Ad astra


Aurora Sinistra était déjà installée à la table du petit-déjeuner quand la directrice McGonagall descendit ce matin-là :

« Tu es bien matinale, ma chère ! Je croyais pourtant que tu enseignais à tes sixièmes années d'option Astronomie cette nuit ?

— Tu ne t'es pas trompée, et aucun de mes élèves n'a encore réussi à pointer le bout de son propre nez.

— Ah, c'est donc qu'aujourd'hui est l'une de tes fameuses journées d'étude avec tes collègues. »

McGonagall s'avançait beaucoup en qualifiant ces journées de « fameuses » ; à dire vrai, Aurora en parlait peu, si ce n'est pour dire le plaisir qu'elle éprouvait à retrouver certains de ses anciens élèves et des collègues d'autres écoles pour discuter de points d'astronomie obscurs. Elle n'avait jamais proposé à aucun de ses collègues de Poudlard de l'accompagner, et le fait qu'aucun n'ait montré le quelconque intérêt pour le faire n'en était pas la seule raison : elle semblait se réserver ces rares samedis d'étude avec un plaisir non dissimulé, mais aussi exclusif. McGonagall avait même le sentiment qu'elle était l'une des seules personnes à qui Aurora avait expliqué ses absences. Ces dernières avaient commencé à la seconde chute du Seigneur des Ténèbres, et leur régularité débutante faisait partie des nouvelles habitudes de sa collègue d'astronomie.

Du reste, Aurora ne tarda pas à finir son petit-déjeuner, et à s'en aller, un sac à la main. McGonagall savait qu'elle ne reviendrait que tard dans la soirée.


Aurora prit le chemin de Pré-au-Lard, mais elle s'arrêta avant le village, une fois qu'elle fut sortie des protections de Poudlard, et s'enfonça un peu dans la forêt pour plus de discrétion. Elle sortit alors un Portoloin de sa poche : un bloc de verre transparent sur lequel était gravée la constellation de la balance. Elle consulta sa montre, et quand huit heures et quart sonnèrent, le Portoloin se déclencha.

Elle atterrit dans un parc, dans un petit bosquet près d'un étang. Elle retira alors sa cape de sorcière, révélant un chemisier et une jupe confortables, et la réduisit d'un sortilège discret pour la ranger dans son sac. Elle sortit du bosquet avec précaution, aux aguets de quelque joggeur matinal. Une petite fille était installée à quelques mètres de là sur un banc, absorbée par une console de jeu portable qui émettait de petits bruits aigus sous ses doigts agiles. Aurora alla s'asseoir à côté d'elle. La petite fille releva la tête :

« Bonjour Mme Sinistra !

— Bonjour Abygail, je suppose que nous attendons les professeurs Dextra et Fortunus ?

— C'est ça. Ils devraient arriver juste après vous. »

Il ne leur fallut pas attendre longtemps, en effet, avant qu'une femme également en jupe et chemisier, et un homme en costume, les rejoignent. Abygail les salua, rangea sa console dans sa poche, et les conduisit hors du parc à travers des rues encore peu fréquentées.

« Alors, quelle est l'excuse aujourd'hui ? demanda le professeur Dextra.

— Vous venez aider Papa à refaire les comptes du magasin ! expliqua la petite Abygail.

— Merlin m'en préserve ! Toutes mes connaissances en arithmancie ne me permettraient pas de comprendre votre système de taxes et impôts », commenta le professeur Fortunus avec humour.

Leurs hôtes n'avaient pas strictement besoin d'expliquer leur visite à leurs voisins, mais les événements des dernières années leur avaient appris la prudence de prévoir une explication commune à toute la famille.

Ils arrivèrent bientôt à un petit pavillon Moldu, et Abygail leur ouvrit la porte en criant :

« Ils sont là, Gaspard !

— Je suis dans le salon », répondit la voix d'un jeune homme.

Les trois sorciers suivirent la voix : sur une table encombrée par deux ordinateurs attachés à de longues rallonges, l'ancien élève d'Aurora Sinistra disposait des paquets de feuilles et de photocopies. Sa mère arriva de la cuisine avec un plateau garni de petits gâteaux dans une main et une théière fumante dans l'autre. Aurora s'empressa de la saluer :

« Bonjour Mme Stuart, merci de nous accueillir chez vous aujourd'hui.

— Oh, Mme Sinistra, vous savez bien qu'il est inutile de me remercier. Après ce que vous avez fait pour nous sauver de Vous-Savez-Qui, mon Gaspard et nous, je ne peux que vous aider à mon tour. »

Elle déposa les gâteaux et la théière sur la table !

« Ce midi ce sera escalopes de poulet braisées et haricots beurre, cela vous va ?

— Vraiment, Mme Stuart, protesta le professeur Fortunus, c'est trop aimable à vous de cuisiner pour nous.

— Voyons, répondit celle-ci, je ne vais quand même pas vous laisser apporter un pique-nique sous mon toit ! Je n'ai peut-être pas un de ces Elfes de Maison dont m'a parlé mon fils, mais je n'en ai pas besoin pour être une bonne cuisinière ! Ne doutez pas de mes capacités ! »

Elle ressortit et les trois sorciers s'installèrent autour de la table. Le bruit d'une voiture se garant devant la maison interrompit les premières salutations et prises de nouvelles :

« Ce doivent être Jackie et Romuald, expliqua Gaspard. Mon frère Steven est allé les chercher à la gare. Jackie devrait bientôt passer son permis, mais il n'a pas encore de voiture. »

Gaspard et les trois professeurs furent en effet bientôt rejoints par deux autres jeunes hommes, qui arrivaient les bras chargés de dossiers. Ils s'installèrent confortablement autour des deux ordinateurs et de la théière.

Le professeur Sinistra servit le thé et relança la conversation :

« Alors, Jackie, où en es-tu de tes études non sorcières ?

— J'ai presque rattrapé toutes les matières du GCSE : je pense obtenir de bons résultats à la prochaine session. Évidemment, en parallèle, je continue les cours particuliers d'informatique ; cela sera toujours utile.

— Et toi, Steven ? »

Le jeune homme en question grimaça :

« J'ai commencé à postuler dans différents cursus universitaires. Les choix sont assez limités, bien sûr, mais je ne me décourage pas : cela m'est égal d'entrer par la petite porte si je peux ensuite enchaîner sur ce que je veux. Ce ne sera pas Cambridge ou Oxford, mais ce sera quelque chose, et c'est toujours ça de gagné.

— Vous ne regrettez vraiment pas de ne pas avoir recherché un apprentissage dans le monde magique ? questionna le professeur Fortunus.

— Pour des Nés-Moldus comme nous, rappela Jackie, vous savez bien qu'il faut un dossier ou un projet exceptionnels pour être remarqués. C'est déjà bien de pouvoir poursuivre notre passion sur notre temps libre.

— Et puis, ajouta Steven, nous allons vivre toute cette excitation par procuration grâce à Gaspard. Avec notre aide à tous, je suis sûr que son dossier sur la neuvième planète fera suffisamment de bruit pour qu'il soit recruté comme assistant par Poudlard ou un autre établissement. »

Jackie hocha la tête pour marquer son assentiment.

« Gaspard, as-tu pu nous acheter le livre de cet astronome Moldu, demanda le professeur Dextra, celui sur qui tu appuies tes recherches ?

— Oui, répondit-il en saisissant quelques volumes dans la bibliothèque derrière lui. Les voici, un pour chacun d'entre nous : « Comment j'ai tué Pluton et pourquoi elle l'a bien cherché », de Mike Brown. C'est assez sensationnaliste, mais tout de même intéressant.

— Merci », murmura Aurora Sinistra en saisissant le livre qu'il lui tendait.

Elle demanderait à Mme Stuart du papier kraft pour envelopper la couverture trop visiblement Moldue et commencer à lire le livre dès le soir même à Poudlard. Ses collègues ne risquaient heureusement plus de la dénoncer pour sympathies anti-sorcières, mais elle préférait éviter les questions.

« Et que nous proposez-vous pour aujourd'hui ? questionna le professeur Fortunus.

— J'ai imprimé les dernières images de Hubble, en couleur, sur les disques protoplanétaires observés dans Orion, annonça Gaspard.

— Je ne m'habituerai jamais aux couleurs rajoutées par nos confrères non-sorciers, commenta le professeur Dextra.

— Nous vous avons justement apporté des documents sur la manière dont fonctionnent les télescopes à infrarouge, intervint Steven. Il y a peut-être moyen d'adapter un des télescopes sorciers pour que lui aussi perçoive cette longueur d'onde.

— Mais il faudra sans doute l'amplifier, intervint Jackie, car elle est en grande partie absorbée par l'atmosphère. Elle permet pourtant de voir plus de choses.

— Il faudra que nous prenions du temps aujourd'hui pour étudier cela en détail, demanda le professeur Sinistra.

— Nous avons toute la journée, rappela Gaspard, et nous pourrons toujours reprendre cela le mois prochain.

— C'est tellement dommage que toutes ces connaissances soient restées hors de notre portée aussi longtemps, se lamenta le professeur Dextra. Nous avons tellement à apprendre des nouvelles technologies Moldues !

— Nous ne pouvons rien changer au passé, rappela Aurora Sinistra, mais nous pouvons au moins préparer le terrain pour le moment où la société sorcière sera prête à nous écouter. »

Et c'était finalement la raison d'être de leur petit groupe, ce mélange de professeurs avides de nouvelles découvertes et de jeunes gens prometteurs qui ne trouvaient pas leur place dans le monde magique, après avoir quitté Poudlard : poursuivre ensemble l'exploration de leur discipline commune, que ce soit par des moyens Moldus ou sorciers, pour pouvoir proposer, le jour venu, le meilleur des deux mondes à ceux qui les écouteront. La réconciliation des deux sociétés était après tout un travail qui commençait par des petits pas comme les leurs, et ils ne doutaient pas que quelque part, dans un autre domaine, d'autres sorciers et sorcières œuvraient en ce sens.


Ce texte a été rédigé dans le cadre de la cent cinquante-huitième nuit du FoF, le forum francophone. Il fallait écrire sur le thème « sinistre » en une heure. Pour plus d'informations, vous pouvez m'envoyer un mp.