Mon cher journal, je n'ai pas les mots pour te décrire ce que je ressens.
Je n'ai pas les mots pour te dire à quel point mon coeur est serré. Je n'ai versé aucune larme aujourd'hui.
Mon chagrin semble aller bien au-delà de cela.
J'ai l'impression que mon corps, mon esprit et mon cœur refusent de croire à ce que je viens de découvrir.
J'ai l'impression que ces derniers mois n'ont été qu'un tissu de mensonges.
J'ai l'impression que rien n'a été réel.
J'ai l'impression d'avoir tout imaginé.
Cruelle réalité qui me rappelle que pour une femme moins jolie que les autres, il n'est pas de bonheur possible.
Cruelle réalité.
Pourtant, je le savais.
Dès mon enfance, j'ai su que je n'étais pas aussi jolie que mes soeurs et que je serai toujours présentée comme étant la moins belle.
Dans le meilleur des cas.
La seule laide des filles Bennet.
C'est ce que j'ai entendu, un jour.
Une voisine qui parlait à une autre.
Je me promenais. Et, j'ai entendu cette phrase, par hasard. "Oh, la troisième des Bennet. Elle se prénomme Mary.
Et, malheureusement, pour elle, c'est la seule laide des filles Bennet".
J'avais dix ans.
Et, à dix ans, on me qualifiait déjà de "laide". J'étais déjà éclipsée par la beauté de Kitty et Lydia, pourtant plus jeunes que moi.
Je me promenais et j'ai entendu cette phrase qui m'a mortifiée.
Qu'ai-je ressenti à ce moment-là ? J'étais abasourdie. Je ne me suis jamais pensée jolie mais je n'aurais jamais pensé que ce mot de "laid" serait employé pour moi. Jamais je ne pensais être comparée à une monstruosité.
Je suis rentrée à la maison, et, déjà à l'époque, je savais qu'une fille ne devait pas ennuyer ses parents à propos de ses défauts physiques, alors je n'ai rien à dit.
A personne.
Mon cher journal, je n'ai jamais vraiment eu personne à qui me confier. Je n'ai jamais eu de confidente.
Mis à part Grace, depuis quelques mois.
Mis à part toi.
Je n'ai jamais confié à personne que je pensais ne jamais pouvoir trouver d'époux. A cause de mon absence de dot et à cause de mon visage.
C'est toujours ce que j'ai cru.
J'avais un objectif en début d'année : être fiancée.
Et, j'ai fait des efforts pour y arriver.
J'ai essayé de m'apprêter différemment, j'ai demandé à Grace de passer plus de temps sur ma coiffure.
J'ai appris l'art de la conversation et fait des visites aux voisins afin de montrer que même la laide des filles Bennet valait la peine qu'on la connaisse mieux.
Et, j'ai prié.
J'ai prié pour qu'un homme me remarque.
Edward m'a semblé être la réponse à mes prières.
Gentil, prévenant, intelligent. Edward Lucas était la perfection personnifiée.
Il avait tout pour me plaire et mon coeur était à lui.
Jusqu'à ce matin.
Je suis allée dans la bibliothèque de Papa, en son absence, pour y prendre un livre. Et, dans ce livre, j'y ai trouvé une lettre.
Je sais que je n'avais aucun droit de la lire. Je le sais mais je crois que j'ai bien fait de la lire.
Cette lettre était adressée à Papa et était écrite de la main de Lizzie. Elle a été écrite juste après mes fiançailles.
Lizzie disait, en quelques mots, ceci à Papa. Je te réécris le passage le plus intéressant :
"Non, je n'ai jamais eu connaissance d'une quelconque inclination d'Edward Lucas pour notre Mary. Ceci n'est guère surprenant puisque j'ai quitté la maison lorsqu'il était trop jeune pour s'intéresser aux mariages.
Je ne peux que me réjouir pour Mary de ses fiançailles bien que je ne pensais pas qu'elle aimerait se marier.
Elle aussi me semblait loin de ces préoccupations.
La trouves-tu heureuse ?
Pour répondre à ta deuxième question, Papa, je ne peux que te rejoindre dans ton inquiétude. Ce qu'Edward Lucas vous a confié qu'il aimerait rentrer dans la milice et qu'il voudrait attendre d'avoir de l'avancement afin de se marier ne peut que me préoccuper. Nous avons déjà un mariage malheureux dans la famille, j'aimerais que Mary évite ce genre d'écueils. Entre les lignes de ta lettre, je vois que tu penses qu'Edward Lucas est un arriviste et qu'il compterait sur la générosité de mon époux pour obtenir de l'avancement.
Je ne peux me faire une opinion tranchée avec si peu d'éléments. Je ne peux donc te répondre sereinement même si je te remercie de tes gentils mots sur mon esprit.
Voici, ce que je te propose : je vais écrire à Mary afin de l'inviter à Pemberley. Là, je verrai si Mary est heureuse.
J'aimerais qu'elle me fasse confiance et qu'elle se confie à moi.
Si Edward Lucas est sincère dans ses souhaits, il va de soi que nous aiderons Mary et Edward Lucas de notre mieux."
Mon cher journal, je suis meurtrie.
