8. Mort à l'intérieur.
Kacchan avait entendu un jour un étudiant lire une citation. « Les plus belles choses de ce monde sont les plus inutiles : par exemple les paons et les lys ». Il savait ce qu'étaient des paons, pas des lys, mais il avait trouvé ça complètement débile. Encore plus quand Deku était réapparu dans sa vie, parce qu'il n'y avait rien de plus beau et utile que cet homme. C'était ce qu'il pensait en tout cas. Déjà enfant, Kacchan craquait pour lui. Maintenant c'était un jeune homme abimé par la vie, mais toujours aussi magnifique, et toujours avec cette grande gentillesse au fond du cœur, malgré toutes les épreuves qu'il avait vécues. Deku ne s'en rendait sans doute pas compte, mais il touchait le cœur des gens, il touchait celui de Kacchan.
C'était pour cette raison que Kacchan n'avait pas pu le laisser mourir, quitte à s'empoisonner lui-même. Il avait recraché la plupart du poison de la mort-aux-rats par ses racines, mais ça n'avait pas été suffisant. Kacchan savait déjà qu'il allait mourir, mais il sauverait Deku avant, il tiendrait bon jusqu'à ce que Deku soit à nouveau heureux, lui qui lui avait offert le bonheur dans leur enfance.
Il lui avoua ses sentiments très égoïstement alors qu'il savait que c'était son dernier jour, sa dernière nuit. Et il s'avérait que c'était réciproque. Deku l'aimait en retour. Qu'ils étaient bêtes tous les deux, un cerisier amoureux d'un humain, un humain amoureux d'un cerisier, un amour plus qu'impossible, même improbable. Et pourtant.
Kacchan aurait voulu lutter, lutter encore pour Deku, mais il se sentait mourir et il sut que c'était la fin quand il vit arriver les ouvriers et leur matériel. On allait couper son tronc.
C'était bien fini alors.
Sa dernière pensée fut pour Deku, son dernier souhait fut qu'il soit heureux à jamais.
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Deku resta allongé sur la souche jusqu'à ce qu'Uraraka et Iida viennent le chercher. Il ne voulut pas bouger, mais ses amis finirent par le déloger de force. Il se débattit, il cria :
— Non, je veux rester avec lui, je veux rester avec lui.
Ses amis ne comprenaient pas qu'on puisse aimer un arbre à ce point, qu'on puisse pleurer à ce point pour … un simple cerisier. Bien sûr qu'ils ne comprenaient pas, ils ne comprendraient jamais, que Kacchan n'était pas simplement un cerisier. Personne ne saurait jamais qui avait été Kacchan, sauf lui. Sauf lui.
Les choses se répétaient.
Deku avait perdu sa mère sans pouvoir rien faire.
Il perdait Kacchan et n'arrivait plus à respirer. Il n'avait qu'une envie, se jeter dans le fleuve une bonne fois pour toutes, parce que la vie lui prenait tout ce qu'il avait de beau et de bien.
Pourquoi est-ce que l'histoire se répétait-elle ?
Pourquoi ?
Épuisé, il finit par laisser ses deux amis l'emmener aux urgences. Izuku était comme ailleurs, il avait cessé de pleurer, mais il était catatonique comme après un choc. Et c'était un choc qu'il avait reçu, pire que ça même.
Uraraka lui prit la main, la serra fort. Iida tenta de lui parler doucement. Ils avaient été là à la mort de la maman d'Izuku et le jeune homme avait été hyper triste, hyper mal, il avait sombré dans la dépression.
Mais là c'était encore pire.
Comme s'il avait perdu une personne trop importante et pour la deuxième fois.
Iida et Uraraka ne comprenaient pas que c'était vraiment le cas.
— C'était un cerisier, tenta Iida, on sait que tu tenais beaucoup à lui, mais c'était juste un cerisier.
Izuku se mit à pousser un hurlement de rage et de tristesse à ces mots. Il ne pouvait pas s'exprimer autrement que comme ça. Il n'avait pas les mots, il n'avait que ce cri qui sortait de ses tripes, de ses entrailles. On dut lui faire une piqure de calmant pour qu'il arrête.
Drogué, Izuku s'endormit à moitié dans les bras de ses amis. Il se réveilla sur un lit d'hôpital, et la première chose qu'il demanda, ce fut :
— Où est Kacchan ?
Iida et Uraraka étaient là, près de lui, et ne surent pas quoi lui répondre.
— Où est Kacchan ? insista Izuku.
Il fallut lui redonner des calmants quand il repartit en crise parce que Kacchan ne pouvait pas avoir complètement disparu.
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Une semaine. Une semaine où Izuku fut empoisonné aux calmants avant qu'il ne comprenne qu'il avait intérêt à se reprendre s'il ne voulait pas passer sa vie au service psychiatrique de l'hôpital. Une semaine où il sut qu'il devait loger sa rage et sa tristesse quelque part au fond de son cœur et de son cerveau pour pouvoir sortir d'ici, récupérer ses amis et son boulot. Une longue très très longue semaine, où à moitié drogué il ne pouvait presque pas pleurer, ni crier, ni se révolter, ni rien. Il réfléchissait à peine. Il fallait qu'il sorte d'ici, parce qu'il ne pouvait pas rester dans un endroit qui l'empêchait de ressentir, même si c'était pour son bien et que ça aurait été mieux pour lui.
Sauf qu'Izuku avait juré à Kacchan de ne jamais l'oublier, et s'il continuait de suivre ce traitement, il finirait en légume qui ne saurait même plus qu'il avait été ami avec un cerisier. Izuku ne l'oublierait pas, même si pour cela il devait souffrir mille morts.
Iida et Uraraka furent soulagés quand le médecin psychiatre autorisa Izuku à sortir. Ce dernier avait eu un discours très cohérent. Il avait préparé ses mots avec soin, tant bien que mal malgré son esprit shooté aux calmants. Il avait expliqué au psy que la perte du cerisier avait fait remonter à la surface de très mauvais souvenirs, comme la mort de sa mère et qu'il l'avait mis en état de choc. Après tout c'était crédible, il avait fait une dépression quand sa mère était partie, il pouvait bien s'écrouler à nouveau en pensant revivre ça. Il avait même tenté un faux sourire pour rassurer tout le monde. Il était un peu bancal, mais il suffirait pour le moment. Ça aurait été peut-être même trop suspect si son sourire avait été trop brillant et trop tôt.
Son père s'était déplacé exprès à sa sortie. Il prit son fils dans ses bras, chose rare. Izuku le laissa faire, sans ressentir la moindre chose. Dans une autre vie, il aurait été soulagé, maintenant quoi ? Son père arrivait trop tard.
— J'ai eu peur pour toi, lui dit l'homme. On a vraiment cru que tu avais perdu la boule, je suis soulagé de voir que ce n'était pas grand-chose.
Izuku n'avait pas perdu la boule, mais même sa propre famille le pensait. Il était persuadé qu'Iida et Uraraka étaient aussi de cet avis même s'ils le disaient plus délicatement ou pas du tout.
— Tout va bien maintenant, assura-t-il d'une voix un peu atone.
C'était facile de simuler. De donner le change. Son père le crut, sans doute parce que ça l'arrangeait, et s'écarta, lui tapotant gentiment l'épaule.
— Maintenant tu vas reprendre le travail et te trouver un endroit où vivre.
Puis il regarda en direction d'Uraraka une seconde avant de revenir vers son fils et de lui murmurer à l'oreille :
— Tu pourrais même te trouver quelqu'un et fonder une famille.
L'estomac d'Izuku se retourna et il sentit la bile lui remonter dans la gorge. Mais il tint bon et acquiesça aux mots de son père.
Iida et Uraraka le prirent aussi dans leurs bras.
— Content de te revoir Izuku, dirent-ils tous les deux.
— Content aussi, désolé pour mon état, c'était… J'étais sous le choc c'est tout, il me fallait un peu de temps. Mais je suis là maintenant. Je ne voulais pas vous faire peur ou vous abandonner à nouveau.
Son ton était presque amical. Presque.
C'est fou comme c'était simple de simuler. Sourit Izuku, parle Izuku, fait ceci, fait cela. Quelqu'un d'autre était aux commandes et il ne faisait qu'obéir aux ordres. Pour paraître normal, pour paraître sain d'esprit.
Le père d'Izuku les invita tous au restau pour fêter la sortie de son fils de l'hôpital. Tout avait le goût de cartons ou de papier maché dans la bouche d'Izuku, mais il mangeait. Il parlait peu, mais écoutait. Plus tard, il rentra avec Iida chez lui, alla prendre une douche et s'allongea sur le canapé pour s'y endormir comme une souche.
Comme une souche.
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Izuku put prendre son poste la semaine d'après. Iida et Uraraka le félicitaient et l'encourageaient. Il leur souriait. Au boulot il se donnait à fond, c'était le seul endroit où il se sentait à peu près bien. Travailler, travailler, travailler, l'empêchait de penser.
Ensuite, il rentrait et repassait en mode automatique. Au début Iida était sur ses gardes, donc Izuku faisait attention aussi. Manger ce qu'il faut, se laver, dormir (ou essayer de dormir). Et puis au bout de quelque temps, tout le monde se dit que ça allait pour Izuku. Son père espaça ses appels, Iida et Uraraka se montrèrent moins préoccupés.
Izuku petit à petit, se laissa aller. Oh ! Il continuait de donner le change. Il prenait un petit déjeuner solide, mais ne mangeait plus le midi. Il n'avait pas tellement faim. Le soir il se contentait d'une soupe ou d'une salade. Puis ses petits déjeuners se firent moins copieux. Soi-disant qu'il se levait trop tard, ou qu'il prendrait quelque chose sur le chemin. Il commença ainsi à se nourrir de moins en moins.
Deux mois passèrent et il se mit à chercher un appartement maintenant qu'il avait une paye stable. Iida lui jurait qu'il pouvait rester autant qu'il le voudrait et Izuku le remerciait et continuait à fouiller les petites annonces. Ce n'était même plus le fait qu'il avait peur déranger, mais il devait partir, il devait vivre à nouveau seul. Il ne voulait plus être surveillé, il ne voulait plus inquiéter.
Dans le fond il se fichait de l'appart, grand, petit, minuscule, cher ou pas. Il voulait un endroit où vivre lui, seul, complètement seul. Il trouva quelque chose de pas trop mal et aux prix abordables, il signa le bail et Iida et Uraraka l'aidèrent à déménager le peu d'affaires qu'il possédait.
Une fois seul chez lui, il cessa quasiment de se nourrir, prenant de temps en temps un bol de céréales, des fruits, pour tenir un minimum. Pour donner le change.
Le soir, il s'installait sur son canapé et regardait la télé sans la voir. Il dormait très très peu.
Au travail, il plongeait la tête la première, arrivait le premier le matin, repartait le dernier le soir. Le week-end, il sortait avec ses deux amis qui ne pouvaient s'empêcher de remarquer qu'il avait l'air amaigri et fatigué. Il leur souriait, jurait que tout allait bien.
— C'est le travail, disait-il, je me donne tellement à fond, mais ne vous inquiétez pas je vais bien.
Il leur mentait sans vaciller, sans hésiter, sans même s'en vouloir. À l'intérieur, il était comme le cerisier, malade, presque mort. Il ne voulait pas faire de la peine à Iida et Uraraka, mais ils n'étaient pas suffisants. Il les aimait, mais ce n'était pas pareil. Il n'y avait rien que ses amis pouvaient faire pour lui, parce que personne ne pouvait lui rendre Kacchan. Et ça faisait mal, ça faisait tellement mal que parfois, seul chez lui, il hurlait dans un oreiller, pleurait sans pouvoir s'arrêter. Et ça ne changeait rien, la douleur était toujours là. L'absence de Kacchan l'empoisonnait et il savait qu'il ne tiendrait pas très longtemps comme ça.
Pourtant, il continuait de simuler.
Il n'avait plus que la peau sur les os, ses cernes étaient énormes, tout le monde le remarquait, mais il jurait que tout allait bien, il souriait, il rassurait, et il continuait de se plonger dans le travail.
Le temps passa. Il n'était jamais retourné au parc, il n'en avait tout simplement pas la force. Il savait que s'il y allait, il virerait fou pour de bon et serait enfermé et maintenu en vie de force, sous calmants. Mais ce n'était pas une vie ça.
Lui, il ne pouvait plus vivre comme ça, il se laissait mourir, comme certains animaux quand ils perdaient leurs maîtres ou leurs amis.
Oui, il avait de l'argent, des amis, un travail, un chez lui.
Mais, il préférait ne plus rien avoir et être avec Kacchan.
Une fois l'esprit lui avait dit « si tu meurs, je meurs », ce qu'il ne savait pas c'était que c'était réciproque.
Kacchan, si tu meurs je meurs.
Parce qu'à quoi bon ?
À quoi bon bordel !
Izuku était en plein travail quand, sans le vouloir, il entendit une conversation entre deux collègues.
— Il paraît qu'il reste là-bas même la nuit. On a essayé de l'emmener se réchauffer un peu au commissariat, prendre une douche au moins, mais il a refusé de bouger. Il disait qu'il attendait quelqu'un.
— Un pauvre gars qui a perdu l'esprit, sans doute.
Izuku releva le nez de son ordinateur où il tapait un rapport pour dire :
— Je peux aller essayer de lui parler, c'est qui ce gars ?
— On ne sait pas. Franchement Midoriya on a tout essayé, mais il n'écoute pas. Butté comme pas possible, il reste là et insiste « j'attends quelqu'un ». Des gens lui emmènent de quoi manger et de quoi boire et il les remercie, mais il ne bouge pas de là où il est planté. Je crois que c'est peine perdue.
Mais Izuku avait l'habitude des causes perdues, il en était une lui aussi.
— Et donc, il est où ?
Quand le policier lui donna le nom du parc, Izuku pâlit tellement que l'homme s'inquiéta :
— Midoriya ? Quelque chose ne va pas.
— Si tout va très bien, mais je ne suis pas sûr de pouvoir y aller finalement.
Rien que le nom du parc lui avait retourné l'estomac.
— Il attend au pied d'une souche, dit l'homme, si jamais tu te décides.
Il attend au pied d'une souche.
Izuku, qui pourtant ne mangeait guère, bondit sur ses pieds pour aller vomir dans les toilettes. Quelqu'un attendait au pied d'une souche, dans le parc.
Il attendait qui ?
Izuku ne pouvait pas conduire dans son état. Il tremblait de partout, il était crevé, il était affamé. Mentalement il était complètement out. Alors il demanda de l'aide à ses deux amis, même s'il s'en voulut de les utiliser encore par pur égoïsme. Quand il leur demanda de l'emmener au parc, ils hésitèrent beaucoup.
— C'est pas une bonne idée Deku, lui fit Uraraka. Tu as beau essayer de le cacher, on voit bien que tu es triste. Retourner là-bas risque de te rappeler de trop mauvais souvenirs.
— Uraraka a raison, renchérit Iida.
— D'accord, fit Deku, je prendrai le bus.
Il commença à s'éloigner et ses deux amis le rattrapèrent pour l'emmener au parc.
Izuku avait peur.
Il allait devenir fou.
S'il voyait la souche, cela le briserait en mille morceaux.
Mais il devait quand même vérifier. Il devait savoir.
Tant pis si cela brisait les dernières barrières de son esprit. De toute façon Izuku était plus vivant que mort.
Iida et Uraraka se tenaient à ses côtés comme prêts à le retenir s'il tombait – ou plutôt s'il s'écroulait.
Izuku aperçut Kaju et Ki en premier. Puis Sakura. Et là, la souche du cerisier. Il poussa un gémissement d'horreur, il faillit tomber à genoux, mais un rayon de soleil se refléta sur une personne assise sur la souche, faisant briller ses cheveux blonds. Comme si l'homme s'était senti observé, il leva les yeux. Des orbes rouges se posèrent sur Izuku et un sourire se peint sur le visage de l'homme :
— Te voilà ! dit-il.
Izuku, malgré la fatigue, la faim, et son état mental bancal, se mit à courir d'un coup tandis que l'autre se relevait. Le blond l'accueillit quand Izuku se jeta dans ses bras, même pas étonné qu'il ne le traverse pas.
— Putain Deku t'es tout maigre.
— Kacchan !
Ils se serrèrent fort dans les bras l'un de l'autre.
— Kacchan tu es vivant.
— Et toi pas trop hein ?
Ils ne se décollèrent pas, pas même quand ils furent rejoints par Uraraka et Iida. Ils ne leur prêtèrent même pas attention.
— J'ai cru t'avoir perdu pour toujours.
— Je suis désolé, fit Kacchan, je m'étais dit que maintenant que tu avais tout ce que tu désirais tu ne serais pas si malheureux de me perdre.
— À quoi ça sert d'avoir tout, si je ne t'ai pas toi ? pleura Izuku.
— Quelqu'un peut m'expliquer ce qu'il se passe ? interrogea Iida.
— Je veux bien aussi, renchérit Uraraka l'air tout aussi paumé que son collègue.
Mais les deux autres hommes se tenaient trop fort pour les voir ou les entendre, ensemble, ils riaient et pleuraient en même temps, trop heureux de s'être retrouvé.
À suivre.
L'autatrice : le prochain chapitre sera le dernier. J'espère que cette fic continue de vous plaire.
