Bonjouuuur ! Bon sang, ça fait une éternité que je n'étais pas venue sur ce site pour publier :))
Cette fiction est un de mes projets doudous, j'ai quelques chapitres d'avance (et je connais tous les éléments de l'histoire du début à la fin), mais la publication peut être sporadique en fonction du temps que j'ai pour écrire et de mon obsession du moment. Ne m'en voulez donc pas si je ne publie pas pendant un certain temps.
L'histoire en elle-même a vu le jour peu après la sortie du Réveil de la Force, donc ça commence déjà un peu à dater, mais elle me tient à coeur. Et cela se passe bien pendant la période de l'Empire, entre les épisodes III et IV. Et non, pas de Kylo Ren et de Premier Ordre pour ces évènements. Je ne pouvais pas situer mon histoire autre part chronologiquement que lors de ma trilogie préférée.
Dernier détail, cette histoire a un trailer et un scroll d'ouverture à la Star Wars :
https*** *** watch?v=***-M_0Ad8QWPM&pp=***ygUedHJhaWxlciBzdGFyIHdhcnMgbGVzIGluc291bWlz***
(retirer les étoiles ou rechercher Les Insoumis - A Star Wars story trailer sur YouTube)
et
*****http******s:/you****** /JufI******U8eCiSE***** (pareil, retirez les étoiles et découvrez le contexte de l'histoire :3)
Bonne lecture !
Anna se rappelait avoir eu bien du mal à se lever, ce matin-là. L'oreiller semblait vouloir la tenir en otage et la couette l'étouffer comme une étreinte douloureuse. Elle serait bien restée quelques heures supplémentaires au lit, mais la voix de son père lui intimant de se lever la força à se redresser et à ouvrir les paupières, quoiqu'avec difficulté. Il faut dire que la nuit n'avait pas été facile, comme les précédentes.
Avec un grognement, la jeune fille se dépêtra de son duvet et manqua de trébucher sur son tapis de lit lorsque ses orteils nus se coincèrent sur l'ourlet. Même la séance de douche, qui d'habitude lui faisait un bien fou lorsqu'elle était encore toute ensommeillée, n'arrivait pas à la détendre, aujourd'hui. Les mains sur la nuque, Anna grimaça avant de poser le front contre la vitre du bac de douche, l'eau tambourinant son crâne et ses épaules sans répit ni relâche. Elle avait mal à la tête et se sentait grippée, comme si toutes ses articulations protestaient en même temps. Et surtout, surtout, elle aurait bien aimé voir ces fichus rêves partir avec l'eau qu'elle pouvait voir disparaître dans le siphon du bac.
Beaucoup auraient mis cet état de fatigue sur le compte de simples insomnies, comme cela pouvait arriver dans la vie des gens de temps à autre, mais Anna était persuadée qu'il ne s'agissait pas de la même chose. Elle n'avait aucun problème pour s'endormir… C'était les rêves qui s'empressaient de la réveiller au beau milieu de la nuit.
Ça avait commencé quelques semaines auparavant. Des impressions, des images, des ressentis. Elle y avait vu des couleurs violentes, entendu des sons déchirants, qui chaque fois ressemblaient un peu plus à des cris et des hurlements. Toutes ces informations se mélangeaient et se fondaient en un rythme bien précis, qui chaque nuit changeait de schéma pour en créer un autre. Mais le plus frappant dans tout cela, c'était cette impression constante de froid atroce, de chagrin et de colère.
De haine.
Anna se doutait bien que ce dont elle rêvait devait être un peu plus précis, mais c'était tout ce dont elle arrivait à se souvenir lorsque le matin finissait enfin par venir.
A part pour la nuit dernière.
Elle fronça les sourcils et secoua la tête pour chasser les gouttes d'eau qui lui tombaient dans les yeux, troublée par l'image qui ne cessait de tourner en boucle dans son esprit encore embrouillé par les dernières brumes du sommeil.
Une ville en ruines.
Des immeubles mis à bas, des gravats jonchant les rues, des flammes, des débris…
Et le silence.
La ville elle-même était vide, si ce n'était pour des silhouettes blanches et noires sans visage qui flottaient dans les rues désertes, toujours aussi muettes que des esprits errants.
Anna fut agitée d'un frisson, avant d'attraper le savon pour se frotter énergiquement la peau. Tout ça n'était que des bêtises créées par son esprit dérangé et en manque de sommeil. Mais qu'est-ce qu'elle avait aussi à regarder cette série ? Elle était sûre que c'était à cause de ça qu'elle passait son temps à cauchemarder, mais en même temps, elle n'aurait jamais avoué à ses parents qu'elle regardait ça. Elle ne pouvait pas s'en empêcher. La violence qu'on y trouvait était inimaginable, mais l'histoire était si prenante qu'Anna avait réussi l'exploit de passer outre ses limites en matière de gore pour continuer à suivre les épisodes. C'était son amie Claire qui lui avait montré cette série pour commencer, et lorsque le sang avait commencé à y couler en quantité, Anna avait été trop prise par l'histoire pour pouvoir arrêter.
Même si ça ne l'empêchait pas de sentir son estomac se tordre désagréablement dans ces moments-là.
Malgré son manque d'efficacité, la douche lui fit du bien, et c'est en meilleure forme qu'elle sortit de la salle de bain pour aller enfiler quelques vêtements et remonter le couloir à fond la caisse avant d'atterrir in-extremis sur sa chaise attitrée. Son geste fit sursauter sa mère, occupée à lire un article de magazine en faisant tourner sa cuillère dans son thé.
— Maman, ta tasse est froide, lança machinalement la jeune fille sans même vérifier ses dires ni s'excuser de son arrivée en fanfare.
— Et merde, soupira Nathalie en se levant pour aller passer sa tasse au micro-ondes. Combien de fois t'ai-je dit d'arrêter de courir sur le carrelage, au fait ? Benji s'est encore cassé la figure, hier !
Anna haussa les épaules, signifiant son ignorance quant au nombre d'avertissements. Si cela gênait vraiment sa mère, elle le lui aurait fait comprendre depuis bien longtemps. Et Benji était assez grand pour connaître les risques du métier. Ce n'était quand même pas sa faute si son petit-frère était plus casse-cou qu'elle !
— Bien le bonjour à toi aussi, Maman, lança-t-elle à la place, son sourire faisant pétiller ses petites taches de rousseur.
Nathalie se contenta de sourire avant de récupérer sa tasse de thé, alors que son mari, Daniel, entrait lui aussi dans la cuisine, un air passablement agacé sur le visage.
— Benji ne veut pas sortir du lit, grommela-t-il en attrapant le pain et le couteau. Monsieur veut encore faire la grasse matinée.
— Moi aussi, je l'aurais fait, la grasse mat', Papa, si tu n'avais pas décidé que tout le monde devait être debout aux aurores, observa Anna.
— Il est neuf heures !
— Et c'est samedi.
— C'est pas une raison, vous sortez de vacances !
Anna leva les yeux au ciel. Son père ne comprenait toujours pas qu'on puisse avoir envie de dormir le matin. L'un de ses défauts, c'était surtout qu'il imposait ça aux autres. Il fallait le voir lors des lendemains de soirée ou de réveillons de Noël ! Il devenait comme fou, surtout que Nathalie lui avait formellement interdit de ne serait-ce que tenter de les réveiller. Et encore, avant, c'était pire : il rentrait à tout va dans leur chambre en annonçant le matin à tue-tête. Anna et Benji avaient fini par réclamer la clef de la porte de leurs chambres respectives à leur mère pour avoir un peu d'intimité, surtout lorsqu'Anna était entrée dans la puberté. Cela n'empêchait malgré tout pas Daniel de crier de l'autre côté de la porte, au grand dam des deux enfants.
Anna cacha son sourire désabusé dans son bol de chocolat. Son père ne changerait jamais… Mais c'est comme ça qu'elle l'aimait.
C'était sa famille.
— Tu le connais, Papa. Il a sûrement encore dû passer la nuit sur ses jeux vidéo, lança la jeune fille avant d'engloutir sa tartine. Et puis fé l'ave ingrat.
— La bouche pleine, Anna, la réprimanda sa mère.
Anna baissa instinctivement les yeux sous le rabrouement avant d'avaler sa bouchée. C'était peut-être l'âge ingrat pour son frère, mais elle-même avait visiblement oublié les fondamentaux ! C'était idiot, elle n'était pas foutue de montrer l'exemple...
— Bon, ce n'est pas tout ça, soupira Daniel en se levant, mais j'ai du boulot. Anna, tu t'assures s'il te plaît que ton frère ne passe pas sa journée au lit et…
— Oui, Papa, soupira Anna en se levant à son tour. Mais encore une fois, être sur son dos n'arrangera certainement pas son humeur, surtout si tu l'as réveillé avant.
Et sans attendre de réponse de la part de son père, la jeune fille retourna dans sa chambre pour se jeter sur son lit défait. Le froid soleil de fin d'automne ne réchauffait pas la pièce, mais éclaboussait le parquet poli par les ans de couleurs pales, la poussière dansant une folle sarabande à travers les rayons.
La fatigue s'abattait déjà sur Anna, menaçant de la renvoyer dans les bras de Morphée, lorsque les vibrations insistantes de son téléphone abandonné sur le bureau la tirèrent de sa torpeur avec un sursaut. Elle se redressa en jetant un regard irrité à l'objet, puis se força à se lever pour aller répondre, malgré son envie persistante de l'ignorer et de s'endormir. A croire que le monde entier s'était ligué contre elle pour l'empêcher de rattraper son manque de sommeil.
— Vous êtes bien chez Anna Salamaendes, nom de famille imprononçable depuis quatre générations. Nous sommes actuellement en congé pour une durée indéterminée, alors veuillez s'il vous plaît reporter votre requête à notre service après-vente. Nous nous efforcerons de satisfaire votre demande le plus rapidement possible.
— Change de disque, perroquet ! répliqua la voix de Claire à l'autre bout du fil, une note de rire dans la voix. Franchement, essaye de varier un peu ton registre !
— La flemme, marmonna Anna pour toute réponse en relaissant tomber comme une chiffe molle sur son oreiller décidément bien moelleux.
— T'as la flemme de passer d'une phrase à rallonge à « allô » ou « oui » ? Je te comprendrai jamais, décidément…
— Disons alors que j'ai la flemme d'improviser, lança Anna en se retournant sur le dos.
— Et t'as encore la flemme pour boire un café, cette aprèm ? répondit la si pragmatique Claire. J'ai un tas de trucs à te raconter, alors t'as intérêt à te pointer ! Je finis mon cours de boxe à seize heures trente et poireauter, tu sais bien que c'est pas mon truc.
— Est-ce que je t'ai déjà ne serait-ce qu'une fois posé un lapin, Claire ?
— Tu t'es déjà endormie alors qu'on devait aller au ciné avec mon frangin et ma cousine, l'autre soir…
— … A part pour ce soir-là !
— Hum !
— Désolée encore, d'ailleurs.
— Mouais… !
— Bon, dix-sept heures au café du Bord de l'eau, alors ?
— … Ça marche. Et sois pas en retard, hein !
— Non, ça, d'habitude, c'est ta spécialité, pouffa Anna avant de raccrocher pour éviter d'avoir à entendre la réplique véhémente de Claire.
Elle posa son téléphone sur sa table de nuit et referma les yeux, ne les rouvrant que lorsque le portable vibra, indiquant qu'elle venait de recevoir un texto. Son regard se posa sur l'icône clignotant sur son écran, qu'elle ouvrit d'un toucher du pouce.
« Je te déteste cordialement ».
Le SMS arracha un sourire à la jeune fille. Claire ne changerait décidément jamais !
Si Anna était de nature plutôt patiente, Claire était au contraire toujours prête à monter sur ses grands chevaux, démarrant au quart de tour à la moindre provocation. Les deux filles avaient des caractères diamétralement opposés, le sens du réalisme de Claire Malbec contrastant avec le côté rêveur d'Anna. Mais toutes deux se connaissaient depuis longtemps, et s'étaient toujours serrées les coudes en gardant des liens forts.
Claire était, pour être franche, la seule amie proche d'Anna. Pas que cette dernière soit totalement opposée aux relations sociales, loin s'en fallait ! Mais c'était ainsi que les choses fonctionnaient pour cette brunette menue aux yeux noisette et au visage piqueté de taches de rousseur. Anna s'était toujours contentée de ce qu'elle avait sans jamais chercher plus, un trait qui pouvait en étonner, sinon parfois en irriter, certains. Ses notes étaient correctes, mais ses professeurs lui faisaient parfois la réflexion qu'elle pouvait faire plus… Des propos qui entraient par une oreille et ressortaient par l'autre. Elle n'avait pas beaucoup d'amis, tout simplement parce qu'elle n'avait pas besoin d'en avoir plus et ne ressentait pas la nécessité d'en chercher davantage. Elle ne s'énervait pas vite et pouvait faire preuve d'une ouverture d'esprit plutôt large, ce qui contribuait encore plus à sa nature d'ordinaire posée… Au final, Anna se représentait souvent sa vie comme une fleuve tranquille. Et cela lui convenait. Son esprit vagabondait volontiers par monts et par vaux, ses rêveries dansant la ritournelle dans sa tête à tout-va, mais que cela n'en reste qu'au stade de l'imagination ne lui posait pas de problèmes. Cette dernière la faisait voyager sans qu'elle n'ait à bouger de son foyer. Que demander de plus ?
Elle allait reposer son téléphone quand une autre icône fit son apparition sur l'écran en clignotant. Instinctivement, elle l'ouvrit, tout en se disant que ça devenait quand même bien chiant, tous ces « pop-ups ». En l'occurrence, il s'agissait là d'un article d'informations, qui venait de paraître sur le site du journal auquel elle était inscrite. Pas qu'elle suive ça avec le plus grand intérêt du monde, mais de temps à autres, se tenir informé, ce n'était pas plus mal, non ?
« Nous sommes toujours sans nouvelles du satellite américain Eagle 1, qui a cessé d'émettre quelques jours plus tôt, au grand étonnement des scientifiques responsables du projet aérospatial. Le satellite, qui a été envoyé dans l'espace en 2009, est normalement programmé pour atteindre l'orbite de Pluton, mais la NASA a annoncé avoir perdu le contact avec l'engin spatial vers 3h30 du matin, jeudi dernier. « Il pourrait s'agir d'un simple problème technique », a déclaré Michael Reaves, porte-parole de la NASA, ce matin, « Nos techniciens se penchent sur le sujet en ce moment même, mais si nous ne parvenons pas à retracer Eagle 1, il y aura fort à parier que c'est parce qu'il a été trop endommagé, peut-être par un choc avec un autre corps qu'il aura percuté dans sa course ». Il s'agit du second engin haute technologie ayant disparu des radars de la NASA depuis le mois d'août. Khan 35, envoyé en 2006, a lui aussi cessé d'émettre alors qu'il… »
Anna cessa sa lecture et reposa son portable sur la table de nuit, le regard vague. Deux satellites qui disparaissaient… Bon, à part ça ? Elle était à peu près sûre que tous les théoriciens du complot de la planète allaient encore relier ça aux hypothétiques reptiliens, illuminatis et autres joyeusetés, à dire que la NASA et le gouvernement (dans ce cas-là, américain) étaient prêts à dissimuler la vérité au reste du monde et autres bêtises. D'habitude, tout ça aurait fait sourire, sinon rire, la jeune fille. Mais pas ce matin. Si l'appel de Claire lui avait paru être un petit rayon de soleil, sa fatigue l'incitait plus à râler qu'à rire des âneries que des illuminés passaient leur temps à croire et à raconter.
A l'autre bout de l'appartement, elle pouvait vaguement entendre sa mère farfouiller dans les affaires de son bureau, sûrement à la recherche d'un document égaré parmi les montagnes de papiers qu'elle entassait autour de son ordinateur depuis des années. A côté de sa propre chambre, son frère était complètement silencieux, signe indéniable qu'il s'était profondément rendormi après le passage en fanfare de leur père. Il ne changerait décidément jamais, celui-là…
N'empêche qu'il n'avait pas tort. Maintenant que Daniel était parti au boulot, plus rien ne l'empêchait d'aller se réfugier quelques heures de plus dans les bras de Morphée. Anna prit soin d'éteindre son téléphone avant, malgré tout. Hors de question de prendre le risque que quelqu'un la réveille !
En rabattant la couette sur sa tête avec un soupir de contentement, la jeune fille se prit simplement à souhaiter qu'un autre rêve ne vienne pas lui casser les pieds…
OOO
Le soir commençait à peine à tomber lorsqu'Anna se laissa choir sur une banquette à l'intérieur du café du Bord de l'Eau, sa carte de transport encore coincée entre les dents pour avoir eu la malchance de la tenir à la main alors que son téléphone était en train de sonner. N'ayant pas réussi à répondre à temps à cause de ses mains prises, Anna avait néanmoins pu lire le SMS que Claire lui avait envoyé après coup indiquant qu'elle était en route. Arrivée la première, il ne lui restait plus qu'à attendre que mademoiselle Malbec daigne lui faire l'insigne honneur de sa présence. Anna eut un sourire à cette pensée, et s'étira comme un chat sur sa banquette rehaussée de cuir craquelé par le temps.
Ce café était le refuge des deux amies depuis des années. Il était plus petit que la plupart des bistrots que l'on pouvait trouver à Paris, mais disposait d'un charme indéniable qui le rendait confortable et chaleureux. A moins que ce ne soit la décoration très inspirée Belle Époque qui n'aide à attirer les clients le propriétaire, s'il était un as pour faire d'excellents cafés, chocolats chauds et cocktails, n'était étonnamment pas la personne la plus agréable au monde, ayant tendance à offrir un visage constamment renfrogné et peu avenant. Mais les visites répétitives d'Anna et Claire avaient contribué à le rendre moins antipathique envers les deux filles. Après, Anna se demandait de temps à autre si son comportement n'était pas dû à une vie plutôt morose : Mr Judan portait sur son visage et ses mains les marques d'une vie qui n'avait visiblement pas été de tout repos, voire difficile. Peut-être son caractère et sa façon de se comporter n'étaient-ils qu'un moyen pour lui de faire face à ce qu'il avait vécu. Mais la jeune fille n'aurait jamais osé lui poser la question. S'il était un peu plus avenant avec Claire et elle, elle doutait qu'il soit prêt à leur raconter sa vie. Elle l'avait par ailleurs déjà vu s'énerver après des ivrognes qui étaient entrés dans le café, un jour, et ce qui en avait résulté ne l'encourageait certainement pas à tenter le diable. Non… Il les laissait tranquilles quand elles venaient, et elles ne l'embêtaient pas plus en retour. Et cela convenait à tout le monde.
Et quand on parlait du loup…
— Un latté, s'il vous plaît, Mr Judan, demanda Anna lorsque le propriétaire lui fit un signe derrière son comptoir.
Sa seule réponse fut un hochement de tête laconique, mais non accompagné de la moitié de grimace dont il gratifiait ceux qu'il ne connaissait pas et qui entraient dans son café. Franchement, c'était à se demander comment il pouvait encore avoir des clients, parfois…
Anna n'était pas encore servie quand Claire entra à son tour dans le café. Son sac, relativement bombé, fit un bruit invraisemblable lorsqu'elle le lâcha sur le siège à côté du sien avant qu'elle ne s'asseye avec un soupir. Anna cligna des yeux d'un air perplexe.
— Tu transportes quoi, dans ton sac ? demanda-t-elle d'un ton légèrement surpris.
— Je passe la nuit chez ma tante. Je dois garder mon cousin, ce soir.
OK, réponse concrète.
— Mais… T'as pris un scaphandre avec toi pour que ça fasse un bruit pareil ?
Claire se pencha en avant, un demi-sourire accroché aux lèvres.
— Tu veux pas savoir, crois-moi.
Anna se contenta de hausser les sourcils, mais l'arrivée de son latté l'empêcha d'insister à propos du contenu du sac. Claire s'empressa de commander la même chose tant que Mr Judan était encore à leur hauteur. Toujours sans un mot, il fit demi-tour et entreprit de préparer sa commande.
— Tu sais que t'as une tête de zombie qu'on aurait congelé et décongelé dans la même journée ? lança Claire de but en blanc.
Anna faillit s'étouffer avec sa gorgée de café, ayant du mal à retenir son éclat de rire. Claire ne changerait décidément jamais !
— Je me doute, finit par répondre Anna, Je n'ai pas beaucoup dormi, la nuit dernière… Et la sieste qui a suivie ne m'a pas franchement permis de récupérer autant que je l'aurais voulu.
Claire pencha la tête sur le côté, sa queue de cheval d'un blond étonnamment clair basculant dans le vide. Elle n'aurait pas fait tache dans une de ces séries américaines adeptes des blondes californiennes au regard azur, avec ses yeux gris et sa peau bronzée. Mais elle était surtout dotée d'une silhouette athlétique qui attirait souvent les regards de la gent masculine dans la rue, fanatique de sport comme elle l'était. Anna se prenait parfois à l'envier d'avoir des atouts pareils. Claire était le genre de personne que l'on remarque aisément. Elle possédait cette étincelle de plus qui la rendait intéressante dès lors qu'elle ouvrait la bouche, faisant briller ses yeux tandis que sa langue acérée ne manquait jamais une occasion de tailler les bouts de ceux qui auraient le malheur de poser un pied hors de la ligne. Elle avait la répartie fine et l'esprit affûté qui allaient à merveille avec la profession à laquelle elle se destinait depuis qu'Anna la connaissait, c'est-à-dire depuis quand même déjà longtemps : avocate.
Depuis qu'elles étaient enfants, c'était Claire qui avait toujours pris la défense des plus faibles et des plus petits qu'elle, comme Anna, véritable brindille quand on les comparait. Elle avait depuis longtemps estimé que les super-héros de la vraie vie, c'était ceux qui se démenaient pour rendre la justice dans les cours et les tribunaux, du moins à ses yeux, et avait fermement décidé d'en faire partie. Et quand Claire Malbec décidait quelque chose, elle faisait tout pour réussir à remplir ses objectifs. Anna avait rarement vu quelqu'un avec une telle volonté. Ce n'était en tout cas certainement pas elle qui irait lui faire de la concurrence sur ce terrain-là.
— Aurais-tu fait un rêve torride et déroutant à propos d'un certain Gabriel ? la taquina-t-elle avec un sourire dont elle avait le secret.
Anna sentit ses joues chauffer à l'entente de sa pique sans méchanceté, regrettant néanmoins pour la millième fois d'avoir eu le malheur de lui parler de ce garçon pour qui elle avait un faible depuis deux ou trois ans. Un type de son lycée, populaire, belle gueule et d'abord sympathique. Claire n'avait pas pu s'empêcher de le surnommer « le cliché Photoshop » lorsqu'Anna lui avait décrit ses penchants. Bon, la brunette devait avouer qu'elle n'avait pas tout à fait tort. Il était vrai qu'il arborait une sorte de beauté presque plastique, qui attirait beaucoup de filles comme des papillons à une flammes. Ce qui plaisait le plus à Anna, néanmoins, c'était surtout la tendance qu'il avait à sourire si souvent. Anna avait toujours eu un faible pour les garçons souriants… et sincères dans leurs sourires.
— Non, protesta-t-elle en se passant une main dans les cheveux tout en faisant la moue. Dis-toi que j'aurais bien aimé, mais bon…
— De toute façon, je pense que tu perds ton temps avec lui, répondit Claire en s'installant plus confortablement encore. Ce type a peut-être une belle gueule, mais il doit avoir le charisme d'une moule restée trop longtemps sur un rocher à marée basse, si tu veux mon avis. Je doute que ça vaille la peine de se mettre dans des états pareils…
— Merci, Claire…, marmonna Anna d'un ton boudeur en jouant avec sa cuillère.
Sa réaction fit rire la blonde qui se pencha en avant pour poser une main sur son avant-bras.
— J'adore quand tu fais cette tête, ça me tue ! gloussa-t-elle. Mais plus sérieusement, t'as pas à t'inquiéter les garçons, ce n'est pas ça qui manque. Bien sûr que ton Gabriel est tellement mignon que même le diable irait lui demander un câlin… Mais t'es sûre que t'as pas envie de t'amuser un peu, aussi ? Je doute que tu puisses faire ça avec ton beau gosse à la mèche retouchée.
Anna ne répondit pas tout de suite. A vrai dire, elle ne savait pas trop. Elle ne connaissait pas les méandres de l'amour. A seize ans, elle n'était pas encore tombée amoureuse, mais avait pu voir beaucoup de filles de sa classe subir les douleurs de cœurs brisés et la béatitude des tourtereaux. Des fois, elle se demandait si c'était normal. Elle avait même posé la question à sa mère, mais Nathalie s'était contentée de lui répondre que tout ça venait quand on était prêt.
Mais quand serait-elle prête ? Elle ne niait pas avoir un faible pour Gabriel, peut-être plus fort que celui qu'elle avait pu avoir pour d'autres garçons. Mais elle n'avait pas osé lui parler franchement. S'il était dans sa classe, il n'était pas parmi les gens qu'elle fréquentait lorsqu'elle était en cours. Ce qui ne l'avait malgré tout pas empêchée de l'admirer de loin, et de se surprendre à rêvasser en cours en posant son regard sur lui de temps à autres. Est-ce que c'était ça, l'amour ?
Elle grimaça sans vraiment y penser, sous l'œil hilare de Claire qui n'en ratait décidément pas une miette et qui s'amusait comme une folle.
Un jour, elle se vengerait… Claire ne perdait rien pour attendre !
C'est ainsi que quand Mr Judan revint avec le latté de la blonde, il trouva les deux filles occupées à déterminer qui sortirait gagnante de la féroce bataille de pinçages de côtes qui venait de s'engager, Claire ayant investi la banquette sur laquelle était jusque-là assise Anna. Toutes deux se figèrent lorsqu'elles croisèrent le regard noir du propriétaire des lieux alors qu'il posait sa tasse sur leur table.
Puis ses yeux les quittèrent pour remonter vers la vitrine et quelque chose au dehors. Ses sourcils broussailleux, d'abord froncés, se haussèrent avant que ses yeux ne s'écarquillent brusquement. Remarquant son changement d'humeur soudain, Claire et Anna se regardèrent d'un air étonné…
Jusqu'à ce que la surface de la table, sous la paume d'Anna, ne se mette soudainement à vibrer.
La jeune fille baissa les yeux en fronçant les sourcils, avant que des tintements ne l'incitent à relever la tête. Derrière le bar, tous les verres, les choppes, les tasses, la porcelaine, les machines à café, à pression, les bouteilles et la caisse vibraient et frissonnaient comme pris d'un tremblement incontrôlable. Anna ouvrait la bouche pour poser une question tout en se tournant vers Claire, mais ses mots moururent avant d'avoir atteint ses lèvres. Claire ne la regardait pas. Elle avait le regard fixé dehors, au-delà de la vitre qui faisait office de large baie vitrée et sur laquelle était inscrit le nom du café, les yeux exorbités. Et elle n'était pas la seule. En fait, tous les clients avaient le regard rivé vers l'extérieur. Anna tourna alors la tête à son tour...
Et crut sentir son cœur rater un battement.
…
Elle avait beau avoir régulièrement la tête dans les nuages, l'esprit ailleurs, à penser à des choses inattendues, parfois drôles, parfois tristes, parfois incongrues, le tout souvent au détriment des choses qu'elle devait faire en général…
Mais jamais, au grand jamais, elle n'aurait pu imaginer voir un jour … un gigantesque vaisseau projetant son ombre sur la ville de Paris, son ventre titanesque à quelques dizaines de mètres seulement du toit des plus hauts bâtiments de la Ville Lumière.
And so it begins :D
A très vite !
Lereniel
