Le nouvel éveil de l'hyperactif se fit dans un brouillard des plus entêtants. Sans doute avait-il dormi des heures durant, et pourtant… Il se sentait fatigué, la tête extrêmement lourde et ses épaules, écrasées d'un poids bien trop important à supporter. Aucune pensée particulière ne sortit du lot dans son esprit saturé d'informations. C'était justement là le problème : il y avait dans de choses en lui qu'il ne savait pas sur quoi se concentrer. Il choisit d'ailleurs de ne s'attarder sur rien. Il venait de se réveiller alors… Il valait mieux qu'il s'accorde le temps adéquat pour parvenir à réfléchir plus tard. Pour cela, sans doute devait-il se lever, faire un effort qui lui donnerait l'occasion de réveiller chaque cellule de son corps, chaque muscle, chaque membre. Mais il ne bougea pas. Trop fatigué. Epuisé. Combien de temps avait-il dormi ? Aucune idée. Peut-être dix minutes. Peut-être deux heures. Ouvrir les yeux l'aida un peu : le ciel se parait doucement de rosé. Il faisait toutefois encore suffisamment jour pour qu'il n'ait pas besoin d'allumer la lumière. Néanmoins, il ne savait pas quoi penser, ni ce qu'il était censé faire. Se lever, ou bien rester couché ? Lui en voudrait-on de se reposer alors qu'il n'était même pas chez lui ? De toute façon, c'était Jackson qui l'avait remis au lit, alors… Stiles fronça les sourcils. Jackson. Oui, Jackson. Jackson, qu'il avait appelé au secours parce qu'il menaçait de s'effondrer dans le couloir. Jackson, qui l'avait porté. Jackson, qui s'était montré – il s'en rendait compte à présent – inquiet.

- Est-ce que t'es encore là ? Murmura-t-il en refermant les yeux.

Depuis le temps qui avait dû s'écouler, le sportif avait déjà dû rentrer chez lui, retrouver sa super famille, ses supers parents, sa super vie… Si ce genre de réflexions ne suintait pas un peu la jalousie ? Peut-être un peu, oui. Peut-être qu'effectivement, une certaine amertume s'insinuait en lui alors qu'il se rendait compte que l'entièreté de son cerveau était réveillée. Forcément, souvenirs et émotions étaient de la partie. Et là, seulement là, les graines plantées par Jackson commençaient à éclore. Si Stiles s'était bien rendu compte que la manière dont le traitait son père le rendait triste, il voyait désormais la différence, sans toutefois en être complètement conscient pour l'instant. Disons qu'il savait que les parents de Jackson, bien qu'adoptifs, aimaient leur fils et qu'ils l'acceptaient comme il était, en leur âme et conscience. Si monsieur Whittemore avait l'air hautain, le regard qu'il posait sur le blond les rares fois où l'hyperactif les avait aperçus ensemble ne trompait pas : il était fier de lui, fier de ce fils pour qui il voulait le meilleur. Et lui ? Lui, Stiles Stilinski ? Ces derniers temps, il devait nettoyer chaque poignée de porte qu'il touchait avec du gel hydroalcoolique. Comme s'il était sale. Comme un parasite, une bactérie. Les seuls regards auxquels il avait eu droit dernièrement étaient des regards de haine ou de dégoût. Ou les deux. Et Jackson qui avait vu la manière dont Noah le traitait. Il n'avait pas assisté à grand-chose, néanmoins, impossible pour lui de ne pas avoir remarqué la froideur du shérif à son égard. Ses paroles glaciales. Ah, elle était belle l'image qu'il lui avait renvoyée… L'image d'un hyperactif pitoyable détesté par son propre père. Et après, il osait s'étonner du fait que Whittemore le prenne pour un con les quelques fois où ils se voyaient au lycée ? La bonne blague… Il se mit également à penser à ce devoir qu'ils devaient faire en binôme et qu'ils avaient à peine commencé chez lui. Stiles soupira. Avait-il réellement besoin d'une préoccupation supplémentaire sachant qu'il se trouvait chez Lydia, que son père l'avait potentiellement – il lui accordait encore un peu le bénéfice du doute – empoisonné, que Jackson avait semblé s'échiner à l'aider… Alors non, penser à ce devoir ne l'arrangeait pas tellement. Et puis même, il n'y avait pas que ça.

Si Noah Stilinski avait réellement cherché à l'empoisonner et s'il avait véritablement sous-entendu, dans l'échange entre lui et Jackson sur son propre téléphone, qu'il songeait à l'envoyer dans un camp de conversion… Pouvait-il songer à rentrer chez lui au moins passer la nuit ? C'était idiot, mais cette idée le fit frissonner comme si au fond, son instinct le mettait déjà en garde contre ces choses qu'il n'avait pas voulu voir avant. Les graines semées par Jackson étaient là et maintenant qu'il était plus calme et « lucide », Stiles commençait à entrevoir la possibilité dans son ensemble, pour ne pas dire qu'elle lui paraissait de plus en plus probable au vu de ce qu'il avait vécu. Pour l'instant, Noah ne l'avait pas maltraité au sens propre du terme… Il l'avait isolé, traité comme s'il n'était qu'un vulgaire déchet. L'hyperactif devait-il s'estimer heureux de ne pas avoir eu à subir de violence directe ? Il n'arrivait même pas à s'estimer heureux d'avoir échappé aux poings de son père. Noah n'était pas du genre violent… Mais Stiles ne le pensait pourtant pas non plus si peu ouvert d'esprit. Et pourtant, c'était le cas. Toutes les certitudes qu'il avait à son égard s'envolaient les unes après les autres. S'il rentrait, quel accueil lui réserverait le shérif ? Devait-il s'attendre à une nouveauté de sa part ? Une attaque ? Une progression dans l'échelle de la haine ? Et cette histoire d'empoisonnement… Elle existait et il ne pouvait décemment plus la nier dans son intégralité. Stiles se rendait bien compte qu'il continuait de se sentir faible et que la manière dont il s'était évanoui au centre commercial… Ce n'était pas dû au hasard, comme tous ces moments où il s'était senti mal, trop fatigué pour que cela soit naturel. Et il le savait, au fond. Il n'avait juste pas voulu le voir, parce que sur le coup, cela lui paraissait aussi invraisemblable que douloureux.

Et ça l'était.

Invraisemblable et douloureux.

Stiles soupira, complètement abattu. Parce qu'au fond, il voulait continuer de rester dans son déni et franchement… C'était bien parti. Mais il y avait eu Jackson. Même sans son intervention, Stiles aurait sans doute vite fait le lien. Cependant, ses mots avaient accéléré le processus. L'hyperactif était intelligent et son cerveau était parfois trop vif pour son bien. Et maintenant ? Stiles se sentait encore atrocement fatigué. Il allait mieux, oui… Disons qu'il se sentait capable de marcher un peu. Néanmoins, ce n'était pas encore suffisant.

La manière un peu brusque dont s'ouvrit la porte coupa court à ses tristes et molles réflexions. Deux yeux bleu océan se posèrent sur lui et le toisèrent. Stiles ne chercha même pas à analyser son regard… A cause d'un mélange de lassitude et de flemme, sans doute. Dans un sens, il avalait la pilule : elle avait juste du mal à passer. Voir Jackson revenir dans son champ de vision devrait sans doute le mettre en colère, l'énerver un minimum. Stiles devrait peut-être être déjà en train de lui cracher à la figure qu'il n'était qu'un menteur, qu'il s'était déjà bien assez moqué de lui par le passé et que l'attaquer sur le plan familial, c'était vraiment bas de sa part. Mais non. Aucune ire ne l'anima. De la rancune, peut-être ? Non plus. Du dégoût, un sentiment de trahison, alors ? Toujours pas. Dire qu'il ne ressentait rien serait mentir, mais… Il était juste un peu sous le coup d'une certaine apathie plus que temporaire.

Jackson s'approcha de lui, posa sa main sur son front avant de la retirer d'un air qui se voulait satisfait et Stiles n'eut pas la moindre réaction. Il se fit néanmoins la réflexion qu'il voyait plus Lydia que Jackson prendre sa température, mais bon…

- Comment tu te sens ? Lui demanda le kanima d'un ton un peu sec.

- Bien, je suppose, répondit Stiles d'une voix un peu rauque.

- Fatigué ?

- Oui.

L'hyperactif trouva intérieurement ridicule la manière dont le sportif hocha la tête, mais il n'en dit rien. La situation était bien trop cocasse, bien trop étrange pour qu'il réagisse normalement, quoiqu'un peu de sa véritable personnalité s'exprimait dans cette réflexion qu'il gardait pour lui. Ses yeux ambrés fixèrent à nouveau la fenêtre et firent état du jour déclinant peu à peu. Le temps passait et ne cesserait pas de s'écouler, même s'il refermait les yeux. Il allait falloir qu'il prenne une décision ou, en tout cas, qu'il trouve la force de se lever. La force mentale. Du point de vue physique, il serait un peu fébrile, mais ça irait. C'était sa motivation qui lui faisait défaut et il le sentait peut-être un peu plus que nécessaire, comme si tout lui paraissait insurmontable à cet instant.

- Pas de nausées, de maux de tête ? Hasarda Jackson.

- Non, répondit simplement l'hyperactif.

Encore une fois, sa préoccupation devrait lui faire tout drôle et provoquer quelque chose en lui… Et pourtant, il ne dit ni ne fit rien de plus.

- Tu es capable de te lever ?

- J'imagine.

Les réponses de Stiles, très fermées, changèrent un tantinet le regard de Jackson, qui se fit plus dur. Pas parce que l'hyperactif l'agaçait, plutôt parce qu'il sentait son mal-être. Il n'y avait pas que son odeur qui l'alertait : son apathie apparente lui foutait carrément les jetons, parc qu'il savait que ce genre de choses, ce n'était jamais bon signe. Et encore, il s'estimait heureux de ne pas avoir à se battre à nouveau avec lui pour essayer de lui faire comprendre que son père lui voulait du mal. Peut-être que cela arriverait à nouveau mais pour l'instant non et il n'allait pas s'en plaindre. Dans un sens, il s'en voulait un peu d'avoir haussé le ton de la sorte et en même temps, il ne le regrettait absolument pas. En lui, l'urgence continuait de dominer : aussi difficile à admettre que ça l'était au départ, il avait peur pour l'hyperactif. Passant un bras dans son dos, il dut toutefois l'aider à se redresser puis à se lever. En effet, Stiles était capable de tenir debout mais déjà, ses jambes flanchaient. Ainsi, Jackson le maintint d'autorité contre lui et l'aida à marcher tout en lui expliquant qu'il allait manger un bout. Il ne lui posa pas la question, tout simplement parce que l'autre n'avait pas le choix. Il devait manger quelque chose, histoire de reprendre des forces, ne serait-ce qu'un peu. L'empêcher d'ingurgiter du poison était une chose, le nourrir en était une autre. Stiles n'émit pas la moindre objection, encore à cause de ce semblant d'apathie on ne peut plus dérangeant. Jackson devait-il se réjouir de ne pas avoir de difficultés à le faire plier pour des choses aussi obligatoires que de prendre du repos et manger ? Pas vraiment, parce que cela changeait trop de l'hyperactif qu'il avait l'habitude de côtoyer. Alors oui, il avait tendance à l'agacer avec son foutu esprit rebelle, sa langue bien pendue et son désir insatiable d'aider tout le monde. Mais là, on passait d'un extrême à un autre et ce n'était jamais bon.

Lorsqu'ils arrivèrent dans la cuisine, Lydia esquissa un sourire crispé. Pas faux, ni forcé, juste tendu. Elle mentirait si elle disait ne pas craindre un nouvel élan de rudesse de Jackson. Néanmoins, voir qu'il aidait Stiles sans un mot, sans une moquerie la rassurait, d'autant plus que sa dévotion à son égard, bien que surprenante, était visible. Et elle aimait ça. Elle aimait voir Jackson laisser tomber ce masque de froideur qu'il arborait si souvent et qui pourtant ne lui allait toujours pas. La jeune femme avait longtemps cherché à lui faire abandonner cette idée de faire semblant d'être quelqu'un d'autre, mais elle n'avait jamais réussi. Disons que sa véritable personnalité transparaissait avec elle, et à travers ses gestes. Mais jamais le kanima ne se relâchait complètement et c'était bien dommage. Cependant, et c'était sans doute stupide de penser cela, Lydia trouvait qu'il se laissait un peu aller avec Stiles. Toutefois, la situation ne devait pas se prêter à l'espoir qu'elle ressentait au fond d'elle : le fond était grave et tout motivé qu'il fut, Jackson ne pouvait pas faire semblant d'être insensible à la détresse de Stiles, quelle que soit sa forme. Parce que le sujet de la haine que vouait Noah à l'hyperactif le touchait, sans doute. Parce qu'ils avaient bien un point commun, au final. Un point commun source de haine et de dégoût chez beaucoup de gens.

Ainsi, Lydia ne fut pas si surprise que cela de le voir aider Stiles à s'installer à table aussi doucement que patiemment. Il s'assura – de manière un peu brute, certes – qu'il était capable de rester assis sans perdre l'équilibre puis, une fois certain que Stiles ne s'écroulerait pas, demanda à Lydia ce qu'elle avait en stock. La banshee, par chance, avait des pizzas. Elle en sortit une, qu'elle mit au four. Puisqu'elle connaissait les goûts de Stiles, pas la peine de lui demander, d'autant plus qu'il lui semblait très fermé – ce qu'elle comprenait parfaitement. Le seul point qui la consolait, c'était de constater qu'il semblait un peu plus en forme que tout à l'heure. Un détail, mais pas des moindres : il avait commencé à reprendre des couleurs. A côté de cela, ses prunelles noisette restaient des plus sombres. Lydia se mordit la lèvre inférieure et échangea un regard inquiet avec Jackson. Un regard qui signifiait : « et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? »

Ils n'en avaient pas la moindre idée.