Ce texte a été inspiré par un thème de la cent cinquième nuit du FoF : "thème". Il a été écrit plus tard et en plus d'une heure.
Elle releva la tête pour parcourir le salon des yeux. Comme il le fallait, sa décoration, du moindre bibelot jusqu'aux larges tapisseries accrochées aux murs, était un témoignage de la puissance et du prestige de la Noble et Ancienne famille qui daignait les accueillir. Un feu brûlait sans chaleur dans la cheminée de marbre, pour ne pas alourdir l'atmosphère déjà pesante de cette chaude soirée de juin. Au-dessus du foyer, un tableau magnifique mettait en scène une proche cousine dans le rôle de Morgane. Des fauteuils et des tables en bois sculpté, rehaussé de détails à la feuille d'or, accueillaient les invités à travers la pièce, tandis que certains murs étaient occupés par des rayonnages chargés de livres rares ou d'artefacts sorciers de haut prix. L'ensemble était organisé avec un art consommé du décor, comme une scène de théâtre où pouvaient se déployer les réunions élaborées organisées par le maître de maison.
Tout cet étalage, songea-t-elle cependant, aurait gagné à être un peu plus subtil : leurs hôtes étaient suffisamment reconnus dans la bonne société sorcière pour pouvoir se passer d'un tel affichage.
Mais l'intérêt principal de ses observations tenait aux personnes qui étaient réunies en ce lieu pour assister à la naissance du nouvel héritier.
Pour une famille de Sang-Pur, c'était en effet l'occasion de consolider des alliances en public, ou au contraire d'en briser d'autres qui deviendraient gênantes.
Aux confins de la pièce, pour la plupart maladroitement debout et servilement silencieux, se tenaient quelques hommes d'affaires ou de politique au destin encore incertain, mais porteur de quelques promesses. On les avait invités pour flatter leur ego naissant, tout en les abandonnant, une fois les salutations passées, pour leur faire sentir la distance qui les séparait encore de leurs hôtes : considérés comme juste assez bons pour être présents, mais pas assez pour mériter une attention particulière.
Puis, installés dans des fauteuils confortables et recevant la visite périodique du maître de maison, se trouvaient les personnages plus importants, chefs de Département au Ministère, chefs d'entreprises prospères, que l'on remerciait de libérer leur précieux temps libre pour assister à une telle occasion, et qui répondaient ne pas pouvoir faire moins pour un hôte aussi bienfaisant : des alliés que l'on gardait en réserve, mais de la loyauté desquels on ne pouvait jurer. Il y avait là des ambitieux que l'on flattait autant qu'on les surveillait, et elle ne doutait pas d'y trouver un futur Ministre de la Magie.
Enfin, au centre, au plus près du maître de maison, les intimes : les alliés politiques les plus proches. C'étaient les partenaires financiers de premier plan, les confrères de la Chambre des Pairs. Parmi eux se trouvait certainement le futur beau-père du nouveau-né, quel que soit son sexe, même si ces fiançailles potentielles étaient prêtes à être rompues ou confirmées en fonction du développement des intérêts des diverses familles et des futures naissances. Parmi eux aussi se trouvait sans doute le futur parrain, qui serait confirmé magiquement à la prochaine lune. Cependant, contrairement à ce qu'elle attendait, tous ne faisaient pas partie des Vingt-Huit Sacrés. C'était excusable pour des familles qui étaient depuis longtemps vassales de leurs hôtes, mais elle était plus étonnée de la présence d'un jeune homme au nez crochu et sans réputation politique d'aucun ordre.
Elle détourna les yeux sans les laisser trop longtemps s'attarder.
Au moins se sentait-elle plus à l'aise depuis qu'une certaine personne, dont elle n'oserait pas prononcer le nom, même dans ses pensées, était repartie après une visite brève, mais remarquable. Tout au long de cette visite, elle avait senti sa présence comme un voile qui pesait sur l'assistance, leurs actes et leurs pensées. Beaucoup avaient, par crainte plus que par politesse, détourné les yeux pendant que le maître de maison s'empressait de le saluer, et elle se félicitait qu'il ne soit pas resté plus longtemps. L'inviter était une preuve d'allégeance publique. Qu'il ait accepté l'invitation prouvait qu'il accordait une certaine faveur à son hôte. Et dans un monde sorcier actuellement déchiré entre deux factions, c'était beaucoup.
Elle secoua ses épaules raidies.
Pouvait-elle s'attendre à ce qu'Albus Dumbledore soit invité ? C'eût été un calcul politique qu'il aurait de toute façon refusé. La présence de son opposant en revanche était fortement prévisible.
Elle regarda à nouveau à travers la pièce : c'était ce que ses hôtes considéraient comme étant le « bon monde », comme on dit, et il était toujours flatteur que l'on considérât qu'elle en fasse partie.
Eu égard à son âge, on lui avait laissé un fauteuil confortable, à une table sur laquelle elle avait pu arranger ses affaires à sa guise. Oh, c'était loin d'être l'une des meilleures places, mais on lui avait fait sentir l'importance accordée à sa présence en la plaçant près du centre de la pièce, en bonne position pour voir – et être vue.
Elle avait d'ailleurs le temps de regarder, d'observer, d'écouter, et de vaquer à ses comptes et divinations. L'enfant se faisait un peu attendre. Après tout, on les avait invités en fin de matinée, et minuit allait bientôt arriver. Un mauvais calcul, sans doute, ou une naissance plus difficile que prévu. Le maître de maison ne laissait rien paraître sur ce point. Il était venu deux fois à sa table s'enquérir obligeamment de son bien-être, avant de repartir discuter avec ses autres invités.
Elle reprit une gorgée de thé ; sa tasse avait été remplacée par une autre plus chaude pendant qu'elle contemplait leur assemblée.
Puis elle regarda de nouveau ses calculs et ses projections. C'était après tout la raison principale pour laquelle on l'avait invitée, elle ne s'en cachait pas. Et le hochement de tête satisfait de son hôte quand elle avait sorti son matériel d'arithmancie n'avait pas été nécessaire pour le confirmer.
Elle savait que pour la naissance de l'arrière-grand-père de cet héritier la célèbre Cassandra Trelawney avait été présente, et avait délivré des prophéties inédites. Mais ses descendants n'étaient pas du même calibre, d'après ce qu'elle avait entendu, et on n'avait pas fait appel à leurs services.
Sans prétendre avoir le don de voyance de Cassandra, elle pouvait néanmoins se vanter d'être particulièrement douée pour établir, grâce à l'arithmancie, le thème astrologique de ceux qui le lui demandaient. Bien sûr, elle n'avait pas eu l'inconvenance d'en faire son métier, mais c'était une honnête activité pour une sorcière de son rang. Et ses quelques publications avaient été remarquées et appréciées dans les cercles les plus éduqués.
Bien que l'héritier – ou héritière d'ailleurs, même si elle en doutait – n'était pas encore né, elle pouvait déjà fournir quelques précisions. Et il n'était pas déplaisant de se distraire de cette attente en recalculant un thème en fonction des différentes heures. Celui-ci serait peut-être même encore plus intéressant si l'enfant attendait encore deux heures, que Mars se soit pleinement levé sur l'horizon.
Elle tendit la main vers la sphère armillaire finement ciselée qui était apparue sur sa table au cours de la soirée.
Oui, ce serait intéressant.
Mais il était vrai que cela dépendait aussi grandement du choix du prénom, même si le nom de famille lui donnait déjà de sérieuses indications.
Elle replongea dans ses calculs, considérant alignements, possibilités, probabilités, précisant les ascendances et les constellations.
Un elfe de maison apparut enfin dans un léger bruit, et s'inclina vigoureusement devant le propriétaire des lieux :
« Ça y est, Maître. »
Il disparut presque aussitôt. Les rares personnes qui ne l'avaient pas entendu se turent quand tous les regards se dirigèrent vers le maître de maison, qui s'était solennellement levé.
Elle nota l'heure, retrancha quelques secondes, et arrêta ses calculs.
Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrit. La sage-femme entra silencieusement, portant dans ses bras l'enfant emmailloté d'une couverture brodée aux armes de sa famille. Elle traversa la pièce à petits pas et s'inclina devant le maître de maison dans une précautionneuse révérence. Elle tendit l'enfant vers son père supposé.
Celui-ci sortit sa baguette et articula nettement un sort de paternité au-dessus de la tête du nouveau-né. Il maintint le sortilège pendant de longues secondes, parcourant l'assistance des yeux, afin que chacun soit témoin de son résultat positif. C'était presque décevant ; un scandale aurait été amusant, même s'il avait déjà, sans aucun doute, pris toutes ses précautions. Puis il rangea sa baguette et se baissa pour prendre enfin l'enfant dans ses bras. Il se tourna alors solennellement vers l'assistance :
« Je vous remercie d'être tous présents à mes côtés en ce jour auspicieux. C'est avec une immense fierté que je vous présente mon fils et héritier, Drago Lucius Malefoy. »
