QUI LAISSE UNE TRACE, LAISSE UNE PLAIE
(avril 845)
Mike Zacharias
Hanji, couvre le chariot, il faut le faire passer ! Elle lève le pouce, le visage couvert de sang fumant, et mène ses troupes en avant vers la sortie du canyon. Elle est encore loin mais je devrais pouvoir les retenir ici le temps de la fuite.
Je fais signe au chef de l'escouade de recrues et nous nous jetons tous dans la mêlée, essayant tant bien que mal d'évoluer dans cet environnement étroit. Je couvre les jeunes du mieux que je peux, en m'occupant des nuques ; ils ont moins de chances de se faire choper en volant bas.
Bon sang, ils doivent être au moins quatre ou cinq, semant la terreur dans nos rangs. Ce ne sont pas tous des déviants, mais ils sont assez nombreux pour faire de réels dégâts. J'entends des cris ; une exploratrice tente de repousser la monstrueuse gueule d'un titan avec ses lames, mais elle n'a qu'un bras, l'autre est coincé dans la main géante. Je suis trop loin ! Au moment où je me dis que c'est fini pour elle, un jeune qui ne m'ait pas inconnu tranche à moitié le poignet, qui entraîne la fille dans sa chute. Bien, joli coup ! Il n'a pas froid aux yeux, celui-là ! Je vais me rapprocher afin de lui prêter main forte... si ce monstre veut bien me laisser passer !
C'est ça, essaie donc de m'attraper, gros tas ! Je virevolte autant que possible entre ses doigts, et les tranche d'un coup de lame. Mon câble se tend dangereusement, et je tire dessus pour rester en équilibre. Hé, en effet, ils sont bien plus solides qu'avant ! Le jeune se porte à ma rencontre et nous croisons nos lames sur la nuque du titan qui m'a attaqué. Bien joué, petit, mais baisse pas ta garde ! D'autres peuvent rappliquer !
Je me tourne vers le sud, vers la sortie du défilé, et constate que l'escouade d'Hanji a atteint son objectif. Du moins je l'espère, vu d'ici ça a l'air de barder là-bas aussi. J'aperçois vaguement des bras et des jambes qui fusent dans les airs ; Livaï doit faire un massacre, c'est sûr. J'ai bien fait de lui envoyer le chariot, au moins il sera sûr d'avoir accès à la réappro.
Une mâchoire géante claque près de mon oreille. Mon jeune associé est déjà reparti à la charge et je ne tarde pas à le rejoindre, tentant pour la première fois la botte secrète de Livaï. Je ne l'ai jamais réussie qu'en entraînement, c'est peut-être pas le moment mais... Je tends mes câbles entre deux nuques opposées, les serre bien fort dans mes mains et tire dessus de toutes mes forces. Je dois pas en avoir autant que lui car je ne parviens à faire que trois tours sur moi-même, tranchant comme un couperet fou les cous à ma portée. Je ne sais pas comment il s'y prend pour être aussi fort, ce nain démoniaque ! Je l'ai déjà vu faire au moins huit tours sans transpirer !
Je risque d'être en rade de lames. Je me pose au fond du canyon et constate qu'il y a déjà deux cadavres allongés au fond... Je me fais violence pour ne pas les regarder et évite autant que possible les pieds de mes ennemis qui manquent de m'écraser. La réappro est partie, il faut faire avec ce qu'on a. Je retourne un corps - un gamin terrorisé - et me saisit de son stock de lames, encore plein. Puis, je m'élance de nouveau, en espérant que mon gaz ne me lâche pas.
Mon jeune ami est suspendu à la paroi du canyon. Il essuie son front en sueur et je lui lance deux lames de rechange. Il lève le pouce, et les enclenche immédiatement. Ok, il n'en a plus non plus. La suite du combat risque d'être courte. Je suis prêt à en découdre. Il en reste un à achever. Les autres n'ont pas chômé. Mais c'était sans compter le fait que cette journée était mal barrée dés de le départ.
D'autres titans se glissent dans le défilé, nous bloquant ainsi l'accès la sortie sud. Nous n'avons plus que deux options : retourner en arrière et perdre les lignes avant - et trouver une mort moins rapide dans les terres sauvages - ou bien nous battre ici jusqu'à la mort. Le choix est vite fait. Je tiendrai compagnie à ces jeunots jusqu'à la fin s'il le faut. Je dois prendre la tête. Venez tous, suivez-moi ! On va leur rentrer dedans et passer en force, c'est notre seule chance !
Je m'apprête à lancer la charge, quand la tête du titan face à moi explose dans une gerbe de sang. En surgit une silhouette floue, tournoyante et rapide comme l'éclair. Elle nous fraie un passage parmi ces amas de chair mobiles et quand elle stoppe enfin en plein vol, je ne peux pas m'empêche de m'exclamer. Dis donc, Livaï, tu aurais pu arriver plus vite ! Je me faisais vieux, ici ! Il me répond avec sa superbe habituelle que je suis vieux de toute façon, et que tous les autres nous attendent à l'autre bout du défilé. Ok, mais si tu nous débarrassais de ces horreurs ? Je n'ai plus de lames et je suis en rade de gaz. Il reste concentré et m'annonce qu'il va se charger d'eux pendant que nous décampons.
Je passe devant lui, un peu amer à l'idée de ne pas pouvoir assister au spectacle. Si j'en crois son expression, il va les décimer avec joie. Je me fais pas de souci, il sait ce qu'il fait. Mon jeune camarade insiste pour rester afin de l'assister, mais je l'oblige à se replier. C'est quoi, ton nom déjà ? Claus Emmerich ? T'inquiète pas, il nous rejoindra. Remercie le ciel qu'il soit encore en forme.
T'as pas intérêt à crever, Livaï !
