clients de l'auberge se pressèrent devant la grande cheminée.
Quand les derniers clients s'en allèrent, vers sept heures, Harry proposa à Nox de rentrer.
- Je vais fermer, ça ne sert à rien de laisser ouvert. C'est quasiment le blizzard dehors, les gens ne vont pas sortir par ce temps.
Nox était d'accord et s'empressa de transplaner pour éviter la neige. Harry profita de sa solitude pour faire le ménage de la grande salle, passer le balai et nettoyer les tables. Dehors, le vent faisait un bruit épouvantable et Harry se félicita que les enfants ne soient pas là, ils auraient eu peur. Il pensa à Teddy, à Poudlard. Le vent devait s'engouffrer dans les couloirs en pierre et dans les hautes tours. Heureusement que son dortoir se situait en bas, près des cuisines. Il serait davantage protégé des assauts du vent.
Quand il termina son ménage, Harry s'emmitoufla dans son manteau, son bonnet et son écharpe puis sortit dans la cour. Il voulait vérifier que la vache et les poules allaient bien. Il put constater avec soulagement que les poules étaient serrées les unes contre les autres dans leur poulailler et que May était globalement au chaud dans son étable, à l'abri du vent et de la neige. Rassuré, Harry rentra et se secoua pour retirer la neige qui s'était accrochée à la moindre parcelle de ses vêtements. Il sursauta et jura en entendant frapper à la porte de l'auberge. Qui donc voulait sortir par ce temps ? Harry gagna la porte, prêt à signaler que c'était fermé et qu'il était conseillé de rentrer chez soi. Il se tut en voyant que c'était Drago, devant la porte, le bonnet et le manteau recouverts de neige. Il le laissa entrer, sans trop savoir pourquoi.
- C'est fermé, déclara Harry d'un ton bourru. Tu devrais rentrer chez toi, ce n'est pas un temps à trainer dehors.
- J'espérais que ce serait ouvert, avoua Drago.
Il déboutonna son manteau noir et Harry vit avec stupeur Fitz, le fléreur de Drago, sortir du vêtement et sauter à terre. Drago semblait gelé, à peu près comme Harry qui revenait de son inspection.
- Est-ce que je peux rester un peu ? demanda Drago. Je n'ai pas envie de rentrer tout de suite.
- Mmh, grogna Harry en avançant vers les escaliers.
Drago le suivit et ils montèrent à l'étage, chez Harry. Celui-ci alluma le feu dans la cheminée et prépara une sorte de grog à base de rhum et de lait chaud. Pendant ce temps, Drago s'assit sur le canapé, un peu mal à l'aise. Sur le tapis, Fitz et Sunday, le chat de Harry, se reniflaient, méfiants et clairement sur la défensive, sous le regard blasé de Vega qui était couché près de la cheminée. Harry tendit une tasse à Drago et s'assit un peu plus loin, sur un fauteuil aux pieds couverts de griffures.
- C'est bon, commenta Drago après avoir bu une première gorgée brûlante.
- Quelle idée de sortir pendant une tempête, répondit Harry.
- Je… je n'avais pas très envie de rester chez moi.
Drago rougit un peu en disant cela et Harry le regarda avec attention.
- Pourquoi ? demanda brutalement Harry. Qu'est-ce qu'il y a chez toi ?
- Le vent fait beaucoup de bruit dans la lande, rien ne l'arrête. Dans ma chambre, à l'étage, c'est infernal.
- Et quoi ? Tu as peur du vent ? ironisa Harry.
La mâchoire de Drago se contracta légèrement et il détourna la tête pour observer que Fitz et Sunday s'étaient couchés l'un face à l'autre, sur le qui-vive.
- J'ai hésité à transplaner à Londres, chez Petronilla, mais je me sentais ridicule.
Drago eut un rire un peu amer et haussa les épaules.
- Alors j'ai pensé que venir passer la soirée dans ton auberge aurait l'air moins étrange. Malheureusement, c'est fermé et j'ai donc quand même l'air ridicule. Tu dois être habitué de toute façon, je suis rarement à mon avantage devant toi.
Harry fixa Drago sans rien dire. Ce dernier but une autre gorgée de grog et se tourna pour regarder la neige par la fenêtre. Il frissonna malgré la chaleur de la pièce.
- Tu as vraiment peur du vent, remarqua Harry.
- Non, pas exactement.
Drago frissonna une nouvelle fois et serra sa tasse entre ses mains. Il baissa la tête vers les flammes de la cheminée.
- Il y avait beaucoup de vent à Azkaban. Une haute tour en pleine mer, évidemment, le vent s'y cognait de plein fouet. Il s'engouffrait partout, dans les cellules, dans les couloirs, toujours la même plainte et le même froid. Je n'aimais pas ça. Je n'aime toujours pas ça. Je n'avais pas envie de rester seul à écouter le vent, ça me rappelle des choses désagréables. Et ça me donne envie de prendre de l'Oubliette.
- Je vois.
- J'ai pensé à aller chez Petronilla mais elle est heureuse en ce moment, avec son nouveau projet. Elle est débordée et toujours affairée. Je ne voulais pas lui imposer mon humeur déprimante. Et Blaise est parti en voyage, pour trouver un tableau, je ne sais pas quoi… Alors, je…
Harry se rappela un soir, il y a bien longtemps, où Drago avait frappé chez lui, trempé par la pluie, pour dire qu'il voulait parler de Kyle Long. Harry l'avait fait entrer et l'avait écouté, sans savoir que Drago était venu là pour lui extorquer des informations. Pour lui gâcher la vie. Cela ressemblait beaucoup à ce soir. Drago avait frappé, sous la neige, parce qu'il avait peur du vent. Que voulait-il ?
- Je suis venu ici, conclut Drago.
Cela sonnait comme une excuse, comme s'il savait parfaitement que Harry ne voulait pas de lui et qu'il était désolé de s'être imposé. Harry se sentit coupable de traiter Drago de cette façon mais il ne savait pas comment faire autrement. Il ne savait pas comment il voulait être avec Drago, tout lui faisait peur.
- Est-ce que tu as mangé ? demanda Harry. Est-ce que tu veux quelque chose ?
- Non c'est bon, je n'ai pas faim, merci.
Harry se tourna vers le feu pour ne pas regarder Drago.
- Ces choses que le vent te rappelle, est-ce que tu es venu pour en parler ?
- Non, pas forcément, répondit Drago, tendu par la question.
- Si jamais tu veux les raconter, je veux bien les entendre.
Drago arrêta de respirer pendant une seconde, surpris par la proposition et angoissé de se sentir si heureux que Harry le lui demande. C'était ridicule, il le savait. Ridicule de mendier l'attention de Harry de cette manière, de se sentir bien quand celui-ci s'intéressait à lui. Malgré cela, il avait envie de lui parler, ce soir plus encore. Parce qu'il n'allait pas bien, parce qu'il se sentait seul, parce que le vent l'entrainait inexorablement vers les douleurs d'Azkaban. Il voulait que Harry le retienne.
- Est-ce que je t'ai déjà parlé des loups-garous d'Azkaban ? demanda Drago.
- Non, ça ne me dit rien.
- Il y avait des loups-garous enfermés à Azkaban, Fenrir Greyback notamment, ainsi que quelques-uns de ses comparses qui avaient activement collaboré avec Voldemort.
- Tu dis son nom maintenant, constata Harry, confortablement calé dans son fauteuil, sa tasse entre les mains.
- Tu le dis bien, pourquoi pas moi ?
Harry écarta les mains, l'air de dire que rien n'empêchait Drago de le faire. Ils avaient connu Voldemort de près, ils pouvaient se permettre de dire son nom.
- Pour en revenir aux loups-garous, dit Drago. Ils étaient enfermés dans le couloir au-dessus du mien. Les nuits de pleine lune, je les entendais hurler. Ils devenaient fous, enfermés dans leurs petites cellules. Ils se tapaient contre les grilles, leurs hurlements étaient des hurlements de souffrance et de désespoir. C'était terrifiant à entendre. Le vent me rappelle ça, aussi.
Harry s'était crispé en écoutant Drago. Il se souvenait parfaitement de l'état de la Cabane Hurlante que Remus avait saccagée. Pas étonnant que les loups-garous perdent l'esprit à Azkaban. Et il n'avait aucune difficulté à imaginer à quel point les entendre hurler devait être lugubre et angoissant.
- Tu ne m'avais jamais parlé de ça, fit remarquer Harry.
- Je ne trouvais pas cela utile de te raconter toutes les horreurs d'Azkaban, tu n'avais pas besoin de ça.
- Et de quoi donc avais-je besoin selon toi ? souffla Harry sans le regarder.
Drago ne répondit pas. Il y eut un silence et le bois crépita dans la cheminée. Dehors, la tempête ne s'était pas calmée, loin de là.
- Les loups-garous sont morts les uns après les autres, assez vite. Greyback a été le dernier. Ils n'étaient pas faits pour Azkaban.
- C'est plutôt Azkaban qui n'était pas faite pour eux.
- Sans doute, admit Drago. Ce n'est fait pour personne.
- Mais toi tu as survécu, nota Harry.
- Si on veut.
Harry posa ses yeux sur Drago et le contempla un instant. Etrangement, ce soir, Harry ne se sentait pas mal à l'aise. Il n'avait presque pas peur. Ce moment ressemblait trop aux moments qu'ils avaient vécus autrefois et Harry trouvait cela apaisant.
- Tu as dit que Franck t'avait sauvé la vie plusieurs fois. Raconte-moi.
Drago coula un regard vers Harry. Il avait parlé calmement mais cela ressemblait à un ordre. Drago hésita une seconde, il ne devait rien à Harry, il n'était pas obligé de lui raconter. Malgré cela, il avait envie de le faire.
- Il y avait un type à Azkaban, quand je suis arrivé, qui n'arrêtait pas de me tourner autour. Il faisait sans cesse des remarques sur le fait que si Kyle Long et Harry Potter s'étaient entichés de moi, c'est que je devais être spécial, ce genre de conneries. Il me faisait des propositions et des commentaires dégueulasses dès qu'il me croisait. Il s'appelait Connor. Je pense qu'il se retenait parce que tu avais clairement menacé quiconque s'en prendrait à moi mais quand je t'ai quitté, il s'est dit qu'il avait le champ libre. Il a réussi à me coincer dans les douches, quelques jours à peine après notre rupture.
Drago eut une grimace amère et Harry s'avança sur le bord du fauteuil, brusquement sombre et presque menaçant.
- Drago, dit-il d'une voix rauque.
- Non, coupa Drago en secouant la tête. Il ne m'a pas fait ce que tu penses. Il a essayé bien sûr, mais je lui ai dit que s'il me touchait, je le saignerais comme Kyle Long. Je pense qu'il a eu peur et qu'il n'a pas aimé avoir peur. Alors il s'est contenté de me casser la gueule et ça, je n'ai pas pu l'empêcher. En fait, il m'aurait certainement tué si Franck n'avait pas appelé les gardiens et n'était pas venu à mon secours. J'étais quand même dans un sale état, j'ai… j'ai eu de nombreuses fractures, à la mâchoire notamment. Ce n'était pas très agréable.
- Le Ministère n'a jamais été au courant de ça ! s'écria Harry, clairement furieux.
- Si. Mrs Greengrass est venue me rendre visite. Je lui ai demandé de ne pas t'en parler.
- Pourquoi ? demanda sèchement Harry.
- Parce que tu serais venu, tu te serais inquiété pour moi, et moi je n'aurais pas réussi à te laisser partir une deuxième fois.
Drago avait dit cela de sa voix trainante, presque indifférente, comme si ça n'avait pas d'importance aujourd'hui. Sans doute que non mais Harry ne pouvait s'empêcher d'avoir un goût amer dans la bouche. Quand lui détestait Drago, blessé d'avoir été quitté, voilà donc ce qui se passait à Azkaban.
- Qu'est-il arrivé à Connor ? demanda Harry en ignorant la réponse de Drago.
- Les gardiens d'Azkaban ne sont pas très prompts à rechercher des coupables. Je n'ai jamais dénoncé Connor et il n'y avait pas d'autres témoins, officiellement. Il n'a donc jamais été inquiété.
- Quoi ? Mais alors tu es resté avec lui pendant toutes…
- Non, coupa fermement Drago. Parce que Franck s'est chargé de lui. Après ça, Connor n'était plus assez en état pour emmerder qui que ce soit.
Harry resta figé dans son fauteuil puis eut un éclat de rire cynique et se passa une main devant le visage.
- Franck Rooney a donc gardé ses bonnes habitudes à ce que je vois. J'ai lu son dossier quand je me suis mis à travailler pour le Magenmagot, je sais ce qu'il a fait. Tu le sais toi aussi ?
- Oui, je sais. Et ça ne m'a jamais posé de problème.
Le ton de Drago était ferme et sans discussion possible. Harry sentit qu'il valait mieux ne pas critiquer Franck. De toute façon, ce n'était pas ce qu'il voulait faire. Rooney avait massacré les types qui avaient tué sa femme et très franchement, Harry n'avait pas spécialement d'avis sur le sujet.
- Il y a eu d'autres fois où Franck t'a sauvé la vie ?
- Oui, une autre fois moins spectaculaire mais tout aussi importante.
Drago se rassit convenablement sur le canapé et but une gorgée de grog pour se donner du courage.
- A cause de… Kyle et de ce qu'il m'avait fait, je ne mangeais pas beaucoup et ce que je mangeais, je le revomissais presque toujours. Je pensais simplement que je n'avais pas faim mais en fait, c'était bien plus profond que ça. C'était une façon de faire disparaitre ce corps que j'avais et qui me dégoutait.
Harry fixa Drago, un peu surpris. Il se souvenait que Drago était maigre à cette époque, trop maigre oui, mais il ne s'était jamais rendu compte que c'était à ce point-là. Tout bien réfléchi, Drago le lui avait peut-être dit mais Harry ne s'y était pas attardé. Il était également surpris que Drago lui confie cela de cette manière, aussi crûment et honnêtement. Les gens qui allaient voir des psys étaient terrifiants, beaucoup trop lucides et transparents avec eux-mêmes.
- C'est une maladie, tu le savais ? demanda Drago. Les Moldus appellent ça les Troubles du Comportement Alimentaire. C'est Clia qui m'a expliqué tout cela, évidemment mais c'est Franck qui m'en a parlé en premier. Il m'a dit que si je continuais comme ça, j'allais mourir et je pense qu'il avait raison. Il m'a dit qu'il fallait que je mange, pour que je puisse survivre et que si je faisais cela, il m'apprendrait à être fort et à me battre comme lui.
Drago sourit pour lui-même.
- J'ai fait ce qu'il m'a dit. Sans lui, je pense que je serais mort de faim, littéralement. Au moins, mon corps aurait disparu… Mais je ne voulais pas vraiment mourir finalement.
Harry ne sut pas quoi répondre à cela et il resta silencieux, pour intégrer tout ce que Drago avait dit. C'était enfin les réponses aux questions qu'il se posait depuis des années. Combien de fois s'était-il demandé comment allait Drago et ce qu'il faisait ? Il en savait un peu plus aujourd'hui et c'était insupportable à entendre, tout compte fait. Ça lui donnait mal au ventre de penser à Drago, tabassé et affamé à Azkaban. Et lui, que faisait-il ? Il sortait avec Ginny, il se mariait, il avait son fils. Tout n'avait pas été facile pour Harry, loin de là mais il ne put s'empêcher de se rappeler quelque chose que Drago lui avait dit, autrefois. Au moment de le quitter, Drago avait cruellement assuré à Harry que ce dernier s'en remettrait bien mieux que lui, parce qu'il était dehors et qu'il avait sa vie. Drago avait raison, terriblement raison, même si c'était dur à entendre. Harry n'était pas heureux, certes, mais personne ne voulait le violer, personne ne le frappait, il ne s'empêchait pas de manger, il ne devenait pas accro à une drogue qui bousillait son cerveau. Harry se sentit envahi d'une tristesse intolérable qui lui donna des frissons. Quand il avait aimé Drago, autrefois, il n'avait jamais voulu ça pour lui. Il ne l'avait protégé et sauvé de rien du tout, contrairement à ce que l'autre semblait croire.
Fitz se leva, s'étira puis sauta sur le canapé pour se blottir contre Drago. Ce dernier le caressa doucement, avec tendresse, le visage pâle et tendu.
- Après cela, j'ai eu moins de problèmes, continua Drago. Les gens savaient que j'étais avec Franck et personne ne voulait finir comme Connor. Et puis je suis devenu fort et capable de casser la gueule aux autres, je n'étais plus la proie facile du début. C'était moins difficile. Du moins, c'était différent.
- Tant mieux, murmura Harry d'une voix sourde.
Drago continua à caresser Fitz, d'un geste machinal. Harry pouvait sentir que son esprit était ailleurs. Il regarda la main de Drago, sur le poil gris du fléreur. Il aurait aimé prendre cette main. Il avait envie de caresser Drago de la même façon, de lui assurer que tout irait bien maintenant. Ce seraient des conneries, il le savait. Rien n'allait vraiment bien dans leurs vies.
- C'est à cause de moi, dit brutalement Harry. C'est moi qui t'ai envoyé à Azkaban.
- Tu n'as pas fait exprès, répondit Drago sans le regarder. Ils auraient peut-être fini par me retrouver quand même.
- Pourquoi n'es-tu pas plus en colère ? Tu pourrais l'être toi aussi.
- Je ne suis pas en colère contre toi. N'essaie pas de remettre tes sentiments sur mon dos.
Harry lui jeta un regard agacé mais Drago ne le regardait toujours pas. Il avait raison pourtant, Harry était en colère et cela l'énervait d'être le seul. Il était en colère parce qu'il se sentait coupable, en colère parce qu'il avait peur. Il aurait aimé que Drago soit dans le même état que lui. S'ils s'étaient crié dessus, rien qu'une fois, Harry se serait peut-être senti mieux.
- Ta lettre, lâcha Harry. Je ne suis pas entièrement d'accord avec ce que tu as écrit.
Drago se tourna enfin vers lui, l'air clairement tendu.
- Ah oui ? demanda-t-il froidement.
- J'ai compris toute la partie où tu dis que tu n'étais pas capable de m'aimer et d'être avec moi, j'ai compris et je suis d'accord. D'ailleurs, je n'en étais surement pas capable non plus. Mais tu ne peux pas nier que tu as tout détruit en te servant de moi et en tuant Kyle. Les choses auraient pu être différentes. Nous aurions pu rester ensemble, prendre notre temps. Tu ne serais jamais allé à Azkaban, tu serais resté avec moi. Je ne t'aurais jamais laissé mourir de faim, personne ne t'aurait touché. Si tu n'avais pas fait ça…
Harry se tut, essoufflé. Drago ferma les yeux une seconde, comme s'il cherchait à se protéger d'un coup.
- Je ne pouvais pas, il fallait que Kyle meure.
- Nous aurions pu trouver une solution ensemble à ce problème, dit sombrement Harry.
Drago ouvrit les yeux et se tourna vers lui pour affronter son regard. C'était à cause de l'obscurité sans doute, à cause du reflet des flammes, mais le visage de Harry n'avait jamais paru aussi dur. Drago se força à rire.
- Une solution ensemble ? Et quelle solution ? Tu étais Auror, crois-tu vraiment que je…
- Je t'aurais aidé à le tuer, je l'aurais même fait à ta place s'il l'avait fallu.
Drago se figea, glacé malgré le feu.
- N'importe quoi… Tu n'aurais jamais fait ça.
- Vraiment ? J'ai haï Kyle Long à l'instant même où je suis entré dans sa chambre et où je l'ai vu sur toi. Je l'ai haï un peu plus à chaque fois que tu me parlais de lui, je l'ai haï plus encore quand tu as pleuré dans mes bras la première fois où nous avons couché ensemble. Qu'est-ce que tu crois ? J'ai eu envie de le tuer moi aussi, j'y ai même pensé. Si tu m'en avais parlé, je t'aurais aidé, j'en suis sûr. Je t'aimais assez pour ça et j'étais assez paumé pour ça.
Drago avala sa salive avec difficulté et détourna le regard. Ce que disait Harry lui faisait peur, il n'aimait pas entendre cela.
- Non, articula-t-il lentement. Tu ne pouvais pas tuer Kyle, c'était à moi de le faire. Et non, tu ne pouvais pas m'aider. Tu n'es pas comme ça, je n'aurais pas voulu que tu deviennes comme ça.
Ce qui était faux, en réalité, car Drago aurait adoré que Harry l'aide à tuer Kyle. Les deux vérités cohabitaient en lui, comme c'était souvent le cas. Harry se permit un rire cynique.
- Je ne suis pas comme ça ?
- Tu n'es pas le méchant de l'histoire, tu es un héros. Tu es gentil, tu sauves les autres, tu te sacrifies pour eux. Tu ne vas pas assassiner des gens durant la nuit pour te venger. Tu es Harry Potter !
Harry baissa la tête et fixa le tapis. C'était touchant d'entendre Drago parler de lui de cette manière et bien sûr, il avait raison, en partie. Mais il avait tort aussi, Harry le savait au fond de lui.
- Je ne suis pas gentil, Drago. Et je peux assassiner des gens durant la nuit. Tu as une image de moi fausse et déformée.
- Je sais que non.
- Tu n'en sais rien, tu ne me connais pas. Moi je te connaissais. J'ai suspecté dès le début que tu cherchais à te rapprocher de moi pour obtenir des informations sur Kyle. Tu as réussi à endormir ma méfiance et bien sûr, j'ai été choqué quand j'ai compris que tu l'avais tué et que tu étais parti. Mais en vérité, ça ne m'a pas réellement surpris. Utiliser les autres pour arriver à tes fins, c'est exactement quelque chose que tu pouvais faire. Ron a toujours eu raison, au fond, j'aurais dû savoir mais j'ai choisi de fermer les yeux. C'est ma faute. Toi, en revanche, tu t'es toujours bercé d'illusions sur moi. Je ne t'ai pas sauvé, je ne t'ai pas protégé, je n'ai rien fait pour toi. Je ne suis pas un héros, je ne suis pas gentil, je ne suis même pas si différent de toi.
Drago observa Harry, la lueur des flammes qui dansaient sur son visage.
- Tu es très différent de moi, Harry. Je ne sais pas ce que tu essaies de prouver mais ça ne sert à rien. Ta place était au Ministère, avec les Aurors. Tu aurais dû y rester. Tuer Kyle et devenir un criminel et un fugitif, c'était ma place à moi.
Harry inspira profondément et contempla le feu un instant.
- Je suis différent de toi, certes. Je n'ai jamais été cruel sans raison, je ne me suis jamais senti supérieur aux autres. J'étais plus courageux que les autres, peut-être. Mais tu sais, je ne suis pas sûr que ma place fût au Ministère. En fait, je suis sûr qu'elle ne l'était pas.
Drago ne sut pas quoi répondre et il laissa Harry continuer.
- Les gens semblent penser que j'ai tué Voldemort pour sauver notre monde mais ce n'est pas entièrement la réalité. Comme si j'avais eu envie de sauver tous ces gens qui m'avaient craché dessus dans les journaux, comme si j'avais eu envie de sauver Ombrage, Fudge et tous ces crétins du Ministère… Je voulais tuer Voldemort pour protéger les gens que j'aimais, oui, peut-être. Je voulais tuer Voldemort parce que je savais que je n'aurais jamais la paix s'il restait en vie. Je voulais le tuer parce qu'il avait tué mes parents et qu'il avait détruit ma vie. Je voulais le tuer parce que je le haïssais et que j'avais envie de me venger.
Harry baissa la tête vers sa tasse de grog vide.
- Il avait peur de mourir et pour s'en protéger, il avait séparé son âme en sept morceaux qu'il avait cachés dans des objets précieux, aux quatre coins du pays, et même plus loin encore.
- Ah bon ? s'étonna Drago.
- Oui, on appelle cela des Horcruxes. Et je voulais tellement qu'il meure que j'ai recherché tous ces objets, un par un, et je les ai détruits. J'ai eu de la chance, j'ai été aidé par Dumbledore et je n'ai pas mis autant de temps que je le craignais mais ça n'avait pas d'importance, j'aurais cherché pendant des années s'il l'avait fallu. J'ai détruit son âme, morceau par morceau, même quand j'ai compris qu'il fallait que je meure moi aussi pour aller au bout. Je n'ai pas hésité, je voulais qu'il meure. Je regrette de ne pas l'avoir achevé moi-même. J'ai essayé de me faire croire que c'était de la noblesse de ma part mais je pense que c'était de la lâcheté. Tu as été plus courageux que moi sur ce point.
- Je ne suis pas sûr que…
- Si. La seule différence entre nous, Drago, c'est que j'ai tué la bonne personne en étant du bon côté, alors que toi non. J'ai tué Voldemort par haine, vengeance et désir de vivre en paix, exactement comme toi. Tu as tort, j'aurais parfaitement pu tuer Kyle et je t'aurais aidé si tu m'en avais parlé. Je trouve cela insupportable d'être considéré comme un héros pour cela alors qu'ils t'ont enfermé pour la même chose. Je trouve cela insupportable qu'on veuille nous faire croire que je suis quelqu'un de bien et que tu n'es qu'un meurtrier alors que nous ne sommes pas différents.
Et il se détestait pour cela, à un point que Drago ne pouvait pas imaginer.
- Je ne suis pas gentil, Drago, ma place n'était pas au Ministère. Ma place aurait été avec toi, si… si tu n'étais pas parti.
Il y eut un silence que Drago trouva étouffant. En tout cas, il avait du mal à respirer normalement, oppressé par ce que Harry lui disait. Il ne savait pas s'il avait envie d'entendre ça ou non, il ne savait pas si ça lui faisait mal ou non, si ça le rendait heureux ou non. Ce qu'il savait, c'est qu'il avait terriblement envie de deux choses : prendre de l'Oubliette pour atténuer la sensation d'étouffement, et rejoindre Harry sur son fauteuil défoncé pour s'asseoir sur lui, se serrer contre lui. Il ne pouvait faire aucune de ces choses. Sa main se crispa légèrement sur le poil de Fitz et il tenta de se reprendre. Il secoua la tête, déterminé à répondre.
- Tu es gentil, Harry. Si tu ne l'étais pas, tu n'aurais pas risqué ta vie pour me sauver dans la Salle-Sur-Demande. Si tu ne l'étais pas, tu ne m'aurais pas écouté parler de Kyle et tout cela alors que rien ne t'y obligeait. Tu ne me devais rien, tu aurais pu te comporter comme n'importe quel Auror et refuser de m'aider. Tu ne l'as pas fait. Si tu ne l'étais pas, tu ne serais pas venu à mon chevet après mon overdose. Ce n'est pas parce que tu as tué Voldemort que ça fait de toi quelqu'un de méchant.
Harry ouvrit la bouche, prêt à le couper mais Drago continua.
- Et pour le reste, je n'ai pas pu imaginer t'entrainer avec moi dans la saleté qu'était ma vie. T'imaginer tuer Long, je n'en avais pas envie. C'était plus réconfortant pour moi de t'imaginer dans la lumière. Je suis désolé si je me suis trompé et je suis désolé de t'avoir blessé mais je ne peux rien y changer.
Harry parut hésiter à ajouter quelque chose mais il y renonça et contempla le feu un instant.
- Peut-être… souffla-t-il. Tu as raison, nous ne pouvons plus rien y changer.
Il n'avait plus l'air en colère, simplement triste. Drago se demanda ce qui se passerait s'il se levait et embrassait Harry, là maintenant. Il n'en était vraiment pas sûr. Il n'osa pas. Le silence s'installa longuement mais il n'était pas lourd et pesant, il était plutôt apaisant, comme autrefois. Fitz s'était endormi contre Drago, le feu crépitait, Vega s'était levé pour observer la neige tomber par la fenêtre, le vent soufflait toujours. Ils demeurèrent ainsi longtemps, comme ils ne l'avaient pas fait depuis des années et Drago en ressentit une sérénité teintée de joie.
- Si je n'étais pas venu, qu'aurais-tu fait ce soir ? demanda-t-il enfin, en troublant le silence.
Harry tourna lentement la tête vers lui, comme s'il sortait d'un songe éveillé. Il se râcla la gorge.
- J'aurais certainement préparé à manger en écoutant la radio, j'aurais peut-être profité de ma soirée pour raccommoder les pantalons troués d'Albus puis je serais allé au lit tôt.
- Je vois. Quel âge a-t-il, ton fils ?
- Huit ans.
Cela avait donc pris trois ans seulement à Harry pour faire un enfant après leur séparation, nota Drago avec amertume.
- Tu n'as pas trainé à te refaire une vie tranquille après moi, ne put-il s'empêcher de faire remarquer.
Harry tressaillit dans son fauteuil et baissa la tête.
- Non, en effet, et je le regrette. Je ne voulais pas de cet enfant et je ne voulais pas de ce mariage, j'ai fait de mauvais choix. Mais cela non plus, je ne peux pas le changer.
Drago fixa Harry, bouche bée. Ce dernier releva les yeux vers Drago et sourit légèrement, sincèrement, comme ce n'était pas arrivé depuis longtemps.
- Moi aussi je peux lâcher quelques vérités crues de temps en temps.
- Je vois ça.
Harry se leva du fauteuil, avec précaution, comme si la conversation l'avait épuisé. Il marcha vers la cuisine et entreprit d'ouvrir les placards.
- Je n'ai pas mangé avec tout ça et sans doute que toi non plus.
Il prépara des tartines de pain avec du maquereau et ramena les assiettes devant le feu. Ils mangèrent en silence, ignorant les regards avides des trois animaux qui rêvaient visiblement de leur voler leur poisson. Quand ils eurent fini, Drago se leva et retira un pli de son pantalon.
- Je vais rentrer, je suis resté trop longtemps.
- Le vent souffle toujours autant, remarqua Harry.
- Je vais faire avec.
- Tu peux rester dormir sur le canapé, ça ne me dérange pas.
- Tu es sûr ? hésita Drago.
L'ombre d'un sourire passa sur les lèvres de Harry.
- Sûr que tu peux dormir sur le canapé ? Oui.
- D'accord, merci.
Harry lui prêta une couverture et Drago s'allongea sur le canapé, devant le feu qui mourait lentement. Il regarda Harry nourrir les animaux pour la nuit, mettant même un autre bol pour Fitz puis il se retrouva seul quand Harry disparut dans le couloir pour aller se coucher. Pas vraiment seul toutefois car Fitz et Sunday étaient toujours là, roulés en boule entre ses jambes. Ça convenait à Drago. Le vent était moins effrayant chez Harry que chez lui et il réussit à s'endormir rapidement.
OoOoOoOoO
Noël passa comme d'habitude, simple et paisible. Harry ne savait pas pourquoi il se sentait toujours un peu morose à cette période, peut-être à cause de la joie environnante qu'il ne partageait pas. Heureusement qu'il avait Nox qui n'aimait pas plus Noël que lui. Ils passèrent le réveillon de Noël tous les trois, Harry, Nox et Teddy puis Albus et Katerina les rejoignirent le lendemain. Harry avait fait un sapin chez lui, avec les enfants, pour pouvoir y déposer les cadeaux. Sans eux, il n'aurait certainement pas décoré sa maison. Teddy eut un nouveau balai mais pas de scooter. Harry lui dit qu'ils en reparleraient pour son anniversaire.
Le 26 décembre, Harry alla déjeuner chez Arthur et Molly avec Ginny, Oliver, Ron, Hermione et les enfants. Tout le monde semblait heureux et soulagé que Harry et Oliver s'entendent bien et que les relations soient bonnes. La distance qui s'était créée entre Harry et les Weasley ne s'était jamais rebouchée mais ils faisaient semblant, le temps d'une journée. Ils ne se comprenaient pas mais cela ne voulait pas dire qu'ils n'avaient pas de l'affection les uns pour les autres. C'était la vie, sans doute. Harry n'avait dit à personne, pas même à Ron et Hermione, qu'il revoyait souvent Drago, que celui-ci avait même passé la nuit sur son canapé, deux semaines plus tôt, et que tout cela le chamboulait beaucoup plus qu'il voulait bien l'admettre. Teddy non plus ne raconta à personne que le lendemain, il irait passer l'après-midi chez Drago pour fêter Noël avec son « oncle », comme s'il avait deviné qu'il valait mieux ne pas évoquer Drago ici. Après tout, Teddy n'était pas si proche des Weasley.
Harry pouvait imaginer d'ici les questions et les commentaires. Allait-il se remettre avec Drago ? Etaient-ils seulement amis ? Lui avait-il pardonné ? Était-il sûr, cette fois, que Drago ne le trahirait pas ? Il ne voulait pas y réfléchir avec eux. Il ne voulait pas entendre Molly dire qu'il ne devait pas faire deux fois la même « erreur ». Car maintenant, Harry était certain que ça n'en avait jamais été une. Il pouvait le sentir, au fond de lui, il n'en voulait plus vraiment à Drago. Leur discussion, le soir de tempête, avait apaisé certaines choses en lui. Il comprenait Drago et Drago le comprenait. Ils s'étaient fait du mal, assurément. Drago avait fait du mal à Harry, surtout. Mais Harry savait bien que ça n'avait jamais été volontaire et que Drago, dans l'ensemble, avait souffert plus que lui. Alors non, il ne voulait pas de l'avis de Mrs Weasley ou même de Ron et Hermione. Il préférait vivre cela tout seul et voir où ça le mènerait.
Quand il rentra chez lui, à l'auberge, Harry pouvait sentir le regard de Teddy dans son dos. Il repoussa encore de quelques minutes le moment où il demanderait au garçon ce qu'il voulait, par lâcheté. Teddy parla avant.
- On va promener Vega ?
Harry hocha la tête et ils sortirent dans le village, protégés du froid par leurs bonnets et leurs écharpes. Rapidement, ils marchèrent jusqu'à la Cabane Hurlante puis s'enfoncèrent dans la lande. Le chien courait devant eux, heureux de prendre l'air.
- Tu aimes bien déjeuner chez Arthur et Molly comme on l'a fait ce midi ? demanda soudain Teddy.
Harry se tourna vers lui, étonné. L'adolescent préféra fixer le chemin devant lui.
- Pourquoi cette question ?
- Je ne sais pas… Il y a Ginny et c'était ta femme. Maintenant, elle est avec quelqu'un d'autre. Et il y a Albus et Kate et… ça ne te fait pas drôle de les voir former une famille et de ne plus en faire partie ?
- Si je n'en faisais plus partie, je ne serais pas invité à ces déjeuners.
- Tu vois ce que je veux dire. Eux ils sont ensemble et toi, tu es tout seul avec moi. D'ailleurs, je ne suis plus beaucoup là puisque je suis à Poudlard. Ça ne te rend pas triste ?
Harry se tut. Il savait que Teddy ne faisait pas exprès d'être cruel dans ses propos et qu'il ne savait simplement pas comment le dire avec plus de délicatesse. Harry ne lui en voulait pas.
- Non, pas vraiment, avoua-t-il. Je me sentais seul quand j'étais avec Ginny et c'était encore pire que d'être tout seul.
- Ah…
- Je suis bien ici, avec toi. Je ne suis pas triste.
- Même quand je suis à Poudlard ?
- Tu me manques quand tu es à Poudlard mais ça ne me rend pas triste.
- Je te manque ?
- Oui, évidemment.
Teddy sourit, l'air heureux d'apprendre ça. Harry tendit le bras, ébouriffa les cheveux du garçon dans une caresse tendre puis lui sourit à son tour.
- Tu vas venir avec moi, demain, chez Drago ? demanda Teddy.
- Tu veux que je vienne ?
- Bah oui, répondit Teddy comme si c'était évident. C'est le but des réunions de famille, non ? Normalement, il devrait y avoir mes grands-parents, mes parents, mes frères et sœurs, mon parrain, mes oncles et mes tantes, mes cousins. Bon… je sais que je vois grand mais mon quasi-père et mon quasi-oncle, ça fera l'affaire.
Harry eut un pincement au cœur pour Teddy mais essaya de le cacher. Lui aussi s'était imaginé une famille idéale qui serait là à Noël et pour son anniversaire. S'il avait eu ne serait-ce qu'un quasi-père et un quasi-oncle, ça aurait fait l'affaire aussi.
- Je viendrai alors.
OoOoOoOoO
Ce Noël-là avait été moins éprouvant pour Drago. Comme l'année dernière, il l'avait passé avec Blaise et ça avait été une bonne soirée. Pas assez bonne pour oublier que les parents de Drago étaient en prison et que la mère de Blaise se fichait de lui mais ils étaient habitués, ça brûlait moins qu'avant. Après cela, Harry et Teddy étaient venus chez lui et ça, ça avait vraiment été un bon moment. Il avait même eu l'impression que Harry n'était pas en colère et le détestait moins. Ils avaient déjeuné dans la belle salle-à-manger de Drago enfin entièrement terminée, la discussion avait été facile, grâce à Teddy surtout. Ensuite, Drago avait joué du piano. Il avait senti le regard de Harry sur lui quand il jouait et il avait essayé de l'ignorer. Il y avait eu des cadeaux, des remerciements et du bon vin. Drago s'était presque senti heureux, à peu près.
Malheureusement, il sentait que ça n'allait pas durer. Noël passé, Drago put nettement deviner l'ombre planer au-dessus de lui. Il n'aimait pas le mois de janvier. Cela ferait deux ans qu'il était sorti d'Azkaban et il ne savait pas pourquoi mais cela l'angoissait. Il n'aimait pas y repenser, il n'aimait pas se souvenir de l'état dans lequel il était à l'époque. Il n'aimait pas réaliser encore et encore qu'il avait passé onze longues années là-bas. Cela l'obligeait à faire une sorte de bilan de sa vie actuelle et c'était toujours terrifiant. Sa maison n'était pas terminée, son projet de devenir Animagus n'avançait pas, faute d'orage. Il avait des amis, c'était au moins ça. Il était toujours célibataire. Il s'était trouvé un neveu affectueux et un fléreur qui lui tenait compagnie. Tout n'était pas horrible mais ça n'empêchait pas Drago de se sentir accablé et d'en souffrir.
Il se rendit à Azkaban au début du mois de janvier, pour voir sa mère. Même s'ils s'écrivaient régulièrement des lettres, Drago avait conscience qu'il ne se déplaçait pas assez pour lui rendre visite. Il préférait voir Franck. Ce jour-là, donc, il y alla pour sa mère. Franck était dans la salle des visites, avec ses parents et ils se firent tout de même une accolade amicale avant de rejoindre leurs familles. Drago s'assit devant Narcissa et se rendit compte qu'il ne l'avait pas vue depuis deux mois. Elle ne lui fit aucun reproche cependant, elle savait tout comme lui que rien n'était plus comme avant. Il lui parla de la maison dont les travaux avançaient lentement, n'osa pas dire qu'il n'avait rien fait depuis des semaines parce qu'il était déprimé. Il lui parla de Cyprian, de Petronilla et des chansons qu'il écrivait. Il ne parlait jamais de Teddy ou de Harry, il savait que ça ne servait à rien. Narcissa lui donna des nouvelles de son père qu'il n'avait pas demandées. Il écouta sans répondre. Pendant qu'elle parlait, il observait sa mère. Elle semblait fatiguée, plus qu'elle l'aurait dû. Elle avait des cernes violets sous les yeux, son visage s'était émacié. Drago se dit que cela durait peut-être depuis longtemps mais qu'il n'y avait pas fait attention avant.
- Tu vas bien ? finit-il pas demander. Tu as l'air… malade.
Narcissa leva les yeux vers lui et décroisa les mains en soupirant.
- Je suis malade, Drago.
- Qu'est-ce que tu as ?
- C'est toujours la même chose, c'est cette maladie qui a tué mes parents et tous les autres.
- La maladie des Sang-Pur, tu veux dire ?
- Oui.
Drago se figea et la contempla un instant, trop choqué pour parler. Narcissa leva la main vers lui pour caresser sa joue et Drago se rendit compte qu'elle tremblait. Elle avait essayé de le cacher jusqu'à présent mais ce n'était désormais plus la peine. Les doigts de Narcissa effleurèrent la joue de Drago puis sa main retomba lourdement sur la table, comme si elle n'avait plus de force.
- Et… Tu en es où ? demanda Drago d'une voix éraillée. Est-ce que…
- Il ne doit pas me rester longtemps j'imagine, quelques mois, peut-être un an.
- Quoi ? s'alarma Drago. Mais…
- Dans d'autres circonstances j'aurais tenu plus longtemps mais je suis à Azkaban. Les soins ne sont pas les meilleurs ici, l'environnement non plus. Et les guérisseurs disent que l'Oubliette a accéléré le processus.
Drago écarquilla les yeux.
- Tu fumes de l'Oubliette ?
- Tout le monde fume de l'Oubliette mon chéri, comment veux-tu supporter cela sinon ?
Drago regarda sa mère avec un mélange d'horreur, de peur et de douleur. Il se sentait perdu, il ne savait plus quoi penser. Ils n'étaient plus proches, certes, et il savait qu'elle ne comprenait pas ses nouvelles opinions. Pour autant, elle était sa mère, il ne voulait pas qu'elle meure. Si elle mourait, il ne lui resterait plus personne. Malgré cela, elle allait mourir, il le savait. Personne ne guérissait de cette maladie, surtout pas quelqu'un enfermé à Azkaban depuis des années, quelqu'un qui fumait une drogue qui abîmait un peu plus à chaque fois le cerveau déjà malade.
- Ta sœur Andromeda est morte de cela il y a deux ou trois ans, dit Drago.
- Vraiment ? Eh bien… voilà, à mon tour maintenant.
Elle n'avait pas l'air particulièrement triste ou apeurée. Drago comprit qu'elle acceptait sa maladie avec quelque chose qui ressemblait à du soulagement. Pourquoi aurait-elle voulu vivre de toute façon ? Elle savait qu'elle passerait sa vie ici, à Azkaban. Elle n'attendait plus rien à part une délivrance, quelle qu'elle soit. Drago l'écouta raconter les traitements que les guérisseurs d'Azkaban lui donnaient mais qui fonctionnaient à peine. Narcissa n'avait aucune envie de se battre, de lutter et de survivre.
- Je suis heureuse quand même de savoir que tu es libre, que tu as ta maison, un travail, des amis. Je pourrai mourir sans être trop inquiète pour toi.
- Je…
Il ne savait même plus quoi dire. Il rentra chez lui comme un automate, complètement accablé par la nouvelle. Il n'arrivait pas à y croire. Il avait conscience que son quotidien n'en serait pas dramatiquement affecté, que sa mère n'avait plus de place centrale dans sa vie depuis longtemps, qu'il l'avait déjà perdue, d'une certaine façon. Malgré tout cela, elle restait sa mère, et l'idée de sa mort le bouleversait et l'effrayait. Et puis cela faisait naitre en lui une autre peur, plus sournoise encore. Et lui ? Si vraiment l'Oubliette accélérait la maladie, quand serait-il malade, lui ? Serait-il malade, d'ailleurs ? Allait-il échapper à la malédiction des Sang-Pur ? Et cette drogue qu'il avait tant aimée, au point de la respirer pure, qui l'avait presque tué, avait-elle fragilisé on cerveau au point qu'il tomberait malade encore plus jeune que sa mère ? Ces questions tournèrent en boucle dans son esprit durant plusieurs nuits. Il se sentait presque trahi par l'Oubliette. Comment pouvait-elle faire cela à sa mère ? C'était absurde, il le savait, mais il ne pouvait pas s'empêcher de le penser.
Drago avait mal dormi et avait pris un café fort pour se réveiller. Il avait fait des cauchemars, de ses parents et de Voldemort. Cela faisait longtemps. Il arrêta ses pompes quand il entendit sonner à la porte d'entrée et se releva vivement. Un vertige nauséeux s'empara de lui et il dut s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Il avait dû se mettre debout trop vite, pensa-t-il en inspirant profondément. Rien à voir avec le fait qu'il ne mangeait rien depuis des jours et venait de faire une séance d'activité physique de trois heures. Drago descendit son escalier dans un état second et ouvrit la porte. Il mit quelques secondes à réaliser que c'étaient deux policiers de la Brigade Magique.
- Mr Malefoy ? demanda le policier, sachant très bien qui il était.
- Oui.
Ils se présentèrent mais Drago oublia immédiatement leurs noms.
- Vous êtes sorti d'Azkaban il y a deux ans maintenant, informa la policière. Nous venons nous assurer que tout va bien.
- Que tout va bien ?
- Oui, parfaitement. Vous savez, selon le verdict de votre procès, vous devriez être encore en prison. Vous avez été libéré plus tôt, tant mieux pour vous. Mais nous devons vérifier que tout va bien.
Drago se crispa, ses ongles griffant lentement la porte d'entrée.
- Et que voulez-vous vérifier, exactement ?
- Pouvons-nous entrer ?
Il n'avait pas le choix, bien sûr, et il s'écarta pour les laisser entrer. Les policiers observèrent le vestibule puis pénétrèrent dans le salon. L'homme se tourna vers Drago.
- Et si vous nous faisiez visiter ?
Drago resta immobile devant l'entrée du salon quelques secondes avant de s'obliger à bouger. Il leur fit visiter et les regarda fouiller chaque pièce avec nonchalance. Il devinait que c'était une visite de routine et qu'ils ne cherchaient rien de précis mais il se sentait comme une merde quand même. Il n'avait rien à cacher, ce qui ne l'empêchait pas de sentir une sueur froide couler dans son dos. Que se passerait-il s'ils trouvaient quelque chose, n'importe quoi, et le renvoyaient à Azkaban ? Quand chaque pièce fut examinée, ils revinrent dans le salon. La policière désigna le canapé.
- Asseyez-vous, Mr Malefoy, vous avons quelques questions à vous poser puis ce sera fini.
Il s'assit, raide et tendu, traité comme un invité dans sa propre maison. Ils avaient des questions dont ils prirent soigneusement chaque réponse en note dans un carnet. Depuis combien de temps avait-il acheté la maison ? Faisait-il les travaux lui-même ? Pourquoi ? D'où tirait-il la source de ses revenus ? Avec quels artistes ? Et son projet d'Animagus, avait-il été jusqu'au bout ? Non, à cause de l'orage ? Très bien. Drago répondait froidement, d'une voix un peu absente. Il pensa au bureau de Kyle, quand il s'y asseyait chaque mois pour faire le point sur ses dépenses. Kyle prenait des notes aussi, il écoutait les requêtes de Drago et il disait « Ce ne sera pas possible, Mr Malefoy, vous m'en voyez désolé. » puis il se levait et venait s'asseoir sur son bureau, juste devant Drago. « A moins que, peut-être, nous puissions trouver un arrangement… »
- Merci Mr Malefoy, ce sera tout. Tout semble en ordre. Vous recevrez peut-être une convocation au Ministère de la part de Mrs Greengrass si elle estime avoir plus de questions à vous poser. Bonne journée.
Il raccompagna les policiers à la porte et les regarda s'en aller. Drago essaya de se persuader que leur visite n'avait aucune importance et qu'il s'en fichait mais ce n'était pas vrai. Elle lui faisait mal et elle le ramenait à son statut de criminel. Il n'y était pas préparé. Allait-il devoir subir des visites de la sorte toute sa vie ou était-ce simplement parce qu'on l'avait libéré plus tôt ? La deuxième option sans doute mais il n'aimait pas ça. Drago passa le reste de sa journée à errer chez lui, sans but, angoissé, nerveux et malheureux.
