Dory Zimmer rappela à son élève les divers exercices qu'il avait à résoudre avant de saluer la mère de ce dernier puis de quitter leur appartement. Le week-end venait peut-être de débuter mais les enfants en difficultés scolaires ne pouvaient se permettre le luxe d'une grasse matinée puisque pour certains, les cours de soutien avaient lieu dès l'aube.

La femme jeta un coup d'œil à sa montre et soupira, elle devait être chez un autre de ces élèves dans moins d'un quart d'heure ce qui, avec le trajet à pied, ne lui laissait pas le temps de faire un court détour pour s'acheter un café. Elle avait peut-être cruellement besoin de caféine pour tenir jusqu'à l'heure du déjeuner mais elle ne pouvait se permettre de perdre son travail.

Sans attendre, elle emprunta les escaliers pour rejoindre le hall d'entrée de l'immeuble où elle reconnut la jeune blonde qu'elle avait croisé, quelques jours auparavant, lors de l'audience de Nicholas à laquelle elle était arrivée en retard. Son visage devint rouge, de honte mais aussi de colère. Elle empoigna le bras de la juge et la tira, sans sommation, à l'extérieur pour l'éloigner, le plus possible, des habitations.

« Vous voulez que je me fasse virer ou quoi ? Comment est-ce que vous avez su que j'étais ici ? Si mes nouveaux employeurs découvrent qui vous êtes, qu'est-ce qui se passera ? » Gronda-t-elle, sans pour autant hausser le ton, pour ne pas attirer l'attention.

« L'école de perfectionnement où vous travailliez m'a dit que vous aviez démissionné. J'ai contacté vos nouveaux employeurs qui ont bien voulu me renseigner. » Informa Emma.

« Qu'est-ce qu'ils vous ont dit ? Ils ont dit que j'avais démissionné ? » S'étonna-t-elle avant de reprendre : « Si je me fais virer de ce nouveau travail, je n'aurais plus rien pour vivre. Je n'ai pas envie ... Je ne veux pas que cette histoire me cause plus de problème. »

« Je n'ai pas du tout l'intention de vous créer des ennuis, vous pouvez me croire. »

La blonde comprenait parfaitement sa situation. Mère célibataire, elle devait jongler entre deux emplois pour subvenir aux besoins de son fils malade. Fils qui était à présent en centre de détention pour un crime qui hantait le pays tout entier. L'intégralité de son histoire était connue de tous, chaque personne dans la rue pouvait la reconnaitre et cette mauvaise pub était sans aucun doute la raison pour laquelle elle avait été mise à la porte de son autre travail.

Sa vie était déjà compliquée mais, du jour au lendemain, elle était devenue un enfer. Elle faisait en sorte de garder le cap mais, malgré tous ses efforts, le bateau continuait de couler et elle finirait, tôt ou tard, par se noyer.

« Est-ce que vous connaissez cette fille ? » Demanda-t-elle en lui montrant la photo d'Ava qui se trouvait dans son carnet de note.

« Pourquoi ? Je devrais ? » Répondit Dory, sur la défensive.

« Je crois que Nicholas était avec elle sur le lieu du crime. » Annonça la juge.

« Comment est-ce que ça se fait que, jusqu'à présent, il n'y a que mon fils qui a été... J'en étais sûr ! Ce n'est pas son genre ! Il n'aurait jamais eu le courage de tuer quelqu'un ! »

« Elle n'a pas encore admit sa culpabilité. Il nous faudrait les aveux de votre fils. » Informa la blonde qui vit une lueur d'espoir s'allumer dans ce regard épuisé.

« Et s'il le fait ? »

« En fonction de ce qu'il voudra bien nous dire, sa peine pourrait peut-être être allégée. »

« Très bien ! Je lui demanderais d'avouer ! Je n'ai même pas pu joindre les parents de la victime... Ca ne le fera pas revenir, mais j'aurais tant aimé leur parler ! »

« Que vous a dit l'avocat qui défend votre fils ? » Questionna Emma en grimaçant.

Lors d'une procédure pénale – ce qui était le cas pour l'affaire de Nicholas bien qu'il soit protégé par la Loi pour les mineurs – la famille du prévenu et la partie civile ne pouvaient entrer en contact pour éviter toute corruption de témoin ou l'échange de menace.

La juge Mills avait certes conseillé à la mère de Nicholas de présenter ses excuses à la famille en deuil mais par cela, elle avait voulu dire au tribunal, en face à face, avec énormément de personne comme témoin et non par téléphone sans que personne ne puisse attester que leur conversation entrait bien dans le cadre légal.

« Comment ça ? Quel avocat ? Oh... Je ne réponds jamais aux numéros que je ne connais pas... » Soupira la professeure qui repensa à ce numéro qui ne cessait de la harceler.

La blonde ne put s'empêcher de ressentir de la peine pour elle. L'entièreté de sa vie volait en éclat, elle était clairement dépassée par les évènements qui ne cessaient de s'enchainer. Arrachant une page de son carnet, elle décida de jeter une bouteille à la mer dans son océan de malheur.

« Tenez, je vais vous le noter ici. Si vous appelez ce numéro, vous serez en contact avec son avocat. Il vous en dira plus. »

« Vous êtes juge ? Vous avez le droit de faire ça ? » Questionna la brune.

« Disons que, ce que je suis en train de faire, ça fait partie de mon travail de juge. Compte tenu de la gravité du crime... Nicholas va avoir besoin d'un avocat. » Répondit-elle en sachant très bien qu'elle flirtait avec la limite de ce qui lui était autorisé de faire.

« Merci, du fond du cœur. »

« L'article 1 de la Loi sur les mineurs stipule que le but est d'assuré une bonne prise en charge des mineurs. Ce n'est pas qu'une question de délinquant et de victime, le but de la cour pénale pour mineur est de s'assurer que ces délinquants en bas âge ne seront plus impliqués dans des crimes ou des délits à l'avenir. S'il vous plait, faites-le parler, c'est pour son bien. »

Dory ne put retenir une larme de couler. Depuis le début de toute cette affaire, la jeune blonde était la première personne qui la traitait avec un semblant de gentillesse et d'humanité. A cause de cet horrible crime, elle avait perdu son fils, le peu de personne qu'elle côtoyait en dehors du travail lui avaient tournés le dos, elle s'était fait licencier, elle devait dormir à l'hôtel puisque son appartement était une scène de crime et elle n'avait plus personne sur qui se reposer.

Elle était tellement fatiguée mais ce simple geste lui redonna espoir. S'il y avait une chance, même minime, de pouvoir récupérer son fils et recommencer leur vie dans une autre ville alors elle allait se battre pour gagner même si pour cela, elle allait devoir lui tirer les vers du nez.

La journée passa à une vitesse folle si bien que lorsqu'Emma revint au bureau, la soirée avait déjà recouvert la ville de son voile orange. Les couloirs étaient vide et le bruit de ses pas, qui résonnait contre les murs, lui donna le tournis. Elle rêvait de retrouver le confort de son appartement, de prendre une bonne douche chaude avant de se glisser dans son lit douillet pour dormir – longtemps, très longtemps !

Lorsqu'elle arriva à son bureau, elle retrouva une Regina endormie sur un dossier. Elle déposa son sac au sol et s'approcha sur le pointe des pieds, veillant à faire le moins de bruit possible pour ne pas l'arracher des doux bras de Morphée.

Du bout des doigts, elle attrapa une mèche brune qu'elle vint glisser derrière son oreille pour libérer son visage, la nouvelle juge associée semblait être si fatiguée et pourtant, l'air apaisé qui planait sur ses traits détendu lui arracha un sourire. Elle qui était toujours si stricte, si concentrée, si professionnelle... La blonde n'eut aucun mal à comprendre qu'elle verrait rarement cet aspect de sa collègue alors, pendant quelques courtes secondes, elle se laissa aller à la contemplation.

Elle était épuisée et pourtant sa beauté n'en était en rien entachée. Les courbes de son visage étaient si parfaitement dessinée qu'elle donnait l'impression de sortir tout droit de l'imagination d'un artiste peintre. Ses sourcils étaient impeccablement brossés, son nez fin donnait un peu de volume à la toile de son visage, le rougissement de ses joues à cause de l'air frais la rendait humaine et ses lèvres, elles étaient si parfaite qu'elles semblaient avoir été taillé dans la pierre.

La jeune femme était d'une beauté sans pareille, le genre de beauté dont il est difficile de détourner le regard. Elle était si belle que, pendant un instant, Emma souhaita être – de nouveau – l'unique témoin de ce spectacle. Elle était éblouie par l'élégance de cette dernière comme si elle était en train d'admirer un coucher de soleil, une pluie d'étoile filante ou encore le reflet de la lune sur l'eau.

Sentant son téléphone vibrer dans la poche de son pantalon, elle revint à la réalité et s'éloigna du bureau pour répondre afin de ne pas la déranger.

Elle revint dans la pièce une petite demi-heure plus tard et constata que la brune était toujours dans la même position. Elle ferait mieux de la réveiller pour que Regina puisse dormir dans une position bien plus confortable, dans un lit bien plus moelleux que le bois de son bureau mais elle n'avait aucune envie de briser ce moment alors, à la place, elle alluma le radiateur électrique et le rapprocha de la jeune femme pour s'assurer que celle-ci n'ait pas froid.

« Vous êtes enfin revenue. Pourquoi est-ce que vous ne m'avez pas réveillée ? » Grogna Regina qui tenta de discipliner ses cheveux en se redressant.

« J'ai comme l'impression que cela fait quelques jours que vous dormez mal. Pourquoi est-ce que vous ne rentrez pas chez vous pour vous reposer ? » Souffla doucement Emma.

La brune préféra l'ignorer. Rentrer chez elle voulait dire faire face au vide et au silence, affronter la réalité et elle n'en avait aucune envie alors, après avoir remis un pansement par-dessus sa plaie qu'elle avait laissé à l'air libre quelques heures, elle empoigna son stylo et se remit à traiter le dossier sur lequel elle s'était endormie. Seulement, ce fut sans compter sur sa jeune collègue qui la força à ranger ses affaires pour la trainer dans un bar encore ouvert dans la rue.

« J'étais censée rentrer chez moi non ? » Fit-elle de manière sarcastique.

« Vous venez d'arriver et on n'a pas encore fait de pot de bienvenu. » Annonça la blonde qui divisa la bouteille de coca en deux verres.

« Non, ce n'est pas mon genre ce type de sauterie. »

« Allons, vous n'êtes pas une statue de pierre. Je sais qu'il y a un grand cœur qui bat derrière le masque. » Sourit Emma avant de reprendre : « On m'a dit que vous étiez en retard ce matin, non pas parce que vous dormiez mais parce que vous étiez dans une bibliothèque pour travailler l'affaire. Il y a quelques choses qui m'intrigue, est-ce que je peux vous poser une question ? »

Regina ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel en voyant que les informations circulaient bien vite dans ce tribunal si bien qu'elle avait l'impression de se retrouver dans une minuscule ville, perdue au fin fond du Maine, où tous les habitants se connaissent depuis des générations. Malgré son agacement qu'elle n'essayait pas de cacher, elle hocha doucement la tête pour lui donner l'autorisation de continuer.

« Pourquoi être venue ici ? Le tribunal pour jeune délinquant, ce n'est pas une carte de visite, ça ne vous sera d'aucune utilité lorsque vous monterez votre propre cabinet d'avocate. C'est beaucoup de travail, beaucoup de problème, personne n'a envie de venir ici. Vous êtes une juge reconnue alors pourquoi avois choisi ce tribunal pour jeune délinquant ? »

La brune marqua une pause et, bien qu'elle n'ait pas spécialement l'habitude de boire du soda, elle vida son verre d'une traite. Cette question la prenait de court alors elle laissa planner le silence au point d'être imitée par sa collègue qui termina également sa boisson.

« Vous voulez savoir ? Vous voulez vraiment savoir ? »

Sans lui laisser l'occasion de répondre, elle se leva de sa chaise et déposa quelques billets sur la table pour payer la note. Lui souhaitant une bonne soirée, elle s'en alla sans se retourner malgré les appels de la blonde.

Une fois à l'extérieur, elle commanda un taxi qui n'eut aucun mal à arriver. Assise sur la banquette arrière, la tête posée contre la vitre, elle observait le paysage qui défilait sous ses yeux en repensant aux mots de son homologue.

Pourquoi avoir choisi le tribunal pour mineur ?

Pourquoi l'avoir choisi dans une petite ville alors qu'elle aurait pu avoir une place dans un prestigieux tribunal ?

Pourquoi être venu ?

Pourquoi avoir choisi une ville aussi loin de celle où elle avait grandi et habité ?

Pourquoi ?

« Moi non plus je ne sais pas. » Murmura-t-elle doucement.