Les yeux de Stiles lançaient des éclairs. Sa fureur était palpable, si bien que Derek ressentit le besoin de marcher à ses côtés, mais pas trop près de lui. Pas qu'il craigne quoi que ce soit de sa part, mais il n'avait pas très envie de le provoquer inconsciemment, de souffler sur les braises allumées par la directrice de l'école. D'ailleurs, Stiles lui lança un regard noir, que Derek comprit. Effectivement, rester écouter n'était pas très correct, d'autant plus que l'hyperactif lui avait explicitement demandé d'aller chercher Eli et de l'amener à la voiture. Il ne s'agissait à ce moment-là pas simplement de récupérer leur fils : mais bien de l'isoler lui, Derek Hale, de l'empêcher d'assister à ce simulacre de discussion entre adultes. Qu'importe la colère de Stiles à ce sujet, le loup-garou ne regrettait pas son indiscrétion. Grâce à elle, il avait compris quelques petites choses. Dans sa situation, chaque information était précieuse, bonne à prendre.
Autant dire qu'il avait en sa possession des éléments d'une importance capitale. Sans doute pas la clé du problème, mais suffisamment de choses pour établir le contexte et certaines de ses raisons d'existence avec précision. Ce n'était pas tant que ça, néanmoins… Derek se contentait souvent de petites victoires. Celle-ci avait une certaine saveur… Parce qu'elle l'aidait à comprendre tout un tas de choses.
Ces traits toujours trop tirés, cet air fermé, cette tension permanente, cette douleur sans mots, sans odeur, sans forme. Une souffrance hurlante de discrétion. Elle n'était pas juste provoquée par Eli, même si l'on pouvait dire qu'il en était en quelque sorte l'origine. Le point de départ de tout cela.
Ainsi, Derek suivit Stiles sans un mot et le regarda avec stupeur enfiler un nouveau masque : celui du parent légèrement agacé, mais suffisamment détendu pour sourire à la surveillante qui lui permit de récupérer Eli sans encombre. C'est peut-être à ce moment-là que Derek prit conscience de la dangerosité de son partenaire. Un partenaire trahi par son odeur, mais diablement dangereux malgré tout.
Pour lui-même et, à terme, peut-être pour leur fils.
Derek connaissait plutôt bien les dérives de l'esprit humain, d'autant plus qu'il en partageait un avec son loup intérieur. Il savait qu'un trop grand silence et qu'une trop importante retenue ne feraient rien de moins que provoquer quelque chose de mauvais. Il était au courant de ce fait pour l'avoir vécu à plusieurs reprises. Stiles semblait se maîtriser – un peu trop pour son propre bien. Mais Derek ne connaissait pas suffisamment ce Stiles-là pour prédire la façon dont il finirait par craquer. Était-il du genre à simplement s'isoler en silence ? A hurler ? A frapper ? Le loup-garou ne l'imaginait pas violent mais préférait faire attention et garder à l'esprit que tout pourrait arriver. Quelle que soit la réaction de Stiles à un énième problème, Derek serait là. Se rendait-il compte de la façon dont il était en train de commencer à penser ? Pas vraiment. L'urgence relative de la situation le tenait en joue, si bien qu'il ne faisait pas attention à la manière dont il avait l'habitude de réfléchir.
- C'est le plus beau jour de ma vie ! S'exclama Eli d'un air parfaitement innocent.
Derek reporta son attention sur lui – il l'avait un peu oublié. Pourtant, il lui tenait la main. Stiles marchait à côté d'eux, sans qu'Eli ne s'accroche à lui.
- Et on peut savoir pourquoi ? Demanda l'ancien alpha d'un air distrait.
- Parce que je rentre à la maison, répondit le petit garçon d'un air guilleret.
Le genre de celui qui ne pouvait cacher sa joie à l'idée de ne pas terminer sa journée d'école. Derek aurait dû s'en douter. Enfin, sans doute les choses auraient-elles pu se dérouler tout à fait normalement si la discussion entre Stiles et la directrice de l'école avait été quelque peu différente… Si son « compagnon » n'avait pas été si véhément – mais quel bonheur de l'avoir entendu sortir les griffes – et si Argent ne s'était pas montrée aussi intolérante. Derek avait ainsi la preuve que Stiles gardait en lui une certaine force de caractère, qu'il ne se laissait pas toujours marcher dessus – ce qui était une très bonne chose. Maintenant, restait à le persuader de se montrer plus ferme avec Eli mais ça, c'était une autre paire de manches. Derek choisit toutefois de ne rien dire pour l'instant. Le sujet pouvait attendre d'être de retour à la maison.
A la maison.
Ces trois mots résonnèrent bien étrangement à l'intérieur de la tête de Derek qui, cette fois, notifia sa propre pensée. Il se corrigea mentalement et se rappela du fait que ce n'était pas parce qu'il était censé habiter là qu'il s'agissait vraiment de son logement. Cet endroit était le foyer de Stiles, d'Eli, et du Derek d'ici. Pas le sien. Pourtant, le loup-garou eut la surprise de ne pas ressentir de manque lorsqu'il songea au loft, son chez lui depuis déjà de nombreuses années. S'il réfléchit sérieusement à ce que cela voulait dire ? Non, bien au contraire : il mit ce ressenti particulier sur le compte de ses émotions chamboulées par cet entretien qu'il avait écouté, la relation compliquée entre ce père humain et ce fils loup-garou… Et sa propre arrivée dans cette dimension, qu'il ne digérait toujours pas.
Derek considéra donc qu'il n'y avait absolument rien d'anormal au fait que sa façon de voir les choses puisse être légèrement altérée. C'était, pour lui, à ne pas prendre en compte.
- Et je suis heureux aussi parce que Dadou est là !
« Dadou ». Quel surnom ridicule, songea brièvement Derek en se retenant par tous les moyens de ne pas rembarrer le gamin. Il n'aimait pas qu'on l'appelle autrement que par son prénom mais puisque l'enfant était son fils dans ce monde-ci, il devait bien faire l'effort de ne pas briser leur lien. Il n'avait aucune idée de sa forme ou de sa puissance, mais soit. Il ne fallait pas le briser, autrement le Derek d'ici risquait de perdre au moins la moitié de la famille qu'il s'était fabriquée. D'autant plus qu'il ne serait pas le seul à en pâtir : Stiles en prendrait davantage pour son grade, ce que Derek voulait absolument éviter.
- Ne t'y habitue pas trop, rétorqua l'hyperactif d'une voix extrêmement froide.
Derek lui adressa un regard on ne peut plus perplexe, stupéfait par sa voix et ses mots : un mélange glacial qui réussit à faner le sourire de l'enfant marchant entre eux. L'odeur qu'il dégageait, pétillante de joie, se mut en quelque chose de plus piquant, plus sombre. Derek perçut un mélange particulièrement complexe qu'il traduisit par de la peur, de l'incertitude – un peu de déception, aussi. Mais ce qui régnait à l'intérieur de l'esprit du petit garçon, c'était la confusion. Il avait encore l'esprit très malléable et transparent, ce qui rendait la lecture de ses émotions bien plus simple que celle d'un adolescent ou d'un adulte. Eli était un livre ouvert : son odeur exprimait la même chose que ses yeux. S'il s'agissait pour la majeure partie des gens d'une démonstration pure et simple d'innocence, Derek vit cela comme quelque chose de dangereux. L'étreinte de sa main se resserra légèrement sur celle de l'enfant.
Il allait falloir qu'il lui apprenne à maîtriser ses émotions… Ou du moins à en dissimuler un maximum. Le laisser grandir ainsi sans le protéger des autres n'était pas une option.
Le fait est que la pique de Stiles perturba grandement le petit garçon, qui lui jeta un regard perdu. Puis, il se retourna vers son père humain… Qui ne lui accorda rien de plus qu'un très bref coup d'œil. Stiles tentait, au contraire d'Eli, de maîtriser ses émotions, cette colère qui ne le quittait pas.
- Il a beaucoup de travail et ne pourra pas toujours se libérer. Cette fois-ci ne compte que comme une exception.
Les mots de Stiles avaient un goût étrange, une sonorité particulière. Un peu durs pour un gamin de moins de dix ans, mais le ton suffisamment adouci pour ne pas le rabaisser plus bas que terre en enterrant trop violemment son espoir nouveau. Mais le pire dans tout cela, c'était la formulation maladroite de ses deux petites phrases, ses mensonges à peine voilés. Stiles n'était clairement pas maître de lui-même, en état d'agir de façon efficace. Il n'arrivait même pas à se saisir de la main de son fils… A moins qu'il ne le veuille tout simplement pas ? Derek commençait sérieusement à s'interroger. Le fait est qu'Eli ne souriait plus et qu'il ne semblait pas près de le faire à nouveau de sitôt. Envolée, sa joie de manquer les cours, ramené à la maison par ses deux parents. Ses petits doigts serraient fort ceux de Derek, qui ne put que notifier le changement de pression – très léger pour lui.
Ils arrivèrent alors à la voiture et montèrent à l'intérieur : Derek côté passager et Eli à l'arrière, sur un petit réhausseur. Personne ne pipa le moindre mot. Stiles conduisit sans respecter certaines limites de vitesse – il grilla même un feu rouge – mais sa façon de faire était si fluide que le petit, derrière, n'avait sans doute rien remarqué. Derek, en revanche, ne manqua rien des exactions dont il fut témoin. Puis la mâchoire serrée et le regard orageux de Stiles parlaient pour lui.
S'il ne dit rien durant tout le trajet, il se promit de lui en toucher un mot une fois à la maison et Eli, dans sa chambre.
