Petit mot de l'auteure : Ce texte a été écrit en une heure pour la 123e nuit du FoF sur le thème "Apotropaïque", mot désignant un objet ou motif qui sert à détourner le mauvais sort ou éloigner les choses négatives. Il a aussi été écrit pour le thème du 25 mars de ce recueil, à savoir Guerre.

Merci à Angelica, Marina et Mana2702 pour leurs review sur les chapitres précédents !


Des cris. Du feu. Du sang. Un coup d'épée. Une flèche.

L'odeur des chairs en proie aux flammes.

Les râles des mourants.

Et le froid impassible de ceux déjà morts.

Tout ce maelström se mélange autour d'elle – ou bien est-ce en elle ?

Elle ne sait pas.

Elle ne sait plus.

Elle n'est plus capable de faire la distinction entre ses émois et la réalité extérieure. Son cerveau est trop engourdi par le froid, la fatigue, la terreur, pour qu'elle arrive à réellement deviner ce qui se déroule en ce moment.

Seul son corps, pourtant si courbaturé, continue de fonctionner. Mécaniquement, ses bras se lèvent pour assener coup après coup, ses jambes courent pour éviter les flèches, son torse se baisse pour esquiver des armes ennemies.

Elle effectue cet étrange ballet à la perfection, comme une danse maintes fois répétée et maîtrisée jusqu'au bout des doigts.

Et pourtant, Brienne a l'impression que cela ne suffira pas.

Les Marcheurs Blancs sont trop nombreux. Qu'importe qu'elle terrasse l'un d'entre eux – un, deux, dix ou même des centaines, au final, ses actions sont vaines. Pour chaque ennemi mis au sol en apparaissent deux nouveaux. Et comment pourrait-il en être autrement, alors qu'ils mènent une guerre contre la Mort elle-même ?

La Mort ne peut être vaincue.

Ce constat la fait chanceler. Pour la première fois de sa vie, elle se demande pourquoi se battre. Elle se surprend à penser qu'il serait peut-être plus simple d'en finir. Elle est si fatiguée...

Elle baisse son épée – de pas grand chose. Deux centimètres, peut-être trois. Mais cela sera suffisant pour montrer sa reddition.

Elle n'en peut plus.

Vous n'avez qu'à me prendre.

.

C'est alors qu'elle entend la voix.

Cette voix si désagréable, si détestable.

(Cette voix dont elle ne peut plus se passer. Plus depuis longtemps)

Fillette, derrière vous !

Elle se reprend automatiquement.

Le Marcheur Blanc tombe à ses pieds.

Brienne, elle, chancelle.

Jaime lui lance un regard interrogateur – un instant seulement, car c'est maintenant à elle de le prévenir d'un danger imminent.

Et soudainement, ils sont séparés par de nouveaux morts.

.

Elle ne le retrouve plus.

Il fait jour, il fait beau, elle est en vie, mais elle ne le retrouve plus.

Brienne a la désagréable sensation qu'elle ne comprendrait pas à quoi lui servirait d'être en vie si lui ne l'est plus.

Mais il ne peut pas être mort, n'est-ce pas ? Pas Jaime. C'est le plus grand guerrier de tous les temps.

Oui, mais il n'a plus qu'une main.

Brienne chasse la voix. Jaime ne peut être mort.

Il y a beaucoup de morts. Regarde autour de toi.

Sur quoi crois-tu que tu viens de marcher ?

Brienne retire brusquement son pied de ce qui était encore la veille un homme. Son cœur se retourne et elle ne peut retenir un vomissement.

À quatre pattes dans la neige (dans la mort), elle ne peut échapper à la vision de ces cadavres éparpillés sur le sol. Il y en a tellement... Pourquoi n'est-elle pas avec eux ?

Pourquoi ?

Ses mains tremblantes lâchent l'épée qu'elle tenait jusque là. Malgré la fin de la bataille, elle ne s'en était pas détachée, refusant de croire que tout était terminé – c'était si soudain, si facile, que cela cachait forcément quelque chose, non ?

Mais force est de constater que la bataille est belle et bien finie.

Ils ont gagné.

Ils ont gagné la guerre, et des centaines de morts.

Et elle, malgré tout ce que la logique voudrait, elle est vivante.

Elle est vivante et Jaime...

Brienne ne termine pas sa phrase. Elle refuse d'en formuler ne serait-ce que l'idée. Il est vivant.

Il doit l'être.

Elle a trop de choses à lui dire.

Vous êtes insupportable.

(Je ne pourrais vivre sans vous)

Je vous déteste.

(Je vous aime)

.

L'épée est lourde dans sa main – au poids de l'acier s'ajoute celui du sang, des cris, des vies prises.

Pourtant, Brienne ne la lâche pas.

C'est grâce à elle qu'elle est encore en vie.

Toutes les épées ont un nom. Quel est le sien ?

Je ne lui en est pas encore donné. Que proposez-vous ?

Féale.

Elle aurait dû l'appeler Apotropaïque. Si elle en encore vivante, ce n'est que grâce à elle, grâce aux ondes protectrices qu'elle lui a apporté. Rien d'autre ne peut expliquer un tel miracle.

Vous êtes le plus grand chevalier de ce royaume. S'il il y avait bien quelqu'un apte à survivre à ce carnage, c'est vous, murmure le voix de Jaime.

Brienne la chasse rapidement.

Elle doit le trouver, et lui dire qu'il se trompe.

Elle ne peut pas être le plus grand chevalier de ce royaume.

Ce rôle est déjà pris par l'homme qu'elle cherche.

.

Lorsqu'elle le trouve, entre une dizaine de corps, elle ne sait dire s'il est vivant.

Il semble respirer, mais il est froid – si froid.

Comme la veille, son cerveau ne peut plus réfléchir. Seul son corps parvient à fonctionner.

Le dégager du charnier.

Le réchauffer.

Le supplier de se réveiller.

Le menacer.

Pleurer.

Et enfin, sourire.

Sourire et puis lui crier dessus – non mais pour qui se prend-t-il pour faire ainsi peur aux gens ?

Lui ne répond rien. Il est bien trop sonné pour cela.

À vrai dire, il ne sait même pas où il est.

L'étendue de ses connaissances ne tient plus qu'à une seule information : Brienne pleure.

Brienne pleure, rit, râle.

Brienne lui dit qu'il n'est qu'un idiot – et Jaime acquiesce. Il ne sait pas pourquoi Brienne dit ça, mais elle doit avoir raison.

Elle a toujours raison.

Il veut donc s'excuser – de quoi ? il ne sait pas – mais il n'en a pas l'occasion.

Car Brienne l'embrasse.

Brienne l'embrasse, et Jaime ne peut plus penser.

.

Ses lèvres sont froides, mais sous ses baisers, elles se réchauffent doucement.

Tout comme son cœur.

.

(A ce moment là, Jaime et Brienne ne savent plus qui vient de penser ces deux dernières phrases.

Cela n'importe plus.

Ils ne forment plus qu'un désormais.)


Note (de fin) : ce texte répond aussi à des défi du discord de l'enfer de Dante :

- mot du jour : flamme

- défi des sauvetages : Jaime

- couple du jour : Jaime x Brienne

- baiser 115 : un baiser froid