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11 – Univers

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C'était le week-end.

Merlin soit loué c'était le week-end car Severus ne se voyait pas expliquer à ses élèves que s'il avait l'air d'un zombie, c'était parce qu'Harry Potter, à demi-nu, était venu le saouler de vin rouge toute la nuit dans son lit.

Tout le monde aurait ri et personne ne l'aurait pris au sérieux. Et pourtant… il fit tourner dans sa main le liquide rubis et le porta à son nez : framboises, cassis et une touche plus âpre, minérale. Heureusement qu'il gardait cette bouteille en réserve.

Harry avait presque déjà fini son verre et releva vers lui un regard étrange : « Resservez-moi. » C'était un ordre ? Severus haussa un sourcil interrogateur, ce genre de petit geste qui aurait paralysé d'appréhension toute une salle de classe. Mais Harry, loin de se laisser impressionner, prit appui sur la jambe du potionniste et rapprocha son visage : « J'ai dit : resservez-moi. »

« Je vous avais très bien entendu la première fois, Monsieur Potter. Peut-être devriez-vous revoir votre façon de me demander un service ? »

Quelque chose de dangereux brilla dans les yeux de Potter et Severus se recula légèrement. Harry plaça une main sur son torse, mais son geste se figea quand il sentit la pointe d'une baguette se loger sur son cou.

« Dois-je vous rappeler que je possède une baguette, monsieur Potter, et que si jamais vous tentez de faire quoi que ce soit d'autre que de boire du vin, je saurais m'en servir ? »

Ils étaient terriblement proches. À un souffle de distance. Un grincement retentit : « Vous n'êtes pas le seul. Moi aussi, j'en ai une. » Et Severus se demanda s'ils parlaient de la même chose.

« Ne soyez pas vulgaire… »

Nouveau grincement : « De nous deux, c'est vous qui interprétez ce que je dis de façon perverse. Je parlais d'une vraie baguette. »

Harry s'avança un peu plus, laissant s'enfoncer le bois un peu plus profondément dans son cou et Severus sentit soudain un objet dur contre sa tempe.

La voix de Potter se fit vicieuse : « Mais je peux aussi vous montrer l'autre, si vous le souhaitez. »

Les deux hommes restèrent ainsi un moment, sans bouger, s'observant en silence comme deux chiens de faïence. Ce fut Snape qui posa le premier la question qui lui brûlait les lèvres : « Je croyais que vous aviez détruit votre baguette. »

Harry lui offrit un sourire condescendant : « Je l'ai fait. Ce n'est pas la mienne. Je ne l'utilise jamais, celle-là. » Il retira sa main de la tempe de Severus et ce dernier pu voir l'arme avec laquelle Potter l'avait menacé. Il eut une vague impression de déjà-vu.

« C'est celle de Tom. Je l'ai ramassée ce jour-là. Je n'ai pas pu me résoudre à m'en débarrasser. » Expliqua Potter avec indifférence.

Celle du Seigneur… Merlin. Le garçon avait récupéré la baguette du Seigneur.

« Elles sont sœurs, alors je peux facilement être son Maître. Mais ça fait des années que je n'ai pas utilisé la magie. Merde. Si vous continuez de me menacer avec votre arme, je vous jure que je vais finir par jouir sur vos draps. »

Severus jeta un œil vers le caleçon du gamin. Il n'avait pas menti : il pouvait voir son érection pulser dangereusement à travers le tissu. Il baissa lentement son bras. Décidément, il n'arrivait pas à cerner Potter. Parfois timide, parfois vulgaire, aussi pudique qu'indécent. Innocent et vicieux. Faible et dangereux. Et tout aussi torturé que bourreau. Il était l'antagoniste et le héros, ou plutôt l'ange et le diable, réunit dans un seul corps. Et Severus n'arrivait pas à savoir quelle version de lui il préférait. Peut-être toutes à la fois.

« Vous êtes le seul à le savoir. » murmura Harry avec arrogance, comme s'il lui faisait là un grand privilège.

Severus sentit doucement les pièces s'imbriquer dans son cerveau. Jusqu'à quel point ce gamin était-il brisé ?

« Potter… »

« Professeur. »

Severus frissonna : « Potter, pourquoi n'arrivez-vous pas à dormir ? »

Harry se figea un instant, avant de se reculer imperceptiblement. Il toisa Severus d'un air indifférent et ce dernier pu exactement dire quand il s'était replié sur lui-même. Ce n'était pas la bonne méthode, n'est-ce pas ? Bien. Il allait devoir donner un peu plus de sa personne. Il se releva du lit avec souplesse et, d'une main sûre, retira son t-shirt.

Harry, qui ne le quittait pas des yeux, s'empara en tâtonnant de la bouteille de vin pour la porter à ses lèvres. Le corps de Severus était long et sec et sa peau était si pâle que ces cicatrices ressortaient comme des tatouages.

« Ici. - dit-il en désignant une longue estafilade qui descendait de son torse à son nombril – J'avais votre âge, peut-être, et le Seigneur a souhaité tester ma résistance à la douleur. Il n'a pas utilisé la magie. Juste une arme blanche. Une dague ou un kriss, je ne sais plus. J'ai cru que j'allais mourir ce jour-là, mais il n'avait touché aucun de mes organes vitaux. C'était l'une de ses spécialités. Pourquoi n'arrivez-vous pas à dormir ? »

Potter ne répondit pas immédiatement. Il tendit la main vers Severus et sa voix était plus rauque encore qu'à l'accoutumée : « Vous avez dit la vérité. Vous me racontez leur histoire en m'offrant un verre. Laissez-moi la toucher. Je veux aussi pouvoir choisir la suivante. »

Que d'ordres.

« Potter, je ne vous offre rien. J'échange. Répondez à ma question et je déciderai si oui ou non vous méritez votre récompense. »

Harry tenta de s'extirper du lit pour rejoindre Severus. Aidés par l'alcool, ses pieds s'emmêlèrent dans la couverture et il manqua de tomber à plusieurs reprises. Il se débattit violemment comme il l'aurait fait avec un ennemi et le professeur de potions le regarda faire sans même esquisser un geste pour l'aider.

Le garçon était arrogant et c'était agaçant.

Enfin, Potter, légèrement essoufflé, se tint devant Snape. « Laissez-moi la toucher. » Répéta-t-il en tendant la main. Mais Severus ne comptait pas laisser les choses se dérouler ainsi. Il saisit fermement le poignet du garçon entre ses doigts fins et se pencha légèrement sur lui : « Pourquoi n'arrivez-vous pas à dormir ? »

Un grognement de frustration sortit de la gorge d'Harry et il fusilla son collègue du regard. Un demi sourire narquois naquit sur les lèvres de Severus : « Potter, Potter, Potter… ne me dites pas que vous avez réellement pensé que je vous laisserai le contrôle, à un moment ou à un autre ? Répondez à ma question. »

Harry ne semblait pas se décider. Bien. Il allait lui donner un petit aperçu. Juste de quoi aiguiller son désir. Il approcha lentement la main du garçon de son torse et laissa ses doigts frôler sa peau. À peine, juste de quoi le frustrer un peu plus. « Dites-moi ce qui vous empêche de dormir. »

« Je les vois. Chaque nuit. » Il avait les yeux fixés sur la peau pâle, son esprit obnubilé par ce toucher qu'il n'arrivait pas à obtenir. Severus autorisa les doigts à descendre lentement le long de son ventre. « Qui voyez-vous ? »

Harry releva les yeux et leur regard se croisèrent : « Les morts. Tous les morts. Ils me disent… ces choses. Ces horribles choses. Ou bien ils se contentent de me regarder de leurs orbites creuses. Et ils attendent… »

« Qu'est-ce qu'ils attendent ? »

Mais Potter était retourné à son mutisme. Aussi Severus déplaça la main hâlée vers une étrange tâche sur ses côtes qui semblait gravée dans sa peau : « Ici. Un Venenosa Mortifer qu'Albus m'avait demandé de réaliser pour lui. Terriblement acide et toxique. Il ronge les chairs plus rapidement que les nécrophages. J'ai dû la tester pour prouver son efficacité. Cela m'avait tellement attaqué que les baumes n'ont rien pu faire pour la cicatrice. »

Cette fois-ci, il laissa Potter le toucher sans le retenir. Enfin, le garçon ouvrit la bouche : « C'est moi qu'ils attendent. Ils attendent que je les rejoigne. Ils viennent me chercher, chaque soir. Chaque nuit. Systématiquement. »

« Quand dormez-vous ? Vous devez forcément dormir. »

Harry fit glisser ses doigts le long de la peau nue de Severus, jusqu'à un fin relief près de l'aine, si petit qu'il en était presque invisible. Il leva les yeux vers l'homme qui n'avait pas quitté du regard le moindre de ses gestes.

Un deal était un deal.

Snape esquissa un sourire malveillant : « Mon préféré. Une balle d'argent. Celle-ci vient d'un auror. Il m'a tiré dessus à bout portant, sans même vérifier si j'étais bien un loup-garou. C'est vous dire le niveau d'incompétence du ministère. »

Harry laissa ses doigts s'attarder sur la fine ligne de poils sombres qui descendait encore plus bas, sous le pantalon de Severus. « Je dors quelques heures à droite, quelques heures à gauche. Entre les cours que je donne, ou dans le parc. À la bibliothèque parfois. »

Severus reprit dans sa main celle d'Harry pour la guider vers son épaule droite. Ici, sa peau était comme grêlée : « Ma dernière en date. J'ai brassé une potion très spéciale. Celle-là était pour moi : c'est ma création personnelle. Une grande fierté. À force de travailler avec eux, j'ai développé une certaine résistance aux poisons chimiques et naturels. Je pensais pouvoir tenir face à celui-là. J'avais juste oublié que je suis un potionniste très doué. Je suis resté paralysé trois jours. C'est Poppy qui m'a trouvé et croyez-moi, ce n'était pas beau à voir. Je n'ai gardé aucune séquelle neurologique, mais mon épaule a trinqué. Prenez cette explication comme une excuse pour ce que je vais faire… »

D'une main ferme, Severus saisit la fiole contenant la potion de Sommeil sans rêve et en avala le liquide mauve d'un trait. Puis, sans un mot, il attira Harry vers lui, empoigna son menton et scella ses lèvres aux siennes. Une légère pression sur les côtés de la mâchoire du garçon le força à ouvrir la bouche et la potion se déversa dans sa gorge.

Potter essaya de se débattre, mais Severus resserra son étreinte. Il laissa sa langue effleurer celle d'Harry.

C'était un baiser amer.

Ce ne fut que quand il avala le liquide que Severus relâcha doucement sa prise.

Le garçon toussa et le repoussa brutalement : « Qu'est-ce que vous avez fait, putain ! »

Severus le toisa de toute sa hauteur : « Je veille sur votre santé, Monsieur Potter, puisque vous êtes incapable de le faire seul. »

« Je vous hais ! Je vous hais tellement ! » Il leva le bras pour le frapper mais, déjà, il chancelait sous l'effet de la potion. Il n'eut que le temps de sentir deux bras puissants entourer sa taille avant de s'enfoncer dans un profond sommeil sans rêve.

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Le résumé des feignasses. - 11

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SS : Vous voyez cette cicatrice, sur ma main, Potter ? Je l'ai eue en combattant vaillamment une boîte de choucroute.

HP : Ouha.

SS : Je sais.

Fin.

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