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8 – Nebula

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Ils ne s'étaient pas attardés. Le temps d'une ou deux danses de plus et ils avaient fini par rentrer. Il était encore tôt quand ils franchirent les portes des appartements de Severus. Une étrange tension courait entre eux et l'atmosphère était un peu plus sérieuse, peut-être, que d'habitude.

Le professeur de potions desserra sa cravate d'une main et il soupira de contentement. Il n'aimait pas la foule. Il n'aimait pas la musique trop forte. Il n'aimait pas l'alcool bas de gamme que l'on distribuait aux professeurs. Et il n'aimait pas non plus l'ambiance de kermesse du bal organisé par l'école. La seule chose qu'il avait finalement appréciée, de cette soirée, avait été Harry.

Le garçon le dévisageait sans se cacher, appuyé contre la table du salon. « J'ai été surpris que tu saches aussi bien danser. »

Snape lui jeta un coup d'œil en coin alors qu'il défaisait les boutons de sa redingote. « Je suis un Lord. Je sais faire beaucoup de choses. »

Harry esquissa une moue dédaigneuse : « Je suis aussi un Lord. Et je ne sais pas danser. »

Severus ne put retenir un ricanement : « C'est une question d'éducation. Tu n'as pas grandi dans le bon environnement. »

C'était légèrement insultant, pourtant le jeune homme ne releva pas. Il se contenta d'observer son collègue se diriger vers un petit placard pour en sortir une bouteille facettée. « Bon sang ! Le punch était immonde. Je ne sais pas ce qu'ils y ont mis, mais il est temps de nous rééduquer les papilles. Tu m'accompagnes ? »

Harry hocha la tête et Severus fit apparaitre deux verres qu'il remplit à moitié d'un liquide ambré. Quand le jeune homme s'empara du sien, leurs doigts s'effleurèrent.

Severus redevint sérieux : « Parlons un peu. - Il vit Potter vider son verre d'une traite. - Ah ! Ne fais pas ça. Cet alcool est fait pour être dégusté, pas pour finir en boule dans ton estomac. »

« Je n'aime pas ton expression. J'ai l'impression que tu vas m'apporter une nouvelle que je ne veux pas entendre. »

Le professeur de potions regarda autour de lui. Ils étaient debout dans le salon. Ce n'était pas à proprement parler la meilleure position pour discuter. Il avisa son fauteuil et s'y laissa tomber en soupirant, puis, d'une main, il désigna le canapé en face de lui : « Assieds-toi. »

Mais Potter ne bougea pas d'un pouce, ses yeux perçants cherchant quelque chose dans ceux de Severus. Ce dernier soupira de nouveau, posant son verre sur la table basse. « Très bien, comme tu veux. Écoute, je voudrais te demander quelque chose. »

Harry fronça les sourcils, ses doigts jouant nerveusement avec le verre vide qu'il tenait toujours : « Attends. » Il se débarrassa du verre et s'approcha de Severus d'un pas léger. Sans prévenir, il le chevaucha soudainement pour s'asseoir sur ses genoux. Il avait glissé ses jambes entre celles du Serpentard et les accoudoirs. Leur position était identique à celle qu'ils avaient partagée à son réveil : « Je n'ai pas envie de discuter. J'ai une meilleure idée. On pourrait passer notre soirée à faire autre chose. C'était bien ce que tu m'avais proposé, tout à l'heure, n'est-ce pas ? Et bien je suis d'accord. »

Severus l'observa en silence et Harry passa une main souple le long de sa nuque, remontant jusqu'à sa queue de cheval. Il tira lentement sur l'élastique qui maintenait sa coiffure et libéra les cheveux noirs de leur carcan. Ils tombèrent en cascade le long de ses joues. Potter soupira : « Avec les vapeurs de tes potions, ils ont toujours l'air gras, mais quand tu n'es pas dans ton laboratoire, ils sont étonnamment doux et soyeux. »

C'était le comportement d'un enfant peureux. Harry craignait visiblement ce dont Severus allait lui parler et son anxiété ressortait dans ses gestes et dans ses paroles. Le potionniste avait envie de le rassurer, mais son côté Serpentard lui hurlait de laisser faire, juste pour voir jusqu'où le garçon était prêt à aller pour ne pas entendre ce qu'il avait à lui dire.

« J'ai envie de t'embrasser. - Murmura Potter en laissant sa main s'aventurer sur la joue pâle de Severus. – Non. J'ai envie que tu me prennes, maintenant. Que tu ne te retiennes pas. Que tu me brises sous tes coups. »

« Ça suffit. » C'était glacial.

« Tu pourras faire tout ce que tu veux de moi. Je sais que tu en as envie. Je l'ai vu dans tes yeux tu le sais. Je ne te résisterai pas. » Sa voix tremblait légèrement.

Severus saisit entre ses doigts le menton d'Harry et il le força à le regarder : « Ça suffit, j'ai dit. Je ne suis pas en train de te dire de partir ou de t'abandonner. Oh par Merlin ! Mais qu'est-ce que tu crois faire ? Et même si… imaginons un seul instant que j'accepte ta proposition, tu penses vraiment que j'aimerai baiser une coquille vide ? Je croyais que nous en avions déjà parlé : dans une relation sexuelle, les deux partis prennent du plaisir. Ce n'est pas unilatéral. Tu ne peux pas me céder ton corps parce que tu as peur de ce que je vais t'annoncer ! »

Il pouvait maintenant sentir tout le corps de Potter trembler contre lui. Merde. Comment était-il sensé régler la situation ? « Potter. Je ne suis pas en colère contre toi, tu le sais, n'est-ce pas ? J'ai passé une merveilleuse soirée. J'ai adoré danser avec toi. Il faudrait vraiment que je sois le dernier des crétins pour te mettre à la porte maintenant, tu ne crois pas ? »

Il n'était pas certain que le garçon l'écoute. Ses yeux verts étaient vides, perdus dans dieu sait quel univers parallèle que personne ne pouvait atteindre. Severus se sentait impuissant, et c'était une sensation qu'il détestait plus que tout. Alors il fit la seule chose qui lui vint à l'esprit : il l'embrassa.

Il se pencha lentement et posa doucement ses lèvres sur celles d'Harry. Au début, celui-ci resta immobile, comme une poupée de chiffon entre ses mains, passif.

Puis, au bout de plusieurs longues secondes, les mains tremblantes du garçon s'agrippèrent à ses bras, d'abord faiblement, puis avec une vigueur décuplée. Quand il commença enfin à répondre au baiser, ce fut avec une force qui puisait dans le désespoir.

Ce n'était pas un baiser passionné, mais un acte de pure détresse, une tentative de se raccrocher à quelque chose de tangible pour ne pas sombrer complètement.

Severus laissa ses mains glisser autour de la taille d'Harry, l'attirant plus près, lui offrant la chaleur et le réconfort qu'il n'avait visiblement pas l'habitude d'avoir.

Comment en était-il arrivé là, bon sang ? Il eut du mal à se dégager de l'étreinte d'Harry. Il rompit doucement le baiser et recula légèrement la tête pour mieux voir l'expression du garçon. Ses yeux rencontrèrent les deux émeraudes. Il était revenu, c'était déjà ça.

« Bien. Maintenant écoute-moi attentivement. N'essaye pas de fuir ou je devrais à nouveau t'embrasser. Et nous ne pouvons pas passer toutes les fêtes à faire cela, n'est-ce pas ? »

Harry ne répondit pas, mais Severus sentit ses bras se resserrer fermement autour de son cou. Il cherchait à lui briser la nuque ou quoi ?

« Potter… Non. Harry. Comment je peux amener ça sans te faire peur… Tu sais que ce sont les vacances de noël qui débutent ce soir. Je ne reste pas à Poudlard durant cette période. Je me retire dans un de mes domaines, sur la côte ouest Irlandaise. »

Il sentit qu'Harry tentait de se libérer de ses bras et il dû le plaquer plus fermement contre lui pour ne pas qu'il s'échappe. « Je n'ai pas fini. Il est hors de question que je te laisse seul, bien entendu. »

Potter lui jeta un regard venimeux : « Alors tu veux me larguer. Te débarrasser de moi et me refiler à quelqu'un d'autre. Et tu n'as pas les couilles de… » Il l'invectivait maintenant de tous les noms.

Bon. Severus préférait définitivement quand il se taisait. Ça lui évitait de débiter toutes ces âneries et cette vulgarité. C'était tout de même impressionnant cette manière dont Potter arrivait à passer du désespoir le plus total à une fureur plus ou moins contenue.

Comme si mille éclats de miroirs renvoyaient aléatoirement une facette différente de lui.

« Oui. Ça, ou alors tu pourrais venir avec moi. »

Un long silence lui répondit et Harry cessa de se débattre dans ses bras.

« Quoi ? »

Severus soupira. Ce n'était probablement pas une bonne idée, mais que pouvait-il faire d'autre ?

« Quoi ? » répéta Harry.

« Tu as parfaitement comprit. Ne me fais pas répéter. C'est oui ou c'est non ? »

« Oui… » le garçon avait murmuré d'une voix si basse que Severus n'était pas certain d'avoir bien saisit.

« Je n'ai rien entendu. Oui ou non ? »

« OUI ! – hurla Harry en s'accrochant plus férocement à ses épaules – Oui putain ! Oui. Oui. Oui ! »

Severus le repoussa doucement : « D'accord. J'ai entendu maintenant. »

Mais Harry s'était déjà levé et il arpentait erratiquement la pièce : « C'est vraiment vrai ? Tu m'emmènes chez toi ? Je vais voir la mer ? C'est la première fois qu'on m'emmène voir la mer ! »

Bien. De l'euphorie maintenant.

« Ce n'est pas la mer. – grogna Severus – C'est l'océan. »

« C'est pareil ! C'est pareil ! Merlin ! Je vais aller en vacances chez toi ! - Harry lui jeta un coup d'œil suspicieux – Est-ce que c'est vraiment chez toi ? »

« Et où voudrais-tu donc que ça soit ? »

Harry n'avait pas écouté la réponse : « Est-ce que ta maison est grande ? C'est une maison, n'est-ce pas ? Est-ce que j'aurai ma propre chambre ? Et si je veux dormir avec toi, est-ce que c'est possible quand même ? Est-ce que je peux avoir les deux ? Ou alors est-ce que tu pourras dormir dans ma chambre ? »

« Stop ! Par pitié ! Stop ! - Severus désigna le canapé d'un geste brusque du doigt – Assis ! Tout de suite ! Sinon, je jure par Merlin que tu resteras ici à attendre mon retour. »

Harry obéit docilement mais ses questions continuèrent à se déverser sans fin : « Est-ce que tu as un jardin ? Est-ce qu'on y va avec un portoloin ? Ou avec de la poudre de cheminette ? Est-ce qu'il y a des crocodiles là-bas ? Ou des ours polaires ? Et si je creuse longtemps dans ton jardin, est-ce que je vais trouver des fossiles ? Tu crois qu'il va neiger ? Ou alors peut-être qu'il va pleuvoir. Mais s'il fait beau, ça m'ira aussi… »

Severus était sans mot. Cette logorrhée verbale était fatigante. On aurait dit qu'Harry venait tout juste d'avoir sept ans et que sa crise d'angoisse faisait déjà partie d'un lointain passé. Était-ce lui, l'enfant dont Minerva avait parlé ?

Le Serpentard se félicita de ne pas avoir cédé à ses envies : coucher avec Potter aurait été une erreur. Il avait parfois l'impression, en le regardant, qu'il avait plus de cent ans. Et d'autres fois, il ressemblait à un nouveau-né. Et tout cela était affreusement déstabilisant. Il n'allait pas lui lâcher la main, bien sûr, mais il n'était pas non plus certain de la direction qu'il voulait donner à leur relation.

Severus voyait, de temps à autre, en le regardant, un astronaute perdu en pleine mer. Il fixait désespérément le ciel, sachant que sa place n'était nulle part ailleurs, mais incapable de trouver le chemin du retour.

C'était ça : Potter était perdu. Lui-même l'était tout autant. Ça faisait d'eux deux une belle équipe de bras cassés.

Il avait un désir évident pour Potter, ça c'était acté. Et Potter ne semblait pas non plus insensible à son charme. Mais comment savoir si c'était une véritable envie qu'ils partageaient ou si ce n'était qu'un simple réflexe de défense ? Severus ne voulait faire aucun faux-pas. Il ne voulait pas non plus porter la responsabilité de la chute du garçon. Ce gamin, qui oscillait constamment entre l'indifférence la plus totale et une douleur insoutenable, était un mystère pour le potionniste. Et il avait peur, d'un geste maladroit, de le briser encore plus qu'il ne l'était déjà.

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Le résumé des feignasses. - 8

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La bibliothécaire : Professeur Snape, je vous écris ce jour pour vous prier de rendre l'ouvrage que vous avez emprunté il y a de ça plusieurs mois : « 150 excuses pour porter Harry Potter jusque dans ses appartements. » Bien Cordialement.

Fin.

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