Un inventaire facétieux
Cedrella et Fabian poussèrent avec circonspection la porte de l'atelier de leur grand-père George. Leurs emplois respectifs de technomancienne et d'Auror spécialisé dans le matériel de contrebande, ainsi que leur relative sérénité face à ce deuil soudain, leur avait valu le douteux honneur de cataloguer et débarrasser cette pièce située dans l'arrière-boutique des Farces pour Sorciers Facétieux. Ils n'étaient pas particulièrement enthousiasmés par cette tâche, mais ils s'estimaient déjà heureux d'avoir réussi à ouvrir la porte sans provoquer ni sirène ni explosion catastrophique. Soit les sortilèges de surveillance s'étaient dissipés à la mort de leur grand-père, soit ce dernier avait profité de l'une de leurs visites d'enfance pour autoriser l'entrée de leurs signatures magiques dans son saint des saints. Mais entrer ne suffisait pas : il y avait encore tous les objets à l'intérieur, un bric-à-brac hétéroclite qui encombrait tables, étagères, et parfois portions du sol, ainsi que les potions, plus ou moins stables, et dont ils se débarrasseraient avec prudence et précaution, sans même chercher à en connaître les effets escomptés. Ce qu'ils espéraient avant tout, c'était de retrouver le journal de recherche de leur grand-père, qui pourrait aider à évaluer la dangerosité et la préciosité des affaires rassemblées dans cette pièce.
Fabian, baguette à la main, le pied soupçonneux, fit ses premiers pas à l'intérieur. Cedrella le suivit peu après, baguette également sortie. Ils jetèrent un long regard autour d'eux.
« On commence par la première table à gauche, proposa Cedrella, la seule qui est accessible pour l'instant, et celle qui contient donc les projets les plus récents et potentiellement les plus instables ?
— D'accord. On commence chacun par un bout et on s'appelle si on a le moindre doute ?
— Ça marche. »
Les deux cousins suivirent donc le chemin dégagé qui menait à la table, et se postèrent de part et d'autre. Un silence d'intense concentration retomba sur la pièce, seulement troublé par les sortilèges de détection que chacun utilisait avec dextérité et régularité.
« Oh tiens, commenta Fabian à voix haute, je crois bien que je viens de trouver le cadeau de naissance que Papi George destinait au troisième enfant de Gideon. »
Cedrella, qui était penchée sur un presse-papier en verre contenant une miniature d'un Sombral apparemment inoffensive, s'interrompit et se tourna vers lui :
« Ah bon, qu'est-ce que c'est ?
— Regarde, ou plutôt écoute ! »
Fabian commença à faire rebondir sur un coin de sol laissé libre la petite balle multicolore qu'il venait d'analyser. Au premier rebond, elle émit un miaulement, au second un aboiement, au troisième un meuglement, au quatrième un piaillement, après quoi Fabian estima la démonstration suffisante et la saisit au vol.
Il releva les yeux vers Cedrella qui ne put s'empêcher de répondre à son sourire :
« Papi George avait toujours de bonnes idées pour amuser les enfants.
— Imagine un peu cette balle descendant les escaliers : ce serait une vraie ménagerie !
— Et elle ne tarderait pas à être interdite à Poudlard !
— Crois-tu que nous devions infliger cela à Gideon et sa femme ?
— Ses aînés en raffoleraient ! Et puis, cela ferait un bon souvenir de leur arrière-grand-père !
— Alors, on vérifie la solidité des sortilèges, et la possibilité de l'éteindre ?
— Oui, aide-moi ! »
Tous deux se réunirent autour de la balle pour l'examiner plus attentivement, puis Fabian la glissa dans sa poche. Il trouverait un joli papier cadeau avant de la remettre à son destinataire.
Ils reprirent ensuite leurs investigations, et en une bonne demi-heure, ils finirent de cataloguer et ranger la table. Il ne leur avait fallu faire disparaître que trois potions, et aucune n'avait explosé. Il leur restait divers presse-papiers, des porte-clefs et une longue-vue qui avait noirci d'un cercle l'œil de Fabian quand il avait osé le poser dessus. La table finie, ils se tournèrent vers l'étagère qui se trouvait à côté.
« On divise et on conquiert ? proposa Fabian. Comme je suis plus grand, je commence en haut et tu commences en bas ? »
Cedrella acquiesça distraitement, les yeux attirés par un petit cadre à hauteur de ses yeux. Fabian remarqua sa distraction :
« Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que tu as trouvé ? »
Cedrella, par précaution, jeta quelques sortilèges de détection et prit le cadre dans ses mains :
« Regarde. »
Fabian s'approcha à son tour. La photo insérée dans le cadre représentait des jumeaux adolescents et roux en tenue de soirée démodée. Elle devait être assez ancienne, car les deux jeunes hommes qui les saluaient avaient les mouvements un peu lents ; il leur manquait des sortilèges de rafraîchissement.
« Tu crois que c'est Papi George quand il était jeune ? » demanda Cedrella.
Fabian regarda la photographie avec plus d'attention, essayant de comparer mentalement l'image d'un Papi George, tout jeune et possédant encore ses deux oreilles, avec les deux adolescents qui leur souriaient dans le cadre, montrant fièrement leurs tenues et se poussant du coude joyeusement.
« Il y a eu plusieurs paires de jumeaux dans la famille, hésita-t-il.
— Oui, mais il a sans doute voulu garder près de lui une photographie de lui en particulier et de son propre jumeau, insista Cedrella. Après tout, il nous racontait que c'étaient ensemble qu'ils avaient fondé les Farces pour Sorciers Facétieux. »
Fabian fit la moue, hésitant à trancher :
« Il n'y a qu'à l'emporter et à la montrer à Mamie Angelina. Elle saura bien nous le dire. »
Cedrella, sûre de son fait, rangea soigneusement le cadre dans son sac après y avoir jeté un dernier coup d'œil.
Les deux cousins poursuivirent leurs excavations, toujours aussi prudents et minutieux dans leur application des charmes de détection : les objets contenus dans cette étagère semblaient un peu plus anciens, et leurs sortilèges pouvaient aussi bien se révéler plus stables pour avoir résisté au temps, que plus dégradés et instables pour en avoir subi les assauts. Une boîte abritait des sachets de thé étiquetés de langues diverses ; mais leur odeur actuelle ne donnait guère envie de les boire.
« Papi George n'a pas dû réussir à obtenir les saveurs qu'il espérait, commenta Cedrella Cela aurait pourtant pu avoir un joli succès, pour tous ceux qui aiment voyager. »
Ce que Fabian crut d'abord être une plume à papote fut délicatement essayée sur un morceau de papier qui traînait auparavant sur la table ; son petit discours improvisé sur les derniers résultats de l'équipe de quidditch des Canons de Chudley se transforma en une grande épopée en alexandrins.
« Dommage, cela aurait pu rendre les cours de Binns plus intéressants », conclut Fabian.
Une heure passa ainsi, en allant d'objet en objet, de découverte en découverte, de l'étagère aux portions de sol à côté et aux objets plus volumineux, comme une corde à sauter qui faisait pleuvoir des paillettes multicolores à chaque fois qu'elle passait au-dessus de la tête – ce fut Fabian qui l'essaya – ou un grand rideau faisant paraître un beau ciel d'été, d'un côté nocturne, de l'autre ensoleillé – et Cedrella se souvint qu'elle en avait parlé une fois avec Papi George.
Le désir d'efficacité des deux cousins s'émoussa, ils se laissèrent bientôt gagner par la poésie de cet inventaire, se montrant mutuellement leurs trouvailles, les essayant ensemble quand ils étaient assurés de l'absence de dangerosité. Ils retrouvèrent même des propositions rédigées par leurs propres mains enfantines – une paire de lunettes afin de voir la vie en différentes couleurs pour Cedrella, des bonbons Arlequin qui donnent un déguisement de clown pour Fabian.
Ils ne trouvèrent pas le journal de recherche de leur grand-père.
Mais, alors que la soirée était déjà bien avancée, ils n'avaient pas non plus fini de cataloguer la pièce ; ils n'en avaient même exploré qu'un petit quart. Ils n'étaient pourtant pas déçus, cela avait même été à la fois amusant et émouvant, de retrouver tous ces objets qui évoquaient Papi George, son inventivité et sa joie de vivre. C'était certainement plus vivant que la cérémonie funéraire à laquelle ils avaient assisté quelques jours plus tôt. Ils regrettaient d'ailleurs de ne pas avoir partagé ces dernières heures de découvertes avec leurs autres cousins ; mais il fallait bien garder les impératifs de temps et de sécurité en tête. Au final, ils étaient même un peu honteux, car ils se sentaient plus proches de leur grand-père en explorant son atelier, ses inventions et les quelques commentaires qu'il avait laissés sur des feuilles volantes. Et ils se promirent de revenir, le dimanche suivant, et en attendant de partager avec qui de droit les quelques découvertes qu'ils avaient emportées dans leurs sacs ou poches.
Après tout, ces inventions méritaient bien d'être utilisées.
Ce texte a été inspiré par le thème « ménage » de la cent soixante-et-unième nuit d'écriture du FoF, le forum des francophones du site fanfiction où l'on peut se retrouver pour discuter et s'amuser. Si l'idée vous a plu, n'hésitez pas à laisser un commentaire !
