Chapitre 2, ou le début de l'horreur...
Un silence terrifiant tomba à l'intérieur du café, seulement troublé par la musique en sourdine diffusée par les discrets haut-parleurs… Jusqu'à ce qu'un bruit assourdissant ne fasse vibrer les vitres dans un vacarme de fin du monde. On aurait dit les réacteurs d'un avion multiplié par mille. Anna sentit ses entrailles se tordre douloureusement et se mit à trembler de façon incontrôlable. A côté d'elle, Claire lui agrippa brusquement la main et la serra plus fort qu'elle ne l'avait jamais fait.
Dans la rue, les filles pouvaient voir les passants complètement figés sur place, comme frappés par la foudre, bien que certains d'entre eux sortent déjà leurs téléphones pour immortaliser l'événement incroyable. Parce que l'instant était effectivement incroyable, inattendu, bouleversant…
Déstabilisant ?
— Je…, finit par souffler Claire d'un ton quasi-inaudible. J'y crois pas… Tu vois bien ce que je vois ?
— C'est pas comme s'il était invisible, ce vaisseau, répondit Anna en suivant des yeux les lignes dures de l'engin spatial, le cœur battant à tout rompre. … Je te jure que je vais me mettre à hurler dans trois secondes si…
Anna ne termina pas sa phrase, parce que Claire lui plaqua sa main sur la bouche sans pour autant quitter le vaisseau des yeux, un air à la fois abasourdi, émerveillé et quelque peu inquiet sur le visage. Mr Judan se pencha davantage pour voir le titan de métal avec plus de précision, et Anna crut l'entendre marmonner quelque chose comme « … quoi encore, ces conneries ? … ».
Sous leurs yeux ébahis, le gigantesque vaisseau se mit soudain à tourner sur lui-même avec une majestueuse lenteur, les rayons du soleil couchant frappant ses flancs étonnement droits. Son mouvement permit à Anna de visionner la forme générale du mastodonte, qui arborait une étrange silhouette triangulaire.
Sa main tâtonna vers son sac à la recherche de son propre téléphone, la jeune fille éprouvant une envie de plus en plus pressante d'appeler ses parents pour les prévenir de la tournure pour le moins inattendue des événements. Après, peut-être qu'ils étaient déjà au courant. Ce vaisseau – l'utilisation de ce mot paraissait tellement impensable quelques minutes plus tôt – était tellement énorme qu'ils devaient sûrement l'avoir vu. Mais Anna ne pouvait s'empêcher de ressentir un terrifiant malaise…
Une impression de déjà-vu.
Elle trouva enfin son téléphone et le déverrouilla, réussissant finalement à quitter le géant de métal des yeux. Elle avait le cœur qui battait si vite que ses mains en tremblaient. En fait, son corps entier frissonnait, comme si elle avait froid. Mais ce n'était pas un froid habituel, qui survient quand le vent souffle brusquement en s'engouffrant dans les pans de votre manteau lors d'un matin d'hiver.
C'était différent.
— Anna…
— Claire, la coupa-t-elle en regardant l'écran de son téléphone, les sourcils froncés, une désagréable boule au ventre, … Tu as du réseau sur son téléphone ?
Mais Claire s'en préoccupait comme de sa première chaussette trouée. Elle avait toujours les yeux rivés vers le ciel, et elle était si tendue qu'Anna avait l'impression d'avoir un bloc de béton à côté d'elle à la place de son amie.
— Claire ?
— Tu vois ça ? la coupa la blonde en tendant d'un coup le doigt vers la vitre.
Anna leva de nouveau les yeux de son téléphone pour les poser sur la forme énorme qui avait investi le ciel. De là où elles se trouvaient, elles pouvaient voir ce qui paraissait être une fenêtre de lumière sous le ventre du géant vomir des éclats de soleil, comme une nuée de mouches noires dérangées alors qu'elles se repaissaient d'une carcasse.
L'angoisse d'Anna monta d'un cran encore, lui laissant l'estomac douloureusement tordu.
— On… On ferait peut-être mieux de rentrer…, commença-t-elle.
Mais un son l'interrompit brusquement, la figeant sur place. C'était un sifflement strident et désagréable, à mi-chemin entre un rugissement enroué et le chuintement d'une bouilloire bouillante. D'abord lointain, il se fit plus précis et proche en l'espace de quelques secondes à peine. Et Anna eut à peine le temps de se demander d'où venait ce bruit, voyant Mr Judan ouvrir la bouche avec un air horrifié sur le visage…
Avant que l'enfer ne se déchaîne.
Dans une gerbe de flammes, une explosion transforma la rue en un champ d'apocalypse. La vitre derrière laquelle se trouvaient les deux filles vola brusquement en éclats, et seuls les réflexes fulgurants de Claire, hérités de ses longues heures de sport, leur permirent d'éviter d'être gravement blessées.
Les oreilles emplies d'un sifflement sourd, prise de vertiges, Anna sentit vaguement le sang couler d'une coupure qu'elle avait reçue à la tempe, courtoisie d'un éclat de verre mal placé sur sa trajectoire, gouttant le long de sa joue pour taper le sol en un tapement inaudible au milieu du bruit assourdissant. Une fumée âcre et grasse, noire comme du charbon, inondait les lieux d'une semi obscurité lugubre, ourlée des hurlements et des cris de panique que l'on pouvait entendre provenir de la rue. Le ronflement des flammes se mêlaient aux pleurs et aux gémissements de douleur. Anna entendit Claire grogner à sa droite tandis qu'elle s'extirpait de sous la table au milieu des débris en tout genre, les mains tremblantes et douloureuses. Elle avait déjà du mal à respirer et ses yeux débordaient de larmes tandis qu'elle essayait de retrouver un semblant de repère dans ce qui avait autrefois été leur refuge…
Une grande main calleuse s'abattit soudainement sur son épaule, lui faisant pousser un cri de surprise, mais la personne qui l'avait agrippée ne lui laissa pas le temps de parler. Anna put entendre que Claire subissait le même traitement tandis qu'elle était traînée sans ménagement derrière ce qui restait du bar en bois. Elle capta le bruit d'une porte qu'on ouvrait, des néons blancs qui grésillaient faiblement en éclairant des caisses remplies de bouteilles diverses et variées, puis se sentit tituber sur du béton froid tandis qu'un grincement de porte métallique se faisait entendre. Tout de suite après, Anna glapit en boulant dans une flaque d'eau sale et glacée. Levant enfin les yeux, elle constata qu'elle et Claire se trouvaient à présent dans la ruelle qui courait derrière le café. Dans un coin, des poubelles débordantes d'ordures dégageaient une pestilence à peine notable avec la puanteur de brûlé dégagée par l'épais nuage de fumée obscurcissant le ciel au-dessus de leurs têtes.
Tournant la tête, Anna put à peine voir Mr Judan, leur stoïque et grognon Mr Judan, dont le visage portait des traces de brûlures impressionnantes, leur crier avec urgence :
— Courez !
Avant de claquer la porte coupe-feu avec violence, les empêchant de répondre.
Un instant tétanisée, Anna s'empressa de se redresser, frissonnant dans sa malheureuse flaque d'eau. Elle n'était pas complètement debout que Claire lui prenait déjà la main, manquant de la faire tomber à nouveau tandis qu'elles se mettaient à courir vers le bout de la ruelle.
— Attends, on ne peut pas le lai...
Mais elle ne put même pas terminer sa phrase. Il y eut soudainement un nouveau sifflement strident, puis la terre trembla et l'obscurité céda un instant place à une lumière aveuglante, qui envoya les deux filles au sol dans un cri commun pour se protéger les yeux et les oreilles lorsqu'une explosion terrible secoua à nouveau leur univers. Elles furent immédiatement noyées dans une fumée noire étouffante, dégageant une odeur de plastique cuit...
Et de chair brûlée.
Toussant à en cracher leurs poumons, les yeux larmoyants et le cœur battant, Anna et Claire se redressèrent... Pour constater que la porte métallique que Mr Judan leur avait claqué au nez il y a quelques secondes à peine avait été soufflée par la puissance du choc, pour s'encastrer dans le mur d'en face. De l'ouverture se déversait à présent un torrent de noirceur à travers laquelle des flammes crépitaient avidement. Anna avait le cœur au bord des lèvres, si bien qu'elle ne se rendit pas immédiatement compte qu'elle s'était mise en mouvement, titubant jusqu'à la rue principale pour revenir devant le café du Bord de l'eau.
Ou de ce qu'il en restait.
Là où jusque-là s'était tenue une devanture joliment décorée et bien entretenue, il n'y avait plus qu'une carcasse de bâtiment carbonisée, dévorée par des flammes impressionnantes et ambitieuses qui menaçaient déjà les immeubles adjacents. Les tables avaient carrément disparu et les banquettes n'étaient reconnaissables que de par leurs structures métalliques à moitié fondues. Le comptoir était dans le même état, tel un os rongé par des chiens hargneux. Enfin, les plafonniers semblaient s'être soudés au plafond quand ce dernier n'avait pas été complètement atomisé.
Et au milieu de tout cela, des formes couleur charbon, indistinctes mais à la fois terriblement familières, étaient recroquevillées au sol, postures pitoyables hurlant une douleur effroyable et une terreur sans fin. Celles qui n'étaient pas encore atteintes par les flammes dégageaient néanmoins des fumerolles comme une pièce de viande trop cuite.
Une forme en particulier se démarquait des autres : Celle qui était pliée en deux sur ce qui restait du comptoir. Anna se sentit partir loin tandis qu'elle faisait mine de s'avancer vers les décombres fumants, le regard vide, ignorant le reste du monde autour d'elle. Il avait... Il les avait faites sortir ! Il était encore là il y a quelques secondes à peine ! Alors ça ne pouvait pas être...
Quelque chose l'attrapa brusquement par le col, l'empêchant de poser le pied dans l'enceinte de ce qui restait du café. Être à moitié étranglée eut le mérite de commencer à la sortir de sa torpeur, et la gifle qu'elle reçut ensuite termina de lui remettre les idées en place. Elle se retrouva alors face à Claire. Claire et son visage couvert de suie et de sang, sans doute à l'image du sien. Claire et ses larmes qui dessinaient des sillons clairs sur ses joues noircies. Claire et son regard enflammé et déterminé.
— ON NE PEUT PAS RESTER LÀ, ANNA ! VIENS ! lui hurla-t-elle au milieu du vacarme en la secouant.
Et de lui prendre la main pour se mettre à descendre la rue en catastrophe au milieu de la marée humaine, les éloignant toutes les deux du cadavre de leur refuge et des restes d'un homme qui avait donné sa vie pour sauver la leur...
OOO
Le chaos s'était abattu impitoyablement sur la ville lumière tandis que les vaisseaux plongeaient en piqué sur la foule paniquée agglutinée dans les rues trop larges. Les hurlements se mêlaient aux sifflements stridents des engins de mort crachant des traits d'un vert mortel sur ces cibles sans défense et terrorisées. Cette terrible procession où tant de gens étaient piétinés, séparés les uns des autres et bousculés était bordée par des immeubles dévorés par les flammes et la destruction, la pierre claire ou blonde léchée par le feu paraissant sorti tout droit de l'enfer même. Lorsqu'Anna levait les yeux, elle lui semblait voir d'immenses visages torturés dont les orbites et les yeux vides vomissaient chaleur, flammes, mort et destruction dans un déluge de fumée âcre.
La poigne de Claire sur ses doigts était douloureuse, mais tout de suite, c'était étrangement la seule chose qui permettait à Anna de ne pas se perdre dans sa panique. La jeune blonde s'efforçait de les mener dans le sens de la foule, tout en rasant du mieux qu'elles pouvaient les murs martyrisés tout en évitant cendres et débris. Mais elles ne pourraient pas tenir ce rythme très longtemps, du moins pas Anna. Contrairement à Claire, la jeune fille brune ne disposait pas d'une endurance exceptionnelle. En fait, si elle avait été en pleine possession de ses moyens, Anna se serait littéralement donné des gifles pour ne pas avoir pris au sérieux les cours d'endurance à l'école. A quoi le fait de se cacher derrière les matelas d'entraînement disposés en pile au bord de la piste pour reprendre son souffle entre deux tours pourrait l'aider maintenant que sa vie dépendait de sa capacité à tenir un tel rythme ? Bousculée de toutes parts par des gens terrifiés et hurlant à pleins poumons, trébuchant sur des obstacles immobiles ou vivants, Anna ne pouvait que mettre un pied devant l'autre, se relevant malgré ses genoux en sang, tirée sans ménagement par Claire qui cherchait à l'empêcher de s'arrêter.
S'arrêter, et mourir.
Anna ne s'en était pas rendue compte immédiatement, mais lorsque Claire la poussa brusquement dans une petite rue non loin de l'opéra, la jeune fille s'effondra contre un container, le souffle tellement haché et difficile qu'elle crut qu'elle allait s'étouffer ou vomir, un point atrocement douloureux au côté. Près d'elle, malgré son souffle tout aussi court, Claire gardait les yeux rivés sur l'avenue qu'elles venaient de quitter, une main plaquée contre le mur qui les protégeaient temporairement de l'horreur.
— On ne peut pas... continuer comme ça, souffla-t-elle. Il... faut sortir de la ville !
— On a... plus de... chances... de se...se faire piétiner ! C'est... de la... folie !
Claire fit volte-face pour croiser son regard, le gris affrontant le noisette.
— On est mortes si on reste ici, Anna ! Paris est morte ! Regarde autour de toi !
Anna ne put rien répondre face à ça. Tremblante de tous ses membres, elle ne put que baisser les yeux, tentant de gagner un combat perdu d'avance contre sa peur. Et elle pouvait voir que Claire aussi avait peur. Toutes les deux étaient terrifiées ; leur monde venait tout simplement de s'écrouler comme un château de cartes.
— … Alors... On fait... quoi ? finit par lâcher Anna.
Claire laissa échapper un souffle frissonnant, avant de prendre Anna par les épaules.
— Il faut qu'on se sépare.
— Qu... quoi ? balbutia Anna, à peine audible sous le vacarme des bombardements et des tirs. Non ! On ne peut pas ! S'il te plaît !
— Et on ne peut pas abandonner nos familles, Anna ! répliqua Claire. Je ne les laisserai pas !
— Mais...
— Utilise ton bon sens, Anna !
Se mains se portèrent sur sa nuque et elle plaqua son front contre celui d'Anna en fermant les yeux, serrant les paupières comme pour empêcher ses larmes de couler.
— Sois courageuse ! Tu peux le faire !
Tétanisée, Anna ne put répondre immédiatement. L'idée de se retrouver toute seule dans ce chaos digne de l'Apocalypse la pétrifiait littéralement, tandis que ses tremblements s'accentuaient. Fébrilement, elle posa ses propres mains sur les épaules de Claire, comme pour la convaincre d'abandonner cette idée, essayant vainement de chasser le bruit des explosions, le crépitement des flammes et les hurlements des mourants et des vivants. La jeune fille ne voulait pas repartir en enfer. Elle ne voulait à cet instant que se rouler en boule dans un trou et fermer les yeux en priant pour que tout cela ne soit qu'un cauchemar.
Mais c'était trop réel pour ça.
L'espace d'une infime seconde, le contenu de ses récents rêves lui revint en mémoire, avant de disparaître aussi vite, remplacé par l'urgence de la situation.
— Ce n'est pas pour toujours, souffla Claire. On retrouve nos parents et on se rejoint au parc Monceau ! Tu m'as comprise, Anna ? Sors tes parents et ton frère de là !
Anna croisa de nouveau son regard, avant de hocher finalement la tête malgré sa lèvre inférieure qui tremblait et ses yeux emplis de larmes. Larmes de peur, d'incompréhension et d'angoisse. Mais les visages de sa mère, son père et son petit-frère dansant dans son esprit réussirent à lui donner une étincelle de courage. Claire lui offrit un pauvre sourire, avant de se redresser. Elle se retourna une dernière fois pour lui jeter un ultime regard :
— À tout à l'heure !
Puis elle se jeta de nouveau dans la mêlée et disparut.
Restée seule, Anna dut lutter contre un nouvel accès de panique qui la rendit nauséeuse et tremblante. La réalité de sa situation la frappa de plein fouet, une impression exacerbée lorsqu'une charge larguée par l'un des vaisseaux ornés de panneaux solaires octogonaux tomba tout près de la rue dans une explosion assourdissante qui envoya un nuage de fumée étouffante dans la ruelle. Toussant et crachotant, Anna se plaqua contre le mur chauffé par les incendies en essuyant rageusement les larmes qui recommençaient à couler, puis s'attrapa les cheveux en fermant les yeux, s'exhortant à réfléchir malgré la situation désastreuse qui était la sienne. Elle n'avait que quelques minutes devant elle, peut-être moins.
Claire avait raison : paniquer, c'était mourir.
Elle connaissait le quartier, que Claire et elle avaient pu explorer des années durant. Anna n'était pas très loin de chez elle, un quart d'heure, vingt minutes, peut-être. Mais cela faisait longtemps qu'elle ne l'avait pas fait à pied, et à présent, cette distance lui paraissait être le bout du monde. De plus, prendre le métro était totalement exclu, son instinct pouvait le lui certifier.
— Bouge-toi..., marmonna-t-elle d'une voix rauque. Bouge-toi, bouge-toi, bouge-TOI !
Chaque seconde qui passait augmentait le risque de voir sa famille détruite par ces nouveaux arrivants venus de nulle part. Il fallait qu'elle arrête de réfléchir, qu'elle refoule ses questions et sa panique, pour se concentrer uniquement sur un objectif :
Rentrer à la maison.
Alors Anna ouvrit les yeux. Puis, refoulant la bile qui lui montait dans la gorge et luttant contre son instinct, elle se jeta de nouveau dans le chaos.
Plus court, mais ce n'est que partie remise :)
À très vite !
Lereniel
