Jackson ne pouvait pas s'expliquer son comportement, cette… Pulsion qu'il n'avait pas cherché à combattre – l'idée ne lui avait même pas traversé l'esprit. Les choses s'étaient passées rapidement et… Simplement. Le loup-garou avait comme… Oublié sa faiblesse, passé outre les tremblements dans ses jambes. Il avait ressenti l'envie, le besoin de s'en aller.
Mais pas sans rien.
Jackson ne saurait pas dire pourquoi il s'était emparé de cette veste, ni décrire la raison précise pour laquelle il avait eu besoin de la prendre avec lui. Le fait est qu'il avait tout fait pour retrouver le chemin de sa chambre… Et qu'il y était arrivé sans encombre, son précieux butin dans les bras. Comble de la chance, il n'avait croisé personne sur sa route, pas le moindre vampire. Tant mieux, parce que Jackson n'aurait pas su mentir. Trouver une excuse à son larcin ? Non plus. Il n'avait pas de mots en tête, n'était pas capable d'en sortir un seul. Cette veste était la seule chose qu'il pensait comprendre, une obsession qui, dans sa tête, portait le nom d'un défunt. Et si l'on était là, si l'on savait ce qu'il avait fait, on lui aurait dit qu'il avait perdu la tête. Qu'il était fini. Qu'il avait peut-être une chance de s'en sortir s'il arrêtait ses conneries maintenant, qu'il acceptait certains soins. Soins qu'il refuserait inévitablement puisqu'il considérait que la maladie qui grignotait son corps avait d'ores et déjà détruit sa psyché, au même titre que les traumatismes qui étaient nés en lui suite à l'attaque subie par la meute des mois plus tôt.
En somme, Jackson se berçait dans son malheur tout en sachant pertinemment que seule la mort guérirait ses blessures. Pour le coup, il s'agissait d'une réflexion causée non pas par une hypothétique forme de folie, mais bien par le côté encore sain de son être. Venait un moment où il ne servait à rien de se leurrer.
Ainsi, Jackson se faisait du bien comme il le pouvait. Renifler l'odeur familière de la veste d'un inconnu. Se rappeler le passé pas si lointain, les souvenirs qu'il n'imaginait pas aussi heureux. Avec le recul, il se rendait compte qu'il n'avait pas assez profité de ces moments-là. Et dieu sait ce qu'il serait capable de donner pour revenir en arrière, laisser tomber ces fichues histoires d'apparences, pour vivre pleinement ces instants physiquement éphémères, mais éternels dans sa tête.
Alors cette odeur, même si elle ne l'aidait pas au sens propre du terme, le calmait, lui rappelait des tas de détails qu'il pensait avoir définitivement oubliés.
Et pourtant, Jackson avait parfaitement conscience du fait que ce qu'il avait fait… Plus qu'inconvenant, c'était du vol. Dès lors que ce vampire se serait rendu compte de son action, c'en serait fini de la tolérance que l'on avait à son égard. Les suceurs de sang ne voudraient plus d'argent de sa part, mais bien sa vie. Car le loup-garou avait beau ne pas parfaitement connaître la façon de vivre et l'organisation régissant la vie de ces êtres, il se doutait bien que l'on convergerait pour se venger de lui. Un vol sur un territoire qui leur appartenait ne resterait sans doute pas impuni longtemps. A moins que la chose ne se règle en privé ? Jackson ne connaissait pas les us et coutumes de ces êtres sanguinaires et il n'en avait franchement pas grand-chose à faire. Tout ce qui l'intéressait récemment, c'était de soulager ses maux physiques. L'odeur de cette veste, elle, détendait son âme. Les conséquences ? Il les affronterait sans se battre. Jackson n'attendait plus grand-chose de cette vie qui commençait si bien… Et qui avait explosé en mille morceaux. Peut-être même qu'inconsciemment, il avait agi ainsi pour en précipiter la fin – même lui ne saurait le dire.
Recroquevillé sur lui-même, carrément en boule sur son lit, Jackson serrait la veste contre lui, comme un enfant pressant son doudou dans ses bras. Les traits crispés mais l'esprit pas préoccupé pour un sou, il savait que ce qu'il avait fait été mal. Puis il était ridicule – il ne le nierait pas. La décence, la dignité, il ne connaissait plus ces choses-là. Quelle importance de tenter – vainement – de conserver ce qui, à ses yeux, ne représentait plus rien, si ce n'est un concept vague et illusoire ? Il ne songeait même pas à rendre la veste à son propriétaire, pour tenter de sauver sa peau avant que celui-ci ne découvre son larcin. Jackson ne pensait, de façon générale, plus correctement. « Instinct de survie », « logique »… Ces termes-là lui semblaient tout aussi étrangers que les idées auxquelles ils se rattachaient. Il fallait d'ailleurs les avoir complètement oubliés pour avoir accepté de donner son sang de façon de façon régulière par des vampires. Payer pour ça. Perdre tout contrôle de la situation, de son corps, risquer n'importe quoi pour… Du néant. Prolonger très légèrement sa vie d'ores et déjà foutue.
Car chaque coup de croc aspirait un peu du venin qui était lentement en train de le tuer. Venin qui l'avait déjà trop atteint pour qu'un traitement soit envisageable.
Jackson sombra peu à peu dans un état de somnolence bienheureux, grâce à cette odeur si étrange et pourtant si rassurante. Il ne se demandait même plus pourquoi elle lui disait vraiment quelque chose. Elle était là, elle lui faisait cet effet précis… Et ça lui suffisait. Le loup-garou n'avait pas la force de se torturer l'esprit davantage. C'était aussi énergivore qu'inutile. Un sentiment d'extrême familiarité le berçait et pour lui qui vagabondait seul depuis des mois, il n'y avait rien de plus apaisant que cela. Qu'importe que cette illusion de sécurité soit si éphémère. Cela lui suffisait.
Jackson était toutefois suffisamment bien placé pour savoir que toute bonne chose avait une fin… C'était d'autant plus vrai dans un monde par définition instable. Rien ne durait jamais.
Il y eu du sang derrière les paupières fermées. Du sang, et des cris. Une horreur indicible que le jeune homme n'avait jamais verbalisée. Personne n'en avait parlé depuis ce jour et ce tabou, il ne l'avait pas supporté. Quitte à vivre dans le silence, autant partir. S'en aller loin de Beacon Hills, la localisation générale de cette tragédie sans nom. Jackson ne comptait pas passer le peu de temps qu'il lui restait dans ce mouroir à ciel ouvert où tout lui rappellerait les morts en lui faisant oublier les vivants qui, eux-mêmes, déclinaient sur le plan psychique.
Les doigts de Jackson se serrèrent sur cette veste intruse tandis que son visage se crispait rapidement. Jackson ne dormait pas vraiment : ainsi il avait plus ou moins conscience du fait que les images qui l'assaillaient n'étaient pas réelles. Autre chose le fut toutefois.
La douleur qui partit de sa hanche droite et qui se diffusa insidieusement dans tout son corps. Elle n'épargna aucun endroit, aucune parcelle de peau. Jackson eut la chance de ne pas subir de crise à proprement parler, d'avoir à subir ce qu'il connaissait régulièrement comme une souffrance punitive. Le genre de torture intérieure qui laissait sans voix et privait le corps de toute capacité de mouvement. Cette fois-ci, il avait la chance de ne subir qu'une décharge de façade – lancinante, certes, mais bel et bien superficielle.
Elle le laissa néanmoins pantelant, avec tout juste assez de force pour maintenir la veste contre lui. Il y fourra son nez, désespéré, luttant comme il le pouvait contre l'attaque combinée de la douleur et des images. Il y respira cette odeur à plein poumons sans jamais rouvrir les yeux dans l'espoir de maintenir cette impression de sécurité particulière. Il n'avait plus rien, si ce n'était cette idée saugrenue mais foutrement efficace. Parce qu'elle dissipa momentanément le brouillard, lui fit percevoir un bruit dont il se ficha éperdument. Il enfouit davantage son visage dans ce vêtement inconnu alors que des larmes dont il n'avait pas conscience de l'existence coulaient sur ses joues trop pâles. La maladie du corps était également celle du cœur, de l'âme.
Enfin, il avait l'habitude. La seule différence, c'est qu'il avait pour l'instant avec lui une source de réconfort dont il comptait bien profiter.
