Bonjour à toutes et tous !

J'espère que vous allez bien et que vous êtes prêts pour ce 44ème chapitre ! J'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire et je suis ravie de pouvoir vous le livrer - presque - à temps ce mois-ci !

Pour celles et ceux qui ne le savent pas, j'ai participé au camp NaNo le mois dernier et je l'ai entièrement consacré à mon histoire originale. J'ai plutôt bien réussi mon challenge, mais j'ai un peu laisser tomber Passages afin d'avancer le plus possible sur mes autres projets. Je suis donc au regret de vous annoncer que le chapitre 45 n'est pas du tout prêt, mais j'espère quand même avancer ce mois-ci pour vous le partager au début du mois de septembre. Ce n'est cependant pas une promesse, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas...

Dans le pire des cas, vous aurez la suite en octobre !

En attendant, je vous souhaite une très bonne lecture et je vous retrouve, j'espère, dans les reviews.


Chapitre 44 – Les deux pieds dedans


- Tu as vraiment – VRAIMENT ?! - renvoyé Gabin dans le nord ?! Mais tu es cinglé ?! J'espère que tu as une solution pour le sortir de la merde dans laquelle tu l'as mis parce que je te jure – je te jure - que s'il lui arrive quoi que ce soit, je te… je te… Trouve une putain solution, bordel !

Debout dans l'une des cabines téléphoniques de Rush Valley, un journal froissé dans son poing, au bord de la crise de nerf, Edward tremblait de tout son corps.

- Bonjour, Eric.

Edward tomba des nues. Ce n'était pas la voix de Roy, mais celle d'une femme. Il ouvrit la bouche plusieurs fois, incapable de penser, incapable de comprendre pourquoi c'était quelqu'un d'autre qui répondait au téléphone, comment ce quelqu'un d'autre était entré chez eux et comment il savait qui il était. Il allait raccrocher à la hâte lorsque la voix reprit :

- C'est Ruth. Roy a appelé Mme Christmas pour envoyer quelqu'un chez lui et répondre au téléphone s'il s'avérait que tu essayais d'appeler.

- Il est où ?! gronda Ed, à deux doigts de se mettre à hurler.

- Avec Gabin. C'est son équipe qui l'a escorté à South City.

- Quoi ?!

Il laissa ses yeux parcourir l'article de journal à vitesse grand V.

« Un an après les évènements de Fosset, un enfant de treize ans avec des faux papiers a été arrêté par les contrôleurs d'un train allant d'East City à New Optain. Après une enquête interne restée secrète jusqu'à aujourd'hui, le garçon a avoué se nommer Gabin Alstatt, frère de la terroriste Isabelle Alstatt, toujours recherchée depuis les actions terroristes qu'elle a menées en compagnie de l'alchimiste Andréa Rossetti, alias Eric Ford, lui aussi activement recherché […].

Après avoir fait ses aveux, le jeune adolescent a été transféré à South City. Arrivé en gare, sa tentative de fuite a forcé son escorte à lui tirer dessus. Si sa blessure reste superficielle, le jeune complice a été emmené à l'hôpital, retardant ainsi les autorités dans leur enquête. En effet, l'armée espère beaucoup des informations qu'il n'a pas encore révélées et qui pourraient mettre à mal les agissements d'Andréa Rossetti et de ses sbires. Le tribunal de la région sud entend ensuite accueillir Gabin Alstatt dans un orphelinat où il pourra reprendre une vie normale après une année d'errance passée en compagnie de hors-la-loi dont il a enfin pu réchapper ».

- Comment ça, c'est Roy qui l'a escorté ? QUI… ! Qui est-ce qui lui a tiré dessus ?!

C'était au tour de sa voix de se mettre à trembler et il essuya la sueur qui envahissait son front d'un geste vacillant.

- Ce n'est pas lui, bien sûr. Roy m'a dit que c'était son supérieur, un Général venu de Central. Il dit que Gabin affirme qu'il s'agit d'« Envy ». Roy m'a dit que tu saurais ce que cela signifiait.

- C'est pas possible… murmura Edward.

Le souffle lui manqua. Il lui sembla qu'on le plongeait dans un bain d'eau glacé. Son corps se tendait, ses poumons demeuraient incapables d'aspirer la moindre molécule d'air. Il plaqua sur sa bouche une main bouleversée et il se sentit chanceler. La vitre de la cabine le retint.

- Roy m'a dit de te dire de suivre tes plans comme prévu, continua Ruth avec nonchalance, sans doute inconsciente de l'effet que produisaient ses paroles sur lui. Il va te seconder et t'aider comme il peut pour que ta mission soit un succès.

- Non ! s'étrangla Edward. Non ! Il ne doit pas rester là-bas !

- Malheureusement, il est envoyé par ses supérieurs.

- S'il reste… S'il reste… I-Ils vont savoir… Ils…

Sa voix étaient parfaitement incontrôlable tout comme les quelques mots qu'il ne parvenait pas à aligner, mais sa poitrine le compressait trop pour qu'il réussisse à s'en préoccuper. Autour de lui, les passants ralentissaient, visiblement inquiétés par son état.

- Eric, ça va ?

- N-Non ! Non ça va pas ! murmura Edward en quelques souffles saccadés. Il va se faire tuer. J'veux bien y'aller ; j'vais y'aller. Mais il doit dégager… !

- Oula… Écoute, calme-toi. Roy est un grand garçon, je pense qu'il sait ce qu'il fait.

- Il sait rien ! s'emporta Edward et la colère lui redonna un peu d'oxygène. Si ce bâtard n'avait pas viré Gabin de chez nous – parce que je suis persuadé que c'est ce qu'il a fait… ! – rien de tout ça ne serait arrivé et je pourrais faire ce que j'ai à faire sans avoir à sauver la personne la plus surveillée du pays, éviter qu'on m'attrape, éviter que Roy se fasse choper et me battre, putain, me battre comme si j'en étais putain de capable, bordel ! Je peux pas me battre contre Envy, je vais me faire tu-

« Il doit absolument le faire avant le 25 novembre 1912. Sinon, il meurt. »

Le 25 novembre était encore loin d'être arrivé. Il avait donc peut-être une chance de s'en sortir. Ce n'était peut-être pas comme cela qu'il était censé mourir. À moins que Roy ait changé les choses en se mêlant à toute cette affaire.

C'est un cauchemar.

- Écoute, Eric, tenta de l'apaiser Ruth avec diplomatie. Je vais essayer de le recontacter pour lui dire tout ce que tu m'as dit, d'accord ? Tu as survécu à plus costaud que ça, hein ?

- Non. C'est Envy qui a tué Isabelle. S'il est là-bas, il va tout faire pour m'avoir et me faire cracher le nom de Roy. Voilà, ce qu'il va se passer. C'est un putain de piège et je suis putain de censé mettre les deux pieds dedans… !

Il y eut un silence pesant auquel Ruth finit par répondre :

- Vous avez une longueur d'avance : tu sais qu'il veut te piéger, et il ne sait pas que Roy est de ton côté.

Edward ne comprenait pas tout ce qui se tramait, mais le fait que Roy soit à South City avec Gabin ne représentait pour lui aucun avantage. Il ne savait pas comment son imbécile d'amant s'était débrouillé pour se mettre dans une telle situation, mais il avait déjà fait mieux, niveau stratégie. Toutes ces manigances allaient encore une fois lui attirer des ennuis et peut-être même le démasquer. Si Roy Mustang et Eric Ford se retrouvaient liés, l'avenir du pays s'en trouverait altéré. D'un autre côté, Roy pourrait intercéder en sa faveur lors de l'opération, faire perdre du temps à l'armée et, peut-être, empêcher les homonculus de se montrer : si le Flame Alchemist était sur le coup et se mêlait à cette affaire, ils n'avaient nul besoin de se manifester. Le héros d'Ishbal saurait très bien faire les choses.

- Est-ce que je peux le contacter directement ? s'enquit finalement Edward en se redressant.

- Malheureusement, je ne pense pas : il a déjà eu du mal à nous contacter… Il loge dans le QG de South City, alors toutes les lignes sont surveillées par l'armée.

- Je vois…

- Tu n'as pas un numéro sur lequel il pourrait t'appeler ?

- Non. J'appelle toujours d'une cabine téléphonique différente.

- Bon… Je reste chez lui dans tous les cas : je ferai l'intermédiaire pour vous. Est-ce que tu as autre chose à lui dire ?

- Oui. Dis-lui que si je sors de ce guêpier en un seul morceau, je risque de lui défoncer sa sale petite tronche de Colonel arrogant. Ah ! Et dis-lui qu'il aurait dû m'attendre au lieu de se précipiter comme il l'a fait ! Et si Gabin meurt, et si moi je meurs, ce sera entièrement de sa faute !

- Je ne vais certainement pas lui dire ça.

- Alors va te faire foutre.

Il raccrocha, et regretta aussitôt d'avoir si mal parlé avec la personne qui se proposait gentiment de faire l'intermédiaire. Préférant enfin la raison à la panique, Edward ferma les yeux pour souffler un grand coup. Malgré la présence de Roy pour le couvrir, il fallait qu'il invente une nouvelle stratégie pour échapper aux homonculus qui l'attendaient de pied ferme à la prison de South City. La situation promettait d'être plus dangereuse que prévue : il ne pouvait pas laisser les autres l'accompagner sans connaissance de cause.

Son rapport ne plut pas à Erwin qui décida de se retirer de l'opération. En plus d'être déjà surveillé, il était le seul à pouvoir communiquer avec l'ensemble du groupe Ocre, avait le contact d'Eden et des personnes du groupe Azur en construction : il ne pouvait donc pas risquer sa liberté dans une mission trop incertaine. Edward comprenait, mais sa présence l'aurait rassurée car il connaissait ses compétences et sa discipline : on ne manquait jamais d'hommes comme lui dans les instants imprévus.

- On va mettre en place un mot de passe pour que vous reconnaissiez mes hommes sur place, ajouta Erwin. S'ils prononcent le mot « éclair », vous répondez « tonnerre ». Cela vous permettra de confirmer votre identité et la leur. Ok ?

Edward se souvenait avoir déjà fait cela avec Isabelle. Avec les mots « hortensia » et « limonade ». C'était plus sûr, avec Envy potentiellement dans les parages… Ce serait plus sûr, maintenant que Gabin était devenu un otage.

Contrairement à Erwin, Paul et Bardo restèrent aux côtés d'Edward et firent la route avec lui jusqu'à South City le moment venu. Malgré sa conduite maladroite, ils traversèrent la région sans encombre et ne rencontrèrent aucune troupe armée. L'entrée dans la ville se fit plus difficilement car des gardes postés à l'entrée vérifiaient au hasard l'identité des véhicules entrant. Par chance, ils échappèrent à leur vigilance qui laissa néanmoins des sueurs froides dans le dos d'Edward. Les contrôles à l'entrée des villes n'étaient pas chose courante à Amestris et il doutait que cette exception soit de bon augure. En ce jour de regroupement à Central, il aurait imaginé que la surveillance serait renforcée là-bas. Mais il avait fallu que Roy…

- Ça s'annonce mal, constata Paul.

- Vous pouvez toujours vous retirer dans l'opération, suggéra Ed.

- Tout seul, tu vas seulement te faire flinguer, le contredit Bardo. On va voir ce que disent nos collègues.

Malgré les dangers auxquels ils s'exposaient, les deux membres du groupe Ocre postés à South City ne s'étaient pas dégonflés. Edward espérait seulement qu'ils seraient dignes de confiance, mais il savait qu'il pouvait se fier au jugement d'Erwin. Il roula donc dans un coin excentré de la ville, dans un parking miteux entouré d'habitats de fortune aux toitures de tôle et aux murs de palettes, carton et morceaux de débris. Edward sortit du véhicule pour observer les alentours, le cœur lourd face à la misère à laquelle il se devait de tourner le dos. Il passa ses mains sur son visage, enfonça ses doigts dans sa barbe pour se masser la mâchoire un instant, puis s'agenouilla pour poser ses paumes au sol et se concentrer.

South City contenait des milliers d'âmes, et il lui était difficile de savoir si les homonculus étaient parmi elles, surtout posté aussi loin de la prison. Cependant, il pouvait sentir les zones de vide en-dessous de ses pieds et visualiser les galeries sous-terraines construites pour évacuer la ville des déchets de ses habitants. Ils étaient peut-être munis d'une carte, mais les égoûts étaient si labyrinthiques qu'il ne pouvait qu'apprécier ses nouvelles capacités dont il testait seulement les effets et sur lesquels il avait prévu de se reposer presque totalement.

- Eric !

Edward releva la tête en sursaut, juste à temps pour voir apparaitre une fourgonnette militaire dans le parking désaffecté. Il se jeta derrière la voiture, le cœur battant, tandis que les deux autres se dressaient entre les arrivants et Edward. Le moteur fut coupé et les portières claquèrent. Les paumes plaquées contre le sol, le faux roux entendait leur pas autant qu'il les sentait. L'opération n'avait pas commencé qu'ils s'étaient déjà fait repérer.

- Vos papiers s'il vous plait, messieurs.

Il entendit Paul et Bardo fouiller leurs poches et leur tendre ce que l'agent leur avait demandé. Au bout de quelques secondes d'inspection, le militaire rendit les papiers :

- Faites attention, le temps est incertain. Il risque d'y avoir des éclairs.

- Peut-être même du tonnerre, répondit Paul au bout de quelques secondes d'attention.

- Eric Ford n'est pas avec vous ?

- Si, juste derrière la voiture.

Edward, soulagé, sortit de sa cachette de fortune et vint serrer la main aux deux hommes habillés en militaires :

- Je suis Charly, et voici Sean. Vous ne ressemblez pas du tout à la photo de vous qui circule partout.

- Il faut bien si je veux pouvoir me déplacer…

Charly lui rappelait le Greed du Devil's Nest, avec ses yeux perçants, sa coupe de cheveux hérissée et son nez de requin. Sean, lui, arborait une tête généreuse, chauve et aussi ronde que l'était son ventre.

- Votre barbe ne va pas nous servir si on veut entrer dans le QG militaire en tenue, fit remarquer Charly.

- Si je l'enlève, on risque de me reconnaître. Je ne pense pas qu'il se formaliseront d'une barbe entretenue. On ne devait pas passer par les égouts ?

- Si, et c'est ce qu'on va faire. Par contre, il faut qu'on crame votre véhicule.

- Quoi ? Pourquoi ?!

- Si on se fait repérer, elle risque d'être rapidement catégorisée. Elle est immatriculée, non ?

- C'est une fausse plaque. Et je dois la rendre à son propriétaire !

- Bon, bon… On peut peut-être s'arranger avec les gens du bidonville. Sean, tu t'occupes de ça ?

- Okay, pas de problème. Je dois la faire emmener où ?

- Je ne sais pas… À Dublith, peut-être.

- Ca fait loin.

- Alors une ville avant : il faut juste me dire pour que je puisse la récupérer.

- Ydfuxlukya ?

- C'est dans l'ouest, ça, non ? Ils ont vraiment des noms de ville à dormir debout, là-bas.

- Non, c'est juste au nord de South City.

- Ah.

- Bon, on fait comme ça. Je vais faire en sorte qu'elle soit déposée au parking de la bibliothèque municipale. J'ai besoin des clés.

- Ah, bien sûr.

Edward les lui confia à contrecœur, inquiet de savoir si ces manœuvres n'allaient pas faire de tort à Roy.

- Bon, commença Charly tandis que Sean fourrait les clés dans ses poches. Il y a des costumes militaires pour tout le monde dans le fourgon. Le but étant bien évidemment d'évacuer les prisonniers par ici et de les évacuer : quel meilleur déguisement que celui de l'armée pour y parvenir ?

- Ce n'était pas prévu comme ça, constata Paul.

- Oui, mais les choses ont changé depuis qu'ils ont choppé le petit Alstatt. On a malheureusement dû s'adapter et si on veut sortir de la ville sans être arrêtés, il vaut mieux se faire passer pour une troupe en action. Sean va rester ici pour, du coup, s'occuper de la voiture, mais aussi pour nous attendre et être prêt à partir dès que nous serons sortis avec tout le monde. Moi, je vous accompagne pour vous aider. Mais les égouts, c'est vous qui connaissez.

Edward hocha la tête, et enfila ses gants. En plus des cercles habituels placés dans les paumes de ses mains, il en avait brodé d'autres, plus petits, sur le bout de ses doigts. Avec dix cercles différents, il se laissait une multitude de transmutations à disposition. Cela lui permettrait de se battre contre lui et, surtout, de gagner du temps si l'opération tournait mal. Il récupéra ensuite un sac en bandoulière dans la voiture, ôta tous les papiers qui se trouvaient dans le véhicule et ferma les portières. Ensuite, il rejoignit Paul et Bardo dans la fourgonnette blindée d'armes et de costumes où ils revêtirent les tenues officielles d'Amestris. C'était ironique : voilà qu'il se mettait à porter l'uniforme alors qu'il avait refusé de le faire tout le long de son service militaire…

Lorsqu'ils ressortirent, Sean s'était éloigné pour dissuader les habitants du bidonville d'approcher. Charly leur fit aussitôt signe de le suivre et ils s'enfoncèrent dans un cul-de-sac entre deux immeubles de béton abandonnés. Là, ils trouvèrent une plaque d'égouts qu'ils soulevèrent pour accéder à l'échelle et au monde souterrain dans lequel elle s'enfonçait.

- Tenez, fit Charly en leur tendant à chacun une lampe torche et une frontale. On va en avoir besoin là-dessous.

- Vous êtes militaire ? interrogea Edward en installant la lampe sur son front.

- Oui, Sean aussi. On est d'ici. On connait Erwin de notre entrainement militaire : on était dans la même caserne, vers Dublith. Puis on a été séparés lorsqu'on a fini nos classes. Sean est à South City, désormais. Moi, à Tobha.

- C'est pas loin de la région Est, ça.

- On choisit pas nos affectations. Au moins, ça m'a évité Ishbal. C'est pas le cas de Sean.

Charly coupa la conversation là et s'enfonça dans les ténèbres souterraines. Les trois autres hommes vinrent après lui, rejoignant le trottoir dans les boyaux visqueux aux relents d'eau croupie. Edward s'était déjà retrouvé dans les intestins de Central City et connaissait suffisamment cet univers pour savoir qu'ils avaient évité les eaux vannes et leurs matières fécales. Ce n'était pas plus mal : l'odeur ne les suivraient pas dans les couloirs des geôles d'État et garantirait une discrétion supplémentaire.

Désormais, c'était à lui de passer devant et de guider le petit groupe à travers ces tunnels invisibles aux yeux des autres. Il sortit la carte de son sac et suivi ainsi les indications d'Erwin, s'écartant du chemin principal pour rejoindre des galeries plus étroites, sans bordures, plus tortueuses et, surtout, inextricables. Leurs pieds pataugeaient dans les eaux ménagères qui coulaient tranquillement en filets peu profonds.

Sans carte et sans élixirologie, il était certain de ne pas ressortir de cet endroit. De temps en temps, il demandait aux autres de l'attendre et il s'enfonçait au hasard dans la profondeur des conduits pour y perdre un carré de tissu sur lequel il avait peint de son sang des cercles élixirologiques : les mêmes que ceux qu'il avait gravé dans le tombeau temporaire d'Envy, sous la ville de Fosset. Il espérait ne pas avoir à s'en servir, mais il préférait prendre ses précautions plutôt que d'avoir à se battre contre un homonculus contre lequel il n'avait pas beaucoup de chance : surtout pas en protégeant une dizaine de personnes qu'il n'imaginait pas au meilleur de leur forme.

De temps à autres, Paul s'inquiétait de ce qu'il ne les conduise pas à leur perte, mais Edward le rassurait systématiquement. Il lui suffisait de déposer sa paume sur l'une des parois de canalisation et il ressentait les vies grouillantes au-dessus d'eux ainsi que la confirmation de l'itinéraire qu'il avait sous les yeux. Charly gardait un œil sur sa montre mais semblait lui faire confiance. Bardo se plaignait de temps à temps mais le suivait aveuglément.

Au bout de deux heures de tours et de détours aux apparences inutiles Edward trouva une pente douce qui remontait dans les étages qu'ils avaient descendus jusque-là.

- On y est presque, indiqua-t-il. Le retour sera moins difficile et moins long : rassurez-vous. Si nous devons nous séparer, je vous donne ma carte, Charly. Paul, tu as bien l'autre carte ?

- Oui, mais tu n'en as pas besoin ?

- Je devrais réussir à me repérer. De toute manière, si on me reconnait, j'aurais tout intérêt à partir de mon côté pour vous éviter des ennuis.

- Le mieux serait encore que personne ne vous reconnaisse, cassa Charly.

- Je parlais seulement du pire des cas.

Edward s'arrêta et vérifia la carte. Derrière le mur de gauche, taillé directement dans la roche et épais de près de trois mètres, se trouvait vraisemblablement l'une des cellules où étaient détenus quelques anciens militaires qui s'étaient rangés sous les ordres d'Erwin lors des évènements de Fosset. Ils ne le connaissaient pas vraiment, mais ils l'avaient vu et ils avaient accepté son plan. Il fallait seulement espérer qu'ils acceptent celui-ci aussi et qu'ils soient en état de le suivre une nouvelle fois. Avec une certaine appréhension, il déposa sa main sur la paroi et laissa son esprit vagabonder de l'autre côté. Deux âmes se trouvaient là ; d'autres encore, dans les cachots annexes. Il ne semblait pas y avoir de trace d'homonculus dans les alentours, mais il ressentait une certaine gêne, comme si le bâtiment, au-dessus de leur tête, était surpeuplé…

- À quoi ressemblent les cellules, là-derrière ?

- Si on est au bon endroit, nous sommes dans une section particulièrement bien gardée du complexe pénitentiaire. Au sous-sol, pas de fenêtres. Les portes sont blindées, il n'y a qu'une trappe pour laisser entrer les plateaux repas. Les prisonniers ont le droit à une demi-heure de promenade par jour, s'ils ne sont pas oubliés.

- Donc aucun risque que les gardiens voient mon élixirologie ?

- Non, je ne pense pas.

- Alors c'est parti.

Les réactions électriques lézardèrent sur le calcaire qui se mit à réduire et blanchir sous la pression et la chaleur générées par les cercles de ses gants. L'opération lui semblait plus facile qu'à Fosset, peut-être même naturelle. Cela ne lui plaisait pas. Il avait envie de rejeter cette sensation de fusion, cette perception brute, homogène à lui-même. Ce n'était pas désagréable, mais vertigineux.

Au bout de cinq minutes d'avancée paresseuse dans un tunnel aux murs parfaits, les éclairs s'engouffrèrent dans une ouverture sombre qu'ils se mirent à illuminer par fragments irréguliers. Deux silhouettes indistinctes s'agitèrent et Edward abandonna sa transmutation. Les frontales des quatre hommes éclairèrent alors des visages émaciés et jaunes, probablement privés du soleil depuis trop longtemps.

Charly prit les devant, le dépassant un peu brusquement pour aller à leur rencontre :

- Warren et Philip : c'est bien vous ? murmura-t-il. Nous sommes du groupe Ocre, nous venons vous sortir de là après les injustices qui vous ont été-

- Shhh ! l'interrompit un des deux hommes en lui sautant presque dessus pour plaquer une main grêle contre sa bouche.

Ils se turent et le silence revint. Dans les couloirs ne résonnaient aucun son. Comme si personne n'avait existé. Pourtant, Edward les sentait. Les deux hommes étaient terrorisés. En les détaillant plus longtemps, Edward pensa les reconnaître – mais ils avaient tellement changé qu'il n'en était pas certain.

Sans un mot, Charly leur désigna le petit couloir de marbre à peine transmuté, mais ils semblèrent hésiter. Edward n'avait pas le temps d'attendre qu'ils se décident et il entra dans la cellule en emportant Paul avec lui. Ce dernier s'accroupit près de la serrure et sortit son matériel de crochetage.

- Non, paniqua l'un des deux prisonniers à voix basse. Qu'est-ce que vous faites ?

- Si vous ne voulez pas partir d'ici, grand bien vous fasse : mais il y a d'autres candidats pour la liberté, ici, grogna Edward à demi-mot.

Il y eut un instant de battement, troublé par les triturations du verrou, pendant lequel Edward les fusilla du regard. Puis, d'un souffle sidéré, presque muet, le deuxième homme le nomma :

- Monsieur Ford ?

- Lui-même. Allez, cassez-vous.

- Venez, les encouragea Charly en les poussant gentiment dans le tunnel de marbre.

Ils s'en allèrent non loin dans une démarche hébétée, presque malgré eux. Mais Edward se focalisa plutôt sur la porte qui ne s'ouvrait pas malgré les essais répétés de Paul.

- Je peux transmuter une nouvelle porte, s'impatienta-t-il.

- Ca va faire trop de bruit, le contredit le roublard.

Une dizaine de secondes plus tard, il y eut un déclic et la porte s'ouvrit. Edward passa aussitôt la tête à l'extérieur, découvrant un grand couloir vide plongé dans le noir. Il ôta alors sa frontale qu'il fourra dans son sac avant de le confier à Charly, puis récupéra sa lampe torche, de celles utilisées par l'armée, et s'avança dans le couloir :

- Je vais chercher le gamin : il ne doit pas être ici.

- Comment vous pouvez le savoir ? le retint Charly.

- Je le connais. Je le sentirais. Occupez-vous des autres, je reviens.

- Attends, je viens avec toi ! le contredit la voix de Bardo.

- Reste avec Charly.

- On a pas besoin d'être trois ici.

- Je n'ai pas besoin que-

- Shhh.

Ils se turent, communiquèrent rapidement en signes, mais Bardo finit par obtenir gain de cause lorsqu'ils trouvèrent des clés suspendues dans un casier au bout du corridor. Charly s'en empara, leur fit comprendre qu'ils s'en sortiraient avec Paul, puis leur tourna le dos pour inspecter en silence les autres cellules dans lesquelles les prisonniers avaient commencé à s'agiter. Edward et Bardo partirent de leur côté, remontant sans aucun plan les différents étages du bâtiment. À l'étage du dessus, la lumière était allumée et ils croisèrent d'autres militaires. Edward sentit son cœur battre à tout rompre, mais un salut formel lui épargna tout dialogue. Bardo, lui, ruina tous ses espoirs en interpelant les gardes :

- Dites-moi, vous savez pourquoi il n'y a plus d'électricité en bas ?

- Oh… Les compteurs électriques sont tombés en rade ce matin. Mais avec tout ce qu'il se passe en ville, impossible de faire venir un électricien. Vous êtes nouveaux, non ?

Edward sentit son sang faire un tour, incapable de penser à excuser leur présence.

- On fait partie des renforts, expliqua sereinement Bardo.

- Ah… Franchement, ce n'est pas contre vous, mais on s'en sort très bien tout seul. Ce n'est pas comme si Andréa Rossetti était assez stupide pour venir chercher un gamin dont son pays n'a rien à cirer.

- C'est clair. J'étais censé passer le week-end en famille : et voilà le résultat.

Bardo soupira de concert avec les deux militaires, puis ils se saluèrent. Edward, lui, sentait des sueurs froides couler le long de son dos.

- Tu es taré, gronda-t-il à mi-voix lorsqu'ils eurent passé l'angle du couloir.

- Tu ne trouves pas étrange qu'il y ait des problèmes techniques à l'endroit où se trouvent les prisonniers que nous voulons faire évader, toi ?

À bien y réfléchir, c'était effectivement étrange. Personne ne semblait vraiment s'en soucier, dans le centre pénitencier, et cela avait eu pour seul effet d'éloigner les gardes de l'étage, dérangés par l'absence de vision. Et comme la plupart des victimes qu'ils cherchaient à libérer avaient été mis au trou, personne ne se souciait véritablement d'eux.

Edward sourit. Malgré leurs désaccords, Roy n'était jamais trop loin pour lui faciliter la tâche.

Pour autant, il ne pouvait pas exécuter de miracles. Plus ils remontaient dans les étages, plus la présence de Gabin se floutait, dissimulée sous une masse torturée d'âmes trop longtemps séquestrées. Son souffle s'était saccadé malgré l'effort que son esprit mettait à ignorer la signification de ces présences. Il ne devait surtout pas flancher. Le destin d'Amestris en dépendait.

- On verra bien, répondit-il vaguement.

Ils croisèrent de plus en plus de monde, mais leur présence ne semblait alerter personne. À un moment, ils eurent même l'occasion de trouver un bureau déserté dans lequel se trouvait la liste de l'ensemble des prisonniers enfermés dans le bâtiment. Ils apprirent ainsi que Gabin avait été placé sous surveillance dans un logement provisoire de gardien, loin de prisonniers – après tout, un gamin de treize ans, blessé de surcroit, ne pouvait décemment pas être enfermé dans un tel lieu. Il sentait sa présence dans le bâtiment depuis le début, mais cette bonne nouvelle confirmait ses doutes car leur plan avait imaginé qu'il fut également gardé dans le QG de South City. Heureusement, ce n'était pas le cas, et cela faciliterait grandement leur tâche.

- C'est dans l'aile opposée à celle du tunnel que tu as transmuté, fit remarquer Bardo, contrarié.

- Ouais, mais on n'a pas le choix. Tu ferais mieux de retourner auprès des autres : je serai plus discret tout seul et ils vont avoir besoin de bras, là-bas.

- Ce n'est pas une bonne idée de se séparer.

- Il vaut mieux que ça le soit maintenant que dans le feu de l'action : si le Flame Alchemist se ramène, je pourrais le gérer. Mais ce sera difficile pour moi de te protéger.

- Le héros d'Ishbal ?

- Celui-là même… C'est un tueur, et le meilleur des alchimistes d'Etat. Je crains qu'il soit plus doué que moi. Se protéger des flammes, c'est compliqué : alors protéger plusieurs personnes… Et j'ai bien peur qu'il soit là-bas, avec Gabin, puisqu'il l'a escorté jusqu'ici.

- Tu es sûr que tu peux t'en sortir seul ?

- Oui.

- Alors tiens.

Il lui sortit un revolver, de ceux utilisé par l'armée. Il avait sans doute dû le prendre dans la fourgonnette de Charly et Sean. Lui s'était refusé à prendre une arme.

- J'ai mon alchimie et elle me suffit.

- Je ne pense pas.

Edward se mordit la lèvre. Il sentait le monde en mouvement autour de lui et des personnes approcher de la pièce où ils se cachaient. Il saisit donc le semi-automatique à la hâte et poussa Bardo dans le couloir pour éviter de perdre du temps. Au moment où ils s'éloignèrent de la porte, deux soldats gradés apparurent à l'autre bout du couloir. Le sang d'Edward se glaça dans un mouvement mécanique de garde-à-vous, les yeux fixés au-dessus du crâne des deux individus. Il ne lui avait fallu qu'une microseconde pour les identifier.

Grand, avec une petite mèche blonde et des muscles d'acier. Il ne s'avait pas ce que l'alchimiste Strong Arm fichait dans le sud, mais sa présence n'augurait rien de bon. À côté de lui se trouvait un inconnu haut gradé – un Général – dont la présence envahissait tout l'espace, l'oppressait. Son cœur se mit à pomper avec telle force qu'il s'en trouva étourdi.

- Que faites-vous ici ? interrogea l'homme en s'arrêtant prêt d'eux.

Edward aurait voulu répondre, mais son esprit était vide, ses cordes vocales compressées, son souffle coupé. Il n'aurait pas été plus choqué si des figures verdâtres s'étaient mises à couler le long des membres du supposé homonculus pour ramper jusqu'à lui en gémissant « à l'aide ».

Putain de bordel, ressaisis-toi !

- Nous cherchions des informations concernant la coupure d'électricité dans les étages inférieurs, répondit Bardo. Les prisonniers commencent à devenir bruyants.

Les deux gradés les observèrent et Edward pria tous les Dieux en lesquels il ne croyait pas dans l'espoir qu'aucun ne remarque ses traits, les deux doigts mous au niveau du gants de sa main droite et la transpiration exagérée qui coulait le long de ses tempes.

- Aucune visite n'est autorisée dans le centre pénitencier aujourd'hui et demain, cassa finalement le Général. Qu'ils patientent, quarante-huit heures de ténèbres ne peuvent pas leur faire de mal.

Il avait eu un rictus en prononçant sa dernière phrase. Un rictus vicieux.

C'est Envy. C'est putain d'Envy.

Il avait souri comme le fou qui avait appuyé sur la détente. Isabelle s'était effondrée sous ses yeux. Sous ceux de Gabin.

Envy était là. Gabin était là.

Ce putain de connard avait bouclé le périmètre et la ville en sachant très bien qu'Eric Ford se pointerait pour sauver le frère de celle qu'il avait déjà laissé mourir.

Dans la paume de ses mains se trouvaient des cercles élixirologiques. Il pouvait l'envoyer ailleurs. En trois secondes. Il pouvait diviser le pouvoir de la pierre philosophale en deux et, le temps qu'il se régénère et se retrouve dans les galeries, tout le monde serait déjà parti depuis longtemps.

Ou alors…

Ou alors il s'en tenait au plan.

Il ne s'en tenait jamais aux plans, et tout tournait toujours mal.

Il ne pouvait pas risquer que les choses tournent mal, aujourd'hui.

- Rompez, ordonna finalement Envy.

Et ils leur tournèrent le dos pour poursuivre leur route. Leur route qui allait droit vers l'aile où Gabin était retenu. Edward serra les poings, ses avant-bras tremblèrent dans un mélange de rage et d'impuissance.

- Faut te détendre, lui conseilla Bardo lorsque les deux homonculus furent hors de vue.

- Tu peux pas comprendre.

- Je penses pas que ce soit une bonne idée qu'on se sépare. Tu n'arrives pas à garder ton sang-froid.

- Non, tu dois retourner en bas. On a un vrai problème : vous savez, la personne qui se déguise très bien ? C'était l'une de ces deux personnes. La dernière fois… Il faut que tu partes aider Paul et que tu préviennes Charly et Sean. Tout ce que nous ne voulions pas se produit. Ça risque de très mal tourner, alors il vaut mieux que vous partiez sans moi si vous ne me voyez pas revenir.

- Dis pas n'importe quoi, on va pas t'abandonner là : on est pas comme ça.

- Ce n'est pas une question de-

Si Envy était là, il était possible que d'autres l'ait rejoint aussi. Peut-être Lust. Avec Gluttony.

- Putain…

C'était pire que tout ce qu'il avait imaginé. Il ne pourrait jamais faire face à trois homonculus et la présence du Groupe Ocre, des otages, de Gabin et de la team Mustang n'arrangeait en rien ses affaires.

- Va voir les autres, insista-t-il soudain. Faites attention dans les égouts, il se pourrait qu'il y ait des personnes postées là-bas. Masquez vos odeurs.

- Qu'est-ce que tu racontes ?

- Ils ont compris que j'allais tenter quelque chose.

- On peut pas s'en aller sans le gamin ?

C'était impensable.

Et pourtant, c'était leur seule chance de survie.

- Je peux pas faire ça…

- On reviendra le prendre plus tard : c'est lui qui nous fout dans la merde.

- Mais il a des informations qui pourraient tout faire capoter.

- Quoi, « tout » ?

- L'emplacement du QG, l'innocence d'Erwin, l'identité de la personne qui m'a donné ma montre d'alchimiste d'Etat, tout le reste de mon réseau. C'est trop dangereux. Je peux pas l'abandonner. Ils vont le torturer, ils vont peut-être le tuer. Je suis responsable de lui. Il est comme mon frère… !

Bardo le détailla de la tête aux pieds, le jugeant du haut de sa grande stature avec son regard sévère. Il finit par soupirer :

- Ok. Si t'es pas là à la tombée de la nuit ou si ça se met à chauffer, on part sans toi.

- Merci…

- T'as intérêt à te ramener, Ford. On a besoin de toi.

Edward hocha vaguement la tête, puis observa Bardo rebrousser chemin. S'il n'avait que lui-même à gérer, ainsi que Gabin, il aurait de plus grandes chances de s'en sortir. Et si son plan tournait mal, l'attention des homonculus serait entièrement focalisée sur lui : les autres pourraient alors partir sans problème.

En attendant, il lui fallait un plan. Sortir Gabin d'un lieu gardé par des homonculus, ou gardé tout court, ne serait pas une mince affaire lorsqu'il risquait à tout moment de se faire repérer. De plus, il s'était débarrassé de son sac avant d'explorer le bâtiment : il ne lui restait plus que ses gants brodés de cercles, une paire de rechange qui pourrait également servir à Gabin et un revolver dont il n'avait pas l'usage. Sans compter que ni l'élixirologie, ni les coups de feu ne formaient une échappatoire discrète.

Il se mit à errer dans les couloirs en direction de l'endroit où Gabin était détenu et où les homonculus étaient partis. Le bâtiment, bien que toujours sobre, neutre et flanqué de barreaux aux fenêtres, avait quelque chose de plus chaleureux, de plus vivant, de ce côté-là. Les militaires semblaient plus détendus, certains ne portaient même pas leur costume au complet. Il passa devant les dortoirs et les douches pour finalement parvenir jusqu'au réfectoire visiblement destiné au personnel. L'heure du souper n'allait probablement pas tarder car certains militaires attendaient déjà le service et, dans la cuisine, les employés s'activaient. Les grandes fenêtres, pourvues de barreaux, donnaient sur le Quartier Général de la ville. Quelque part, là-dedans, se trouvait Roy.

Edward soupira, chassa ses espoirs, ramena sa raison au présent : il était seul, il devait affronter des homonculus, il devait sauver Gabin, il ne pouvait compter que sur lui-même. Son regard quitta l'extérieur et tomba sur un chariot. Une employée y ajouta une nappe ainsi qu'un couvert soigneusement présenté :

- Il faut peut-être lui ajouter une fleur, ou quelque chose pour faire joli ? fit une femme blonde et trapue, sûrement de la cuisine aussi, en apportant des serviettes en coton.

- Oh, tu ne vas pas t'y mettre, toi non plus ? râla son collègue. C'est un militaire comme les autres : pas la peine d'en faire tout un plat.

- Quand même, ce n'est pas tous les jours qu'on reçoit des hauts gradés dans cette prison.

- Le Colonel vient pour interroger le gamin. Je vais lui mettre un plateau-repas aussi, sinon il va encore croire qu'on ne le nourrit pas.

Edward fouilla dans ses poches, en sortit un papier froissé dépourvu de toute écriture. Qu'importe, il fit mine de porter toute son attention sur ce texte imaginaire pour ne pas attirer l'attention.

- Il arrive quand ? interrogea la blonde.

- Il devrait être là d'ici une demi-heure, estima l'autre après avoir jeté un coup d'œil à l'horloge murale.

- Tu penses que je peux aller le servir moi-même ?

- Rêve pas.

L'occasion était inespérée. S'il s'agissait bien de Roy, il pourrait lui apporter son plateau-repas, cacher Gabin sous le chariot et repartir ni vu, ni connu, de la salle des interrogatoires. Roy trouverait bien une pirouette pour se dédouaner de l'absence de Gabin et le tour serait joué. C'était simple, rapide, efficace. Il fallait juste qu'il puisse s'assurer que le Colonel en question était bien Roy Mustang, mais il doutait qu'un autre colonel soit dans les parages. Encore moins des hauts gradés capables de motiver des troupes à lui apporter des plateaux repas juste pour espérer le voir.

Edward quitta le réfectoire pour rejoindre la façade qui donnait sur l'entrée du centre pénitencier. Il eut la chance de trouver des toilettes dont la fenêtre donnait directement sur l'allée centrale. Il n'y avait plus qu'à attendre que Roy se présente et il pourrait retourner au réfectoire, se faire passer pour l'un de ses hommes et récupérer le chariot.

Il prit son mal en patience. Cela lui permit notamment de focaliser son attention sur l'homonculus et, surtout, sur ses mouvements éventuels. Ils ne semblaient pas avoir bougé du lieu où se trouvait Gabin, mais l'arrivée imminente de Roy le rassurait quant à ce qu'ils pouvaient bien lui faire subir : la torture ou les sévices physiques étaient bien évidemment exclus s'ils ne voulaient pas se heurter au mur de zèle d'un jeune gradé guettant la moindre opportunité pour se faire bien voir par ses supérieurs ; de plus, Armstrong l'accompagnant, il était difficile de croire que le Major laisserait faire une telle infamie juste sous ses yeux.

Dépourvu de montre, Edward ne sut pas combien de temps il se passa avant qu'il ne perçoive le mouvement d'un millier d'âmes quittant l'aile ouest du bâtiment pénitencier pour rejoindre une zone plus centrale. Roy ne semblait pas décidé à faire son apparition, mais ce n'était pas cela qu'Edward cherchait : la cellule de Gabin, débarrassée des homonculus, lui était désormais accessible. Il quitta donc son poste d'observation pour retourner au réfectoire et récupérer le soi-disant repas de Roy et de son protégé. Comme il semblait sûr de lui, on lui servit deux assiettes sous cloches métalliques et il put repartir avec son chargement, et, surtout, le précieux chariot.

Ses pas pressés le menèrent naturellement jusqu'à l'endroit où Gabin était retenu. Malgré son impatience et la pression grandissante, sa démarche se devait égale et son costume de militaire l'obligeait à s'arrêter pour saluer les hauts gradés lorsqu'il en croisait. La route lui parut infinie, et son estomac envahissait tout l'espace de son abdomen lorsqu'il sentait les homonculus se déplacer sans savoir s'ils revenaient vers lui ou s'attardaient sur autre chose. Finalement, il parvint dans une allée de chambres individuelles et de bureaux, probablement réservée pour les employés d'importance et l'administration générale du centre pénitencier. S'il ne parvint pas à déterminer dans quelle pièce Gabin se trouvait exactement, la présence des deux militaires qui faisaient le piquet devant l'une des portes lui fournirent cette dernière information. Il songea un instant pouvoir entrer grâce à elles, mais elles le surveilleraient sans doute, ce qui l'empêcherait de cacher Gabin. La pièce à leur gauche semblait être occupée, mais celle à leur droite, elle, paraissait vide. Il n'en était pas certain, mais n'avait pas d'autre choix. Après avoir salué les deux femmes et les avoir dépassées, il toqua à la porte et actionna la poignée. La porte resta close.

- Merde, grommela-t-il dans sa barbe.

- On peut vous aider ? demanda l'une des militaires, cheveux roux coupés à la garçonne et dont les épaulettes trahissaient le grade de Commandante.

- Je suis censé déposer ces plateaux repas dans cette pièce, mais j'ai oublié la clé.

- C'est pour les hommes du Colonel Mustang ?

- Oui, c'est ça, se hasarda-t-il.

- Et pour lui ?

- Je repasserai : il n'est pas encore arrivé et je ne voudrais pas que son assiette tiédisse.

- Ah, je comprends, compatit la jeune femme. Les hauts gradés sont parfois un peu…

- Oui.

- Je vous ouvre.

- Merci.

Elle inséra la clé dans la serrure et lui ouvrit la porte avant de reprendre son poste. Bien que cela puisse paraître suspect, il referma derrière lui, en espérant que personne n'ait l'idée de venir le déranger, déposa les repas à la hâte sur le bureau de la petite chambre, puis s'approcha de la cloison concomitante avec la pièce d'à côté. Il y apposa les mains et une réaction élixirologique lui offrit un passage qu'il ouvrit aussitôt.

Gabin, assis sur le lit et menotté aux barreaux métalliques du sommier, le fixait avec des yeux rougis et une expression mi-soulagée, mi-inquiète.

- Ed !

- Shh !

Edward se précipita sur lui, réduisit les liens en poussière grâce à une transmutation et Gabin lui sauta dans les bras en éclatant en sanglots. Pris au dépourvu, Edward le serra contre lui, étouffant ses pleurs contre son torse.

- Aller mon grand, je vais te sortir de là, lui murmura-t-il. Il faut pas faire de bruit. On va s'en sortir, d'accord ? C'est fini, maintenant, je suis là.

Gabin hocha la tête tout contre lui et Edward le repoussa doucement avant de lui prendre la main et de le tirer dans l'autre pièce dont il supprima l'accès en un éclair.

- Sous le chariot, ordonna-t-il à Gabin.

Le garçon se précipita dessous dans un clopinement et le faux militaire s'assura que la petite nappe le dissimulait correctement. Après quoi, il ressortit.

- Vous en avez mis, du temps.

- Ah, je suis désolé si cela vous a dérangé, s'excusa-t-il. Le Colonel n'est pas encore arrivé, j'espère ?

- Non, rassurez-vous.

- Je repasserai pour son repas.

- A tout à l'heure.

Edward les dépassa en poussant son chargement aux roulettes crissantes. Elles n'étaient sans doute pas conçues pour supporter le poids d'un être humain mais elles feraient l'affaire pourvu que leur bruit ne le trahisse pas. Avec un peu de chance, il pourrait se mettre à courir dans le prochain couloir, si personne ne s'y trouvait. Il prit le virage un peu maladroitement, emporté par son impatience, le poids du chariot et les roues qui peinaient à suivre. Au même moment, trois militaires surgirent. Il manqua de les percuter, fit une embardée ridicule, craignit que la nappe ne s'accroche au mur qu'il se mettait à râper.

- Oups, je suis désolé, je…

Le rouge lui monta soudain aux joues et il se mit immédiatement au garde-à-vous. Roy était là, une expression vaguement surprise plaquée sur le visage. À ses côtés se trouvaient Hawkeye, aussi neutre que d'habitude, et Havoc, aussi peu neutre que d'habitude.

- Colonel Mustang, salua Edward, au garde à vous, sans pouvoir chasser la honte qui lui couvrait le visage.

- Il faut faire attention, le sermonna Mustang tandis qu'Havoc plissait les yeux en l'observant. Vous avez de la chance que je sois d'humeur magnanime.

- Colonel ! intervint Havoc. C'est… !

Hawkeye écrasa son talon sur le pied du blond avant qu'il n'ait eu le temps d'achever sa phrase. Roy observa rapidement les alentours déserts, puis lui lança un regard noir :

- Casse-toi.

C'était à peine articulé. Edward ne se fit pas prier, redressa son chariot et déguerpit aussitôt. Il eut à peine le temps d'entendre Roy ordonner à Havoc de la boucler qu'il était déjà à l'autre bout du bâtiment et rejoignait l'ascenseur. Il appuya plusieurs fois sur le bouton, conscient que la chasse pouvait être ouverte d'un instant à l'autre : Roy n'aurait pas le choix que d'ordonner qu'on le rattrape en « découvrant » l'absence de Gabin, sinon, il serait lui aussi compromis.

Quelle putain de merde

Il s'engouffra dans l'ascenseur quand il arriva enfin et pressa à la hâte le bouton qui les amènerait à l'étage le plus inférieur possible. Lorsque les portes se refermèrent, Gabin sortit la tête de sous la nappe :

- C'était Roy ?

- Retourne là-dessous !

- Ed, il faut que tu saches : Envy est là.

- Je sais : cache-toi, je te dis !

Gabin retourna sous la chariot et continua :

- Il y a le Strong Arm Alchemist, aussi, que Roy a dû emmener avec lui, et la Copper Alchimist.

- Copper Alchemist ?

- Les trois alchimistes se relayaient pour garder la porte de ma chambre : face à toi, ils n'avaient pas le choix.

- Et elle est forte, la Copper Alchemist ?

- J'en sais rien.

S'il avait anticipé et redouté la présence des homonculus, il ne s'était pas vraiment préparé à devoir se battre contre d'autres alchimistes. La porte de l'ascenseur s'ouvrit alors sur une large buanderie composée de plusieurs énormes machines à laver. Des prisonniers s'activaient autour de grands draps à plier sous la surveillance de deux militaires ennuyés. Ils braquèrent sur lui des regards surpris :

- Je viens chercher des draps, annonça aussitôt Edward.

- C'est pas à nous de faire ce travail, articula lentement l'un d'eux, les sourcils froncés.

- Demande express des gardiens d'Alstatt.

À ce moment-là, une alarme se déclencha et lui vrilla les tympans.

- Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? s'inquiéta le deuxième militaire.

- On arrête tout ! ordonna aussitôt le second. À la file indienne : je vous ramène en cellule.

- C'est encore un exercice, grogna un prisonnier dont la peau était entièrement tatouée. Y'a que ça en ce moment.

Au même moment, les haut-parleurs présents dans les coins de la pièce se mirent à grésiller pour laisser la voix de Roy s'élever :

- Ceci n'est pas un exercice. Andréa Rossetti est actuellement dans le bâtiment. Il est habillé d'un uniforme militaire. Ses cheveux et sa barbe sont roux. Ses yeux verts. Il ne porte aucunes lunettes et pousse vraisemblablement un chariot où se cache Gabin Alstatt.

- Gabin ! vociféra Edward en bondissant en avant sur les militaires qui braquèrent aussitôt leurs armes sur lui.

Les balles fusèrent tandis que Roy continuait à lancer ses instructions dans toute la prison. Par chance, Edward fut sur ses ennemis presque aussitôt, en assomma un d'un grand coup de pied donné avec sa jambe de métal et désarma l'autre avec une clé de bras. Contre toute attente, les prisonniers se chargèrent du reste, s'emparèrent des armes avant qu'Edward n'ait le temps de réagir et s'organisèrent en un clin d'œil :

- On sort avec vous, décréta un grand blond filiforme.

- Euh… ça ne va pas être possible, non, le contredit Ed.

L'homme pointa sur lui l'arme volée.

- Un petit effort.

- Alors… apaisa Ed les mains levées. C'est pas que je veux pas, c'est que vous risquez plus à venir avec moi : il y a des alchimistes dans le bâtiment et ils ne vont pas hésiter à vous prendre comme dommages collatéraux pour m'avoir. Ce n'est pas prudent.

- C'est quoi, ton plan d'évasion ?

Edward soupira, agacé :

- Bon, comme vous voulez, accepta-t-il en se baissant pour ôter aux gardes leurs vestes militaire. Bingo !

Ils portaient des gilets pare-balle. Ce n'était pas commun, pour des gardes de pénitencier, mais sa possible venue avait peut-être encouragé le gouvernement à revoir leurs normes de sécurité. Il lança aux prisonniers les vestes militaires, puis récupéra les deux gilets, en enfila-un après avoir ôté sa propre veste et donna le second à Gabin en même temps que la paire de gants brodés de cercles alchimiques.

- Je vais jamais pouvoir utiliser ça, avoua Gabin avec angoisse tout en les enfilant.

- C'est pas grave, mon grand. Mais on ne sait jamais, ça pourrait servir. Tu vas pouvoir courir avec ta blessure ?

Il hocha la tête et Edward se tourna vers les prisonniers qui, entre-temps, avaient revêtu des tenues militaires volées.

- Vous connaissez le bâtiment ? interrogea Ed.

- Oui.

- Alors je vous laisse passer devant : il faut qu'on aille dans le secteur des prisonniers de la Seconde Guerre du sud, étages inférieurs, aile est.

- C'est parti.

Ils quittèrent la buanderie pour rejoindre d'étroits couloirs, Edward et Gabin en queue de cortège, guidés par les quatre prisonniers armés dont ils avaient écopé. S'ils tombèrent sur quelques militaires affolés, ils parvinrent rapidement à les neutraliser par des méthodes dont Edward n'approuvait pas la violence :

- Vous ne pouvez pas tirer comme ça ! protesta-t-il. On passe devant : vous me laissez faire, d'accord ?

Il s'imposa à la tête du groupe, Gabin sur ses talons. Bientôt, ils débouchèrent dans l'aile qu'ils cherchaient et ou le nombre de cellules se multipliaient autant que les gardes. Leur localisation semblait avoir été communiquée car de nombreux hommes équipés affluaient, toutes armes dehors, et créaient des blocus dans de nombreux couloirs.

- Vous êtes cernés ! annonça la femme aux cheveux roux qui gardait la chambre de Gabin quelques minutes plus tôt ; elle s'opposait à eux au centre d'un véritable mur humain. Lâchez vos armes et rendez-vous !

Les prisonniers qui avaient suivi le hors-la-loi ne lui laissèrent pas le temps de parlementer : déjà, ils tiraient en tous sens et ce fut le chaos. Edward se jeta sur Gabin et le plaqua au sol, espérant le protéger des tirs à balles réelles qui fusaient de partout. Dans un dernier réflexe, il plaqua sa main sur le sol et le carrelage se déroba sous les éclairs jusqu'à ce que les deux alchimistes ne finissent par tomber dans un trou artificiel. Ils atterrirent rudement, roulèrent dans un couloir de cellules remplies de monde et se relevèrent au milieu des gravats et de la poussière provoqués par la décomposition élixirologique qui les avait épargnés de l'étage supérieur.

- Cours ! beugla-t-il en agrippant l'avant-bras de Gabin.

Il l'entraina avec lui tandis que les militaires, derrière eux, descendaient par le trou qu'il avait créé et se jetaient à leur poursuite.

- C'était elle, la Copper Alchemist ! s'exclama Gabin, le souffle court, en le suivant d'une démarche instable et sans doute douloureuse.

- Bordel !

Ils arrivèrent au bout du couloir, s'engouffrèrent dans la pièce suivante et empruntèrent des escaliers qu'ils dévalèrent à grands sauts. En même temps, Edward profita de la présence de rambardes métalliques pour transmuter deux courtes lames au goût douteux. Deux étages plus bas, des hommes les attendaient et il s'arrêta net, à bout de souffle au milieu de la cage d'escalier. En plus des gardiens du centre pénitenciers se trouvaient Roy, Riza et Jean qui braquaient sur lui leurs armes à feu.

- Haut les mains ! ordonna le Colonel, sa main gantée tournée vers eux. Et je promets de ne pas faire de vous des cadavres grillés.

- Vous auriez pu trouver mieux, comme métaphore, Colonel Mustang, grommela Edward en cherchant une solution pour se tirer de cette situation.

Roy sourit de son sourire détestable de Colonel hautain :

- Et je promets de ne pas faire de vous mon prochain barbecue ?

Les militaires qui étaient jusque-là à leur poursuite arrivèrent juste derrière eux, armes braquées, l'alchimiste et ses cercles tatoués sur ses paumes au premier rang. Complètement encerclés, Gabin jura, mais Edward ne se laissa pas démonter.

- Je pense que vous pouvez mieux faire !

Edward fourra ses deux lames dans les mains de Gabin, dégaina le révolver dont il ne pensait pas se servir et se jeta au bas des escaliers pour atterrir en plein sur Roy qui tomba à la renverse. Ce fut le chaos pendant un court instant : les autres militaires paniquèrent, il y eut un coup de feu, un rebond sur sa jambe de métal, et une tunique bleue tomba au sol dans un grand hurlement. Gabin, par des mouvements aléatoires, se jeta à corps perdu dans la mêlée dans une diversion inoffensive mais suffisante pour permettre à Edward de relever Roy – qui n'émit d'ailleurs pas beaucoup de résistance -, d'enrouler son bras autour de son cou et de plaquer le semi-automatique contre sa tempe.

- ON BOUGE PLUS ! beugla-t-il. Où je lui fais sauter la cervelle !

- Ne tirez pas ! ordonna alors Roy, les mains plaquées sur les avant-bras d'Edward.

- Colonel ! appela Hawkeye, alarmée.

L'agitation alentours s'apaisa pour laisser place à une scène lunaire où tous retinrent leur souffle. Gabin en profita pour les rejoindre en boitant, aussi hébété qu'il l'était, tandis que les militaires se mettaient en position pour agir, mais incapables de prendre une décision maintenant que le plus haut gradé présent était fait prisonnier.

- Ouais, c'est ça ! hasarda Edward dans un élan d'intimidation qui lui était peu naturel. J'suis un fou dangereux, moi, alors faites ce que votre Colonel vous ordo-

Il y eut un claquement de doigts et Edward ouvrit grand les yeux en sentant la chaleur monter, s'opposer à lui, puis lui exploser en pleine face dans un souffle si puissant qu'il lâcha à la fois son revolver et Roy, avant de faire un vol plané qui emporta également Gabin. En retombant, leurs corps pêle-mêle dévalèrent le dernier étage et se retrouvèrent dans le noir tandis qu'une nouvelle alarme se déclenchait, aussitôt suivie d'une pluie aveugle déclenchée par les extincteurs automatiques du bâtiment.

- Qu'est-ce que vous attendez ? brailla Roy. Poursuivez-les ! Copper : ramenez l'électricité dans ce putain d'étage ! Et faites cesser toute cette eau !

Edward se releva, s'appuyant sur le mur, et aida Gabin à faire de même. Contrairement à lui, il avait réussi à garder les lames qu'il lui avait confiée et il en profita pour lui en reprendre une tout en ouvrant la seule porte qui s'offrait à eux. Ils déboulèrent dans les ténèbres mais Edward, les sens aiguisés, réussit à se repérer pour y avoir déjà été. Mais lorsque ses sens se furent apaisés, il se rendit compte que quelque chose n'allait pas. Au tournant, au bout de la galerie, là où se trouvait son tunnel de marbre, des milliers d'âmes l'attendaient. Il se stoppa net, le cœur battant, incapable d'avancer plus avant malgré les rayons de lumière qui apparaissaient derrière lui, striait le noir complet de traits blancs, imprimait leurs silhouettes aux yeux de leurs poursuivants.

- Eric ! le pressa Gabin, prisonnier de sa poigne. Eric, ressaisis-toi !

- Il est là-bas.

Gabin comprit. Qu'était-il advenu de Paul, de Bardo et de Charly ? Les prisonniers avaient-ils été évacués ? Trouverait-il un tapis de cadavres passé l'angle du couloir ? Avait-il fait tout cela pour rien ? Pour se jeter dans la gueule du loup ? Pour condamner tous ceux qu'il aimait ?

- ERIC ! hurla Gabin en s'arrachant à lui.

- Arrêtez-vous ! ordonna Roy, derrière eux. Si vous bougez, on vous tire dessus !

Edward se souvint en une fraction de seconde du Commandant Armstrong. S'il était resté avec Envy, alors l'homonculus n'avait pas pu se livrer à un massacre sanguinaire. S'il était resté avec lui, il ne pourrait pas agir devant tout le monde comme le monstre qu'il était.

- ED ! insista Gabin, pris de panique, lui happant le bras dans un élan de fuite.

Edward réagit enfin, suivit le mouvement dans un ralenti étrange. Il y eut des déflagrations, un choc dans son dos, et ses côtes lui coupèrent le souffle. Au même moment, Gabin l'attirait sur la droite, continuait sa course à l'abris des hommes de Roy, en direction de l'amas d'esprits qui s'aggloméraient en un seul et même être. Des spots avaient été amenés pour éclairer l'endroit, des militaires les attendaient avant la cellule où avait été transmutée la galerie de marbre. Avec eux, la grande stature d'Armstrong et, au milieu de ce blocus, le sourire trop satisfait d'une créature abjecte.

Cette vision lui fit l'effet d'une claque. Sa détermination grandit en une demi-seconde, sa course s'accéléra, et il poussa un cri qui se répercuta dans les cellules et les murs de la galerie inondée. Il entendit des tirs, mais rien ne l'arrêta. En quelques secondes, il était sur la barricade, se jetait dans la masse, assommait les premiers venus à coup de poings, de pieds et de garde. Armstrong s'opposa rapidement à lui, envoya ses muscles pour toute arme contre sa rage. Edward l'esquiva, se propulsa contre le mur, vrilla dans les airs au moment où la lumière revint et où la pluie cessa. En suspension, il lâcha son arme, tendit les mains droit devant lui, atterrit sur Envy dans un éclair élixirologique. L'homonculus n'eut rien le temps de faire : il se désintégra sous ses doigts comme il l'avait déjà fait lors des évènements de Fosset. Edward le sentit disparaître cellule par cellule, perçut sa douleur dans son entièreté, saisit sa frustration tout entière, sa rage, son envie, comme si c'était lui-même qui subissait un tel sort dans un instant hors du temps.

« Embrasse bien Al pour moi ».

Des crocs gigantesques.

La voix de leur père.

Une pluie de sang.

Edward se ramassa sur le béton tête la première. Son corps lui avait échappé. Son esprit l'avait emmené ailleurs. Ses membres semblaient l'avoir abandonné. Incapables de bouger correctement. Anesthésiés.

Autour de lui, l'espace se teintait de mouvements anarchiques, de cris autoritaires ou apeurés, de lumière et d'humidité. Pourtant il ne distinguait plus rien de précis, ne ressentait qu'une sidération profonde qui ne lui appartenait pas, la tristesse d'une perte, le poids de l'impuissance.

Ce fut la douleur de sa chute qui le ramena à lui et raviva son corps. Il se trouva lui-même face contre terre et une poussée d'adrénaline le releva d'un soubresaut. Hébété, il prit le temps d'observer le monde autour de lui après s'être mis en garde. Personne n'avait tenté de l'approcher. On s'était contenté de former un nouveau blocus pour l'isoler. Quelque chose de nouveau s'était inscrit sur le visage des militaires. L'effroi.

- Qu'avez-vous fait de notre Général ? l'invectiva Armstrong, sans doute plus affecté que les autres.

Edward cligna plusieurs fois les yeux. Avait-il perdu connaissance ? C'était tout comme. Ses idées se perdaient dans la brume.

- Je l'ai désintégré, expliqua-t-il d'une voix pâteuse.

Dans la foule de monde, il vit Roy. Il lui sourit, puis remarqua un certain choc dans l'expression figée de son professionnalisme. A bien y réfléchir, il ne lui avait jamais dit qu'il était capable de faire ça, ne lui avais jamais expliqué comment il s'était débarrassé d'Envy à Fosset.

- Eric !

C'était la voix de Gabin. Il était immobilisé entre deux militaires. Edward mit un certain temps avant de réussir à identifier le plus costaud d'entre eux : Bardo, d'une manière ou d'une autre, était parvenu à se faire passer pour un allié contre le terrible Eric Ford.

- Lâchez-le, menaça aussitôt Edward avec une lenteur qui ne lui ressemblait pas.

- Rendez-vous, ordonna froidement Roy, désormais à la tête du cortège.

Le lieu était étroit et si une vingtaine de militaires s'agglutinait dans tous les sens, seuls quatre ou cinq pouvaient lui faire face. À leurs pieds, l'une de ses lames abandonnées. Parmi les premiers rangs : Roy, trempé et armé d'un revolver ; Armstrong, estomaqué mais imposant ; Hawkeye et Havoc, prêts à lui tirer dessus. Tous semblaient le considérer comme un danger véritable. Sans doute n'avaient-ils pas perçu son malaise.

Dans son dos se trouvaient d'autres cellules et une fin de couloir dont il ne pouvait rien faire : les murs étaient trop épais ; sa seule porte de sortie n'était autre que le tunnel de marbre qu'il avait bâti en quelques minutes mais tout ce beau monde la rendait inaccessible.

Pour une mission de discrétion, elle était putain de ratée.

- Bon, soupira Ed. Je suppose que je n'ai pas le choix…

Il leva les mains en l'air.

- À genoux ! aboya Roy.

Edward se laissa tomber, s'assit sur ses talons et sentit la fatigue l'envahir tout entier. Havoc et Hawkeye quittèrent aussitôt les rangs pour s'approcher, leurs armes pointées sur lui. À ce moment, il y eut un crépitement et des flashs électriques s'élevèrent au milieu des rangs militaires. Un frisson parcourut les rangs, l'incompréhension remplaça la concentration, une explosion finit par désolidariser les troupes : les têtes se tournèrent en arrière, les yeux le quittèrent. Dans le même mouvement que tout le monde, Roy se détourna et, du bout du pied, lui envoya la lame qui gisait au sol.

- MAINTENANT ! hurla la voix de Bardo.

En une fraction de seconde, Edward récupérait son arme, plaquait sa main au sol et transmutait les flaques d'eau en vapeur dense. Sa vue se brouilla dans une brume compacte. Il y eut des cris, des coups de feu. Il sentit un impact lui comprimer la poitrine, lui déchirer le biceps mais aucune douleur ne l'arrêta. Il bondit, dépassa Riza et Jean, se jeta aux pieds des premiers venus, trancha talons d'Achille, mollets et arrière des genoux, puis se jeta dans la cellule où son couloir l'attendait. Il distinguait des silhouettes, des ordres fusaient en tous sens : Armstrong avait fini par se placer devant le couloir pour lui faire face. À ses côtés, il retrouva Bardo et Gabin : déjà, son allié ouvrait le feu, visant sans scrupule le plus imposant des alchimistes.

- Non ! s'écria Ed.

Des éclairs de transmutation se chargèrent dans le brouillard et une flèche aussi épaisse que sa propre tête fusa en plein dans leur direction. Edward réagit au quart de tour, repoussa ses deux alliés contre le mur de droite pour leur éviter l'impact.

- Ne tirez pas ! ordonna la voix de Roy dans son dos. Vous risquez de toucher le Commandant Armstrong !

- J'y vais, décréta la voix du Copper Alchemist.

Edward avait beau avoir confiance en ses capacités, il imaginait mal pouvoir se battre contre deux alchimistes d'Etat tout en protégeant ses deux amis, qui plus est dans un espace aussi étroit.

- Où sont Paul et les autres ?

- Ils n'étaient plus là quand je suis arrivé.

- Bon, on a au moins réussi ça. Je m'occupe d'Armstrong : quand vous voyez une ouverture, passez dans le tunnel et partez. Je vous rejoindrais.

- On va pas te laisser là !

- Gabin est blessé : vous devez prendre de l'avance pendant que je vous couvre.

La brume se dissipait et leur vision redevenait distincte. Devant l'embouchure du tunnel se trouvait Armstrong, prêt à se battre. De l'autre, le Copper Alchemist leur opposait ses mains tatouées et observait la cellule avec une expression d'intelligence qui n'avait rien de rassurant. Edward ne perdit pas un instant de plus et se jeta sur Armstrong qui l'esquiva avec une agilité qui aurait pu le surprendre s'il ne l'avait pas déjà vu combattre.

- Alors, comme ça, vous êtes de ceux qui ont escorté Gabin jusqu'ici ? provoqua Ed en esquivant un puissant coup de poing. Avec le héros d'Ishbal ? Vous lui avez tiré dessus, aussi ?

Il se baissa pour esquiver un coup, frappa le mur de sa paume pour transmuter un poing gigantesque qui partit s'abattre sur le Commandant. Il se décala pour esquiver, laissant l'entrée du tunnel accessible. Ed n'eut pas besoin de dire quoi que ce soit : Bardo sauta sur l'occasion, Gabin dans ses bras, et s'engouffra dans la galerie. Au même moment, le plafond s'effrita, les lampes s'éteignirent et les fils conducteurs de toute la pièce se libérèrent de leur gaine pour poursuivre les deux fuyards.

- VOUS ALLEZ LAISSER CET ENFANT CREVER COMME CEUX D'ISHBAL, COMMANDANT ?! hurla Edward avant de se tourner vers l'autre alchimiste dont les mains étaient plaquées contre un interrupteur.

Il s'élança mais avança à peine avant d'être arrêté : les fils de cuivre, partis à la poursuite de Gabin et de Bardo, étaient revenus pour s'enrouler autour de son bras.

- Poursuivez-les ! ordonna la militaire. Je m'occupe de Rossetti !

Des hommes lui passèrent devant tandis qu'il se débattait avec acharnement contre le métal qui le retenait. D'un coup sec, il arracha la manche de sa chemise, et s'extirpa de la prise en abandonnant le morceau de tissu. Les fils, qui se transformaient inexorablement pour évoluer, revinrent à la charge : il leur opposa sa lame tout en s'approchant de son adversaire.

Il y eu un coup de feu, un malaise dans sa cuisse gauche.

- HAVOC ! gronda la voix de Roy.

Edward perdit l'équilibre. Le cuivre fondit sur sa jambe blessée, s'engouffra sous ses vêtements, s'accrocha à sa jambe de métal.

Il avait rarement connut une douleur si fulgurante.

L'électricité remonta le long du carbone, lui brûla le moignon, entra dans ses muscles et dans ses veines pour le tendre sans un son. Cette énergie le prit tout entier, le cloua au sol. Son corps se mit à tressauter, ses membres à tétaniser. Et puis, la foudre lui monta à la tête, lui crama le visage et perdit sa conscience dans un profond trou noir.