Ainsi trois mois semblent s'être écoulés depuis la parution du chapitre précédent... C'est que nous entrons désormais dans la troisième et dernière partie de l'histoire - Uzushio, et ce avec un ton peut-être un peu différent.
Vos commentaires m'encouragent toujours beaucoup, donc je suis très contente de vous présenter la suite, et j'espère que cela vous plaira !
Les chansons qui accompagnent ce chapitre sont Wind (lofi) et I Found.
Merci de lire cette fanfiction, j'adore toujours l'écrire, et je suis vraiment ravie de pouvoir partager cette passion avec de fidèles ! :)


Partie III - Uzushio

Chapitre 709 – Sentiers perdus

Hinako ne lui avait pas menti. Des traces du chemin menant vers Uzushio étaient bien visibles ci et là, mais seul l'œil averti d'un shinobi pouvait s'en rendre compte. Naruto et Sasuke découvraient le chemin à mesure qu'ils le débroussaillaient, le son de leurs kunai contre fougères et hautes herbes résonnant à un rythme régulier. Naruto y allait vigoureusement, impatient d'arriver à destination. Ni Inari ni Tazuna n'avait été choqué de leur décision ; au contraire, c'était plutôt comme s'ils l'attendaient. Tsunami leur avait confectionné un bento pour la route, et ils avaient souhaité un bon voyage aux ninja. Comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

Naruto avait le sentiment d'être à nouveau en mission en terre inconnue, ses sens en alerte, prêt à attaquer quelque ennemi qui se présenterait sur la route. Mais aucune trace humaine ne lui parvint. Il n'y avait qu'eux sur ce chemin. Il relâcha son attention, prenant le temps d'observer les alentours. Les longs pins aux aiguilles émeraude étaient similaires à ceux du pays des vagues, et l'air légèrement salé lui rappelait que la mer était proche. La tête levée vers le ciel, Naruto manqua de tomber dans un piège caché sous un tas de feuilles – Sasuke l'attrapa par la taille..

– Tu te crois en promenade matinale ?

Naruto lui tira la langue. Sasuke s'éloigna de lui, prenant les devants. Il crut entendre un « merci » murmuré dans son dos. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas été si calme sur une route qu'il ne connaissait pas. La conviction que personne ne les surprendrait était un sentiment nouveau, rare. Les quelques pièges disposés ci-et-là étaient vieux et hors d'usage, ne représentant aucun risque pour des shinobi avérés. Naruto faisait cependant plus attention au sol à présent, et Sasuke sourit. Lui non plus n'avait pas connu de tel répit depuis longtemps. Personne ne viendrait lui demander des nouvelles de Hinata sur le chemin vers Uzushio – un chemin dont l'existence avait été oublié en même temps que celle du village vers lequel il menait.

En y repensant, Sasuke se rendit compte que Tazuna et Tsunami avaient peut-être bien eu vent de leur aventure de la veille. Personne n'avait vu Naruto et Sasuke sur la crique, mais tout le monde avait vu Naruto et Sasuke reprendre le pont en sens inverse, lentement, sans un mot, mains entrelacées. Ils avaient pris possession du pont et de ce qu'il signifiait pour eux, et la foule s'était dissipée autour d'eux telle une vague s'évanouissant calmement face à une immensité impossible à calculer / inapprochable.

Et puis, une accalmie s'était installée en Sasuke. Non pas que la vision de Naruto recroquevillé sur le sable froid ait quitté son esprit, mais il avait pris sa main fermement dans la sienne, et il était décidé à ne plus la lâcher. Curieusement, c'était un soulagement. Il était soulagé de cesser cet affront contre lui-même, une bataille qu'il n'aurait de toute façon jamais gagnée. Il était soulagé d'être lui-même, indissociable de ce que Naruto provoquait en lui, et il était soulagé de voir son meilleur ami sourire. Le chemin était envahi d'herbes en tout genre, incertain et inconnu, mais il s'y sentait bien. Loin de tout ce qu'il connaissait. Près de tout ce qu'il chérissait.

Naruto se défit d'une ronce et regarda autour de lui le paysage de fin d'après-midi, des pins orangés au chemin terreux presque invisible, enseveli sous des couches de feuilles mortes et de plantes sauvages. Au loin, bleu pâle, se discernait l'horizon – ou peut-être la mer.

– Tu crois vraiment que ce chemin mène quelque part ?

Sasuke ressentit son angoisse et son espoir comme s'ils étaient les siens. Il s'approcha de lui.

– Je pense, oui.

Naruto inspira, et se retourna vers son ami.

– T'as raison.

Sasuke effleura l'épaule de Naruto du bout des doigts juste un instant, puis s'empara du kunai dans sa manche pour poursuivre sa route.


Carte en main, Naruto fronça les sourcils comme pour mieux discerner ce que les bois ombrageaient. Il lui semblait qu'ils marchaient depuis des jours, sa main fusionnant avec son kunai pour ne devenir qu'un, tranchant les hautes herbes sans distinction et sans réflexion. Sasuke s'approcha pour lire la carte.

– Si on se trouve ici…

– Je sais lire une carte !

Naruto se tourna pour observer les tracés seul. Sasuke haussa les épaules, s'éloignant vers le chemin qu'il venait d'identifier.

– C'est tout droit, donc.

Naruto se retourna pour constater que Sasuke avait déjà bien avancé.

– Sas'ke, c'est pas le moment de te la jouer explorateur solitaire !

Le brun attendit qu'il arrive à sa hauteur, et lui lança un regard. Naruto attendit une pique qui n'arriva jamais. Son animosité s'évanouit en une fraction de seconde et il reprit sa marche à ses côtés.

– On est presque arrivés, usuratonkachi.

Les yeux rivés sur l'horizon qui se révélait, Naruto remarqua comme la forêt s'estompait peu à peu tout autour d'eux, laissant l'éclat glorieux du soleil couchant peindre d'ambre et d'or les pierres rondes et la terre sèche, les feuilles des arbustes inconnus, leurs silhouettes inattendues. Le paysage d'Uzushio se dévoilait à eux et Naruto ralentit le pas. Sasuke l'observait, attentif au tableau des émotions changeantes sur son visage plutôt qu'à celui des couleurs réanimant ce qui jusque-là n'était qu'un mirage. Les bois étaient derrière eux, semblant signifier une frontière naturelle entre ce pays et celui qu'ils venaient de quitter. La gorge sèche, Naruto continuait d'avancer, ses sens dévoués à absorber l'entièreté de ce que sa vision lui offrait, de chaque son qu'il percevait, de toutes les bouffées d'air dont il se gorgeait, de la main de Sasuke enveloppant la sienne.

Le son d'une puissante rivière au loin lui sembla faire écho au torrent de larmes qui ne s'écoulait en lui qu'intérieurement, provenant d'une source hors de sa portée, et pourtant si fondamentale à qui il était. Resserrant la main de son ami dans la sienne, il s'élança vers elle. Sasuke courut à sa suite sans jamais le quitter des yeux, découvrant Uzushio sur les traits de Naruto.

Un vaste cours d'eau séparait le village en deux rives, sa force presque effrayante et sa clarté cristalline éblouissante. Il fallut un moment à Naruto avant qu'il ne discerne les hautes montagnes qui longeaient l'intégralité de la rive opposée, leurs contours sombres comme gardiens d'un passé lointain, de secrets éteints. Les monts de Konoha n'atteignaient pas de telles hauteurs, et Naruto fut pris de vertige alors qu'il tentait de mesurer leur grandeur. Le paysage au pied des montagnes le ramena pourtant à la réalité. Une continuité tragique de ruines s'étendait le long de la rive face à eux. Le silence des bâtiments de pierre et de terre écroulés, abandonnés, était plus assourdissant encore que les remous de la large rivière. Naruto était de marbre.

Sasuke suivit finalement le regard de Naruto. Il découvrit à son tour l'effervescence de la rivière, l'imposante silhouette des montagnes brunes, et la vision brisée de ce qu'Uzushio avait été. Il s'éclaircit la voix.

– Tu veux faire le tour du village ? Ou est-ce que tu préfères installer notre camp directement ?

Naruto se tourna brusquement vers lui, le regard vague et imprécis. Les traits de Sasuke dissipèrent le brouillard qui s'était formé dans son esprit, et il revint à lui.

– J'imagine qu'on peut faire un tour, fit-il.

Son ton était incertain, et Sasuke acquiesça avec la conviction qui manquait à ses paroles.

– Et réfléchir à… trouver un endroit où passer la nuit.

Le passage du temps était plus évident sur l'autre rive, et ni Naruto ni Sasuke ne proposa de s'y aventurer. Ils marchaient lentement le long du cours d'eau, sans un mot, Naruto détaillant chaque herbe et chaque fleur, se concentrant sur tout ce qui n'était pas complètement anéanti. Un long moment passa ainsi, avant que Naruto ne s'arrête, les pas de Sasuke l'imitant. Le vent vint caresser ses joues comme pour lui insuffler de relever le visage. Ce qu'il fit.

– Il faut qu'on aille de l'autre côté.

Sasuke acquiesça. Il lâcha la main du blond pour invoquer Garuda, laissant un filet de sang s'écouler le long de son pouce. Naruto reprit sa main dans la sienne sans réfléchir, et ils s'élancèrent vers le faucon lorsqu'il apparut, en plein vol au-dessus de la rivière.

Naruto ne mit pied à terre qu'après avoir observé Sasuke le faire en premier. Son ami l'attendait, main tendue vers lui. Il la saisit. Le sol était le même, mais son ressenti, sans précédent. Il pénétrait une terre dont il avait ignoré l'existence durant toute son enfance, alors même que c'était celle de ses ancêtres.

– C'est donc ici que ma mère a grandi.

Garuda disparut au loin et Sasuke se rapprocha de son compagnon.

– On a tout notre temps, Naruto.

Il sentit le nœud dans sa gorge se relâcher, légèrement, et il reprit sa marche. Naruto observa le paysage sans se concentrer sur ses détails, la silhouette des bâtiments délabrés comme une vision hallucinée. Il fut surpris par les sueurs froides dans son dos, et les frissons dans sa nuque. Sasuke ne pouvait que le regarder. Il était tenté de lui dire qu'ils n'avaient pas besoin d'aller plus loin, du moins pas aujourd'hui, mais ce serait contredire la raison même de leur venue. Ce réconfort impossible ne ferait que souligner une peur de plus, absorbant leurs rêves enfin émancipés. Aucune proposition ne viendrait calmer sa douleur – cette blessure était trop profonde et elle n'était même pas la sienne.

– C'est une destruction constante.

Sa voix était faible, un murmure dans l'immensité spectrale. Celle de Sasuke vint la briser :

– Le système shinobi est complètement pourri.

Naruto lui sourit. Il lui sourit parce-qu'au milieu des ruines, se trouvait un trésor.


Il s'habitua lentement au cataclysme qui l'entourait, sans jamais s'habituer à sa réalité. La nature avait repris ses droits en de nombreux endroits, ajoutant une touche de verdure à la fois apaisante et désarmante. C'était un lieu comme ils n'en avaient jamais connu, laissant Naruto et Sasuke désorientés. En même temps, il les connectaient avec une partie d'eux ignorée. La fraîcheur de la soirée se faisait ressentir petit à petit, accentuée par le torrent continu de la rivière qui, noyant tous les autres sons du village, rappela à Naruto que la vie n'avait jamais cessé d'être à Uzushio.

Marchant d'un pas lent mais ferme sans jamais s'arrêter, il fut cependant impossible aux shinobi de se détourner de l'immense tour qui se dressa à leurs côtés. Naruto l'observa, de l'ombre qu'elle projetait au sol jusqu'à son sommet assombri par ceux des larges montagnes.

– Tu penses que c'était la tour du Uzukage ?

Sasuke resta un instant à contempler sa silhouette longiligne, ses murs rocheux ornés de tourbillons qu'il devinait azur. Ils étaient gravés à même la roche, se démarquant d'autant plus qu'ils étaient les premiers signes discernables de l'appartenance de ce village.

– C'est possible.

Puis il tourna le regard vers Naruto, l'observa fixer la tour d'Uzushio.

– C'est tellement… désert.

Il ne pouvait détacher les yeux de la tour. Et plus encore, il ne pouvait s'empêcher de la relier à celle des Hokage, et de la revoir, animée, toujours débordante d'activité. Le contraste lui fit lâcher un rire cynique. Les rues autour de lui n'étaient plus que des sentiers abandonnés, et aucun bâtiment en-dehors de cette tour n'était identifiable. C'était un miracle qu'elle tienne toujours. Un miracle qui ne faisait que souligner comme Konoha était désormais une relique du passé.

Ils reprirent leur marche et décidèrent de suivre un chemin en direction des montagnes, s'éloignant de la partie centrale du village. Les températures se firent encore plus fraîches dans les bois, alors que le ciel s'obscurcissait lentement. Le sentier de roche et de mousse avait quelque chose de réconfortant, et Naruto sans s'en rendre compte respira plus librement. Et lorsqu'il eut à nouveau le souffle coupé, ce fut par une émotion bien différente.

Au beau milieu des arbres se trouvait une petite cabane de bois foncé, abîmée mais habitable. Et à côté d'elle, un bassin, des vapeurs. Une source d'eau chaude les accueillait paisiblement au cœur de la forêt. Naruto se retourna en un bond vers Sasuke, ses traits éclairants la pénombre qui les enveloppaient. Il eut à peine le temps de voir Sasuke lui sourire que déjà il s'aventurait vers le bain de pierre ; bordé de hautes herbes et protégé par l'épaisse canopée, il était mystérieusement préservé. Quelques marches le reliaient à la cabane, et Naruto les suivit. Derrière celle-ci se trouvait un petit cours d'eau, s'écoulant droit vers la large rivière d'Uzushio.

– Je me rafraîchirais bien dans la rivière avant qu'il ne fasse nuit, qu'est-ce que t'en dis ?

Naruto fut surpris par ses propres paroles, son enthousiasme ayant un instant oblitéré sa gêne. Il n'avait pas pris de bain avec Sasuke depuis leur escale à Tsukiyo.

– Je pense que par ces températures, tu vas être plus que rafraîchi.

Constatant que Naruto ne répondait pas, il ajouta :

– Je vais voir si je peux trouver de quoi manger.

Le blond acquiesça, sa gratitude silencieuse plus évidente qu'il ne l'aurait souhaité. Il attendit que Sasuke s'éloigne pour se déshabiller rapidement, le froid recouvrant sa peau instantanément. Il mit un pied timide dans la rivière, et fit une grimace en sentant l'eau glaciale le brûler. Il tacha de se laver sans avoir à plonger son corps entier dans le cours d'eau gelée. Une fois satisfait, il courut vers le bain d'eau chaude, sans prendre la peine d'emporter ses vêtements avec lui. Il laissa ses pieds, puis ses jambes s'habituer à la chaleur, le contraste un peu trop fort vite oublié par une sensation de confort, procurée par rien de moins qu'un bain chaud au beau milieu de la forêt, loin de toute contrainte et de toutes attentes. Il était loin de tout ; au bout du monde qu'il connaissait, par-delà les frontières de l'existence qu'il était habitué à mener. Il était à Uzushio, fait inconnu de l'intégralité de Konoha, et il y était avec nulle autre que Sasuke. Paupières closes et joues rougies, Naruto sourit.

Le bras chargé de bois et les manches emplies de baies et champignons, Sasuke revint près de la cabane sans un bruit. Il s'arrêta un instant face à Naruto, la détente apparente sur ses traits venant gagner une partie de son cœur. Sans se faire remarquer, il passa près du bain pour aller déposer le bois près du petit chalet. Usant de toute la discrétion dont il savait faire preuve, il se déshabilla lentement pour aller se laver au cours d'eau. Puis, toujours sans un bruit, il s'avança vers la source d'eau chaude.

Naruto ouvrit grand les yeux, et ses lèvres suivirent alors qu'il découvrit Sasuke nu face à lui. Un instant, il fut surpris par la vision de son corps immaculé malgré tous les combats qu'il avait menés, sa blancheur lunaire tranchant vivement avec le paysage nocturne. Il croisa le regard de Sasuke et détourna vivement les yeux vers le ciel. Sasuke s'avança tranquillement et vint s'asseoir près de lui. Il laissa le blond admirer l'immensité étoilée un moment, puis brisa le silence :

– J'ai trouvé quelques baies et champignons.

Naruto ne répondit rien.

– Du bois, aussi. On pourra faire un feu.

Il acquiesça.

– Tu m'as déjà vu nu, Naruto.

Autant gêné que piqué, il se retourna vivement vers Sasuke. Le regard et les joues en feu, aucun mot ne franchit ses lèvres. Sasuke soutint son regard sans rien ajouter. Naruto exhala, longuement.

– Merci.

Sasuke ne le pressa pas plus. Il contempla les environs à son tour, le silence entre eux constellé du chant d'un hibou. Il ferma les yeux, conscient de la distance infime qui séparait leurs corps dans la pénombre. Il l'attendrait jusqu'à ce que les étoiles cessent d'illuminer le ciel.


La nuit était bien installée au pays des tourbillons, et Naruto et Sasuke se réchauffaient autour d'un feu de camp, dégustant les trouvailles du brun. C'était peu, mais leurs cœurs et leurs esprits étaient autrement remplis. Naruto se gavait du paysage qui l'entourait, engloutissant du regard les épines d'argent des conifères et la silhouette des montagnes, encore plus sombre que le ciel, semblant les couper du monde entier.

– C'est vraiment un bel endroit, fit-il. Je veux dire…

Il laissa le silence compléter sa phrase.

– C'est incroyable d'être ici.

Sasuke acquiesça, sans rien ajouter. Naruto se souvint alors de quelque chose, et fouilla dans sa pochette. Il saisit la lettre que Hinako lui avait remise lors de sa dernière visite. Il la défit du furoshiki et l'ouvrit sans plus y penser. Ses yeux en restèrent écarquillés. Ce n'était pas vraiment une lettre. Entre le papier plié en deux se trouvait une photo en noir et blanc. Le portrait d'une enfant aux cheveux longs, regard déterminé et sourire espiègle. Elle portait un yukata foncé, orné de tourbillons, et posait devant une vaste rizière. De longues mèches dévalaient le long de ses épaules jusqu'à ses genoux. Il en devinait sans peine la couleur. Celle de ses yeux lui était encore plus évidente. C'étaient les mêmes que les siens.

Mille questions l'assaillirent sans qu'aucune réponse ne suive, et il baissa la tête. Naruto tendit le bras comme pour éloigner de lui ce souvenir, qui ne quitterait de toute façon plus jamais son esprit, et Sasuke aperçut la photographie. Il ne dit rien. Naruto n'avait rien à dire non plus. Ou plutôt, il avait trop de choses à dire, et plus rien n'était cohérent. Il était à Uzushio, le village de sa mère, et il tenait entre ses doigts une relique de son passé dont il ne saurait jamais plus. Il ne saurait jamais quel était le contexte de cette photographie, ni qui Kushina regardait derrière l'objectif. Il ne saurait jamais si Kushina aimait porter ce yukata, si c'était son préféré. Il ne saurait jamais si cette rizière appartenait à sa famille, ou si cet endroit représentait tout autre chose. Il n'existait probablement plus, car rien ne subsistait de cette photographie au-delà de l'objet lui-même.

Sasuke avait envie de pleurer avec lui, ressentant que de cette façon, Naruto aurait peut-être moins de larmes à verser. Mais il voulait aussi être un ancrage, un pilier, et rester une figure de stabilité parmi le chaos dans lequel Naruto était plongé. Alors il attendit que ses sanglots se calment, que Naruto relève doucement son visage vers lui, qu'il laisse à nouveau les flammes le réchauffer et l'illuminer. Et il lui dit :

– Tu es son portrait craché.

Et Naruto se mit à pleurer de plus belle, mais il rit, aussi. Parce-que ce souvenir était une tragédie, mais qu'il était aussi un miracle. Parce-qu'il n'en saurait jamais plus sur le passé de Kushina, mais qu'il avait quelqu'un avec qui partager cette douleur infinie. Et ça la rendait presque supportable, parce-qu'il n'était plus seul. Il ne l'avait jamais été après avoir rencontré Sasuke. Et le suivre, suivre son coeur, l'avait réellement rapproché de qui il était. Il était brisé, mais il était plus proche d'un semblant d'apaisement qu'il ne l'avait jamais été.


Ce n'est que plus tard que Naruto révéla qu'il avait également en sa possession un manuscrit sur l'histoire du pays des tourbillons. Sasuke vint s'asseoir à ses côtés, sentant que Naruto n'ouvrirait pas le volume autrement. Ils parcoururent les pages du livre ensemble, découvrant tour à tour des cartes, des dates, des récits. Ils confirmèrent que la tour qu'ils avaient découverte sur leur chemin était bel et bien celle des Uzukage, dont les portraits ne prenaient pas plus de pages que ceux d'agriculteurs, de professeurs, de vendeurs, d'écoliers, de mères. Le volume dédiait une section considérable aux témoignages et à l'histoire du peuple d'Uzushio, y compris ses shinobi. Et puis, au clan Uzumaki. Naruto ressentit un manque qu'aucun mot ne pouvait exprimer, et, quelque part au fond de lui, il se sentit plus proche de Sasuke.

Il laissa son regard couvrir les images présentées à lui sans vraiment les absorber, désireux d'en savoir plus mais également de prendre son temps, pour tout intégrer véritablement.

– Qu'est-ce que ça veut dire, au final, faire partie d'un clan ?

Sasuke se détacha du livre pour contempler le ciel, le reliant aux autres nuits d'un bleu profond qu'il avait vécues, ailleurs.

– Et de faire partie d'un clan extinct ?

Sasuke reporta son regard sur les flammes face à eux.

– Vivre en marge d'une société dans laquelle tu ne seras jamais accepté. Devenir celui qu'on craint, qu'on hait, qu'on évite, qu'on rejette, parce-qu'il en faut bien un dans une société putride.

Naruto se tourna vers lui. Le regard de Sasuke semblait consumé par les flammes.

– C'est en tout cas ce que c'était à Konoha.

Il ne trouva rien à répondre. A la place, il se surprit à confier :

– Quand Hinako m'a dit qu'elle était désolée… ça m'a bouleversé. Cette souffrance et cette colère que j'ai toujours étouffées… c'est comme si ses paroles les avaient rendues légitimes.

Il sourit à Sasuke, ses yeux scintillant plus fort encore que les éclats d'argent sur la toile obscure du monde. Cet élan atteint sans peine les ténèbres dans lesquelles le visage de son ami était enfoui. Naruto respira plus amplement.

– Moi qui croyait avoir besoin de la reconnaissance du village entier… j'avais juste besoin d'en sortir.

Il ajouta dans un soupir :

– Merci, Sasuke. Merci de m'avoir laissé t'accompagner.

Sasuke laissa passer un long silence avant se décaler, venant coller son épaule contre celle du blond et déposer sans un bruit sa tête sur celle-ci. Le cœur de Naruto répondit instantanément, un fort battement dont l'intensité n'avait d'égale que la douceur qui l'assaillit. Il ferma les yeux pour ancrer ce moment. Puis d'une voix basse, il reprit :

– C'est sûr, j'ai toujours voulu devenir Hokage… être le ninja le plus fort du village, protéger tous ses habitants. Ce n'est pas ce qu'ont fait les Hokage jusqu'à présent… mais peut-être aurais-je pu le faire.

Il marqua une pause.

– Mais tout donner pour Konoha, quand ce village m'a déjà tout pris…

Naruto sentit Sasuke acquiescer contre lui, ses cheveux chatouillant sa nuque.

– J'ai bien compris, il y a longtemps, que ce titre n'était qu'une façade camouflant ma solitude, mon besoin de reconnaissance. Parce-qu'à mesure que je passais du temps avec toi, mon rêve de devenir Hokage s'estompait… pour complètement disparaître, le jour où tu es parti. Ce titre n'était qu'une illusion, mais toi…

Naruto déglutit alors qu'il prit la mesure de ce qu'il confiait à la nuit.

– Ce titre ne vaut rien à mes yeux si tu n'es pas à mes côtés.

Sasuke ressentit les mots de Naruto en silence. Enveloppé d'une nouvelle légèreté, Naruto soupira. Ses pensées revêtirent les couleurs de leurs premières missions ensemble, accompagnées de sensations oubliées, et il ne fit rien pour combattre les pleurs qui lui échappèrent alors que son cœur criait qu'enfin, il avait retrouvé Sasuke.

Ce dernier releva la tête vers lui, laissant filer son regard sur ses joues rougies, et prit sa main dans la sienne. Naruto rencontra son regard dans un sourire embué :

– Comment tu te sens ici, Sasuke ?

Il glissa un regard en direction de leurs mains. Puis il répondit :

– Uzushio est en ruines, fit-il. Je le suis aussi. Alors…

Il inspira.

– Ce n'est peut-être qu'ici que l'on peut se reconstruire. Je l'ai ressenti, en travaillant avec Inari et Kotome à la bibliothèque. Ce projet de restauration, c'est plus qu'une simple construction. C'est l'esprit, la mémoire de leur village.

Naruto baissa la tête, un léger sourire au coin des lèvres.

– Je ne peux pas ramener le quartier Uchiha à la vie, poursuivit-il. Cela n'aurait aucun sens. Ce quartier était l'expression même de notre ségrégation.

Il soupira.

– Je n'ai pas envie de le ramener à la vie, et le reconstruire ailleurs ne semble pas plus pertinent.

La nuit s'approfondit, le froid se faisant plus perçant autour d'eux, sans qu'ils n'en prennent conscience.

– Mais ici, je peux t'aider à ramener ton histoire à la vie. Et ça me suffit.

Il releva le visage vers Naruto. Son regard, empli d'une gratitude indicible, le fit sourire malgré lui.

– Ici, on peut se reconstruire ensemble. C'est autant un lieu pour les Uzumaki que pour les Uchiha. C'est un lieu pour tous ceux qui aspirent à vivre ensemble, en paix.

Une brise légère glissa sur les branches près d'eux, apportant avec elle l'écho de la forêt tout entière. Naruto frissonna.

– Ce ne sera pas un village shinobi. Les enfants n'apprendront pas à se servir de kunai ici. L'économie ne dépendra de missions, et surtout pas réalisées par des enfants.

Naruto hocha la tête doucement. Il tenait toujours fermement la main de Sasuke entre la sienne. L'énergie résolue de Kotome et les traits rassurants de Hinako s'imprimèrent dans son esprit. A leur suite, l'éternelle ligne douce et confiante du sourire de Kushina lui revint avec force.

– On pourrait construire un musée pour les femmes du clan Uzumaki, forcées de se rendre à Konoha, fit-il alors dans un murmure.

Il ne vit pas le regard que Sasuke lui lança, mais sentit la pression qu'il exerça brièvement contre sa paume. Il poursuivit, plus confiant.

– Et pour le clan Uchiha, ségrégué par ce même village.

Le cœur en avant, il ajouta :

– Ce ne serait pas pour haïr ou cultiver un sentiment de rancune envers Konoha, mais pour obtenir la justice qui ne nous a jamais été rendue.

Et dans ses yeux les vagues dansèrent :

– Qui ne nous sera jamais rendue.

Naruto ne savait pas qui s'était rapproché ou quand cela était arrivé, mais il sentit la cuisse de Sasuke contre la sienne, confortable. Il lui semblait qu'il n'avait jamais été si proche de Sasuke.

– Peut-être que notre justice ne peut exister qu'ici.

La réponse du brun était logée dans son regard, posé sur Naruto.

– Qu'est-ce que t'en penses, Sasuke ?

Les vagues s'étaient depuis longtemps échouées dans les obscurs recoins du cœur de Sasuke, sans qu'il ne puisse rien y faire. Un tsunami d'azur tendre l'avait inondé, et il avait laissé faire. Ainsi, les vaguelettes dorées anxieuses de le caresser étaient accueillies à bras ouverts. Il hocha la tête. Naruto rit :

– Est-ce que ça veut dire qu'on est les deux premiers nouveaux habitants d'Uzushio ?

Sasuke lui sourit.

– Je me sens bien ici. Et puis c'est simple, de toute façon – mais je vais te l'expliquer, au cas où.

Une étincelle espiègle illumina son regard alors qu'il se rapprochait toujours plus du brun :

– Si tu ne retournes pas à Konoha, moi non plus, fit-il dans un souffle.

Sasuke répondit en silence, soutenant son regard.

– Sauf si tu me demandes de partir.

Ses traits se changèrent en sourire :

– Comme si t'allais me laisser tranquille même si je te le demandais.

Naruto lui offrit son plus large sourire, et Sasuke se détourna.

– C'est bon, je tolère ta présence, fit-il. Usuratonkachi.

Naruto fut presque soulagé qu'il ne voit pas la tendresse dont était soudain chargé son regard, et il lança son bras autour des épaules de Sasuke, pressant sa joue contre la sienne. Sasuke n'émit aucun désaccord. Son cœur était déjà un livre ouvert pour Naruto, et ce qui y était gravé ne pouvait être plus clair. Il n'avait pas besoin de lui dire qu'il était la seule réponse en laquelle il avait foi.


Et merci d'avoir lu ce nouveau chapitre ! C'est avec joie que je lirais vos retours :)