Il les laisse en train de s'étouffer – c'est la forteresse d'à côté, ils ne pouvaient pas la louper quand même et repart en quête. Au bout d'un moment et de quelques cercles concentriques autour de la cité, il finit par apprendre des nouvelles intéressantes. Classique : un réseau de contrebandiers violents était payé par un marchand corrompu de la ville et passait la marchandise par les égouts. Maintenant ça marche dans le sens contraire : ils enlèvent des gens pour les vendre ailleurs. Joie.
On l'avertit entre autres de la présence d'un vampire – un vampire ! – ce qui est étrange apparemment parce qu'on n'en voit jamais aussi loin au nord, ils n'aiment pas le froid apparemment, il a été enlevé ou quelque chose et est encore tout faiblard mais les dégâts qu'il peut faire ressemblent étrangement aux symptômes de la femme de l'aubergiste. Suspense !
Il repère la forteresse locale. Elle n'est pas pleine à craquer mais ça fait quand même longtemps qu'il n'a pas vu autant d'ogres dans un seul endroit. Il ne va pas y arriver tout seul c'est sûr : il a besoin de compagnons. Il voit bien pourquoi les soldats hésitent, à cette portée le corps à corps est du suicide. Son arbalète lui manque. Et une petite centaine de carreaux. Enfin.
Après un mois – et des dizaines de lacs enchantés, de jeunes couples séparés, de cochons perdus dans la forêt et même de mages s'étant trompés de chemin - il rentre, ayant assez d'informations pour régler au moins quelques problèmes. En attendant le retour de Simon, il s'occupe du vampire, ce qu'il regrette presque immédiatement : les règles des créatures surnaturelles sont différentes ici, il va falloir qu'il s'en rappelle. Après pas mal de dégâts matériels, il arrive à frire la bête avec un solaris bien placé et s'écroule en se promettant de ne jamais refaire ça. L'aubergiste incroyablement lui pardonne parce que sa femme est sauvée – et que les toniques qu'Harry a sur lui tombent à pic – et la maisonnée, ayant assisté à la bagarre, est obligée de le croire. On fête ça avec un alcool provenant probablement de clous rouillés et dans l'ivresse, le palefrenier bandit laisse échapper que la fille de l'aubergiste s'est peut-être un peu enfuie parce qu'il la menaçait. Retournement de situation ! L'aubergiste très énervé le punit à coups de balai et le livre à la patrouille qui regarde Harry d'un drôle d'œil. Il est trop saoul pour s'en soucier. Dès le lendemain matin, il part à la recherche de la fille, qui s'est enfui avec son copain, qui comme par hasard est le troisième fils du fermier, et ils se sont cachés dans les caves où ils ont bien sûr rencontré les contrebandiers ! Tada !
Harry a la gueule de bois et il est déjà un peu fatigué. Il est aussi un peu tout seul et même à deux, capturer un réseau entier sans laisser échapper personne n'est pas facile. Il exerce donc son bon sens, qui est son arme la plus acérée et file directement voir le colonel en utilisant sans honte le nom de Simon. Il a du mal à arriver jusqu'à l'homme mais lui débite immédiatement tout ce qu'il vient d'apprendre et rapidement pendant qu'il est détenu « en sécurité », deux sections de l'armée se retrouvent dans les souterrains, l'une venant des bois et l'autre de la cave du marchand et voilà une bonne chose de faite.
Harry supplie le colonel de le laisser participer, dans l'espoir de trouver la fille de l'aubergiste mais l'homme est réticent… jusqu'à ce qu'un de ses éclaireurs, affolé, annonce qu'un ogre a été trouvé dans les souterrains ! Badam ! Soudain Harry est escorté jusqu'à l'ennemi et c'est un bon quart d'heure de mêlée franche. En gros, pas désagréable. Le colonel le regarde avec incrédulité et ses hommes murmurent dans son dos. Quoi ? Ça n'est pas comme s'il pratiquait la chasse à l'ogre pour le plaisir. Tout le monde est quand même bien plus poli après ça et quand il demande la permission de fouiller les caves, on la lui accorde avec juste un peu de réticence et la promesse de venir faire son rapport dans les bureaux du maire dès que possible. Sûr.
C'est une bonne idée en fait, parce qu'il y a de drôles de trucs perdus dans les ténèbres qui n'attendent qu'une gâterie veuille bien passer de leur côté. Il nettoie tout ce qu'il peut, rencontre le fantôme obligatoire, un mini-dragon, une espèce de lépreux (qu'il guérit) et finit par quitter les égouts de la ville pour arriver dans une série de caves splendides où sont empilés… des rations pour l'éternité. Evidemment. Sauf que leur sortie n'est pas dans la maison du maire : elle est dans la forteresse. Oui, celle à l'ouest. Ce qui explique comment un ogre a pu arriver là. Si elle est bâtie sur le même modèle qu'Ormudz, les passages secrets sont vraiment durs à trouver et les ogres sont un peu mous du bulbe – heureusement.
C'est un paquet de bonnes nouvelles qu'il livre au colonel qui le regarde toujours sans oser y croire. Le maire est plus enthousiaste, mais il se révèle – ta dam ! – qu'un de ses aides est un traitre qui fait partie d'une des bandes du dehors et qu'il sème des rumeurs pour couler son employeur. Double coup de théâtre !
Les choses vont mieux quand même. L'armée distribue les rations, pas mal de disparus réapparaissent, la confiance est au plus haut. Sauf pour le chef de l'armée qui lui en est toujours au même point, le pauvre. Il convoque Harry et l'interroge, essayent de deviner ses motivations. Harry avoue qu'il a besoin d'aller dans l'est lointain, pour assurer la survie de son domaine et que ça passe un peu par des voisins paisibles. On voit bien que le colonel n'y croit pas trop, désabusé qu'il est par le comportement de ses chefs, mais il n'a pas trop le choix. Si, dit-il, Harry renforce la sécurité par ses dons de mage, le colonel laissera le maire le déclarer Ami de la Ville et renforcera sa réputation dans le coin. Si en plus il règle pour lui le problème de la forteresse, lui permettant de quitter le coin, il parlera de Harry au roi et demandera qu'on lui accorde un titre de chevalier honoraire.
Harry comprend bien et le risque et la récompense. Chevalier honoraire voudrait dire qu'il fait partie de la hiérarchie du coin et qu'il peut se mêler de tout sans devoir chaque fois recommencer à zéro. Bien sûr, rien ne garantit qu'un roi qui et des seigneurs qui ont fichu le camp vont accepter d'honorer une promesse faite à un étranger, mais il allait le faire de toute façon, alors… et ça lui faciliterait bien les choses. Même juste pour gagner l'estime du colonel et un sauf-conduit, ça vaudrait la peine.
Il accepte donc. Il renvoie Simon à Ormudz avec des nouvelles, des marchandises et quelques messages urgents. Il le renverrait bien avec les deux mules si on lui offrait un cheval, mais la situation est délicate dans ce domaine, les chevaux sont précieux… et aussi un des rares animaux que les ogres mangent. Beurk.
Une monture vaut donc son pesant d'or et Harry n'a pas encore assez de réputation pour en mériter une. A surveiller.
Il commence donc à faire le tour des murailles qui sont en bois et commencent à faiblir après quelques bonnes années. Avec une petite touche ici et là il les redresse, les solidifie, ou les rajeunit parfois. Il essaie de ne pas effrayer la populace et de ne pas en faire un spectacle mais après un ou deux jours quelqu'un finit par réaliser ce qu'il fait et les passions sont déchainées… pour deux jours. Après qu'il ait bouché un gros trou dans la muraille, les esprits se calment et les « à mort le sorcier ! » passent à des grognements sans chaleur. Oui la magie, c'est parfois bien utile. Ils avaient peut-être oublié ça. Le colonel lui a imposé des horaires stricts, moins pour éviter qu'il ne se fatigue et plus pour ne pas déranger le roulement des patrouilles et donc la première fois que quelqu'un lui demande un coup de main pour sa maison, il est plein d'énergie et n'a pas vraiment de raison de refuser. Il fait quand même bien comprendre à tout le monde qu'il n'est pas un dieu et que ses efforts vont vers la communauté d'abord et les particuliers ensuite. « Si les bandits attaquent et que je ne peux rien faire parce que j'ai réparé des casseroles tard dans la nuit, on aura l'air fin » leur dit-il, et si les soldats ont l'air un peu estomaqués (ils ont sans doute plus l'habitude des discours politiques), les citoyens ont l'air de très bien comprendre.
Ça n'empêche pas qu'après quelques « bousculades » auxquelles les soldats doivent mettre fin, quelqu'un ait l'idée de lui soumettre un roulement : il passe chaque soir dans un quartier différent et, après un appel au maire qui est flatté d'être consulté, répare seulement les maisons les plus pauvres. Ça n'est pas un travail systématique, mais en deux semaines il fait des progrès importants que le colonel inspecte avec suspicion alors même qu'il reçoit un rapport sur les activités d'Harry tous les soirs et finalement, il esquisse un tout petit sourire.
Ça tombe bien. Le maire a une série de petites quêtes pour lui, dans le but d'améliorer le confort et la sécurité de la ville. Harry récupère des otages, protège des tailleurs de pierre, enseigne les bases à un ou deux apprentis magiciens, cherche des champignons ( ?) et refuse seulement de s'attaquer aux bandits, dans l'espoir que le problème se règlera tout seul et sans bain de sang.
Simon revient après trois semaines avec Hyacinthe et une escorte d'elfes. Ils ont fière allure et dans une contrée qui les a à peine vus depuis des années, ils ressemblent à ces légendes qu'on raconte au coin du feu. Impeccablement propres malgré leur long voyage (ils ont dû s'arrêter à la dernière rivière) ils restent impassibles et en rangs même après avoir salué Harry qui a l'impression de les sentir littéralement vibrer. Il se sent fier, un peu bêtement, comme un père dont l'enfant fait sa première sortie dans le monde. La cité – et les gardes – sont dûment impressionnés.
Harry expédie les salamalecs et se met d'accord avec le maire et le colonel : Simon et Hyacinthe resteront un mois et enseigneront la magie et l'art de la guérison à ceux qui peuvent les apprendre. La ville leur fournira les mains et les herbes nécessaires et leurs recommandations seront prises aux sérieux (Même Harry sait qu'enlever les ordures de la plupart des cours améliorerait vraiment les choses, mais de là à convaincre les gens de s'y mettre…)
Pendant ce temps, Harry et ses elfes (« ses » elfes…) que les troupes urbaines regardent avec inquiétude, iront inspecter la forteresse voisine et voir s'ils peuvent amoindrir ses effectifs. Harry souligne qu'il faudrait normalement au moins deux mois pour constater un progrès et trois pour arriver à quelque chose. Le colonel, abandonnant pour une fois sa dignité, renifle et signale qu'il est coincé là depuis près de cinq ans. De la patience, il en a à revendre ! De son côté, une surveillance sera mise en place à l'entrée du souterrain qui mène à la forteresse et tous les ogres essayant de s'échapper seront systématiquement abattus.
Sur ce Harry part, et avec quel soulagement ! Il ne sait même plus depuis combien de temps il est resté dans l'enceinte de la ville mais il n'en peut plus du monde, du bruit, et des odeurs ! Les elfes sont hilarants : stoïques jusqu'à l'orée de la forêt, les premiers arbres dépassés ils s'écroulent avec des bruits de dégoût et cherchent avec désespoir une source d'eau pour se débarrasser des odeurs tenaces. « Comment font les hommes pour vivre dans ce bourbier ? » demandent-ils, et Harry qui ne veut pas leur répondre comme des cochons dans la soue ce qui est pourtant vrai, leur déclare noblement que c'est l'odeur de la misère et du désespoir et que les conditions de vie de cette ville sont horribles parce que le pays est ravagé. Ils sont soulagés. Oui, c'est bien ce qu'ils avaient cru comprendre ! Personne n'irait vivre exprès dans une saleté pareille !
Après des ablutions hâtives, mais pas désagréables (Quoi ? Lui aussi, l'odeur le dérange) ils rejoignent les autres. Parce que bien sûr, une dizaine d'elfes est le maximum qui peut entrer dans une cité humaine sans déclencher la panique, mais pour attaquer une forteresse, une cinquantaine est plus pratique.
Harry les initie donc à la tactique du oh je vais tirer sur un ogre depuis un arbre à cinq cents mètres de distance. Dix point la flèche, trente s'il meurt du premier coup. Ils aiment ce jeu. Ils ont amené son arbalète et se relaient, jour après jour, dans une ambiance relaxée où il leur raconte son arrivée à Ormudz, sa rencontre avec les ogres, et celle, très différente, avec les ogres officiers, les fantômes encombrants et les récompenses. Ils rient à ses histoires de quêtes et sont d'accord : faire des efforts pour la communauté, oui, mais rien ne vaut chez soi. Savoir qu'aider une vieille femme à porter son fagot peut vous entrainer à l'autre bout du pays à chasser des ogres refroidit considérablement la bonne volonté de tout être sensé. Après moult discussions, ils décident qu'ils ne peuvent pas refuser de faire leur part pour la reconstruction du domaine et du pays mais que leur peuple passe en premier. Par conséquent, ils ont l'idée d'un petit bataillon toujours en service, de dix à vingt individus aidant les nécessiteux en groupe pendant deux mois, « le temps de former les nouveaux » parce qu'après l'aventure du marais ils se sont rendu compte que beaucoup d'entre eux n'avaient aucune expérience pratique, ni du tir à l'arc ni du pistage en forêt et certainement pas de la confrontation avec des individus, hostiles ou pas. Harry admet que ce serait une bonne façon de former petit à petit les survivants de la génération du coupe-gorge, habitués qu'ils sont à se soumettre au premier qui parle.
Ce qu'il ne dit pas, parce qu'il est un peu assommé par la réalisation, c'est que c'est un peu ce que font les forces officielles d'un seigneur : patrouiller les terres à la recherche de troubles. Et tout le monde à Ormudz sait qu'Harry a les elfes à la bonne. Ils vont finir par être le premier domaine où deux races s'entraident, c'est un gros non-non d'après ce que Simon lui dit, il n'y a que dans les légendes que les races vivent paisiblement côte à côte. Harry a remarqué quand les gens disent que « c'est dans les légendes », ils veulent dire que ce n'est pas possible. Inutile d'essayer. C'est mort.
Sinon il est un peu effaré à l'idée d'un groupe d'elfe errant dans le monde, faisant le bien au nom des principes d'Ormudz. Ça va faire du bruit. Ou alors ils vont se faire tuer. Il intervient et se dépêche de leur rappeler que « la peur rend les gens violents » et qu'il vaudrait mieux avoir un ou plusieurs plans B avant d'aborder des inconnus pour leur proposer de l'aide. Sans compter que « dans ces époques troublées », il y a un terrible sentiment anti-elfe dont il faut tenir compte. Ça les laisse tout songeurs. Ils ne réalisent pas vraiment mais ils acceptent ses conclusions et commencent à parler de tests pour décider qui aurait le droit de sortir du territoire, de sorts d'invisibilité (Harry veut ce sort. Il le veut.) et de tactiques à adopter en territoire étranger. Il leur suggère d'en parler avec les chasseurs, après leur retour.
Il est très fier quand même.
Voilà des gens qui, il y a un an à peine étaient dans une misère noire et une situation horrible, et les voilà en train de décider d'aider le monde entier, petit bout par petit bout. Il est un peu horrifié quand l'un d'entre eux fait remarquer que c'est sa philosophie qu'ils suivent, mais… c'est la vérité et il ne regrette rien (enfin si, il regrette beaucoup de choses, mais pas d'aider les gens). Oui, Hermione, il aime sauver les gens, c'est rare mais c'est bien. (En fait il juge sévèrement ceux qui ne le font pas. Être sa propre priorité est une chose, mais avoir le pouvoir, les outils, l'occasion et refuser en disant que c'est pas votre problème… Non.)
Leur précision s'améliore, Harry leur apprend comment mieux choisir son angle de tir pour causer le plus de dégâts, ils lui montrent en retour comment enchanter ses flèches (vachement utile) et ils découvrent ensemble que les flèches d'argent causent plus de dégâts sur les ogres. C'est franchement bizarre. Eux parlent de pureté et de divinité et lui se demande à combien d 'autres espèces en plus des vampires et des loups-garous ça fait de l'effet.
Ils finissent les cibles faciles en deux semaines, commencent et terminent un concours pour les plus difficile en quelques jours (ils s'ennuient un peu à ce point) et Harry leur apprend l'art de combattre les ogres au face à face la dernière dizaine. Ils sont très bons avec leurs couteaux longs, au lancer ou à la main, mais l'expérience avec les lances est prometteuse, elle permet de rester assez loin tout en donnant de la force à ses coups. A suivre.
Ils vident la forteresse. Il leur apprend les règles du pillage, tu libère la place elle est à toi et ils commencent à nettoyer. Malheureusement, il n'y a pas grand-chose qui les intéresse. Il y a d'immenses réserves - mais ils ne vont pas ôter le pain de la bouche de la cité - quelques armes et armures encore fonctionnelles mais très peu et ils ne vont pas se battre pour ça non plus, un registre plus intéressant révélant que le commandant précédent de la forteresse était corrompu et que c'est comme ça que la sécurité s'est affaiblie (c'est une punition immédiate, trouve Harry : sombre dans la corruption et trouve des ogres dans ta chambre. Le crime est toujours puni.) Le véreux a trafiqué les vivres, les influences - il y a quelques échanges bien pourris dans ce livre - et aussi la chair humaine : d'abord pour les pays voisins et ensuite comme pot-de-vin pour éloigner les ogres. Harry espère que son fantôme ne traîne pas dans le coin, ils se ferait lyncher une deuxième fois.
Le boss de fin est une expérience qu'il laisse volontiers aux petits jeunes, ça sert à leur rappeler qu'il y a toujours plus fort que soi. Toute trace de frime disparait à cet instant, ils doivent s'y mettre à dix en se relayant pour y arriver. Comme ils savent qu'Harry en prend deux ou trois à la fois, ça les rend humble.
(Il ne leur dit pas que les boss de fin sont très différents. Ils finiront bien par percuter.)
