J'arrive à l'écriture de l'épilogue et pour la première fois de ma vie, je me demande si je ne vais pas écrire DEUX fins. La canon logique et celle que je veux vraiment.

J'ai plongé si loin dans la relation entre Reis et Ysée que j'en suis complètement perdue. Je crois même que c'est la première fois que je pleure en écrivant...

Que faire ? Ce serait bizarre de mettre deux fins ? Ça fait trop « auteur qui assume pas sa ligne scénaristique » ?

Journal des reviewers

Lilinnea : Oui, il est évident qu'Ysée cache une douleur (en plus de porter le reste de sa personnalité). Reste à voir ce qui mènera à découvrir ce dont il s'agit :)
C'est vrai que DBH oublie clairement les lois de la robotique, ne serait-ce que pour le cas de Markus face à Léo, par exemple. Cons de flics. Et dans le cas de Reis, il est encore plus obligé de suivre ce protocole (mais chut ! C'est pour plus tard)

Anya Kristen : Mdr, non, Reis n'a pas encore fricoté avec la déviance à ce moment précis de l'histoire XD
Pour sa défense, il n'avait logiquement aucun moyen de prédire qu'Ysée allait « se suicider » et donc, n'a pas fait spécialement attention à ce qu'elle faisait. On va dire que la distance jouait aussi. Et puis, si je pose un fil de lame contre ma gorge, une personne en face de moi ne verra pas nécessairement de quel type de couteau il s'agit. Il a clairement été pris de court. Mais Ysée ne voulait que le tester, elle n'avait aucune volonté de se faire du mal, quand bien même presque tout peut nous tuer, même une aiguille.
Oui, Reis est une crème et c'est voulu, déjà par sa nature d'androïde social. Il fallait aussi absolument que je contrebalance le caractère compliqué/anxiogène d'Ysée. Et puis, on est sur une love story, un peu de beauté et de douceur, merde XD

Bon. Je pense qu'il est temps de commencer à parasiter tout ce petit monde. ^^


CHAPITRE 9 - TROUBLES

Durant le trajet vers le chemin du retour, Reis se montra bien plus silencieux que d'ordinaire. Il ne cessait de ressasser les informations qu'il avait recueillies à propos d'Ysée ainsi que ses différentes façons d'être dans l'espoir de vraiment comprendre. Au-delà du caractère introverti de sa protégée, l'androïde était convaincu qu'il se terrait quelque chose d'autre sous cette carapace. Un noyau dur de mal-être qui grondait en permanence et dont les vibrations douloureuses créaient en continu des couches de protection contre le monde extérieur.

Ses pensées s'envolèrent alors qu'Ysée fredonnait sur la chanson qui passait par les enceintes du tableau de bord.

« Who are you ? Don't know what to do. What are you ? Don't let me in the blue. »

À présent qu'elle se trouvait dans un espace plus isolé avec sa musique, la jeune femme avait retrouvé une figure plus enjouée et détendue. Reis l'épia du coin de l'œil en la regardant dodeliner de la tête en rythme.

« J'avoue me poser la question », glissa-t-il en rapport aux paroles que chantait la conductrice.

Celle-ci cessa de chanter et de se trémousser et reporta son attention sur la route. Reis était gentil mais vraiment persistant. Que cherchait-il exactement en voulant savoir qui elle était ?

Bah. De toute façon, il avait déjà cerné le principal de sa personnalité qui n'avait rien de rare ou de spéciale. Elle pouvait toujours se baser sur ça pour lui donner un os à ronger, s'il tenait tant que ça à jouer les psys comme Nell.

« Vaste question philosophique, s'amusa-t-elle. Qui suis-je, où vais-je, dans quel état j'erre ? »

Elle pouffa à son jeu de mot avant de repartir dans son silence composé.

« Je vais te dire une chose, Reis. Si tu me demandais quel animal me représenterait le mieux, je te répondrais que je suis un caméléon.

_ Un caméléon ? »

Ysée acquiesça puis développa. Selon elle, son manque d'appétence pour le contact humain provenait déjà de son éducation. Avoir une sœur aînée avec une grande différence d'âge avait fait grandir Ysée comme une enfant unique, ce qui n'avait guère apaisé sa personnalité introvertie naturelle. Hélas, l'adolescence n'avait pas été non plus une période faste pour se sociabiliser.

« J'ai eu la malchance de presque toujours tomber sur des classes dissipées et moi, j'étais une élève sage sans être grosse tête non plus. Heureusement, je n'ai pas subit de harcèlement scolaire mais j'ai vite compris que pour avoir la paix, il valait mieux me faire petite. Je me fais oublier et je fais ma vie sans trop me préoccuper des autres. Ça ne m'a pas empêchée de me faire des amis mais j'ai une tendance à l'isolement par habitude. »

La jeune femme grimaça. Hélas, pour être bien vu en société, il fallait avoir un cercle social, des interactions régulières avec celui-ci et aimer sortir. Or, le commun des mortels ne comprenait pas qu'on puisse vivre comme un ours sans en souffrir.

« Alors je m'adapte selon qui j'ai en face de moi. Est-ce un PNJ que je ne recroiserai plus jamais de ma vie ? Un proche ? Quelle est la quantité de risque à me montrer devant cette personne ?

_ Tout le monde fait plus ou moins ça, tempéra Reis qui écoutait avec une attention religieuse. Une personne n'est pas forcément la même face à des inconnus, ses collègues de travail ou sa famille. C'est normal.

_ Vrai. Mais j'ai le sentiment d'aller encore plus loin. Je suis partisane de la pensée qui dit qu'il existe autant de versions de nous-mêmes que de personnes qui nous côtoient. Autour de moi, personne n'a la même quantité d'informations me concernant que quelqu'un d'autre. Mes parents connaissent une Ysée, ReadyCheck en connaît une autre, Nell en connaît une troisième, et cætera. »

Elle avait parlé d'une voix posée et calme, comme si elle expliquait quelque chose de simple. Ce qu'elle venait d'exposer sans difficulté confirma plusieurs choses chez Reis : Ysée compensait ses lacunes par une grande intellectualisation des choses afin de se protéger et contrôler ce qui la touchait et cette sur-méfiance permanente de son entourage dénotait une volonté farouche de dissimuler quelque chose. Et ce quelque chose n'était pas sa timidité car elle savait en parler avec une introspection réaliste. Elle portait en elle un poids dont personne ou quasi-personne ne devait être au courant. Il n'y avait qu'à voir comment elle pouvait se refermer comme une huître par moment.

La jeune femme prit grand soin de garder le regard droit devant elle pendant que la densité de celui de Reis était posée sur elle.

« Et moi ? Quel pourcentage de toi m'accorderas-tu avant que je ne t'oublie ? » demanda-t-il.

Elle rentra un peu la tête dans ses épaules. Reis avait ce don de parfois sortir des répliques dignes d'un k-drama...

« T'accorder. Rien que ça , pouffa-t-elle pour cacher sa gêne. On dirait que tu parles d'un honneur que je te fais. Il n'y a rien d'exaltant à me connaître, tu sais. Je n'ai rien de spécial. Une personnalité en retrait, pas de travail palpitant, pas de talents spécifiques...

_ Le truc des phalanges distales pliables est quand même particulier. »

Reis ne retint pas un sourire quand elle rit avec franchise à cette évocation. Sa bonne humeur se dilua ensuite d'une pointe de désolation.

« Pourquoi es-tu si dure avec toi, Ysée ? »

Le sourire de l'humaine devint plus ironique. Celui qui annonçait du dénigrement.

« Je suis en relation SM avec moi-même et je n'ai pas de code de sécurité. »

Reis comprit qu'elle parlait du mot de passe convenu d'avance entre un(e) dominant et son/sa soumis(e) pour faire cesser toute interaction pendant l'acte au cas où celui-ci devenait insupportable. Sacrée image.

Ce sarcasme pourtant énoncé avec détachement ne perdit rien des échos sombres qu'entendit Reis. Cette métaphore était assez éloquente pour lui conseiller désormais d'analyser les sourires d'Ysée. Quelle quantité de souffrance dissimulait-elle sous ses rires ou ses traits d'humour ? Qu'est-ce qui la poussait à se rabaisser si ce n'était pas son côté solitaire ?

Les deux passagers gardèrent le silence le reste du trajet, ce qui permit à Reis de se faire une meilleure idée des goûts musicaux de l'humaine. Sa palette s'étendait de la pop colorée anglophone et asiatique aux balades plus langoureuses en passant par la musique orchestrale épique digne des meilleurs films de fantaisie.

Ils ne furent pas fâchés de retrouver la fraîcheur de la climatisation de la maison de Nell. Ysée et Reis furent accueillis par la cotonneuse Siam qui avait tendance à fureter près des portes menant vers le dehors dès qu'elle sentait un courant d'air.

« Non non non, Comtesse Collerette, gronda l'humaine en la prenant dans ses bras pendant que l'androïde refermait la porte d'entrée derrière lui. Le dehors est trop dangereux pour une princesse comme toi. Tu vas tomber sur des matous de gouttière indignes de ton standing. »

Sitôt reposée par terre, Siam chassa sa frustration en allant renifler le sac de vêtements que Reis tenait à la main et qui sentait bon le monde extérieur.

« Tu me montreras comment ça te va ? demanda Ysée.

_ Maintenant, si tu veux. Ça ne prendra qu'une minute. »

Ysée lui tourna le dos par souci de décence. Avant de se souvenir qu'elle faisait face à une machine. Hélas, sa bonne volonté s'avéra vaine face à l'effet miroir que générait le reflet de l'écran géant de télévision. Ses yeux rebondirent par hasard sur Reis qui se défaisait de son tee-shirt gris brodé de sa référence de robot et longèrent sa silhouette simple mais bien dessinée. Sans avoir le physique sculptural aux muscles saillants d'un super-héros, Reis avait tout de même été doté d'une silhouette harmonieuse au buste plat et à la taille bien dessinée. Même si rien ne devait amener cet androïde à dévoiler son corps, il jouissait d'un physique avantageux. CyberLife poussait vraiment le réalisme jusqu'au bout...

La jeune femme détourna vite la tête et croisa les bras en chassant ses pensées. Elle se retourna quand Reis l'appela et le détailla d'une rapide inspection. Son haut sable lui allait comme un gant, cintré comme il fallait et le mettait en valeur.

« Il te va très bien, le complimenta-t-elle en évitant malgré tout de trop le regarder. Je vais aller me doucher.

_ Et l'autre haut ? lança Reis alors qu'elle détalait déjà vers l'étage.

_ La beauté de la découverte, Reis. La beauté de la découverte. »

Il la laissa filer sans avoir le temps de la remercier encore pour son cadeau. Il était difficile de déterminer quand Ysée allait s'enfuir et quand elle acceptait de se dévoiler...

Reis alla s'asseoir dans le sofa à côté de Siam qui faisait à présent sa toilette et se perdit entre ses calculs algorithmiques. Le silence environnant serait plus propice à l'analyse.

Il avait fait un grand pas vers Ysée et c'était une bonne chose. En dépit du caractère renfermé de la jeune femme, il avait appris des choses sur elle pour mieux l'appréhender. Il savait qu'il avait à présent avec lui une jeune femme intelligente et sensible qui cachait son manque d'assurance par le rire, le silence ou la froideur selon le sujet concerné. S'il s'agissait d'une chose qui ne l'affectait pas spécialement, Ysée s'armait d'autodérision ou de rationalisation et dans le cas contraire, elle se transformait en chat sauvage au dos rond. Restait à déterminer ce qui faisait osciller l'aiguille de sa balance d'un côté ou de l'autre.

Et à côté de cette maîtrise, Ysée était capable d'une sincérité drôle et touchante qui laissait entrevoir un vrai fond de gentillesse que sa tendance à trop réfléchir taisait. C'était cet aspect d'elle que Reis se mit un point à faire ressortir.

Un miaulement strident et une exclamation surprise suivis d'un grand fracas de verre brisé ramenèrent brutalement l'androïde à la réalité et le fit se retourner du sofa. Siam était en train de filer comme une flèche vers la mezzanine tandis qu'Ysée se tenait au milieu d'une flaque d'éclats de verre, vestiges du vase qui décorait encore le coin du comptoir de la cuisine quelques secondes auparavant.

« Damn ! pesta la jeune femme, la main sur le cœur. J'ai failli marcher sur Siam et j'ai heurté le vase en sursautant. C'est malin, il y a du verre partout... »

Reis remarqua qu'en plus d'être pieds nus suite à sa douche, Ysée avait aussi laissé ses lunettes à l'étage. Il se leva en priant l'humaine de ne pas bouger.

« Sans tes lunettes, tu risques de marcher sur un éclat. Attends. »

N'ayant d'autre choix, Ysée obéit et plissa les yeux pour espérer voir jusqu'où s'étendait la pluie transparente par terre. Elle était cernée de partout. Reis la rejoignit et se posta devant elle.

« Accroche-toi. »

Il se pencha et attrapa la jeune femme à l'arrière des cuisses pour la soulever. Celle-ci eut tout juste le réflexe de se saisir des épaules de Reis pour se tenir à lui que celui-ci venait déjà de la hisser sur le comptoir derrière elle.

En relevant la tête, l'androïde croisa une hébétude figée dans le bleu-vert des yeux de l'humaine. Cette dernière en était pantoise à un point qu'elle ne sut quoi faire articuler à ses lèvres entrouvertes ni remuer le moindre muscle.

Reis aussi était surpris. C'était bien la première fois qu'il voyait Ysée avec une telle figure. Il lui semblait même que son cerveau en surchauffe s'était éteint. Ou au contraire était-il en train de friser l'implosion. Ses joues roses parlaient pour elle.

Après un long moment à se dévisager l'un l'autre, il cilla.

« Cinquante-cinq kilos ? Ce n'est pas un peu faible pour ton mètre soixante-quinze ? »

Ysée écarquilla de grands yeux outrés mais n'eut pas le temps de répliquer car Reis se séparait déjà d'elle. Elle n'avait pas besoin d'un pèse-personne !

« Ne bouge pas, le temps que je balaye les débris », la pria l'androïde en allant chercher ce qu'il fallait.

Les bras de la jeune femme retombèrent avec mollesse quand les épaules de Reis ne furent plus là pour les soutenir. Son esprit resta blanc quelques instants avant de frissonner de gêne en réalisant ce qui s'était passé.

« T-Tu pouvais aussi juste me rapporter ma HD, bougonna-t-elle du bout des lèvres.

_ HD ? Comme Haute Définition ?

_ Mes lunettes, quoi. »

L'androïde étira un sourire amusé à cette comparaison alors qu'il s'emparait de la pelle et de la balayette de la cuisine.

« J'aime bien ton humour, avoua-t-il. Je suis sûr que tu as un petit côté clown quand tu as le public adéquat. »

La concernée se ratatina en serrant ses jambes l'une contre l'autre et se réfugia dans son silence protecteur avec une moue un peu penaude. Elle ne savait pas comment réagir ou quoi répondre. Il la prenait trop au dépourvu. Et ce geste... Reis ne pensait qu'à sa sécurité mais elle, elle n'avait pas pu ignorer la portée plus intime qu'il pouvait revêtir. Elle regardait beaucoup trop de séries à l'eau de rose...

Elle garda le silence tout en balançant un peu les pieds. Au fond, quel était le rôle de Reis ? Entre sa volonté à absolument la connaître mieux et ce qu'il venait de faire...

Elle secoua la tête. Quelle idiote. Les trois lois de la robotique. De toute façon, elle ne risquait pas la mort à marcher avec du verre brisé. Reis en faisait trop.

« Tu n'as toujours pas découvert ta fonction ? », finit-elle par demander.

La diode de Reis oscilla doucement quelques instants. Encore ce mur invisible qui arrêtait inlassablement ses recherches devant ce dossier Profil 0. C'était comme s'il était enfermé dans une immense salle vide dans laquelle il pouvait faire beaucoup de choses mais sans en connaître la teneur. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il devait faire quelque chose avec Ysée, la personne qui avait fait appel à lui, même de façon involontaire.

« C'est flou. Un patch correctif ou une mise à jour me fera du bien, je pense. Mais je ne suis pas sans but non plus. »

Ysée fit la moue. Décidément, elle était de plus en plus intriguée par cet androïde. Elle releva les yeux vers lui quand il se tourna vers elle avec un air confiant.

« Te voir plus sereine et apaisée est une finalité qui me conviendrait, par exemple. »

Elle cilla de surprise avant que son visage ne se tiédisse d'un léger renfrognement ténu d'une émotion plus fraîche.

« Sacré challenge. »

Une fois que le sol fût de nouveau praticable, Ysée se hâta de sauter par terre et murmura des remerciements du bout des lèvres avant de filer récupérer ses lunettes et des chaussons.

En ne voyant pas sa colocataire humaine redescendre plus tard, Reis comprit qu'elle était partie se réfugier une nouvelle fois dans sa bulle solitaire ; sans doute pour écrire ou écouter de la musique. Cette fuite l'intriguait car il ne comprenait pas. Ysée s'agaçait-elle d'avoir été affublée d'un androïde à moitié fonctionnel ? Non, ce n'était pas ça.

Cela ne lui plaisait pas de l'admettre, mais Reis devait reconnaître que les paroles de la fuyarde n'étaient pas si exagérées. Découvrir le mystère Ysée et faire en sorte de l'aider, le tout en quelques jours, était une gageure, même en étant capable de millions de calculs simultanés.

L'androïde ne retrouva l'humaine qu'en début de soirée quand elle redescendit pour s'occuper du dîner avec Siam sur ses talons.

« L'inspiration était au rendez-vous ? » essaya-t-il d'un air engageant.

Ysée papillonna des paupières, étonnée qu'il ait deviné si facilement la nature de son activité.

« Oui... J'avance comme je peux. »

Il la laissa allumer la télévision alors que sa curiosité le titillait à nouveau avec ferveur. Si elle ne craignait pas de soumettre ses écrits sur internet à la vue de tous, pourquoi rechignait-elle à en dire plus ?

En fait, la réponse était à présent évidente : la crainte d'être jugée par ceux qui la connaissaient. Faire un rapprochement entre la personnalité qu'elle affichait à son entourage et le contenu de ses écrits devait constituer une forme de peur pour l'écrivaine amateur. Les humains avaient cet étrange paradoxe de pouvoir se livrer avec plus de facilité à des inconnus qu'à leur entourage proche.

« Ton lectorat te fait des retours quand tu publies ? »

La jeune femme eut un sourire. Un vrai. Doux et réservé. Un sourire qui indiquait qu'elle avait été touchée à un point agréablement sensible.

« Ça arrive. Dans l'ensemble, les gens qui me lisent aiment bien », avoua-t-elle d'une petite voix.

Sans avoir à chercher loin, Reis devinait que la passion d'Ysée constituait une fierté pour elle et recevoir des retours positifs à ce sujet devait rassurer son ego peu mis en avant. Il était plaisant de la voir avec ce visage heureux.

L'androïde ne chercha pas à remettre sur la table le contenu des écrits mystères pour ne pas gâcher cette note positive et laissa son ouïe s'accrocher au flot de paroles de la télévision.

C'était une de ces émissions de variétés qui débattaient de tout et de rien. Celle-ci avait volontairement mis un bandeau racoleur pour appâter le téléspectateur distrait : Faut-il craindre les androïdes ? Un sujet intarissable qui promettait moult accrochages et risques de bad buzz.

Reis fut captivé en entendant l'un des chroniqueurs de l'émission parler d'un meurtre d'humain par un robot dans la ville de Detroit, quelques jours auparavant. D'un côté se trouvait le clan des paranoïaques qui voulaient détruire tous les androïdes sans procès et de l'autre, les plus réservés cherchaient à comprendre ce qui avait pu pousser un androïde à agir de la sorte.

Ysée suivit elle aussi avec attention le bref reportage et finit par froncer du nez.

« Moui. Vu le profil du type qui s'est fait tuer, il n'avait pas l'air d'un ange non plus...

_ Qu'importe, coupa Reis. Cette action va à l'encontre des lois de la robotique et surtout du programme de cet androïde. Il ne pouvait pas faire du mal à un humain, c'est impossible.

_ Comment expliquerais-tu son geste, alors ? »

Il ouvrit la bouche mais ne sut quoi répondre dans un premier temps. C'était tellement impensable.

« Je ne sais pas. À part une défaillance dans son programme, je ne vois rien d'autre. Et encore, de là à tuer... »

La jeune femme à ses côtés décelait la confusion que cet événement générait chez Reis. Après tout, il ne pouvait pas comprendre comment une machine pouvait aller à l'encontre des ordres qui lui étaient donnés. Elle-même se demandait comment cela était possible. De plus, une machine ne ressentait rien par définition. Or, que ce soit par haine, peur ou par sadisme, tuer quelqu'un était un geste animé par une émotion.

Un instant, Ysée eut peur. Reis serait-il aussi capable de ce genre de chose ?

Justement, celui-ci capta l'ombre du malaise qui voilait le visage de la jeune femme et se hâta de la rassurer.

« Ysée, je ne te ferai jamais de mal. Je lance régulièrement des diagnostics de bon fonctionnement pour m'assurer que tout va bien. Cet androïde est un cas isolé et exceptionnel. Même si je ne suis pas terminé, tout en moi me commande de vouloir le bien des humains. Le tien, en l'occurrence. »

Elle opina du chef en signe de compréhension, bien qu'elle paraissait toujours un peu hésitante.

« Vous autres androïdes n'avez vraiment aucune volonté propre ? Aucun libre arbitre ?

_ Pas dans le sens auquel tu l'entends. Je peux choisir par moi-même d'aller lire un livre ou commencer directement à préparer le dîner, mais avec les humains, les choses sont plus nuancées. Nous fonctionnons plus par logique tout en imitant vos émotions. »

Il illustra sa pensée par un exemple : s'il devait se retrouver face à deux personnes qui menaçaient mutuellement de se tuer et qu'il ne pouvait en sauver qu'une seule, son intellect binaire le dirigerait vers le choix le plus « logique ».

« Sauver un enfant par rapport à un adulte, par exemple, expliqua-t-il. Ce n'est pas vraiment un libre arbitre. Ce n'est que du factuel. »

Ysée prit en compte ces données. En effet, les androïdes n'éprouvaient pas de sentiments, quand bien même ils en affichaient. Ils n'étaient que des mimes rationnels. Elle réfléchit quelques instants.

« Donc, si je reprends ton exemple : si j'étais face à une autre fille de mon âge mais qu'elle était dotée d'un QI exceptionnel destiné à découvrir le vaccin contre le cancer, tu la sauverais elle.

_ Non. »

Elle cilla de surprise.

« Non ?

_ Non, c'est toi que je sauverais, Ysée, affirma Reis sans faiblir. Parce que... »

Sa phrase se perdit tout à coup dans un silence bancal qui le fit ciller à son tour. Ysée le guetta un moment, intriguée par cette drôle de figure un peu figée qui pouvait ressembler à du malaise.

Elle finit par abandonner après quelques associations d'idées évidentes :

« Ah, oui. Parce que tu m'as été assigné. Oui, c'est logique, quelque part. Dommage pour la recherche contre le cancer, mais logique. La loi de la robotique, tout ça, tout ça... »

Reis la regarda retourner à la cuisine, toujours raide. La déduction d'Ysée était loin d'être incohérente, mais ce n'était pas à ça qu'il avait pensé en premier.

Non. Il aurait sauvé Ysée parce qu'il... l'appréciait ?

Cet argument n'était pas logique. Reis aurait dû être mis en contradiction entre le fait qu'Ysée soit sa « protégée » et le fait que la vie de l'autre fille apportait une plus grande valeur ajoutée au monde grâce à son intelligence. Mais non. Il avait instinctivement songé au fait qu'il...

L'androïde secoua la tête, gêné par une sorte de grésillement invisible qui agitait ses lignes de code et sa LED temporale. Peu importe de quoi il s'agissait, il lui faudrait surveiller ça de près.


Les prémices de la faiblesse :) Il faut bien commencer quelque part.