Heya ! Je suis en retard !
-24 avril 1513-
Lorsque les adolescents posèrent le pied sur le port d'une nouvelle île, ils ne s'attendaient pas à ce qu'il y ait du grabuge dès leur arrivée. Une foule s'était rassemblée en plein milieu de la rue principale de la ville.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Tami à un passant.
- Il y a une bagarre, répondit l'homme avec un air qui laissait penser que c'était habituel.
Les jeunes décidèrent donc sagement de faire le tour, autant éviter de s'en mêler. Tami tourna la tête lorsqu'elle entendit la voix d'un enfant et vit au travers de la foule un petit mendiant se faire battre à coups de canne par un vieil homme bien habillé. Elle fronça les sourcils, serrant les dents et les poings en sentant la colère monter.
L'envie très forte d'arrêter ce salaud et lui faire comprendre son erreur lui vint.
"Je vais le tuer, donne-moi cinq minutes, tu veux."
- Quoi ?
Elle cessa d'avancer pour se mettre à chercher du regard tout autour d'elle avec inquiétude, attirant l'attention de Law.
- Qui a parlé ? demanda-t-elle à mi-voix.
- Tami ?
"Allez, laisse-moi entrer !"
La demoiselle poussa soudain un gémissement en saisissant son crâne entre ses mains. Un pic de douleur absolument atroce venait de traverser son cerveau. Elle ne comprenait vraiment rien à ce qu'il se passait ! Pourquoi elle avait l'impression qu'on essayait de la tirer hors de son corps ? Qui lui parlait ?!
- Tami, qu'est-ce qu'il se passe ? demanda une voix avec inquiétude.
Law voulut poser une main sur l'épaule de la demoiselle, mais se figea lorsqu'il vit ses yeux. L'instant d'avant, ils étaient tout à fait normaux, mais en un battement de cils, ils devinrent noirs d'encre, rendant impossible de discerner la pupille ou l'iris du reste du globe oculaire.
La demoiselle poussa un grognement presque animal alors que son visage se tordait dans une expression de rage qu'il ne lui connaissait pas. Les quelques secondes de choc et de surprise suffirent pour qu'elle s'élance en direction de l'homme à la canne sans qu'il ne puisse la retenir.
Est-ce que c'était lui ou elle était un peu plus imposante que quelques secondes plus tôt ?
Crac.
La demoiselle, ou quoi que puisse être ce qui venait de prendre sa place, venait de frapper le bourgeois dans la mâchoire, brisant l'os sur le coup, au son qu'il produisit. Sans même laisser le temps à sa cible de se remettre du choc soudain et inattendu, Law vit Tami saisir le vieil homme par le col et l'étaler à terre, appuyant ses genoux sur le torse de l'adulte, avant de se mettre à le marteler de coups de poings, un rictus dément étirant les traits de son visage enfantin.
La foule semblait aussi choquée que lui, alors qu'il jouait des coudes et poussait les badauds pour passer et essayer de rejoindre la jeune adolescente qu'il ne reconnaissait vraiment plus. Il n'avait pas la moindre idée de ce qui était en train de lui arriver et ça le terrifiait. Quand il put enfin atteindre la bête sauvage qui continuait de s'acharner sur sa victime désormais inconsciente, il la tira par le col pour la faire reculer et la saisit par les épaules alors qu'elle commençait à se débattre.
- Lâche-moi espèce de-
- Reprends-toi, Tami ! déclara-t-il en la secouant. C'est moi !
La chose à l'intérieur de la jeune fille s'immobilisa soudainement, puis elle cligna des yeux, laissant voir les iris d'un violet améthyste qu'il connaissait.
- Tami ? lui demanda-t-il doucement.
- Law..? répondit-elle faiblement.
Le visage de la demoiselle pâlit d'un seul coup et elle s'effondra contre lui, inconsciente. Le jeune homme poussa un soupir de soulagement, avant d'entendre quelqu'un crier que la Marine arrivait. Law hissa Tami sur ses épaules et bouscula la foule de nouveau, se mettant à courir en direction du port pour mettre les voiles au plus vite.
- 25 avril 1513 -
Dès qu'ils furent assez loin de l'île, Law avait pris le temps d'installer la demoiselle sur sa couchette et avait nettoyé puis bandé ses mains. Les coups qu'elle avait donnés étaient si violents qu'elle s'en était mise à saigner.
Près de vingt-quatre heures étaient passées depuis, mais elle ne s'était pas réveillée, fiévreuse et gémissant régulièrement dans son sommeil. Elle semblait comme en proie à un cauchemar dont il n'arrivait pas à la réveiller. Il avait tout essayé, mais elle n'avait pas ouvert les yeux.
Le jeune homme était mort d'inquiétude et complètement perdu. La tête dans les mains, il se repassait inlassablement les événements en tête, essayant de comprendre ce qui avait bien pu se passer.
Ses yeux, son gabarit qui avait changé, ce sourire sadique et dément qui avait tordu son visage d'une façon presque grotesque…
La seule chose dont il était certain, c'était que la personne qu'il avait vu massacrer le bourgeois n'était pas Tami.
- 26 avril 1513 -
Quand Law ouvrit les yeux à l'aube, Tami était assise dans sa couchette, regardant dans le vide, parfaitement immobile en dehors du soulèvement de sa cage thoracique qui montrait qu'elle respirait.
- Tami ? demanda-t-il doucement.
Mais elle ne lui répondit pas, ne fit pas le moindre mouvement, comme si elle ne l'avait pas entendu. À la voir dans cet état catatonique, ce n'était peut-être pas si loin de la vérité. Le jeune homme sortit de son lit et s'approcha avec des gestes lents, voulant éviter de la brusquer. Il posa doucement une main sur celle de Tami, mais toujours rien. Il tourna son visage vers le sien et elle suivit docilement le mouvement, mais sans plus.
Dire que Law était inquiet était un putain d'euphémisme. Dormir pendant deux jours et se retrouver dans cet état à son réveil ? Mais qu'est-ce qui lui était arrivé, bon sang ?!
Après avoir combattu son appréhension, le jeune homme s'était jeté sur les livres et les vieilles cartes de Rosinante pour trouver une île la plus proche possible avec ce qu'il cherchait. Il n'avait pas le choix, il devait emmener Tami à l'hôpital, peu importe combien ça le mettait mal à l'aise.
La chance lui sourit, car Starsky se trouvait à moins d'une demi-journée de navigation. Il ne fit pas la moindre pause, restant constamment à la barre pour la rejoindre le plus vite possible.
Quand il put accoster, le crépuscule était déjà là. Il ne perdit pas de temps et aida la demoiselle à sortir de son lit, toujours sans la moindre réaction de sa part. Elle était toujours dans la chemise de nuit dans laquelle il l'avait changée, mais tant pis, il n'avait pas de temps à perdre. Il lui enfila son manteau et ses chaussures, avant de la hisser dans ses bras, la portant en mariée.
Il verrouilla la porte de la cabine du bateau et se mit à marcher le plus vite possible en direction de l'hôpital dont les fenêtres s'allumaient une à une à mesure que le soleil disparaissait à l'horizon. Quand il put enfin entrer dans le bâtiment, son anxiété était suffisamment grande pour rendre sa respiration lourde, mais il préféra se concentrer sur le plus urgent. La femme qui se trouvait à l'accueil leva les yeux vers les deux jeunes et comprit tout de suite que quelque chose n'allait pas.
- Qu'est-ce qu'il vous est arrivé ? demanda-t-elle directement.
- Je ne sais pas vraiment, répondit-il. Il y a deux jours, ma… Ma petite sœur a eu une sorte de crise et s'est bagarrée avec quelqu'un, après ça elle a perdu connaissance, et depuis qu'elle s'est réveillée ce matin, elle ne réagit plus à rien.
Il déglutit pour défaire le nœud dans sa gorge.
- Aidez-moi, s'il vous plaît, ajouta-t-il.
- Je vais faire de mon mieux, sourit la dame avec un air rassurant.
Elle sortit un classeur très épais de sous le comptoir et commença à le feuilleter frénétiquement.
- Tu penses pouvoir attendre une petite heure ? Quelqu'un devrait vous recevoir d'ici-là.
- D'accord.
- Je peux faire quelque chose pour aider ? À boire, quelque chose à manger ?
- Juste un endroit où attendre.
Law serra la demoiselle un peu plus fort contre lui, sentant tous les regards sur eux. L'hôtesse d'accueil semblait l'avoir remarqué, elle aussi.
- Suis-moi.
La dame fit tourner les roues de son fauteuil roulant pour quitter sa place et ouvrit la porte qui se trouvait derrière le comptoir. C'était sans doute la salle de repos pour le personnel de l'accueil. Elle lui montra un sofa et il fit s'asseoir Tami, qui ne broncha toujours pas.
- Vous serez tranquilles ici. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je serai à mon poste.
Le jeune homme hocha la tête avant qu'elle ne repasse la porte. Son retour dans un hôpital après tout ce temps se passait de façon moins catastrophique que prévu, c'était au moins ça.
Law était tendu au maximum alors qu'il attendait dans un couloir, les poings et les dents serrées tellement fort qu'il commençait à en avoir mal. Un médecin avait rapidement examiné Tami, avant de les renvoyer vers un psychiatre qui serait sans doute plus à même de comprendre ce qu'elle avait.
Quand il était entré dans le bureau, le jeune homme avait dû tout raconter au docteur Lecter, une montagne de muscles mesurant plus de deux mètres. L'homme l'avait écouté attentivement, avant d'écouter le rapport de son collègue sur l'état physique de la demoiselle.
Puis il avait demandé à Law de sortir dans le couloir et d'attendre qu'il soit appelé. Son anxiété crevait le plafond.
Il sursauta quand la porte du bureau s'ouvrit pour laisser voir le docteur Graham, celui qui les avait amenés auprès du psychiatre.
- Vous pouvez revenir, déclara-t-il.
Law ne se fit pas prier et sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine lorsqu'il vit Tami dans le fauteuil où il l'avait laissée. Elle venait de baisser la tête après avoir croisé son regard, et fixait désormais le sol, mais elle semblait de nouveau consciente de ce qui l'entourait. Il voulut la rejoindre, mais il n'en eut pas le temps.
- Par ici, monsieur Trafalgar.
Le docteur Lecter était en train de rédiger quelque chose, assis à son bureau. Bien malgré lui, le jeune homme obéit et vint s'asseoir face au psychiatre.
- Au cours de ma carrière il m'a été donné de voir des choses absolument fascinantes, mais votre sœur est une première, déclara-t-il suffisamment bas pour que la demoiselle ne puisse pas l'entendre.
- C'est-à-dire ? demanda Law.
- Lorsqu'une personne vit des traumatismes intenses et/ou répétés, elle peut développer des mécanismes de défense particuliers : la dissociation, l'amnésie traumatique... Le cas de votre sœur me fait dire que les souvenirs refoulés lui sont revenus il y a deux jours, et lui ont causé un état de choc émotionnel, résultant à ce renfermement sur elle-même.
Law attendit qu'il continue alors qu'il signait au bas de sa rédaction.
- Lorsque le stimulus visuel l'a fait sortir de sa catatonie, j'ai pu avoir une conversation avec elle. Ou plutôt, avec la personne que vous m'avez décrite. Celle qui a pris le contrôle de votre sœur.
Il se pencha sur le bureau et joignit les mains.
- Dans de très rares cas, lorsque les patients vivent un événement traumatique trop intense pour eux, ils en viennent à développer un trouble dissociatif qui leur crée, disons… Une seconde identité.
- Quoi ?
- Le phénomène dont votre sœur est victime ressemble à ce cas de figure. Mais je suis troublé. La plupart des patients ayant développé ce trouble ont vécu des événements traumatiques avant l'âge de 7 ans. Pour ce qui est du changement physique brutal dont elle est sujette lorsque l'autre "alter" ressort, c'est quelque chose que je n'ai jamais vu auparavant, du moins, pas poussé à ce point. Si elle a mangé un fruit du démon, cela pourrait s'expliquer, mais il y a encore autre chose qui sème le doute.
- Qui est ? demanda Law d'une voix blanche.
- Lorsqu'une identité prend le contrôle de l'individu, l'autre est incapable de se souvenir de ce qu'il se passe sur cette période, et lorsqu'elle est revenue à elle, votre soeur m'a affirmé qu'elle savait qui j'étais et ce qu'elle faisait ici. Elle m'a dit que c'était parce qu'elle avait tout entendu quand l'autre a accepté de parler avec moi.
Le jeune homme se sentait perdu, partagé entre le soulagement d'avoir une idée de ce qu'il s'était passé et l'inquiétude profonde de savoir que la demoiselle était vraisemblablement malade, mais qu'on ne savait pas ce qu'elle avait exactement. Et lorsqu'on voyait la violence dont avait fait preuve l'autre, il craignait le pire pour elle.
- Donc si je comprends bien… commença-t-il. Vous ne savez pas ce qu'elle a ?
- Je ne peux rien affirmer, son cas me semble trop inhabituel pour donner un diagnostic clair, confirma le docteur Lecter. J'aimerais pouvoir faire plus, mais cela nécessiterait de pouvoir étudier son cas plus en détail, ce qu'elle a refusé. Néanmoins, si vous craignez que ce genre de crises se reproduise, je vous ai rédigé une prescription pour des calmants.
Il fit glisser la feuille vers Law qui la saisit d'une main un peu tremblante.
Une fois de retour sur le bateau de pêche, Law prépara rapidement un dîner tardif, autant pour Tami qui n'avait rien avalé depuis près de trois jours, que pour lui qui se sentait vidé de toute énergie. Les deux jeunes restaient silencieux alors qu'ils mangeaient.
Quand ils eurent terminé, il laissa son intimité à la demoiselle le temps qu'elle se lave, puis il l'aida à se mettre au lit. Lorsqu'il se laissa tomber sur sa propre couchette, Tami parla enfin.
- Il t'a dit que je suis folle, hein ? demanda-t-elle d'une voix rauque.
- Il a dit qu'il ne sait pas ce que tu as, réfuta le jeune homme. Et je ne pense pas que tu sois folle.
La demoiselle se redressa et enfouit à moitié son visage dans sa peluche.
- Moi je sais ce qui s'est passé, déclara-t-elle.
- Tu sais ?
Elle hocha la tête, ses yeux se remplissant de larmes.
- Je me rappelle de tout, dit-elle d'une voix tremblante. J'ai comme… un démon à l'intérieur de moi. Et je l'ai entendu me parler le soir où Cora-san est mort, et le jour où la Family m'a trouvée, j'ai…
Elle renifla alors que ses bras se resserraient davantage sur sa peluche.
- J'ai mis le feu à Blackpill ! avoua-t-elle dans un sanglot. J'ai vu tout ce qu'il s'est passé… J'ai tué tellement de gens ce soir-là !
Law se jeta sur la demoiselle pour la serrer fort contre lui. Il n'était pas certain de tout comprendre, mais une chose était sûre, Tami avait besoin de soutien ici et maintenant. Elle délaissa la peluche pour s'accrocher à lui en se mettant à sangloter de plus belle.
- L-Le démon a m'a tirée hors de mon corps et a p-pris le contrôle, hoqueta-t-elle. Et je me suis vue en t-train de les massacrer !
Le jeune homme se sentait misérable de la voir dans un tel état. Ce qu'elle lui disait était vraiment tordu, et pourtant il avait passé presque trois ans auprès de la Family. Elle qui s'était battue avec tellement de force pour ne plus se voir comme un monstre… Bon sang, elle n'avait que 13 ans !
Il voulait la rassurer, lui dire que tout irait bien, mais lui-même se sentait complètement perdu, à la fois choqué et inquiet.
Si seulement Cora-san était encore là, il aurait pu aider Tami bien mieux que lui n'en était capable, comme il l'avait fait cette nuit-là dans la barque… Mais peut-être que…
Alors que la demoiselle continuait de pleurer dans ses bras, Law se mit à fredonner doucement un air familier. La berceuse que Rosinante ressortait à chaque fois que la petite fille qu'était Tami faisait un cauchemar ou n'arrivait pas à dormir.
Cela prit de longues minutes, mais à l'entente de la mélodie, la jeune fille commença lentement à se calmer. Ses sanglots s'évanouirent, son corps se détendit, et finalement, elle sécha ses larmes avec la manche de sa chemise de nuit, bien qu'elle reniflait encore.
Les deux jeunes profitèrent du presque silence qui s'installa, dérangé uniquement par le fredonnement du jeune homme et les reniflements persistants de la demoiselle. Sans briser leur étreinte, Law se pencha pour attraper un mouchoir et le tendit à Tami, qui se moucha.
- … Law ?
- Hm ?
- Tu vas pas m'abandonner, hein ? demanda-t-elle d'une petite voix.
- Pourquoi je ferais ça ?
- Parce que… Parce que je suis dangereuse…
Il s'écarta d'elle pour prendre son visage dans ses mains et lui relever doucement la tête afin qu'elle le regarde dans les yeux.
- Tami, que tu penses être un monstre ou avoir un démon dans la tête, jamais, et je dis bien jamais je ne t'abandonnerai.
- Mais…
- Je me fous d'à quel point le "démon" peut être dangereux, trancha-t-il. S'il cherche à m'avoir, qu'il essaie, mais je resterai là.
La demoiselle sentit les larmes lui revenir dans les yeux et serra fort le jeune homme dans ses bras.
- … Merci… lui souffla-t-elle.
Law afficha un sourire, grandement soulagé, et leva une main pour caresser la tête de la jeune fille. La situation s'était complexifiée et serait probablement difficile à gérer à l'avenir, mais ils s'en sortiraient. Du moins, en cet instant, il avait assez d'espoir pour s'en convaincre.
- 3 mai 1513 -
Tami leva son arc, visant la cible qui se trouvait à trente mètres de distance.
- Et donc… Tu ne sais pas ce qu'elle est ? demanda Law, penché sur ses fiches de révision.
- Non, répondit la demoiselle en lâchant la corde. Même elle ne sait pas tout, j'ai l'impression.
La flèche partit se planter près du centre, dans la zone rouge. Elle abaissa son arme et prit un nouveau projectile dans le carquois accroché à sa ceinture.
- Mais ce n'est pas ce que pensait le docteur, ajouta-t-elle. Sinon je ne me souviendrais de rien, et je ne l'entendrait pas me parler quand elle se réveille.
Elle visa la cible un peu plus sur la gauche et tira, attendant quelques secondes avant de baisser les bras pour être sûr de ne pas faire dévier la flèche. Elle était déjà un peu plus proche du centre.
Un silence s'installa entre les adolescents alors qu'elle partait chercher les projectiles. Elle avait beau avoir une quinzaine de flèches à sa disposition, elle voulait éviter de les ruiner en obstruant la cible.
- Quel effet ça fait ? demanda soudain Law. Quand elle a le contrôle.
Tami prit le temps de la réflexion, avant d'encocher une flèche.
- J'ai l'impression d'être en dehors de mon corps, finit-elle par répondre. Je peux voir, je peux entendre, mais je sens plus rien d'autre. Je ne peux plus bouger, et je ne sens pas la douleur, juste…
Elle fronça légèrement les sourcils alors qu'elle bandait son arc de nouveau.
- Je me sens tellement… impuissante, ajouta-t-elle. Elle a le contrôle et fait ce qu'elle veut, et pendant ce temps-là, j'essaie de revenir, mais je suis juste coincée. Elle est bien plus forte que moi, je ne peux pas lutter pendant très longtemps avant qu'elle n'arrive à me virer pour prendre la place.
La demoiselle relâcha la corde et la flèche partit se planter plus proche du centre que la précédente.
- Elle me fait peur, admit-elle. Maintenant que je sais qu'elle est là, et qu'elle peut prendre le contrôle quand elle le veut, j'ai peur de me retrouver à nouveau au milieu d'un massacre.
Mais elle lui avait aussi sauvé la vie. C'était ce qu'elle avait du mal à avouer. Si cette bête sauvage n'avait pas été là, elle serait probablement encore à Blackpill… Ou elle aurait été tuée par la Family. C'était aussi grâce à cette chose qu'elle avait empêché Vergo de battre Rosinante et Law à mort. Elle le savait et reconnaissait le mérite du "démon" comme elle semblait aimer se qualifier.
L'idée qu'elle pouvait être ce que les sectaires de son île natale avaient toujours cru la rendait malade. Malgré sa reconnaissance, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une profonde aversion pour la bête sauvage.
- Elle m'a dit de l'appeler "Brisée", dit-elle finalement.
- Brisée ?
- Ouais. Le craquement de la mâchoire du vieux con lui a plu, renchérit la demoiselle avec un air blasé.
- Charmant.
Tami eut un reniflement amusé. Venant de Law, qui se battait régulièrement avec les criminels qu'ils croisaient juste pour le plaisir de voir ce qu'il était capable de faire avec son pouvoir, c'était assez ironique. Le sourire de la demoiselle mourut bien vite cependant.
- Quand est-ce que tu comptes partir ? lui demanda-t-elle.
Le jeune homme cessa d'écrire et sembla pensif un moment, avant de pousser un soupir en se passant une main sur la nuque.
- je pense me mettre en route en début d'année prochaine, dit-il finalement. Probablement en février.
Tami hocha lentement la tête. Ils leur restait un peu moins d'un an à rester ensemble.
- Mais qu'on soit clairs, intervint Law. Je ne partirai pas si tu n'as pas un plan précis à me donner. Hors de question que je te laisse livrée à toi-même si je ne suis pas certain que tu sais ce que tu fais.
- Oui Captain, ricana-t-elle.
- Bien, sourit le jeune homme avant de retourner à ses révisions.
La jeune adolescente gloussa un peu avant d'encocher une nouvelle flèche et viser la cible. N'empêche qu'il marquait un point, elle ne savait pas encore comment elle allait se débrouiller pour apprendre ce dont elle avait besoin.
Après avoir tiré, elle baissa son arme et regarda le sol pendant un moment, la gorge serrée.
- Law… Tu peux me promettre quelque chose ?
Le jeune homme releva la tête vers la demoiselle.
- Promets-moi que tu m'empêchera de tuer qui que ce soit d'autre.
Il y eut quelques secondes de silence, avant qu'il ne finisse par répondre.
- Je te promets de t'empêcher de tuer qui que ce soit tant que je serai à tes côtés.
Elle eut un faible sourire pour le jeune homme.
- 16 juin 1513 -
Tami fixait un avis de recherche épinglé le matin même sur un mur, le visage pâle et les yeux grand ouverts. Elle se surprit à bénir intérieurement le fait que Law soit resté au navire pour travailler son examen, elle n'osait pas imaginer s'il s'était retrouvé avec ça sous les yeux sans prévenir.
"Don Quixote Doflamingo, DEAD OR ALIVE, 340 000 000 de berrys"
La demoiselle décrocha la prime et lut les petites lettres listant les crimes du pirate, obnubilée par la toute dernière mention, l'une des nombreuses raisons pour lesquelles elle se sentait aussi mal :
"A pris le contrôle du Royaume de Dressrosa."
Elle se sentait partagée, ravie de savoir que le flamant rose n'arpentait plus North Blue, diminuant ses chances de les retrouver par hasard, mais d'un autre côté… Law se sentirait probablement misérable en apprenant la nouvelle. C'était lui qui avait confié la lettre de Cora-san à Vergo, menant sans le savoir le royaume à sa perte…
Bon, c'était un cas de force majeure.
La demoiselle fourra la prime dans sa poche de cuir et en tira à la place son porte-monnaie pour regarder ce qu'il lui restait. Puis avec un hochement de tête pour elle-même, elle se mit en quête de la pâtisserie la plus proche. Il fallait que Law sache ce qui était arrivé, mais ça ne voulait pas dire qu'elle ne pourrait pas lui annoncer en douceur et avec tout le soutien qu'elle pouvait lui apporter. Et ça commençait par des éclairs au café.
Pour les lecteurs de l'ancienne version du Sablier, je pense que vous avez pu remarquer que j'ai décidé de m'éloigner du cliché mal géré de la maladie mentale en ce qui concerne Brisée, tout simplement parce qu'avec le temps j'ai pris en maturité et ma compréhension des choses et leurs potentiels influences dans les médias, même aussi peu lus que mes histoires, peut avoir son importance. Les gens souffrant de troubles de l'identité n'ont rien à voir avec la représentation qu'on voit le plus souvent, à savoir des joyeux lurons sanguinaires. Au contraire, 90% des gens souffrant de troubles de ce genre sont les victimes plutôt que les agresseurs, ce qui est en partie à cause de ces fameux clichés.
Bref, vous l'aurez compris, Brisée a désormais une nouvelle origine par volonté de rendre mon histoire plus tolérante (et aussi parce que c'est toujours chouette d'apprendre de nouvelles choses).
Merci aux mécènes qui me soutiennent : Andromeda, Clixia, Mariam Pizette et portgas yuwine !
