Holà !
J'espère que vous allez bien !
Le chapitre précédent était assez intense - je crois que moi-même, j'ai eu besoin de souffler un peu après l'avoir écrit. Cette fois-ci, je vous propose un tout petit plus de légèreté, quoi qu'on abordera encore des sujets difficiles.
Triggers warning : auto-mutilation (abordée assez graphiquement), mort.
Aussi et parce qu'ici, on vit dans le déni : pour les besoins de la production, Natasha est bien sûr toujours en vie.
Je voulais aussi vous faire une petite liste de mes histoires Irondad préférées / sources d'inspiration mais je n'en ai pas eu le temps. Je garde toutefois l'idée en tête, peut-être pour le prochain chapitre !
Je tenais toutefois à citer une fanfiction (en anglais) qui m'avait profondément chamboulée et qui m'a beaucoup inspirée pour cette histoire (surtout pour la relation Morgan/Peter loin d'être idyllique, et ça parle aussi de drogues et d'auto mutilation, quoi que ça aille un peu plus loin qu'ici) : il s'agit de "Promise-Promise", de ComicPrincessGalaxyGirl. Cette histoire m'avait quand même un peu trop remuée haha, et pour ma propre santé mentale, je crois que je serais incapable de la relire - il y a très peu de fluff comparé à l'angoisse, on est vraiment plongé dans un univers anxiogène. Toutefois, elle m'a vraiment donné envie d'explorer ce qu'il se passerait si, de retour de l'Eclipse, Peter se heurtait à une Morgan (très) hostile et un Tony complètement désemparé voire aveugle à la situation - avec supplément drogues et, de manière général, un syndrome post-traumatique très bien exploré.
Cette histoire-ci reste tout de même très différente, et j'espère qu'elle continuera de vous plaire !
Bonne lecture !
Tony avait eu raison sur un point : une fois lancée, il était impossible d'empêcher une rumeur de se répandre.
En se promenant sur les réseaux sociaux, Peter eut la surprise de découvrir toutes sortes de théories absurdes sur Harry et lui : on déplorait qu'ils marchent sur les traces de leurs pères, on prétendait qu'ils allaient suivre une cure de désintoxication dans un établissement huppé, on s'interrogeait même sur les raisons de leur amitié — était-elle sincère, ou commandée par Norman Osborn et Tony Stark afin d'espionner les secrets de l'autre ?
— Vous êtes vraiment incroyables ! pouffa Gwen le lendemain matin, dans la cour du lycée.
Les trois adolescents s'étaient réfugiés sous un grand platane bardé de cicatrices en forme d'initiales qu'enrubannaient des coeurs, directement taillés dans l'écorce. L'air était chargé d'humidité, et de cette odeur particulière qui précédait l'arrivée fracassante d'un orage ; des gouttes de pluie s'écrasaient à fréquence régulière sur leurs uniformes, mais ils étaient bien trop excités pour y prêter attention.
— Tout le monde ne parle que de vous, vous êtes devenus des rock stars ! ajouta Gwen, les yeux brillants.
— La prochaine fois, tu viendras avec nous, lui assura Harry. Y a pas de raison que tu n'aies pas droit à ton heure de gloire, toi aussi !
Il souriait d'un air satisfait, les mains nonchalamment enfoncées dans ses poches. Il suffisait de le voir pour deviner que sa soirée s'était bien mieux terminée que celle de Peter.
L'adolescent tritura nerveusement ses manches. En-dessous, sa peau était de nouveau lisse, sans aucune trace de plaie ou de coupure — ce qui était presque un miracle lorsqu'il repensait à ce qu'il avait fait la veille, recroquevillé dans la cabine de douche : la lame qui épousait les contours de sa peau, les minces filets de sang qui avaient dessiné des sillons carmin sur la chair fine, légèrement bleutée, de ses avant-bras, et cette douleur vive, électrisante… si terrifiante, et si envoûtante…
Peter s'ébroua mentalement et lutta pour se focaliser à nouveau sur le moment présent : la pluie, le bruissement des feuilles au-dessus de sa tête, la conversation qui se poursuivait entre Harry et Gwen.
— D'ailleurs, ça vous dirait qu'on se retrouve après les cours, jeudi après-midi ? disait Harry, inconscient des émotions qui comprimaient le coeur de son ami. Il y a une manifestation prévue en centre-ville, la moitié de New-York sera là, ça va être un sacré bordel ! Je raterai ça pour rien au monde !
— J'en ai entendu parler, répondit Gwen.
Elle fronça les sourcils, visiblement perplexe :
— Mais… ce n'est pas une manifestation contre ton père ? Contre sa candidature à la mairie ?
— Si, répondit tranquillement Harry. Les gens ne sont pas très contents qu'un homme riche et complètement déconnecté de la réalité cherche à avoir une influence sur leur vie. Et qui suis-je pour leur en vouloir ?
Il haussa les épaules, un rictus narquois aux lèvres :
— En fait, je pense qu'ils ont parfaitement raison, il faudrait être complètement cinglé pour confier les clés de la ville à Norman Osborn. Vous n'êtes pas d'accord ?
— Euh…
Peter et Gwen échangèrent un regard, à la fois étonnés et gênés.
— Je ne sais pas, c'est quand même ton père, dit finalement Gwen.
— Il ne serait pas très content que tu manifestes contre lui, non ? ajouta Peter, mais Harry haussa de nouveau les épaules :
— Honnêtement, je m'en fiche. J'ai juste envie de m'amuser, et je ne vois pas pourquoi je m'inquiéterais de ce que ça peut lui faire, que j'aille là-bas.
Peter ne put s'empêcher de repenser à l'homme qu'il avait rencontré chez Harry : son air impénétrable, ses yeux bleu clair, sa voix douce, son indifférence à l'idée que son fils ait fumé de l'herbe et pioché dans sa réserve d'alcool, alors qu'il n'avait même pas dix-sept ans. Il se souvenait aussi que, face aux accusations de Tony, il avait pris la défense de Harry.
Qu'avait-il bien pu faire pour mériter un tel dédain de la part de son propre fils ?
— Tu le détestes à ce point ? demanda Gwen, faisant écho aux pensées de Peter.
— Plus que vous ne pouvez l'imaginer, répondit Harry d'un air féroce.
— Pourtant, hier, il n'avait pas l'air si horrible que ça, hasarda Peter. Je veux dire, comparé à Tony qui a complètement pété un plomb… lui, au moins, il était de ton côté !
— Te laisse pas avoir, c'est un gros hypocrite. Il est le premier à dire qu'il n'y a rien de plus important que la famille, qu'il faut qu'on se serre les coudes, alors qu'il… il…
Harry s'interrompit et jeta un regard à la ronde, comme s'il voulait s'assurer que personne ne les écoutait. Autour d'eux, la pluie tombait de plus en plus fort, si bien qu'ils s'étaient machinalement resserrés les uns contre les autres sous les feuilles du platane. De ce que Peter pouvait en juger, personne ne risquait d'intercepter leurs paroles.
— Je ne vous ai jamais raconté comment ma mère est morte, dit finalement Harry.
Peter et Gwen secouèrent la tête.
— Elle était malade. Très malade. D'après les médecins, il ne lui restait plus que quelques mois à vivre. Six, dans le meilleur des cas. Un chiffre ridicule. Même pas de quoi voir la fin de son feuilleton préféré.
Il baissa encore la voix. Peter et Gwen penchèrent la tête dans sa direction ; ils étaient si proches que leurs fronts étaient quasiment collés l'un à l'autre.
— Elle avait besoin d'un miracle. Un putain de miracle. Et qui de mieux, pour accomplir un miracle, que Norman Osborn ?
Une expression douloureuse creusa son visage.
— Lorsqu'on lui a dit que ma mère était condamnée, mon père ne l'a pas accepté. Il s'est enfermé dans son laboratoire et y passé des jours sans sortir, sans voir le jour, sans même manger. Il travaillait sur la formule la plus difficile, la plus précieuse, la plus décisive de toute son existence : un remède pour ma mère.
Il avait serré les poings, rappelant à Peter son propre comportement, la veille, lorsque Tony l'avait inondé de reproches injustifiés.
— Et finalement, il l'a trouvée. La formule magique, le miracle dont ma mère avait désespérément besoin. Les tests étaient concluants, il lui suffisait d'injecter le remède dans ses veines et ses cellules auraient enfin cessé de s'auto-détruire. Vous l'auriez vu… il souriait comme un crétin en me montrant la fiole dans laquelle se tenaient tous les espoirs de ma mère. Je me suis demandé comment un si petit truc pouvait être aussi… aussi merveilleux. C'était mieux que de la magie : c'était de la science, dans son expression la plus pure. La plus parfaite.
Il se tut, brièvement plongé dans ses pensées. Pendus à ses lèvres, Peter et Gwen n'osaient plus dire le moindre mot.
— Et puis, au dernier moment… il a reculé. Vous connaissez les expériences d'Oscorp Industries : les équipes de mon père n'ont pas peur de jouer avec la radioactivité ou ce genre de truc, mais d'habitude, les cobayes sont des animaux, pas des humains. Résultat : mon père a paniqué, il avait trop peur des effets secondaires qu'aurait pu avoir sa solution miracle sur ma mère. Apparement, ce truc aurait pu altérer son apparence, sa personnalité, voire les deux. Elle aurait été en parfaite santé, mais dans quel état ?
Son visage se durcit et, pour la première fois depuis leur rencontre, Peter et Gwen virent la haine s'éveiller au fond de ses yeux clairs.
— Alors il a brisé la fiole, il a effacé toutes ses recherches, il s'est débrouillé pour que personne ne puisse jamais réitérer son expérience. Le mois d'après, ma mère est morte à l'hôpital. Elle était tellement inondée de morphine qu'elle ne s'est rendue compte de rien, mais moi, je me souviens de tout : le salon mortuaire, le cercueil ouvert, avec ses coussins en velours blancs et maman allongée dedans, les yeux fermés, entourée de bouquets de fleurs pour masquer l'odeur… Mon père ne voulait pas que je vois son corps, mais il le fallait. Sans ça, je crois que je n'aurais jamais pu réaliser…
Il essuya sa joue, bien qu'il était impossible de savoir si celle-ci était humide à cause des larmes ou de la pluie.
— … Je n'aurais jamais pu réaliser qu'elle était morte. A cause de lui.
Il redressa le menton, adressant à ses deux amis un regard plein de douleur et de défi. Peter et Gwen s'étaient machinalement pris par le bras, profondément bouleversés par ses confidences — et Peter comprenait mieux, maintenant, pourquoi Harry fuyait à ce point la réalité. Une réalité dans laquelle il estimait que son propre père l'avait trahi…
— Vous voyez ? Quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, jamais je ne pourrai lui pardonner. Le jour où il a décidé d'abandonner ma mère est le jour où il a cessé d'être mon père.
Un long silence succéda à ses paroles. Comme pour souligner la gravité du moment, un éclair zébra le ciel, aveuglant les adolescents ; une seconde plus tard, Peter sentit les grondements de l'orage vibrer jusque dans ses os.
Tout à coup, comme si le tonnerre avait débloqué quelque chose dans sa poitrine, Harry pencha la tête en arrière et éclata d'un rire exalté, presque hystérique, qui le secoua tout entier. Peter et Gwen échangèrent un nouveau regard, décontenancés.
— Désolé, dit finalement Harry lorsqu'il eut repris son souffle. Je crois que mes nerfs commencent à me lâcher.
Il essuya ses paupières humides, s'éclaircit la gorge et répéta :
— Désolé. Je ne voulais pas pourrir l'ambiance.
Un sourire forcé, un peu douloureux, s'esquissa sur son visage.
— Bref… ça vous dit de manifester avec moi, jeudi ?
— Harry… commença Gwen, mais Harry l'interrompit :
— S'il vous plaît. Je ne veux plus parler du passé.
Gwen paraissait réticente, mais Peter comprenait l'envie de Harry de changer de sujet — tout comme il comprenait le besoin qu'il avait eu de s'ouvrir à eux, de leur dévoiler les pans d'un passé qui le hantait.
— J'aurais bien voulu venir avec toi, jeudi, mais je suis privé de sortie, dit-il à regret. Désolé.
— Tu es privé de sortie tout court, ou de sortie avec moi ?
— Eh bien… bafouilla Peter. C'est-à-dire que, euh...
— T'en fais pas, je ne t'en veux pas, l'interrompit Harry après lui avoir administré une tape sur l'épaule. Stark n'est pas le premier à avoir une opinion sur moi un peu... ennuyeuse, mais je suis sûr que dans quelques semaines, il m'aura déjà oublié.
Peter ne partageait pas son optimiste ; toutefois, il jugea plus prudent de ne pas le dire.
Le regard de Harry glissa en direction de Gwen.
— Et toi ? Ton père aussi utilise mon portrait comme cible de fléchettes ?
— Non, répondit la jeune fille. Je… je pense que je devrais pouvoir t'accompagner, jeudi.
Elle jeta un regard en coin à Peter, l'air hésitante. Il décela, dans son expression contrite, un mélange d'appréhension et de culpabilité.
— Oui, vous devriez y aller ensemble, approuva-t-il aussitôt, ignorant la façon dont son coeur se resserrait douloureusement à cette idée. Ce sera mieux si vous êtes deux. Au cas où il y a un mouvement de foule ou que quelqu'un décidait de s'en prendre à l'un d'entre vous…
— Je doute qu'on risque grand-chose, objecta Gwen — elle paraissait toutefois soulagée d'avoir son aval. Au pire, j'ai toujours le taser que m'a donné ton père, il y a quelques années.
— Ouais, Gwen me protégera, renchérit Harry, passant un bras autour des épaules de la jeune fille. J'suis sûr que derrière son air de gentille fille, c'est une sacrée tigresse. (Il pouffa :) Qui sait, peut-être que c'est elle qui se cache sous le costume de Spider-Man ? Ça brouillerait sacrément les pistes, hein, Spider-Gwen ?
Gwen répondit par un petit rire étranglé. Peter ne put s'empêcher de rire en la voyant rougir de gêne et, bientôt, les trois amis partirent d'un irrépressible fou rire que ne parvenaient pas à calmer la pluie et l'orange environnants.
⁂
En dépit de la légèreté qui avait ponctué la fin de leur échange, Peter ne put s'empêcher d'éprouver un sentiment de malaise lorsque, le jeudi après-midi, Gwen et Harry quittèrent le lycée. Harry avait tenu à les maquiller, dessinant des cercles et des croix au rouge à lèvres carmin sur leurs joues et leurs fronts. Peter n'était pas certain que cela ait une quelconque signification, mais ses amis avaient eu l'air très amusés à l'idée de se grimer. Au dernier moment, Harry avait dessiné une araignée sur la pommette de Gwen. « En hommage à Spider-Man » avait-il dit. « Pour que mon père n'oublie pas qui les citoyens de New-York aiment vraiment. »
— Amusez-vous bien, leur lança Peter en les voyant s'éloigner de lui, épaule contre épaule.
Ses amis pouffaient de rire ; leur regard brillait d'excitation.
— Il ne nous manquera que toi, Pete !
Ils avaient l'air sincères, mais cela ne l'aida pas à se sentir mieux.
Il prit des chemins détournés pour regagner l'appartement des Stark, préférant éviter les rues déjà envahies de manifestants. En tournant la clé dans la serrure, il constata qu'il avait une heure d'avance sur son couvre-feu — ce qui lui était largement suffisant pour s'enfermer dans sa chambre et ressasser les évènements des dernières semaines, lové dans un recoin de la pièce.
Il n'eut toutefois pas le temps de rejoindre celle-ci, et encore moins la salle d'eau dans laquelle se dissimulaient ses nouveaux moyens d'échapper à ses propres sentiments.
— Ah, Peter, te voilà !
Son père l'avait intercepté à la sortie du salon, manquant de lui rentrer dedans. Peter vit qu'il portait un costume noir et que ses lunettes aux verres fumés étaient posées sur son nez.
— Tu vas quelque part ? s'étonna-t-il, oubliant momentanément les griefs qu'il nourrissait à son égard.
— Oui, une réunion à Stark Industries qui m'était totalement sortie de la tête. J'avais peut-être reçu un email pour me le rappeler, mais il s'est mystérieusement retrouvé dans ma corbeille, heureusement que Rhodey était là pour m'en reparler, et par-là, je veux bien sûr dire qu'il m'a laissé douze messages sur mon répondeur. Enfin bref, je dois te laisser. Je ne sais pas à quelle heure je rentrerai, alors ne m'attends pas.
— Okay, répondit Peter, avant de froncer les sourcils : Tu veux que je garde Morgan ?
Son père secoua la tête :
— Pas la peine, Morgan est avec Pepper. Elles vont passer la fin de la semaine dans la famille de Pep, ils n'ont jamais rencontré Morgan, tu comprends… et avec ce qu'il se passe en ville, les manifestations et tout ça, je préfère les savoir loin d'ici. Elles sont sur la côte ouest, précisa-t-il.
— Okay, répéta Peter.
Son père semblait vouloir dire autre chose. Peter le vit distinctement déglutir, triturer nerveusement sa montre, puis, tout à coup :
— Natasha ne devrait pas tarder. Je lui ai laissé un double des clés.
Pete cilla, désarçonné.
— Natasha ? Natasha Romanoff ? C'est trop cool, ça fait super longtemps qu'on ne l'a pas vue, mais, enfin, si tu n'es pas là, pourquoi est-ce qu'elle… oh.
Il sentit le rouge lui monter aux joues :
— Elle vient pour me surveiller, c'est ça ?
— Surveiller est un bien grand mot, s'empressa de corriger Tony. Je pense simplement que ni toi, ni elle n'ayez envie d'être seuls, et que sa présence ici vous fera du bien à tous les deux.
— Elle vient pour me surveiller, répéta Peter.
Tony soupira :
— Ecoute, ce n'est pas le moment de discuter. Natasha va venir, il y a de quoi manger au frigo, sois sage, ne joue pas au poker contre elle, fais tes devoirs et ne te couche pas après vingt-trois heures, n'oublie pas que tu as cours demain.
Il tapota distraitement son épaule et épousseta une poussière invisible sur sa manche :
— Je t'aime, acheva-t-il, mais Peter était persuadé que c'était davantage des mots prononcés par la force de l'habitude qu'autre chose.
L'instant d'après, Tony avait quitté l'appartement.
Peter était coincé. Il ne savait pas quand Natasha arriverait, mais il savait d'ores et déjà qu'il ne pourrait pas noyer son désespoir en utilisant l'une de ses nouvelles méthodes — pas sans qu'elle ne remarque quelque chose. Frustré, il se rendit dans sa chambre, jeta son sac à dos sur son lit et alluma la télévision, poussant le volume au maximum dans l'espoir que les voix criardes des présentateurs l'empêcheraient de penser aux lames glissées dans sa trousse de toilette.
Il rongeait scrupuleusement l'ongle de son index, arrachant de petits bouts de peau avec ses dents, lorsqu'un flash spécial attira son attention. Des caméras aériennes filmaient le centre de Manhattan qui grouillait de monde ; des pancartes contre Norman Osborn s'agitaient, des hommes et des femmes hurlaient, des poings se levaient, mais Peter comprit que quelque chose n'allait pas.
Des individus entièrement vêtus de noir, le visage dissimulé par des masques à gaz, semblèrent surgir de nulle part. D'un geste assuré, ils jetèrent dans la foule de petites boules scintillantes qu'il reconnut avec stupeur : c'était le même genre de grenade qui avait été utilisée contre lui lors de la réception caritative organisée par Stark Industries.
Une fumée épaisse se déploya et fit violemment tousser les manifestants. Certains se mirent à gémir, d'autres avaient les yeux rouges et larmoyants. Ils se débattaient, se griffaient le visage, hurlaient pour échapper à des visions d'horreur connues d'eux seuls. Pour l'avoir vécu, Peter savait pertinemment ce qu'ils ressentaient : une terreur absolue, si intense qu'elle leur glaçait le sang et transformait l'air qui circulait dans leurs poumons en mélasse épaisse, étouffante. La raison vacillante, ils revivaient leurs pires cauchemars, encore et encore, et personne n'était là pour les sauver…
Soudainement, les yeux de Peter s'écarquillèrent d'horreur et une glacée se répandit dans ses veines.
Gwen et Harry. Ils sont là bas.
Il se redressa et, sans plus réfléchir, quitta sa chambre. Il traversa précipitamment le salon et se jeta sur la porte d'entrée avec tant de virulence qu'il manqua de se déboîter l'épaule. Il jura tout bas et essaya de l'ouvrir ; la poignée tourna dans sa main, mais la porte ne bougea pas d'un pouce.
— Allez, ouvre-toi, saleté ! s'énerva-t-il en lui administrant un coup de pied.
— Hey, Peter. Je peux savoir ce que t'a fait cette pauvre porte, pour mériter un tel traitement ?
L'adolescent fit brusquement volte-face. De l'autre côté du couloir, Natasha Romanoff dardait sur lui ses prunelles céruléennes, à la fois inquisitrices et amuséess.
Elle était vêtue simplement, d'un jean et d'un t-shirt blanc ; ses cheveux roux étaient ramassés en chignon grossier sur sa nuque, et elle ne portait aucune arme, pas même une lame à sa ceinture. Tout, en elle, signifiait qu'elle avait bel et bien abandonné sa carrière d'espionne et de super-héroïne pour se consacrer à une vie civile bien plus modeste.
En croisant son regard, Peter fut saisi d'un sentiment contradictoire : une intense bouffée de tendresse, qu'empoisonnait un vif agacement qu'il s'en voulut aussitôt de ressentir. Il était soulagé qu'elle soit là et, en même temps, il aurait donné n'importe quoi pour qu'elle le laisse tranquille.
— Il faut que je sorte, dit-il lorsqu'il eut reprit ses esprits. Mes amis sont dehors, il y a des gens qui attaquent les manifestants, ils sont en danger, je dois aller les aider !
— Okay, Pete, j'aurais besoin que tu ralentisses un peu, admit Natasha. Que dirais-tu de laisser cette pauvre poignée de porte tranquille, et de venir m'expliquer calmement ce qu'il se passe ?
Pour lui montrer l'exemple, elle alla s'asseoir sur le canapé et poussa les coussins pour lui faire de la place. L'adolescent insista :
— Mais Nat, c'est urgent, il y a des personnes masquées qui jettent des grenades avec de la fumée hallucinogène en plein centre ville, des gens risquent d'être blessés ! On ne peut pas rester ici les bras croisés !
— D'accord, dit-elle d'une voix douce. Je comprends mais, s'il te plaît, Pete, calme-toi. Les autres ont les choses en main, je te promets que personne ne sera blessé. (Voyant que Peter ne bougeait pas, elle poursuivit :) C'est là bas qu'ils sont. Tony ne te l'a pas dit ? Les autres Avengers et lui sont allés surveiller la ville. Ils avaient entendu dire que les choses risquaient de dégénérer pendant la manifestation organisée contre Norman Osborn, et ils tenaient à garder un oeil dessus.
A ces mots, Peter relâcha enfin la poignée.
— T-Tony est là-bas ?
— Tony, Steve, Wanda, Clint, Bruce, Rhodes, Falcon, même James Barnes, acquiesça Natasha. Toute l'équipe. Sauf Thor et le roi T'Challa, si j'ai bien compris ton père, les frais de jet étaient un peu trop élevés pour que la comptabilité de Stark Industries laisse passer ça, fin de citation.
Peter mit un certain temps à comprendre.
Finalement, Natasha n'était pas uniquement là pour le surveiller.
Tony l'avait faite venir pour l'empêcher de le rejoindre pendant sa mission. Pour le tenir éloigné de l'action. De son rôle de protecteur de New-York.
Il ne faisait définitivement plus partie de l'équipe.
— Viens t'asseoir, insista Natasha.
Peter obéit, les membres soudainement cotonneux. Lorsqu'il fut assis, il réalisa qu'il tremblait comme une feuille. Natasha le remarqua aussi, car elle posa une main douce, hésitante, sur son bras.
— Hey, Spider-Kid…
— Je ne veux pas que quelqu'un soit blessé, je veux dire quelqu'un d'autre, à cause de moi, essaya-t-il d'expliquer, mais les mots trébuchaient sur sa langue et tout se mélangeait : Harry et Gwen qui passaient du temps ensemble, sa dispute avec Tony, l'aversion que lui témoignait sa propre soeur, la retenue de Pepper qui lui rappelait qu'elle ne serait jamais sa mère, Ned et MJ qui ne lui écrivaient plus et, maintenant, les Avengers qui le tenaient volontairement à l'écart de leurs missions…
Il avait du mal à respirer, les larmes brouillaient sa vision.
— Je ne peux pas rester ici, Nat. C'est trop dur. Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas…
Le visage de Natasha se fendit d'un sentiment qu'il associa à de la tristesse — ou était-ce de la pitié ? Elle se pencha vers lui et l'enlaça maladroitement. Peter enfonça aussitôt le visage contre son épaule, où s'emmêlaient quelques mèches rebelles qui lui chatouillèrent le nez. Ainsi lové dans ses bras, il entendait son coeur battre la chamade, il respirait son odeur chaude et rassurante, qui lui rappelait les heures naguère passées à la Tour des Avengers avec elle, Clint, Steve, Wanda et les autres… ces heures qu'il aurait donné n'importe quoi pour retrouver, même l'espace de quelques minutes…
Bercé par l'étreinte de son amie, il sentit les battements de son propre coeur s'apaiser, ses sanglots se calmer, et une torpeur apaisante se déployer dans ses veines, lui rappelant celle qu'il avait ressenti quelques jours plus tôt, après avoir enfoncé une lame dans la chair de son avant-bras. Natasha ne disait rien, elle se contentait de le tenir contre elle, et il lui en était infiniment reconnaissant.
Ils restèrent ainsi jusqu'à ce qu'il sente son téléphone vibrer dans sa poche. Natasha le relâcha doucement, afin de lui permettre de lire le message qu'il venait de recevoir. Au fur et à mesure qu'il déchiffrait les petits signes qui s'alignaient sur son écran, un profond soulagement se diffusa dans ses veines : c'était Gwen, qui lui disait que Harry et elle allaient bien, qu'ils avaient quitté la manifestation après les premiers signes de débâcle et qu'ils s'étaient réfugiés chez l'adolescent, où ils attendaient patiemment que les choses se calment.
— C'est bon, mes amis sont en sécurité, souffla-t-il.
— Ned et MJ ?
— Euh… Gwen et Harry. J'ai changé de lycée… je passe surtout du temps avec eux, maintenant.
— Oh…
Natasha parut déstabilisée, mais ne tarda pas à retrouver sa contenance :
— Je suis heureuse que tes amis aillent bien. Et maintenant que tu es rassuré, pourquoi ne boirait-on pas un chocolat chaud devant l'un de ces films d'alien que tu adores, histoire de se changer les idées ? Je te promets que je ne critiquerai pas leurs armes complètement improbables et les tenues des héroïnes qui ont l'air sacrément inconfortables.
— D-d'accord, murmura Peter.
— Tu m'attends ici ?
Mais Peter fut incapable de quitter le sillage de la jeune femme. Il l'accompagna dans la cuisine, resta à côté d'elle pendant qu'elle essayait de faire bouillir le chocolat sans asperger les murs (ce fut un échec), et se blottit contre elle lorsqu'ils furent de retour sur le canapé, refusant de la laisser s'en aller. Il savait que si elle partait, il ne résisterait pas à l'appel qui pulsait sous sa peau, réclamant de la douleur, du sang, afin d'apaiser définitivement sa peine et son angoisse.
Son chocolat avalé, il ferma les yeux, le visage niché sur l'épaule de Natasha, et se laissa bercer par la voix grave de son amie qui vibrait contre sa joue.
— Bon, j'ai dit que je me tairais, mais franchement, Pete, tu crois vraiment qu'on peut se battre avec une jupe aussi courte ?! Oh, mon Dieu, pourquoi autant de tentacules ? Mais ne fais pas ta chochotte, tire-lui dans la ventouse, qu'on en finisse !
Un léger sourire frémissant sur ses lèvres, il sombra dans un sommeil qui, par miracle, fut dépourvu de cauchemars.
⁂
Des voix étouffées vinrent perturber les ténèbres dans lesquelles il flottait paisiblement.
— Je ne suis pas psy, je ne sais même pas comment ça marche, les adolescents, mais tu dois faire quelque chose, Tony. Ton fils ne va pas bien.
— Tu crois que je ne le vois pas ? Que je n'ai pas remarqué que quelque chose ne tournait pas rond, chez lui ? Il s'est mis à traîner avec les rebelles du lycée, à fumer, à boire, à me mentir, lui qui était si… si gentil, si... innocent !
— Quelle horreur. Comme si toi, tu n'avais pas passé la moitié de ta vie à faire la même chose, rétorqua la voix de Natasha, froide et coupante.
Peter tressaillait, mais n'osa pas ouvrir les yeux. Il ne l'avait jamais entendu parler ainsi à son père. Au contraire : Natasha avait toujours été de son côté, même dans les moments où le reste des Avengers lui avait ostensiblement tourné le dos.
Et voilà qu'ils se disputaient à cause de lui...
Une pointe de culpabilité glaça sa poitrine.
— Quand je te dis que quelque chose ne va pas, je ne te parle pas des quelques pétards que ton fils de seize ans fume quand tu as le dos tourné, continua Natasha, impitoyable. Je te parle de tout le reste. Il a tellement maigri, et ces cernes… ! Et tu as vu ses ongles ? Il les a tellement rongés qu'il n'en reste presque plus rien.
Il y un long silence, durant lequel il fut persuadé de sentir les regards de Tony et Natasha glisser sur lui.
— Je sais, dit finalement son père d'une voix basse, qu'alourdissait une terrible lassitude. Je sais bien. A ton avis, pourquoi est-ce que j'ai envoyé Morgan et Pepper ailleurs, ce week-end ? Osborn était une excellente excuse, mais j'ai surtout pensé que ça l'aiderait, d'être un peu seul. Qu'il serait un peu plus disposé à me parler. Depuis quelques temps, c'est comme s'il gardait tout ce qu'il ressentait au fond de lui, dans un coffre fermé à double tour. Comme si j'étais de nouveau un étranger pour lui… Je ne le comprends plus, Nat.
Il entendit qu'on s'agenouillait devant lui, et faillit sursauter lorsque la main de son père, si familière, si réconfortante, avec ces callosités qu'il connaissait par coeur, vint envelopper sa joue.
— Je donnerai n'importe quoi pour retrouver mon fils.
— Tu l'as retrouvé, répondit Natasha, d'une voix plus douce. Il faut que tu le réalises : tu l'as retrouvé. Peter est là. Il a changé, bien sûr, parce qu'il n'a plus quatorze ans, qu'il n'est plus enfant unique, que New-York a évolué sans Spider-Man, que même ses amis ont pris une voie différente de la sienne. Rien ne sera plus jamais comme avant, et tu dois l'accepter. L'avoir sauvé n'effacera pas la distance que les années ont creusé entre vous.
Le pouce de son père effleura tendrement sa pommette, remonta vers son oreille, s'enfonça dans ses cheveux, remettant en place une mèche trop longue.
— Et si la distance entre lui et moi est devenue équivalente à celle qui sépare la Terre de la Lune ? demanda-t-il finalement. Si elle lui fait plus de mal que de bien ?
— Alors c'est ton devoir de tout faire pour la combler.
— Et comment je suis censé faire ça ?
— Je ne sais pas. C'est toi, le génie, pas moi.
Il crut entendre son père rire, d'un rire triste, comme arraché à sa gorge, qui lui rappela celui qu'avait laissé échapper Harry après leur avoir raconté, à Gwen et lui, l'histoire de sa mère.
— Tu penses vraiment que j'y arriverai ?
— J'en suis sûre. Tu n'es peut-être plus aussi vif d'esprit qu'avant, mais tu restes son père. Et maintenant, va te coucher. Au cas où tu ne l'as pas remarqué, tu as une sacrée coupure sur le visage et du sang plein la chemise, et je doute que Peter ait envie de voir ça en se réveillant. En tout cas, moi, à sa place, je m'en passerais bien.
— Et toi, qu'est-ce que tu comptes faire ? Tu n'es pas obligée de rester, tu sais...
— Oh, ce n'est pas comme si quelqu'un m'attendait à la maison. Je pense que je vais passer la nuit ici. Je veillerai sur notre petite araignée préférée, il le mérite bien.
— D'accord.
Il y eut un nouveau silence, puis :
— Puisque tu seras dans le coin, est-ce que tu me prépareras des pancakes, demain matin ?
— Dans tes rêves. Bonne nuit, Stark !
— Bonne nuit, Romanoff. Et… ahem... merci d'avoir pris soin de Peter.
— Je t'en prie, répondit Natasha — et cette fois-ci, ce fut sa main qui vint se poser contre le front de Peter. On est une grande famille, non ? C'est notre devoir de prendre soin les uns des autres.
