Ce texte a été rédigé dans le cadre de la cent quarante-troisième nuit du FoF, le forum d'écriture francophone. Le thème proposé était « totem ». Pour plus d'informations, vous pouvez m'envoyer un MP.
« Mais pourquoi as-tu réuni tout ça ? » demanda Neville. Lui et Luna s'étaient installés dans la tour de divination pour y achever la dernière étape du long processus conduisant à leur première métamorphose en animagus : la transformation elle-même. Luna avait décrété que sa salle de classe serait plus confortable que les serres de botanique, et Neville n'avait même pas essayé de refuser : elle avait décoré la tour avec de moelleux poufs généreusement rembourrés, qui habillaient les lieux d'une bonhommie réconfortante, en dépit de leurs couleurs criardes. Les bancs de bois, faciles à nettoyer, sur lesquels il faisait habituellement cours, ne pouvaient pas tenir la comparaison. La question de Neville était cependant justifiée par l'attirail surprenant qu'il ne voyait habituellement pas Luna manier, et qui trouvait généralement sa place dans d'autres lieux du château.
« Il est important que nous soyons les plus proches possibles de nos êtres véritables, expliqua doctement Luna, et nous devons donc nous entourer d'objets familiers. »
Ceci expliquait sans doute le pot de fleurs et le sac de terreau, mais Neville ne lui connaissait pas auparavant de tendresse particulière pour les couvertures écossaises ou les peluches d'animaux. Les premières lui semblaient plutôt appartenir à la directrice McGonagall, et les secondes provenaient certainement de l'infirmerie : il s'agissait officiellement de cadeaux offerts par d'anciens élèves à Mme Pomfresh, mais ils servaient officieusement de bouillottes très réconfortantes pour les premières années blessés, ou plus âgés, qui passaient une nuit inconfortable dans la grande infirmerie presque vide. Neville ne fit cependant pas d'autre commentaire, confiant dans les capacités de Luna à préparer plus que le nécessaire.
« Alors, qui commence ? poursuivit-il.
— Moi, si tu le veux bien. Je pense déjà savoir ce que nous serons et je veux limiter les effets du clair de lune. »
L'argument était sibyllin, comme à l'accoutumée, mais c'était en effet la soirée, et la lune s'était déjà levée dans l'entrebaillement de la fenêtre. Elle était cependant masquée par des nuages filandreux qui commençaient à se disperser.
Neville sortit sa baguette, par précaution, et fit signe à Luna qu'il était prêt à l'assister. Elle se cala au fond de son pouf vert pomme, ferma les yeux, et ses sourcils se contractèrent légèrement. Quelques longues minutes passèrent en silence, puis sa forme humaine commença à s'estomper aux contours, se brouillant, rapetissant, blanchissant, adoptant de nouvelles proportions et agencements, puis se stabilisant peu à peu, jusqu'à ce que Neville eût en face de lui un petit chat gris et blanc au nez rose. Ce dernier eût d'ailleurs été tout à fait ordinaire – quoique très mignon, comme seuls savent l'être les petits félins – n'eussent été deux minuscules cornes de chevreau beiges, qui perçaient de part et d'autre de son crâne, juste au-dessus des oreilles. L'animagus sauta souplement du pouf qui tentait de reprendre sa forme, s'étira dans un long mouvement sinueux en baillant une fine langue rose, puis s'installa aux pieds de Neville, dans l'attitude noble des chats sacrés égyptiens, la queue enroulée autour des pattes avant.
Neville la regarda dans les prunelles : elle avait conservé le même regard, de la même couleur lumineuse qui semblait transpercer l'âme quand elle vous croisait véritablement les yeux. Elle ne semblait nullement gênée par la transformation, et il ne lui vint pas à l'esprit de lui poser la question. Il attendit simplement que la conscience humaine reprenne le dessus et la ramène à son apparence habituelle. Ce n'était qu'une première transformation ; plus tard viendrait le temps d'expérimenter.
Soudain, un rayon de lune perça sournoisement entre les nuages, et l'ombre derrière la forme féline se déforma soudain, gagnant impossiblement en noirceur, profondeur, largeur, envahissant en quelques instants le mur derrière elle et rampant sur le sol à ses pattes, se contorsionnant en tentacules et griffes vertigineusement abominables. Neville se recula instinctivement, horrifié, mais la vision cauchemardesque passa en même temps que la lune redisparaissait derrière les filaments de nuage. L'horrible impression demeura cependant, pénétrante et terrible, d'un gouffre infernal qui s'était ouvert, et qui, pendant un bref instant, l'avait regardé, lui, Neville, avait alors considéré la possibilité de le dévorer chair et esprit, mais s'était finalement arrêté par pure paresse et pur désintérêt pour la médiocrité du possible repas.
Après un moment qui lui sembla suspendu dans l'éternité, la forme féline qui faisait face à Neville se brouilla de nouveau aux contours, s'agrandit et s'assombrit, et laissa place au corps humain de Luna, à genoux devant lui. Elle cligna enfin des yeux.
« Qu'est-ce… qu'est-ce que c'était que ça ? » bredouilla Neville.
Luna haussa les épaules :
« Cela dépend de ce que tu as vu. J'en ai bien une idée, mais il est possible que je me trompe.
— Ça... »
Les mots restèrent coincés dans la gorge de Neville.
Luna le regarda avec compassion et saisit les couvertures écossaises posées à côté d'elle ; elle en superposa trois sur ses épaules tremblantes, et Neville redoubla de frissons sous ce poids. Puis elle prit également les quelques peluches qui étaient à sa portée, et les cala contre son corps : un niffleur sous le bras gauche et un zouwu sous le droit, un dragon et une licorne de part et d'autre des cuisses, un hibou entre le côté gauche de son cou et le repli des couvertures. Il ne se fit pas prier pour saisir convulsivement le gros et duveteux focifère et le serrer sur son torse.
« Flippy ! Apporte-nous du chocolat chaud avec de petits morceaux de guimauve ! »
L'elfe de maison s'exécuta rapidement.
Un long moment passa, où ils sirotèrent lentement leur breuvage, Luna attendant que Neville retrouve un semblant d'apaisement. Les nuages devant la lune se dissipèrent totalement.
Neville demanda enfin, d'une voix ténue :
« Qu'est-ce que c'était ?
— À quoi est-ce que je ressemblais ?
— À une sorte de chat crème, avec de petites cornes. »
Il ne souhaitait même pas mentionner cette ombre abominable.
Luna hocha néanmoins la tête :
« Je pense que je suis un théocorne.
— Un animal magique ? Comment est-ce possible ? »
Elle fredonna un air indistinct pendant qu'elle prenait le temps de réfléchir à sa réponse :
« Je pense que c'est aussi arrivé à Harry, à Hermione et à Ron, même si Hermione a dû leur dire de ne surtout rien dire à personne. Je pense que c'est arrivé à d'autres anciens de la bataille de Poudlard, à ceux qui n'avaient pas encore de forme d'animagus fixe, et qui depuis ont effectué la métamorphose.
— La bataille de Poudlard…
— Ce fut un terrible soir, où le Maître de la Mort a commencé à marcher parmi nous. Comment aurions-nous pu ne pas en être touchés ? »
Ils se turent un instant.
« Tout de même, reprit Neville, cela me semble bizarre.
— Je ne sais pas si je dis vrai, tempéra Luna.
— Mais tu savais que ton animagus serait une créature magique. »
Elle hocha la tête.
« Et moi ? demanda Neville.
— Oh, je suis certaine que tu l'es également. »
Il soupira.
Un autre long moment passa, ponctué par le bruit de leurs respirations légèrement désynchronisées, puis Neville souffla bruyamment en fléchissant les épaules, et se redressa en repoussant les couvertures et peluches sous lesquelles il était enseveli.
« J'y vais. »
Luna saisit une paire de cache-oreilles fuchsia ornée de soleils verts, et signala qu'elle aussi était prête.
Neville s'efforça de chasser toute inquiétude, toute préoccupation de son esprit, et se concentra sur sa respiration. Puis, de sa respiration traversant son abdomen, il plongea dans les sensations des énergies magiques courant à travers son corps, réduisant son attention sur l'espace intangible où se croisaient magie et corporalité. Il tira légèrement et laissa la transformation prendre place, ressentant aux frontières de sa conscience son squelette et ses organes qui se réarrangeaient. En quelques interminables secondes la métamorphose prit fin, et il fut abruptement plongé dans une cacophonie de sensations et sentiments : l'air était froid et mordant sur sa peau nue, un cri incontrôlable jaillissait de sa gorge en furie, ses membres restaient plaqués contre son corps, enroulés convulsivement sur eux-même ; tout n'était qu'assaut vicié sur tout son être.
Luna enfila une paire de moufles jaunes à pois roses, et elle saisit délicatement la mandragore pour l'enfouir dans le pot qu'elle avait préparé :
« Voilà Neville, tu seras un peu plus à l'aise le temps que tu retrouves tes esprits. »
