Chapitre 3 : La Guérisseuse :

Neniel avait observé Elrond soigner Frodo avec attention, notant mentalement les incantations utilisées ainsi que les baumes nécessaires. Les premiers soins avaient duré plus d'une heure et le hobbit ne devait pas reprendre conscience avant quelques jours. Le poste de guérisseuse lui semblait soudainement plus utile que jamais. Surtout depuis qu'elle avait croisé le regard désespéré de Bilbo lorsqu'elle était entrée dans la cour principale avec Frodo inanimé dans ses bras. Même Demdir, posté à la porte ce jour-là, s'était montré coopératif et l'avait aidée à alerter le seigneur Elrond qu'on avait urgemment besoin de lui.

Elle était désormais chargée de veiller sur le repos de Frodo. Le hobbit semblait plus paisible après les heures de soins prodigués et selon les apparences, il paraissait dormir profondément.

Bilbo vint s'asseoir quelques heures avec elle et lui expliqua à quel point Frodo était aimable, vif d'esprit et un bon garçon. Elle l'écouta patiemment, lui prenant la main de temps à autre pour partager sa peine. Lorsque l'heure avança, passé le souper, elle envoya Bilbo se coucher, lui promettant qu'il serait informé au moindre mouvement de son neveu.

Elle notait dans son journal les différents traitements possibles dont avait parlé Elrond, lorsqu'Arwen entra.

-Comment va-t-il ? Murmura-t-elle.

-Il se remettra, répondit Neniel dans un sourire rassurant. Tu es arrivée à temps. Ton instinct était le bon.

-Aragorn avait ralenti quelque peu le poison quand je les ai trouvés.

-Ne lui donne pas tout le mérite, c'était une sacré chevauchée que la tienne et on s'en souviendra dans les chansons. Bilbo s'en chargera sans doute.

Arwen sourit et s'assit à côté de Neniel, au chevet du pauvre hobbit.

-Des nouvelles de tes frères ?

-Aucune pour le moment, je pense qu'ils ont préféré ne pas envoyer d'éclaireurs de peur que les cavaliers ne soient pas encore partis complètement.

-Sage décision, admit Neniel en reprenant son journal.

Arwen resta un instant silencieuse pendant qu'elle écrivait. Elle finit néanmoins par ressentir la fatigue de son aventure et se leva pour prendre congé. Elle repassa toutefois la tête par la porte avant de partir :

-J'allais oublier, père tenait à t'informer que Mithrandir est en chemin. Il aura besoin de ton aide lorsqu'il arrivera, vraisemblablement demain soir.

Neniel acquiesça, à la fois troublée par la nouvelle et enjouée de savoir que le magicien allait leur rendre visite. Elle avait toujours appréciée celui que les hommes appelaient Gandalf, et elle ne l'avait pas vu beaucoup ces derniers mois. Il offrirait sans nulle doute de nombreuses histoires divertissantes.

oOo

Le soir de l'arrivée de Gandalf, son entrée fut fracassante. Amené par Gwahir, seigneur des aigles, au sommet de la tour de garde, Gandalf semblait en bien mauvaise posture. Il n'eut pas même la force de se relever une fois déposé, et les aigles ne s'attardèrent pas pour expliquer quoi que ce soit. Les gardes relayèrent donc l'information à l'aide de grands cris qui traversèrent Fondcombe telle une pluie de ricochets.

Elrond et Neniel, qui étaient en pleine étude de Frodo, quittèrent son chevet en hâte. Ils laissèrent le hobbit inanimé aux bons soins de son oncle alors qu'une nouvelle chambre était dépêchée pour le magicien.

Neniel se précipita auprès de Gandalf dès qu'il fut installé sur le lit. Elle attrapa sa main doucement et caressa sa joue entaillée de coupures. Il sembla revenir à lui peu à peu et ouvrit les yeux. Il eut un faible sourire en la reconnaissant.

-Dame Neniel, murmura-t-il d'une voix rauque.

-Chut, chuchota-t-elle en plaçant une main douce sur ses lèvres. Ne parlez pas Mithrandir, vous êtes entre de bonnes mains, vous êtes sauf.

-Quels sont les soins requis ? Interrompit Elrond à l'intention de Neniel.

L'elfe scanna minutieusement le magicien sans lâcher sa main qui s'était refermée faiblement sur la sienne. Elle nota quelques égratignures et un manque flagrant de nourriture et d'eau. Son corps était épuisé et meurtri par ce qui semblait être un combat déjà vieux.

-Je peux m'en charger, conclut-elle après avoir fait part de ses observations. Il sera remis sur pieds bientôt.

-Frodo... murmura Gandalf faiblement.

-Il est ici, répondit le seigneur elfe. Nous l'avons recueilli il y a quelques jours, il est hors de danger et se repose. Le reste de ses compagnons sont en route.

Gandalf hocha la tête, rassuré, et céda au sommeil. Neniel commença à s'affairer alors qu'Elrond vérifiait son diagnostique d'une main assurée. Lorsqu'il ne trouva rien à redire, il sourit doucement.

-Il semblerait que mon intuition était la bonne, dit-il en direction de Neniel. Ton don pour la guérison grandit chaque jour.

-J'ai eu un tuteur obstiné, ironisa-t-elle en s'affairant toujours.

-Ton empathie semble également aider beaucoup.

Neniel ne répondit pas, elle mélangeait les ingrédients, songeuse. Elrond resta dans un coin de la pièce, la surveillant avec confiance. Il se permit d'améliorer certains remèdes mais intervint peu.

Alors que l'elfe brune passait un dernier baume pour traiter les égratignures de son ami magicien, elle retrouva la parole :

-Il est vraiment de retour, n'est-ce pas ?

-J'en ai bien peur, soupira Elrond, paraissant soudain plus âgé.

-Qu'est-ce que cela à avoir avec le jeune Frodo ? Et qui a bien pu blesser Mithrandir ?

-Beaucoup de choses vont changer dans les temps à venir. La terre du milieu est troublée, et les elfes, malgré toute apparence, ont vieilli. Déjà de nouvelles forces sont à l'œuvre chez les hommes, mais l'ombre progresse, l'ennemi a de nombreux alliés et sa puissance grandit. Le rôle du hobbit te sera bientôt révélé, un conseil va devoir se réunir, un conseil composé d'hommes, d'elfes, et de nains. Il nous faut prendre des décisions importantes, l'avenir de la terre du milieu en dépend.

-Est-ce pour cela que Mithrandir s'est mis en danger ?

-Je le pense, acquiesça Elrond.

-Que puis-je faire pour vous aider, seigneur Elrond ?

-Guérir.

-Je vais intensifier mon travail sur les plantes, comme vous me l'aviez demandé.

Elrond sourit et s'approcha d'elle pour prendre ses mains doucement. Il regarda ses longs doigts fins un moment puis chercha son regard.

-Non, Neniel, ce n'est pas ce que je signifiais, dit-il doucement. Il est temps. Temps pour toi de guérir de tes blessures. Temps d'avancer.

Elle retira ses mains et se détourna.

-Vous savez très bien que cela m'est interdit, répondit-elle sèchement. Ma punition n'est pas de celle dont on se remet.

-La terre du milieu change, les règles peuvent être réécrites. Tu as un rôle à jouer dans la guerre qui s'annonce, une chance pour Neniel Tinwendil de découvrir sa vraie nature.

-Que de belles paroles, ironisa-t-elle.

La colère brillait dans les yeux verts de l'elfe, son langage corporel s'enflamma et elle s'éloigna un peu plus de lui.

-Vous savez tout comme moi que ce futur n'existe pas, tonna-t-elle. Vous connaissez mon histoire, ainsi que son dénouement. Nulle part il n'a été écrit ma rédemption. Ce futur m'a été volé il y a bien longtemps.

-Le futur n'est pas une science exacte, répondit-il calmement.

Les jumeaux Elladan et Elrohir interrompirent leur échange avant que Neniel ne puisse laisser exploser la rage et la rancune qui montaient en elle.

-Père, Aragorn est de retour, il amène avec lui trois semi-hommes, déclara Elrohir.

Elrond suivit immédiatement Elrohir hors de la pièce alors qu'Elladan s'attardait, sondant Neniel du regard. Il s'approcha à une distance raisonnable, sentant son humeur massacrante.

-Comment va Mithrandir ? S'enquit-il prudemment.

-Il se remettra vite, répondit-elle en retournant à ses soins.

Ses gestes étaient plus saccadés, marqués par la rage qu'elle avait ressenti.

-Je ne sais pas ce que père a pu te dire pour t'animer ainsi, reprit Elladan. Garde à l'esprit qu'il est ton allié. Tu n'en as pas beaucoup ici, ne te trompe pas d'ennemi.

-Il a de drôle de manières de montrer sa loyauté, rétorqua-t-elle.

-C'est un très grand guérisseur... Mais il n'a jamais été bon au chevet des gens.

-Qu'attends-tu de moi, Elladan ?

Il recula un peu, voyant son agressivité revenir alors qu'elle se tournait vers lui. Il parut peiné et ouvrit ses mains en signe de paix.

-Je m'inquiète pour toi, Neniel. Nous avons été amis pendant des siècles, je n'aime pas te voir souffrir ainsi...

-Ma souffrance est mon problème, ma punition. Ta pitié est bien mal dépensée.

-Beaucoup de choses vont changer désormais, reprit-il. Les batailles qui nous attendent seront nombreuses, et elles n'auront pas toutes lieu dehors. L'ombre gagne aussi les cœurs, ne la laisse pas te gagner.

Elle sembla moins sur la défensive et il approcha jusqu'à attraper l'une de ses mains. Il referma sa deuxième main dessus et la pressa doucement. Neniel leva les yeux vers lui après quelques instants d'hésitation.

-Je t'aiderai Neniel, peu importe les distances et dangers, souffla doucement Elladan. Et je sais qu'avant la fin de toutes choses, tu trouveras ton chemin. Et ton sourire reviendra.

Elle ferma les yeux un instant puis appuya son front contre celui d'Elladan, abandonnant la colère définitivement. Il sourit, mais la joie n'atteint pas ses yeux. Il connaissait cette lutte interne entre humanité et héritage elfique, entre colère et sagesse. D'une main délicate sur sa joue, il accueillit le silence et le calme un instant, puis, doucement, il se détacha d'elle, embrassa son front et se ré-éloigna.

-Je suis content que tu sois venue à nous, Neniel, conclut-il.

Elle lui sourit timidement et acquiesça. Puis elle le chassa de la chambre de soin, et il partit en retrouvant son rire habituel.

Elle resta un instant songeuse, regardant la porte qu'il avait fermé comme si elle pouvait encore sentir la chaleur qu'il avait invitée. Elle avait le sentiment que tout avait soudain un goût d'adieu. Son environnement était déjà affecté alors même que les ténèbres avaient été repoussées aux portes de Fondcombe. Combien de temps encore seraient-elles tenues en échec ?


TBC...

Spoiler : Encore un chapitre avant la rencontre :)