Ce texte a été écrit dans le cadre de la cent cinquante-quatrième nuit du FoF. Le thème imposé était « as ». Pour plus d'informations, vous pouvez m'envoyer un mp.
« Attention ! annonça George Weasley avec enthousiasme, trois, deux, un ! »
Une explosion retentit et une épaisse fumée noire envahit le portrait de Lily et James Potter. Harry se tourna vers George avec horreur.
Harry avait découvert tardivement ce tableau, une fois qu'il avait enfin eu accès aux meubles et objets retrouvés dans les décombres de la maison de Godric's Hollow, suite à l'attaque de Voldemort. Albus Dumbledore avait eu la bonne idée d'en faire un inventaire et de les mettre à l'abri, après que d'autres sorciers moins scrupuleux étaient venus se servir en menus souvenirs de la première disparition du Seigneur des Ténèbres et des héroïques Potter. Il n'avait cependant pas poussé la délicatesse jusqu'à prévenir Harry de ce dépôt avant sa mort, pour des raisons que le Survivant se refusait à deviner ou justifier. Et pourtant, que n'aurait pas fait le jeune sorcier pour avoir plus tôt un souvenir de ses parents ? Mais, plus prosaïquement, où aurait-il pu conserver ces mémentos, quand il habitait chez les Dursley ou se cachait des Mangemorts ? Peu importait le raisonnement de Dumbledore : Harry n'avait découvert ces livres, ces meubles, ces vêtements, ces photographies, que trois ans après sa majorité, quand les Gobelins avaient enfin daigné l'en informer.
Il avait alors passé des journées entières dans le coffre-fort servant d'entrepôt à ces vestiges, les examinant un à un, les touchant et les respirant, seul, à imaginer un foyer et une famille dont il n'avait pas mémoire. Au bout de six jours, Ron et Hermione, inquiets, avaient convaincu les Gobelins de venir le chercher et de le ramener à la lumière du jour et la société des vivants. Ils avaient eu raison.
Parmi ces souvenirs en plus ou moins bon état, il y avait donc un tableau de ses parents. Ce dernier n'était pas particulièrement bien peint : Lily et James Potter étaient certes clairement distincts et reconnaissables, mais le fond était d'un beige neutre et uniforme, sans aucun de ces détails qui ajoutent de la vie et du contexte aux portraits. Harry l'avait sorti du coffre-fort et conservé un moment pour lui seul, debout contre le mur dans un coin de son appartement, avant de le montrer à Bill Weasley pour avoir son avis. Bill avait confirmé que le tableau, bien que minimaliste, était couvert d'enchantements, et lui avait conseillé de consulter un spécialiste pour déterminer lesquels. Harry avait laissé passer deux semaines avant d'emmener finalement le tableau chez le spécialiste indiqué. Celui-ci lui avait rendu son verdict en une après-midi, pressé de rendre service au Survivant : malgré la médiocrité de la technique picturale, les enchantements nécessaires à son animation avaient été appliqués avec soin, quoiqu'avec un amateurisme qui dénotait sans doute un effort domestique. C'était probablement l'un de ses parents ou l'une de leurs connaissances qui avaient jeté les sorts nécessaires, sorts suffisants sans être excellents. Le spécialiste proposa de finir le processus et de donner vie au tableau. Harry demanda à le récupérer tel quel.
C'était étrange, et même incompréhensible, mais il hésitait à réveiller les occupants de ce portrait. Que seraient-elles, ces impressions de ses parents qui n'avaient pas connu l'attaque de Voldemort et la mort ? Le reconnaîtraient-ils, lui, leur enfant, dans ce jeune homme adulte au regard trop grave et au sourire trop rare ? Comment leur expliquerait-il ces dix-neuf années passées, leur assassinat sous la baguette du Mage Noir, son enfance malheureuse, le retour sanglant du Seigneur des Ténèbres, la meurtrière bataille finale, le retour à une paix plus épuisée qu'apaisée ?
Harry évita consciencieusement le tableau pendant plus de trois semaines, autant que le permettait son petit appartement. Puis Bill Weasley lui en demanda des nouvelles à un repas de famille et mit ainsi tout le reste du clan Weasley au courant. Mr. et Mrs. Weasley s'inquiétèrent de son indécision ; Ron, Hermione et Ginny promirent leur indéfectible support ; les autres l'encouragèrent, chacun à sa mesure, de l'effusion de George jusqu'à la maladresse de Percy ; et de remarque en remarque il fut décidé que Harry retournerait chez le spécialiste demander l'animation du tableau. Accompagné de Ron, Hermione et Ginny, il s'y rendit dès le lendemain.
Harry ne savait toujours pas quoi ressentir quand les images du portrait commencèrent à bouger et parler.
Les dernières impressions laissées par ses parents dataient du début de la grossesse de Lily, quand ils s'étaient cachés derrière le sortilège de Fidelitas. Son père avait lui-même peint le tableau, sa mère s'était chargée des enchantements. Ce n'était qu'un prototype inachevé, bien que fonctionnel, fruit de leur inactivité forcée et de leur ennui, que l'épuisement de la fin de la grossesse et l'activité des premiers mois d'Harry avaient vite relégué à un coin du bureau.
Les explications concernant les vingt dernières années écoulées furent aussi inconfortables que Harry le craignait ; Hermione s'en chargea avec un calme et un esprit de synthèse remarquables.
Et puis Harry se retrouva en tête-à-tête avec ses parents, dans son appartement vide. Il n'était pas toujours facile de trouver des sujets de conversation, mais ils apprirent peu à peu à s'apprivoiser, à trouver des points communs et à éviter les sujets sensibles, à raconter leurs expériences et leurs souhaits. Ce huis-clos à trois devint cependant bientôt gênant et même oppressant, car les jeunes parents Potter n'avaient pas d'autre occupation que de discuter entre eux ou avec leur fils, de le regarder vivre sa vie dans l'appartement pendant qu'eux résidaient dans le néant beige de leur portrait, et de faire semblant de dormir appuyés l'un contre l'autre pour donner un peu d'intimité à leur fils dans son propre séjour. Harry ne se résolut jamais à décrocher le tableau ou mettre un rideau devant.
George Weasley se manifesta alors avec une heureuse distraction : il voulait consulter le portrait de James Potter en tant que spécialiste en farces et attrapes et éminent Maraudeur. James fut enthousiaste, Lily bienveillante, et tous deux trouvèrent dans cette discussion une énergie nouvelle. Il en résulta plusieurs idées d'inventions potentielles pour enrichir le catalogue des Farces pour Sorciers Facétieux.
Dès le lendemain, Harry retourna chez le spécialiste en tableaux et commanda deux cadres confortablement meublés : un pour le magasin de George Weasley qu'il décida de subventionner, un autre pour le laboratoire installé dans l'arrière-boutique. Il demanda qu'ils soient reliés au portrait de ses parents.
Harry gagna ainsi en intimité et James et Lily en distractions. Les expériences en cours avec George étaient un sujet de discussion naturel et toujours renouvelé quand ils se retrouvaient le soir, et ses parents avaient un endroit où s'éclipser quand Ginny venait lui rendre visite.
Sur l'invitation permanente de George, qui insistait pour rendre des comptes à son principal investisseur, Harry prit plaisir à visiter régulièrement le laboratoire. Il aimait y être accueilli par l'enthousiasme cumulé du jumeau et de son père. Et ce soir-là les deux semblaient particulièrement excités, tandis que Lily les regardait avec amusement.
« Regarde ! » s'écria George.
Il montra à Harry une carte bariolée que le Survivant reconnut aisément comme étant l'un des as d'un jeu de bataille explosive.
« Regarde bien ! » insista George, qui se recula et vint coller la carte contre le tableau de Lily et James Potter. Fasciné, Harry vit la carte se dissoudre dans le portrait, et à sa place James saisit en riant un petit paquet de cartes.
« Tu as réussi à interagir avec le cadre ! admira dûment Harry.
— Ça ne s'arrête pas là ! annonça George.
— Non, regarde encore ! » insista James dans son cadre.
Harry et George observèrent alors James et Lily qui se partagèrent rapidement le paquet de cartes et commencèrent une partie. Au bout de quelques minutes, un peu lassé, Harry ouvrit la bouche pour féliciter à nouveau George, mais son père l'arrêta en levant le doigt :
« Regarde ! »
Et James laissa un as reposer seul devant lui sur la table. La carte commença à fumer, James et George commencèrent à compter à l'unisson :
« Trois, deux, un ! »
La carte explosa comme une vraie, et un épais nuage de fumée noire envahit soudainement le portrait.
« N'est-ce pas génial ? » s'enthousiasma George.
Passé le moment de surprise, Harry se retourna vers lui, furieux :
« Où sont passés mes parents ? »
George leva les mains dans un signe d'apaisement :
« Attends, c'est facile !
— Attends quoi ? » s'énerva Harry.
George saisit une carte vide sur la table derrière lui et la posa rapidement sur le tableau. Aussitôt, la fumée noire qui l'avait envahi se rétracta en vagues vers la carte blanche, où elle s'imprima en un as, libérant le portrait et révélant ses occupants intacts.
« Tada ! » annonça George en se retournant vers Harry, carte triomphalement brandie.
« Tada ! » redoubla James en ouvrant victorieusement les bras.
Harry s'apaisa. Puis au bout de quelques secondes il demanda :
« Que se passerait-il si on en introduisait à Poudlard ? »
Deux sourires maniaques et un autre indulgent lui répondirent.
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