Ilinka avait craint un genre de pèlerinage très religieux, mais même si le rituel du solstice d'hiver était bel et bien la raison de leur venue à tous, le festival était avant tout une occasion pour toutes les tribus présentes d'échanger et de se rencontrer. Le commerce allait bon train, chacun ayant amené les spécialités de son clan pour les troquer contre des biens souvent introuvables au quotidien. Les chamanes ne chômaient pas, servant d'intermédiaires entre leurs tribus respectives pour négocier contrats d'union et promesses de fiançailles. Enfin, c'était aussi pour beaucoup le seul moyen de revoir des membres de leur clan de naissance, et de prendre des nouvelles de ceux qui n'étaient pas venus participer au festival.

Brel'om l'avait ainsi fièrement présentée à deux de ses cousins et à une tante, venus avec le reste des Jib'bôk, tandis que Hussa, fils de Dassan, né Im'amî et devenu Jib'bôk en épousant une de leurs femelles, vint s'enquérir de sa mère et de ses jeunes frères faisant toujours partie du clan.

En écoutant, Ilinka avait découvert tout un monde, toute une société avec ses propres règles et lois, au-delà des limites à présent familières du territoire des Im'amî. La plaine où se déroulait le festival était ainsi une zone franche. Aucune guerre, aucune violence n'y était autorisée, en dehors de celle prévue dans les rituels. En son centre, un puits sombre était une zone taboue, interdite à tous sauf aux chamanes. A son échelle, la prairie gelée était une image d'Iridia dans son ensemble, entre secrets et traits d'union entre tous les wraiths. Chacun respectait les codes et les lois des lieux. Y compris deux tribus, entrées en guerre quelques semaines auparavant pour une histoire de territoire de chasse. Leurs membres respectifs se toisaient, ouvertement hostiles, mais aucun n'osait faire un geste. Leur animosité était de toute manière noyée dans la joie et la convivialité ambiante.

Une autre tribu avait subi une terrible épidémie, qui avait exterminé presque toute leur jeune génération. En plus d'innombrables témoignages de compassion et de soutien de la part des autres, ils ne tardèrent pas à recevoir des propositions d'adoption. Plusieurs tribus arrivaient à la limite de peuplement que leur permettaient leurs territoires, et offrir leurs enfants était un moyen d'éviter la surpopulation, sans massacre. Et après tout, échanger trois bambins mâles – dont rien ne garantissait qu'ils arriveraient à l'âge adulte – contre un chasseur en pleine santé ne demandant pas mieux que d'apporter du sang frais à son nouveau clan, c'était avantageux...

Moralement, Ilinka sentait qu'elle aurait dû être choquée par ces pratiques, mais elle n'y parvenait pas vraiment. Car malgré les contrats et les négociations, les individus n'étaient jamais oubliés dans les transactions. Ainsi, plusieurs jeunes mâles furent échangés, à l'essai. Ils étaient envoyés dans une nouvelle tribu avec l'objectif d'y trouver une compagne, mais avec l'assurance que si, au bout d'un certain nombre d'hivers, ils n'y parvenaient pas, ils pourraient revenir au nid maternel.

D'autres couples, visiblement déjà formés, mais pas encore autorisés par leurs clans respectifs, négociaient eux-mêmes et avec force leur droit à fonder une famille. Certains s'alliaient même. Les Gurtarak autoriseraient-ils Missa, fille de Uri'za, à partir fonder son nid dans la tribu Firen, avec Juoo, fils de Kri'kmal, si en échange Oma'hal, Rahum et Pakal, trois superbes chasseurs à la peau bleue, rejoignaient leurs compagnes choisies auprès des Gurtarak ? Et ainsi de suite. C'était fascinant à observer. Elle se sentait presque comme une ethnologue étudiant des sociétés primitives. Ce qu'elle était un peu, au fond.

« Hey, Ilinka, qu'est-ce que tu fais ? » lança Jitik, se laissant tomber lourdement à côté d'elle sur l'herbe gelée.

Surprise à épier une conversation qui ne la concernait pas, elle verdit.

« Heu... » Jitik, ayant suivi son regard, pouffa.

« Tu te demandes comme se passeront les négociations pour toi ? »

« Heu... »

« Moi, j'avoue que j'hésite. Pour mon premier compagnon, je veux dire... D'un côté, un Im'amî serait bien parce qu'on est sûr qu'on a la même manière de vivre... mais... (Elle jeta un regard envieux à deux mâles musculeux en simple tunique, occupés à couper des bûches pour alimenter un brasero.) Ils ont du beau monde dans les autres tribus... »

Surprise, Ilinka pencha la tête sur le côté, détaillant sa sœur adoptive.

« Mais je croyais que... Hattma... » gesticula-t-elle un peu maladroitement.

Jitik sourit.

« Je l'aime bien, c'est vrai... Il est gentil, bon pêcheur et très doué pour... tu vois comment ? (Verdissant de plus belle, Ilinka opina.) Mais... je sais pas... Si c'est le meilleur... pour vivre avec... (La jeune femelle se redressa avec un air joyeux.) Mais de toute manière, tant que je n'ai pas maîtrisé la transe du temps, et lui les rites des âmes, et que les chamanes n'auront pas dit qu'on peut prendre compagnon, ça sert à rien d'y réfléchir... Au faite, mère nous attend pour la préparation de ce soir. On y va ? »

Se relevant à son tour, Ilinka acquiesça.

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« Encore ! »

Ignorant ses genoux qui semblaient vouloir se détacher de son corps, Zen'kan se redressa, levant la hache qui semblait peser une tonne au-dessus de sa tête.

Faisant tournoyer la redoutable hallebarde qu'il avait appris à manier plus de trois millénaires auparavant, Vizel'kan l'attaqua une fois encore. Le coup résonna dans tout son corps, le faisant presque ployer sous sa puissance.

Depuis qu'il avait reçu son arme sur mesure, Kizu'kan s'était fait un devoir de l'entraîner sans pitié. Aujourd'hui, Zen'kan n'avait qu'un seul objectif : encaisser et parer tous les coups de ses aînés, qui s'entraînaient en continu sur la cible vivante qu'il était devenue. Après plusieurs heures de ce traitement, tous ses muscles lui faisaient mal, il tremblait d'épuisement et la faim lui rongeait les entrailles, mais le maître de la garde ne semblait pas prêt à le laisser partir – et lui-même n'était pas prêt à demander grâce. Sa fierté l'en empêchait. Son corps lâcherait avant qu'il n'implore pitié !

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Le rituel du solstice avait duré du lever au coucher de la lune. Trop complexe pour qu'elle en comprenne tous les tenants et aboutissants, Ilinka s'était contentée de faire ce qu'on lui disait et de rester sagement un pas en arrière de Zalinn, observant en silence la longue succession d'implorations, d'offrandes sanglantes, et autres chants sacrés.

Une fois l'astre nocturne disparu sous l'horizon, chaque clan était reparti à son propre petit campement au sein de la mer de tentes, et bien que fatiguée, encore trop électrisée par l'atmosphère exaltée de la cérémonie, elle avait accepté avec joie la coupe d'infusion de narbok fermenté bien chaude que lui tendait Palaaq, ainsi qu'une place autour du feu où s'étaient regroupés les jeunes du clan. Ils discutaient de tout et de rien, faisant passer entre eux une pipe semblable à celle de Taressm, dont le contenu étrangement acide la fit tousser lorsqu'elle osa y goûter, et malgré la fatigue et le froid qui la faisaient sporadiquement frisonner, elle se refusait à partir, prise dans la profonde intimité que créait leur cercle de lumière au milieu des ténèbres, en cette fin de nuit glaciale. « Viens. »

D'un geste aimable, Galor l'invita à le rejoindre sous la grande fourrure dont il s'abritait en compagnie de Him'tal. Les deux jeunes chasseurs se poussèrent pour lui faire une place, et elle se retrouva soudain bien au chaud, l'épaisse peau renvoyant efficacement la chaleur du feu, et les deux mâles formant de très efficaces remparts contre les courants d'air.

C'était confortable, rassurant, et tellement agréable. Elle était bien, maintenant qu'elle n'avait plus froid, à regarder les flammes danser, écoutant sans y prêter attention les conversations qui se déroulaient autour d'elle, les pensées de tous, légères comme des papillons, flottant dans l'Esprit.

Profitant que Galor était plus grand qu'elle, elle appuya sa joue sur son épaule, se laissant dériver dans ce présent si paisible et si parfait.

Elle voyait presque, au travers des lueurs dansantes, les milliers de générations qui les avaient précédés, et celles qui leur succéderaient. Des âmes encore jeunes, pleines d'espoirs et de promesses en l'avenir. Génération après génération. Combien de fois ces mêmes discussions à cœur ouvert avaient-elles eu lieu ? Combien de fois les mêmes espérances folles avaient elles été avouées à mi-mots, sous les regards et les rires de connivence ? Tant de secrets que chacun croyait uniques, mais partageait avec les autres. De l'autre côté du brasier, Jitik riait à une plaisanterie de son voisin dont les perles d'os poli scintillaient dans la nuit. A moins qu'il ne s'agisse d'une jeune Zalinn et d'un tout aussi jeune Tikan ? C'était merveilleux. Parfait. Presque parfait. Sa famille, ses amis lui manquaient. Ils manquaient à ces instants pour les rendre absolument parfaits. Et la sensation douce-amère que cela lui provoquait n'ajoutait qu'une couche de plus à l'absolu du moment. Une larme roula sur sa joue. Joie ? Tristesse ? Espoir ? Nostalgie ? Tout cela à la fois ?

D'un revers de main, elle l'essuya, refoulant et riant tout bas à ses émotions contradictoires.

Passant un bras dans son dos, Galor la serra doucement contre lui en une embrassade rassurante et douce qui l'aida à s'ancrer dans l'ici et le maintenant, et bientôt, elle se sentit capable de participer à la discussion houleuse mais amicale qu'il avait avec Him'tal et deux autres chasseurs, à propos de la meilleure méthode pour achever efficacement un Hun'tan.

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Noodh'al lui avait dit que des tribus avaient avec eux des humains. Elle n'y avait plus pensé, jusqu'à ce qu'elle en aperçoive un, vêtu à la manière des clans du Grand Océan des âmes, accroupi près d'un feu.

Elle n'avait pas fait dix pas dans sa direction qu'un immense mâle l'arrêtait d'une main ferme. « Tu approches pas. » siffla-t-il lorsqu'elle ne fit pas mine de reculer.

« J'aimerais juste parler à l'humain là-bas. » « C'est notre humain. Tu approches pas... Im'amî. » gronda-t-il après avoir détaillé ses vêtements et les broderies qui les ornaient.

« Justement. Il n'y a pas d'humains, chez les Im'amî. J'aimerais juste lui parler. Je vous promets. Rien d'autre. Je suis même pas une mange-vie ! » supplia-t-elle, levant les paumes en signe de bonne foi.

Le guerrier sembla réfléchir un instant, puis il la laissa passer, lui emboîtant le pas d'une manière vaguement menaçante, alors que l'homme, que le manège avait interloqué, la regardait approcher avec méfiance.

« Bonjour. » offrit-t-elle, agitant la main en guise de salut.

« Bonjour. » répondit l'homme, imitant les vocables que ses cordes vocales ne pouvaient produire, d'une manière similaire à celle qu'utilisait Rosanna lorsqu'elle s'exprimait en wraith. « Est-ce que vous seriez d'accord de répondre à quelques questions sur votre mode de vie ? » L'homme jeta un regard au mâle qui la surveillait toujours, puis il opina.

« Super. Merci. Je m'appelle Ilinka. Et vous ? » « Irm'at, fils de Mulli. Comme les galets qui roulent dans les vagues d'automne, l'odeur du vent du sud sur les dunes, et le son de mes pas dans mes mocassins. »

Un instant, les mots ne firent aucun sens, puis elle comprit. Il avait un nom wraith, avec une composante vocale et une composante télépathique. Mais faute de pouvoir lui transmettre directement cette seconde partie, il la lui décrivait.

« Oh, moi, c'est la lumière d'une torche dans la nuit, l'émotion qu'on ressent quand l'aube arrive, et l'odeur de... d'une fleur d'été de là où j'ai grandi. » offrit-t-elle, tâchant de traduire en mots les sensations et émotions de son nom télépathique.

Un vague sentiment approbateur la traversa, alors que le molosse qui la surveillait semblait se détendre un peu dans le silence retombé.

« Heu... Quel est votre rôle... dans la tribu ? » bafouilla-t-elle, guère satisfaite de la formulation.

Irm'at sourit.

« Je taille le bois. Pour faire des sagaies, des bols, les perches des tentes, et beaucoup d'autres choses. »

Ça répondait à sa question, mais pas vraiment.

« Vous êtes un membre de la tribu ? » « Oui ? » répondit-il, perplexe. « Je veux dire, comme les wraiths ? » L'homme fit la grimace, comme s'il trouvait sa question stupide.

« Non ! Je ne suis pas un wraith. Je ne serai jamais un mange-vie. Mais c'est mon clan, et j'y suis utile. »

Si sa tribu était semblable aux Im'amî, cela signifiait qu'il pouvait et devait participer à la vie quotidienne du clan, mais ne pourrait jamais y avoir un rôle significatif, ni y fonder une famille.

Presque comme si, aux yeux de la tribu, il était à tout jamais un enfant.

« Et comment vous êtes devenu membre de la tribu ? » « Je suis né Kratoga. »

« Ooooh... Et comment les Kratoga ont pris des humains avec eux ? » demanda-t-elle, se retournant un peu pour inclure le mâle qui la surveillait toujours dans l'échange.

« On ne tue pas les enfants. » siffla ce dernier, semblant outré à la possibilité qu'elle puisse croire une chose pareille.

«Les Im'amî non plus, mais... »

« Ton clan ne mange pas les enfants, mais il les relâche. Ça revient à les tuer, s'ils sont trop petits. Les Kratoga ne font pas ça. Les petits restent jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour pouvoir repartir par eux-mêmes. La plupart ne partent jamais. Leurs frères et leurs sœurs sont nos larves. Ils font partie du clan. Mulli, la mère d'Irm'at, a mangé dans les même plats que moi, j'ai appris à pagayer en même temps qu'elle et elle n'est jamais partie. Je suis devenu un mange-vie. Pas elle. Alors je prends soin d'elle et de ses petits, et elle veille sur les miens. »

Pas étonnant que ces orphelins restent avec les prédateurs qui avaient massacré leurs véritables familles, si c'était tout ce qu'ils avaient jamais connu. D'autant plus que si sur Iridia, les choses se passaient comme dans le reste de Pégase, il était probable qu'ils ne parlent même pas les dialectes humains locaux, et que leurs congénères, les voyant arriver vêtus et parlant comme leurs bourreaux, les massacrent à vue.

Mais le mâle avait raison sur un point : il était sans aucun doute infiniment plus charitable de les adopter que de les laisser mourir dans les bois...

« Merci beaucoup. A tous les deux, pour avoir répondu à mes questions. Je vais pas vous déranger plus longtemps... »

D'un grondement approbateur, le guerrier s'écarta. « Attendez ! »

L'appel de l'homme la fit se retourner.

« Oui ? »

« Pourquoi vous êtes venue me parler ? » « Les Im'ami ont pas d'humains dans leur tribu... J'étais curieuse de savoir comment ça peut marcher ailleurs. »

« Pourtant, vous savez parler aux humains. » nota Irm'at. « La plupart des wraiths ne savent pas. »

Soupirant, elle réfléchit à comment expliquer les choses malgré l'ordre de la Reine-sans-nom.

« Je suis pas née Im'amî. Mon ancienne tribu a aussi des humains, mais c'est très différent... »

L'intérêt se peignit sur le visage de l'homme. « Oh. C'est comment ? » Une question à laquelle elle allait avoir beaucoup de peine à répondre.

« C'est pas pareil... Les humains viennent pour... ne pas... être chassés ? » « Ils rejoignent le clan quand ils sont adultes ? » demanda l'homme, soudain dévoré de curiosité. « Heu... oui ? »

« Mais ils n'ont pas peur ? » « Je... je ne sais pas... et je dois y aller. Je suis désolée... » s'excusa-t-elle, chancelant presque sous la douleur de la migraine qui l'avait saisie alors qu'elle jouait avec les limites de l'ordre.

Irm'at eut l'air un peu déçu, mais personne ne la retint, et avant même qu'elle n'ait rejoint la tente de Zalinn, elle se sentait déjà mieux.

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Le grand rituel terminé, les clans les plus pressés avaient plié bagage dès l'aube. Les Im'amî étaient repartis quatre jours plus tard, la négociation de quelques mariages interclaniques ayant fait traîner les choses.

Loin d'être les derniers, c'est quand même à une plaine plus qu'à moitié désertée qu'ils avaient tourné le dos.

De loin, elle avait vu les Kratoga démonter leur propre camp, quelques silhouettes, plus frêles et plus petites, s'activant discrètement parmi leurs rangs. Mais elle s'était bien gardée d'approcher, peu désireuse de retenter l'expérience des limites douloureuses du silence qui lui était imposé.

Ils rentraient avec deux mâles nés Im'amî en moins – ces derniers partis rejoindre d'autres clans –, la promesse que Nub'tali (de quelques années son aînée) irait rejoindre les Vit'or'mok et le mâle qu'elle s'y était trouvée dans l'année suivant sa maîtrise de la transe du temps, et enfin le nouveau compagnon de Luma, un guerrier féroce qui arborait fièrement les trophées arrachés aux corps de ses ennemis vaincus. La chamane était venue en laissant ses trois autres mâles au camp d'hiver, et Ilinka ne pouvait s'empêcher de se demander comment ces derniers allaient accueillir le nouveau venu.